‹ Histoire de l'abbaye de FlinesChapitre 157 sur 264 · Registrum rerum notabilium (Loos), folio 87 verso · texte numérisé non relu

Registrum rerum notabilium (Loos), folio 87 verso

Les Dames de Flines furent plus calmes et se pressèrent moins. Placide Ricart, alors abbesse, était une femme forte, douée à la fois d’une grande énergie et d’une prudence admirable. Considérant les inconvénients qui naissent d’un séjour prolongé en dehors du cloître et les blessures qu’en reçoit nécessairement la discipline régulière, elle demeura résolument à l’abbaye avec ses religieuses, et sut si bien diriger sa barque parmi les écueils que, pendant les deux sièges de Douai en 1710 et 1712, quand les armées occupaient les plaines voisines et les sillonnaient en tous sens, la communauté n’eut à souffrir que les privations et les ennuis inséparables de la guerre.

En 1709, le prince Eugène eut son quartier général à l’abbaye de Flines b A son tour, le duc de Marlborough s’y fixa l’année suivante. Grâce à l’étendue des édifices et à leur disposition, les religieuses, retirées dans leur cloître, ne s’apercevaient même pas de la présence du général ennemi et de ses officiers, logés dans les dépendances du dehors. Cette occupation militaire occasionnait chaque jour une dépense considérable. En revanche, c’était une protection plus efficace que les sauvegardes accordées par les chefs des deux armées belligérantes * 2. D’après la tradition du monastère, Marlborough se montra plein de bienveillance pour nos religieuses. Leur vie humble et retirée, la modestie de leur contenance, leur piété dans le service divin, lui parlaient au cœur, et lui montraient les institutions catholiques sous un jour bien différent de celui que ses préjugés de secte avaient auparavant répandu dans son esprit.

Quand le quartier général fut déplacé, un officier anglais séjourna quelque temps à l’abbaye pour empêcher tout désordre et tout pillage. En dépit de cette précaution, le 26 septembre 1711, on eut une chaude alerte. Un corps de fourrageurs, après s’être emparé des récoltes accumulées dans les granges, se répandit dans les diverses dépendances, et les soldats s’y livrèrent pour leur compte au pillage le plus effréné. Fort

1- Rousset, Histoire militaire du prince Eugène (La Haye, 1729), t. il, p. 290.

2. Il existe dans les Archives de Flines des lettres de sauvegarde accordées par le duc de Bourgogne (9 novembre 1708), le maréchal de Villars (20 juin 1709), le comte de Saint-Maurice, général des troupes de l’électeur de Cologne (20 juillet U09), le duc de Marlborough, commandant en chef de l'armée confédérée (25 mars 1710) ; enfin, par le prince Eugène de Savoie (23 mai 1712).

heureusement, l’église et l'abbaye proprement dite furent préservées : la troupe, rassasiée de pillage ou contenue par ses chefs, s’arrêta au seuil du cloître, et l’on ne vit point se renouveler les horreurs auxquelles une soldatesque en délire est capable de se porter h Ainsi, grâce à la protection de Dieu, l’abbesse de Flines réussit pendant toute la durée de la guerre à préserver son troupeau.

Les difficultés de la vie matérielle étaient alors très grandes. De 1708 à 1713, on ne reçut aucun fermage des terres situées dans les châtellenies de Lille et de Douai, qui, pendant cette période, furent couvertes de troupes et sillonnées en tous sens par les marches des armées. Les fermes furent dévastées ou même complètement détruites. Les bois de l’abbaye, fréquemment ravagés, durent fournir encore à des réquisitions de palissades faites en 1706 par l’intendant de Bagnols pour mettre Lille en état de défense, et par l’intendant de Bernières en 1708, 1709, 1710 et 1713, pour les places de Douai et de Boucliain A

Malgré ces pertes et malgré les difficultés d’approvisionnement que l’on rencontrait, soit à raison des circonstances, soit à cause des mesures prises par les autorités militaires, Placide Ricart trouva moyen de faire subsister ses religieuses, et de répandre encore de larges aumônes sur les malheureux dont les foules compactes assiégeaient chaque jour les portes de son abbaye.

