CHAPITRE XXI
l’abbaye SOUS LE RÉGIME FRANÇAIS. — LES ÉLECTIONS. — AFFAIRE DES NOBLES. — LA RÉGALE. — ENTRAVES, EXACTIONS DE DIVERS GENRES — L’ABBÉ DE LOOS EST DÉLÉGUÉ POUR LA DIRECTION DE FLINES.
En 1667, une campagne qui ne dura guère plus de trois mois fit tomber aux mains de Louis XIV les villes d’Ath, de Tournai, de Douai et de Lille, pendant que le maréchal d’Aumont prenait Armentières, Bergues, Fûmes, Courtrai et Audenarde. La possession de la Flandre wallonne fut garantie à la France, l’année suivante, par le traité d’Aix-la-Chapelle, et, avec plus d’extension encore, par celui de Nimègue, qui consacra de nouvelles conquêtes, résultat de la guerre allumée en 1672.
Un des premiers soins de Louis XIV fut de s’assurer par un induit la collation des bénéfices dans les pays annexés à sa couronne ^ et, quoique le privilège eût été obtenu seulement pour les monastères d’hommes, par une interprétation abusive, on l’étendit, comme sous la domination espagnole, aux abbayes de religieuses.
Dans celles-ci, la nomination royale n’avait point pour résultat la commende, ce chancre destructeur de la vie religieuse : elle traînait cependant après elle un cortège de lamentables abus. Les riches abbayes étaient une proie que se disputaient les familles influentes. Trop souvent les choix étaient dus à la seule faveur : foulant aux pieds les lois les plus saintes, on confiait la crosse abbatiale à des enfants incapables de se
1 . Le texte de cet induit, en date du 9 avril 1668, figure dans le Recueil des édits , déclarations , lettres patentes , enregistrées au parlement de Flandres, t. h, p. 687, et t. ix, p. 38. Il fut renouvelé en faveur de Louis XV le 29 août 1722. (Ibid., t. x, p. 269.)
conduire elles-mêmes 1 ; on mettait une Clarisse ou une carmélite à la tête d’une abbaye cistercienne ou bénédictine. Parfois, un monastère était une sorte d’héritage qui se transmettait de tante à nièce, et où chaque année la noble famille de l’abbesse s’installait comme dans sa maison de campagne, pour y mener, avec le bien de Dieu et des pauvres, une existence fastueuse.
Dans la Flandre wallonne, les capitulations qui assuraient aux abbayes le maintien de leurs privilèges, et surtout la crainte de froisser trop vivement des populations énergiques, imposèrent au pouvoir une certaine réserve. L’élection fut maintenue, ou plutôt on fit semblant de la maintenir avec les formes consacrées sous le régime espagnol. Tandis que dans le reste de la France la nomination émanait de l’initiative royale, chez nous les communautés retinrent le privilège de présenter au souverain une liste de trois noms. Précieux avantage si d’une part les religieux et les religieuses avaient pu dresser cette liste dans la plénitude de leur liberté, en ne consultant que leur conscience, et si de l’autre, le roi s’était astreint à tenir compte de leur présentation. Formalité dérisoire en réalité, puisque, ou bien l’élection était dominée par les commissaires, ou si l’expression indépendante des vœux de la communauté venait malgré tout à se faire jour, elle était considérée comme non avenue quand la politique ou la faveur dictaient un autre choix.
Dugué de Bagnols, intendant de Flandre, va nous donner la théorie de l’élection sous le régime dont il était le représentant officiel. « Toutes ces abbayes sont électives, dit-il en parlant des abbayes de religieuses situées dans son ressort : l’élection se fait en présence de trois commissaires du roy, qui sont ordinairement le gouverneur et l’intendant de la province et un abbé du même ordre. L’élection faite, on envoie le procès-verbal au roy, qui nomme ordinairement l’une des trois personnes qui ont eu le plus de voix dans l’élection, quoique Sa Majesté ne soit pas obligée de s’y arrêter et soit en liberté de choisir une personne nommée dans le procès-verbal d’élection, quand elle n’aurait eu qu’une voix. Le roy a même nommé
1. Qu’on se rappelle seulement l'élection de la fameuse mère Angélique, abbesse à huit ans de Port-Royal.
quelquefois aux abbayes les sujets qui n’étaient pas clans l’élection, mais cela est arrivé rarement 1 . »
Ces paroles n’ont pas besoin de commentaire. On voit ce qu’étaient devenues la liberté et la sincérité des élections. Disons toutefois qu’à l’égard de Flines, Louis XIV usa avec modération du pouvoir que ses conseillers et ses agents lui attribuaient dans une aussi large mesure. Il laissa de côté une première fois, en 1691, Placide Ricart, qui figurait en tête de la liste d’élection, mais du moins l’élue d’alors, Ernestine Obert, professe de Flines et excellente religieuse, avait obtenu un nombre de suffrages important. A l’élection suivante, les vœux persistants de la communauté triomphèrent des répugnances du grand roi, et Placide Ricart, quoique n’appartenant pas à la noblesse, obtint le brevet de nomination. A toutes les vacances qui se produisirent sous son règne, Louis XIV repoussa les demandes faites en faveur de religieuses étrangères par les solliciteurs les plus haut placés. En 1691, le maréchal d’Humières, gouverneur de Flandre, échoua dans ses démarches en faveur de sa sœur, religieuse de Jouarre : il eut comme compensation l’abbaye des Prés. Déjà une autre de ses sœurs avait été nommée à Marquette 2. Le maréchal de Boufflers, gouverneur de Flandre après lui, ne fut pas plus heureux; tout son crédit ne put lui faire obtenir la prélature de Flines pour sa sœur, religieuse d’Avenay 3.
Un incident qui se produisit peu après la réunion du pays à la France explique peut-être jusqu’à un certain point les égards spéciaux dont notre abbaye fut l’objet, quand, plus que toute autre, elle semblait par son importance destinée à devenir la proie des courtisans.
Avant de raconter ce qui se passa en cette circonstance, il est nécessaire de reprendre les choses d’un peu plus haut. Catherine de Coupigny avait cinq nièces religieuses dans son abbaye. Il paraît qu’à la mort de leur tante, en 1632, une pensée d’ambition coupable se glissa dans le cœur de quelques-unes
1. Mémoire de Dugué de Bagnols , intendant de la Flandre wallonne en 1698, publié dans le Bulletin de la Commission historique du département du Nord, t. x, pp. 482, 483.
2. Histoire des communautés religieuses de Lille et des environs (manuscrit n° 8522, Bibl. nat., fonds français), p. 849.