CHAPITRE XVIII
LA PESTE A L’ABBAYE. — TROUBLES DES PAYS-BAS. — FLINES MENACÉ. — LES GUEUX SONT DÉFAITS PRÈS DE MARCHIENNES. — LONG SÉJOUR DE LA COMMUNAUTÉ AU REFUGE DE DOUAI.
Après avoir suivi jusqu’au bout l’histoire de la clôture, revenons maintenant sur nos pas pour reprendre la narration au point où nous l’avons laissée.
Pendant les dix années de sa prélature, Philippine de Torcq fut, on peut le dire, abreuvée d’amertume. D’abord, une de ces maladies contagieuses que l’on désignait jadis sous le nom de peste se déclara dans l’abbaye. En peu de temps, la mort frappa quinze victimes. Les remèdes humains étant impuissants à conjurer le fléau, l’abbesse eut recours à Celui qui est le seul maître de la vie et de la mort. On fit une procession solennelle dans le monastère, on entoura d’un cierge bénit le grand enclos, sur une ligne d’une lieue d’étendue, et le mal s’arrêta subitement h
Cependant, une autre peste étendait sa contagion dans tous les Pays-Bas et menaçait de causer des ravages bien autrement terribles. Les doctrines de Luther et de Calvin, pénétrant à la faveur des relations avec l’étranger, avaient en partie corrompu le peuple : grâce aux excitations des ministres et à leurs déclamations furibondes, on allait voir se produire des scènes qui rappellent, si elles ne les dépassent, les dévastations des Normands et les saturnales de la révolution française.
Les provinces septentrionales étaient particulièrement infectées. L’Artois, le Hainaut et la Flandre wallonne se conservèrent assez bien, excepté les villes de Valenciennes et de
1. Buzelin, Gallo-Flandria, p. 236. — M. Lhermite, Histoire des Saints, etc., p. 529.
Tournai, que leurs relations quotidiennes avec la France exposaient plus directement à la contagion de l'hérésie.
Si par de sages mesures on avait pu étouffer ce mouvement dans son germe, le pays eût conservé le plus précieux de tous les biens, l’unité dans la foi catholique : il eût échappé à ce déluge de maux que le fanatisme intolérant de l’erreur traîne fatalement à sa suite. Malheureusement, la politique de quelques grands seigneurs, parmi lesquels Guillaume, prince d’Orange, tenait le premier rang, conclut au profit de son ambition un pacte avec les sectaires ; elle sut y associer habilement les antipathies que le régime espagnol soulevait au seiu de populations jalouses de leur liberté, antipathies que les meneurs avaient soin d’entretenir et d’activer par tous les moyens. De là une révolte qui pendant plus de quarante ans couvrit le pays de sang et de ruines, révolte moitié politique et moitié religieuse, mais toujours dominée par l’élément sectaire. L’histoire démontre qu’en pareil cas les minorités violentes prennent le dessus, et qu’elles entraînent bien au delà de leurs prévisions les naïfs qui se sont laissé prendre aux promesses du début. Les Gueux, c’est le nom qu’on donna aux révoltés, les Gueux commencèrent leur première campagne au mois d’août 1566. On vit se former des bandes, ignoble ramassis de gens sans aveu, qui pillaient, ravageaient, incendiaient les églises et les monastères. Leur fureur s’attaquait avant tout aux images, aux reliques, aux objets les plus saints, et faut-il le dire? le corps adorable du Sauveur était exposé lui-même à d'horribles profanations de la part de ces infâmes. Les tombeaux n’étaient point épargnés : une rage impie troublait le repos séculaire des morts et jetait aux vents leur cendre dispersée. Quant aux prêtres, religieux, religieuses et autres personnes connues par leur attachement à la foi catholique, on les abreuvait d’outrages, on les accablait de mauvais traitements ; il y en eut, et en grand nombre, qui cueillirent la palme du martyre au milieu de tortures qu’une savante barbarie excellait à varier. Partout où l’hérésie, minorité factieuse, s’installait par la force, elle s’emparait des églises, et la religion se trouvait hors la loi L
1. Strada, de Bello Belgico (éd. de Rome, 1648), t. i, pp. 206 et suiv. — F. Van der Haer (Haræus), A nnales tumultuum Belgicorum, formant le t. ni des A finales Ducum Brabantiæ, pp. 48 et suiv. — Buzelin, Annales Gallo-Flandrice, pp. 530 et
Ün eut alors un spectacle auquel nos modernes révolutions nous ont habitués. Il suffisait de quelques scélérats pour faire trembler toute une ville et la tenir sous le joug de la terreur. La populeuse cité d’Anvers, la métropole commerciale de la Belgique, vit dévaster de fond en comble sa basilique de Notre- Dame et toutes les autres églises de la ville, sans que personne osât s’y opposer autrement que par des représentations inefficaces. Pour cet exploit, les Gueux n’étaient guère qu’une centaine, payés, d’après ce qu’on assure, à raison de huit ou dix patars chaque jour b
Dans la Flandre wallonne, on eut plus de courage Grâce à l’attitude énergique des populations, Douai, Flines, Anchin, Orcliies et les environs furent préservés, non sans lutte toutefois et sans effusion de sang.
La première alerte fut donnée par une bande qui, formée dans la châtellenie de Cassel, se porta sur Bailleul, Estaires, Messines et le pays de Lalleu, et enfin arriva près de Lille. Les abbayes de Cysoing, de Marquette, et de Loos éprouvèrent les effets de sa fureur. Les Gueux se disposaient à continuer leur marche dévastatrice, mais les habitants de Seclin, unis à ceux de Gondecourt, Wavrin et autres villages des environs, leur firent une réception des plus chaudes, à laquelle sans doute ils ne s’attendaient point. Acculés dans les marais, beaucoup d’entre eux furent massacrés ; d’autres se noyèrent en voulant traverser la Deule à la nage 2.
Ainsi l’abbaye de Flines fut sauvée d’un désastre imminent. Déjà l’alarme avait gagné le pays, et les religieuses s’étaient mises en sûreté derrière les murailles de Douai, avec ce que la maison possédait de plus précieux.
A peine cet orage était-il dissipé qu’un autre se forma sur un point différent. Valenciennes, livrée pour un temps aux fureurs
suiv. — J. Hopperus, Recueil et même • ial des troubles des Pays-Bas (éd. par M. A. Wauters, Bruxelles, 1858), pp. 342 et suiv. Si l’on veut se faire une idée des raffinements de barbarie employés contre les catholiques, on n’a qu'à lire le Theatrum crudelitatum hœreticorum noslri temporis (Anvers, 1688), ou simplement l’ouvrage dans lequel Estius a raconté les supplices infligés aux martyrs de Gorcum, ses compatriotes. (Ilistoria martyrum Gorcomiensium, Douai, 1603.) Ce petit livre a été réimprimé à Louvain en 1867, et antérieurement les Bollandistes l’avaient reproduit dans les A cia SS. JulU, t. n, pp. 754 et suiv.