En même temps qu’elle soulageait les misères du dehors, la sainte abbesse consolait et fortifiait ses sœurs. Elles n’étaient pas toujours sûres du pain de la journée; malgré les précautions prises, malgré la confiance que leur inspirait leur abbesse, les formidables éventualités de la guerre planaient constamment sur leurs têtes : n’importe, elles étaient calmes, et si parfois une tentation de trouble ou de découragement se glissait dans leurs cœurs, un mot de la femme forte que Dieu avait mise à leur tête faisait disparaître à l’instant ces nuages. L’office divin et les exercices de la vie claustrale continuaient avec la même régularité qu’en pleine paix.

1. Histoire des communautés de Lille et des environs , p. 851. — Reg. rerum notab. (Loos), folio 110 verso.

2. Nombreux documents aux Archives du Nord, fonds de Flines, spécialement délibérations capitulaires du 12 juin 1716 et du 24 juin 1736.

Enfin, la victoire de Denain amena le traité d’Utrecht (1713), qui mit fin à cette guerre et rétablit la tranquillité dans la Flandre wallonne.

Notre abbaye avait bien des ruines à relever. Il fallait rebâtir en entier plusieurs fermes; d’autres exigeaient des réparations importantes ou une reconstruction partielle ; enfin, les édifices claustraux tombaient de vétusté, et les religieuses se voyaient presque menacées d’être ensevelies sous les décombres. Ici, une simple restauration était impraticable : il fallait de toute nécessité rebâtir le tout, et ce n’était certes pas une mince entreprise. Placide Ricart se mit à l’œuvre : partie avec les ressources que multipliait une sage et vigilante administration, partie au moyen d’un emprunt, elle put réédifier dans des proportions majestueuses le réfectoire et le dortoir; elle avait même commencé l’infirmerie, que la mort ne lui laissa point le temps d’achever.

Tant de grandes choses accomplies ne diminuèrent en rien les aumônes que Placide versait abondamment dans le sein des pauvres ; tant de travaux n’absorbèrent pas son activité, dont elle réservait la plus grande part pour la direction intérieure. Digne émule des Jeanne de Boubais, des Jacqueline de Lalaing et des Catherine Trigault, elle entretint d’une manière admirable l’ordre et la discipline régulière ; elle fit fleurir autour d’elle les vertus dont sa vie offrait le parfait modèle.

, On doit à cette abbesse la rédaction des anciennes coutumes du monastère, qu’il était utile de recueillir et de fixer dans un texte écrit, afin de ne rien laisser à l’arbitraire et à la manie des changements. Ce travail est distribué en trois opuscules : le Livre des Devoirs , sorte d’agenda liturgique où toutes les fêtes de l’année sont passées en revue ; les Devoirs de la Prieure, exposé des prérogatives dont jouit cette dignitaire et des fonctions qu’elle doit remplir ; les Devoirs des jeunes Dames jusqu'à ce qu'elles soient anciennes, petit traité des obligations spéciales qui incombent aux religieuses pendant les premières années de leur profession b

1 ■ Il existe de ces trois opuscules plusieurs copies dont quelques-unes paraissent remonter jusqu'aux premières années du XVIII' siècle, tandis que d'autres ont été exécutées à la veille de la Révolution française. L'une des plus anciennes porte en tête du Livre clés Devoirs : Ecrit par Madame Ricart , ma mère, ce qui ne peut se rapporter qu’à la composition de l’opuscule, cette mention étant écrite de la même main que le reste. Si Placide Ricart est l'auteur de cette

Après avoir traversé tant de vicissitudes et accompli tant de travaux pendant une prélature de trente-six ans, Placide Ricart mourut en odeur de sainteté le 31 mars 1731. Les larmes et les gémissements des pauvres, dont elle était la providence visible, se joignirent au deuil de ses filles et raccompagnèrent quand elle descendit dans la tombe.

Je ne puis mieux compléter ce tableau trop rapide qu’en citant une page du Voyage littéraire de Durand et Martène : elle constitue Lun des plus beaux titres de gloire de l’abbaye de Flines, et elle achèvera de faire connaître Placide Ricart, qui gouvernait la communauté quand les doctes Bénédictins la visitèrent dans le cours de leurs explorations scientifiques.

« Nous fûmes de là à l’abbaye de Falenpin, de l’ordre de Saint-Augustin ; et de Falenpin à l’abbaye de Flines, la plus grande, la plus illustre, la plus magnifique, et en même temps la plus régulière des abbayes de filles de l’ordre de Cîteaux dans les Païs-Bas. Il y a quatre-vingt-dix religieuses, qui vivent dans une union et dans un éloignement du monde qui fait l’admiration de ceux qui les connaissent. L’amour de la retraite les a portées à mettre le corps de saint Léonard au Pont-à-Rache, pour écarter le concours du peuple qui troubloit leur solitude. Elles filent elles-mêmes les laines, et font les étoffes dont elles s’habillent. L’humilité surtout règne parmi elles et éclate particulièrement dans l’abbesse, qui ne se distingue de ses religieuses que par sa piété, son exactitude et son attachement à tous ses devoirs L» Suivent quelques détails sur la fondation de l’abbaye par la comtesse Marguerite, sur l’église et ses tombeaux, sur les reliques et sur le trésor qui les renferme.

première partie du coutumier, la plus importante et la plus étendue, il n’y a aucune raison pour ne pas lui attribuer aussi les deux autres, qui en forment la suite et le complément.

1. Voyage littéraire de deux religieux bénédictins, t. Il, p. 417. — Dans le Thésaurus novus anecdotorum, t. iv, col. 1505-1506, Durand et Martène ont publié ex manuscripto Parthenonis Felinensis les décrets du chapitre général de Citeaux tenu en 1318. Dans leur Second Voyage littéraire (p. 83), ils ont donné une courte description d'un manuscrit qui, dès lors, était passé, on ne sait comment, de la bibliothèque de Flines dans celle d’Anchin, et qui maintenant est conservé sous le n“ 604 à la bibliothèque publique de Douai. Ce volume est intitulé : Constitutiones Ordinis Cisterciensis. C’est une compilation par ordre alphabétique, rédigée en 1356, comme nous l’apprend la préface. Sur la garde on lit ces mots que n’ont pas aperçu les bénédictins, car ce renseignement positif leur eût épargné une conjecture d’ailleurs exacte : Ce livre appartient à la librairie de l’abbaye de Flines.

A propos des reliques de saint Léonard, on ne trouve rien qui confirme ce que disent les auteurs du Voyage littéraire concernant leur translation de l’abbaye de Flines à la petite chapelle où elles ont été vénérées jusqu’à la Révolution française. On 11e comprendrait pas le motif qui aurait porté les religieuses à s’en dessaisir, alors qu’elles possédaient des reliques de saint Biaise, de sainte Agathe, de saint Quentin et de saint Hubert, qui attiraient dans leur église un concours énorme, sans que la paix et le recueillement du cloître en fussent aucunement troublés.

On avait jaais à l’abbaye une grande dévotion envers saint Léonard. Outre les pèlerinages particuliers et les offrandes que l’on faisait faire dans la petite chapelle de Raches, comme les anciens livres de comptes en fournissent la preuve, chaque année, au mois de mai, la communauté s’y rendait en corps pour y chanter la messe L La distance à franchir n’était guère que d’une demi-lieue.

Le savant Ignace Delfosse, abbé de Loos, nous a conservé le récit de deux guérisons obtenues dans ce sanctuaire par des religieuses de Flines, sous la prélature de Placide Ricart.

En 1699, dame Flavie Dubois avait le pouce complètement paralysé par suite d’une blessure, sans espoir de recouvrer jamais le libre usage de sa main. Désolée de cette situation, elle alla trouver son abbesse, et lui dit qu’elle avait la ferme confiance d’être guérie par les mérites de saint Léonard, si elle pouvait aller le servir. Sa proposition fut d’abord rejetée, mais sur de nouvelles instances, on finit par lui permettre ce court pèlerinage. Elle en revint parfaitement guérie, et depuis lors elle put se servir de sa main comme toute autre personne 1 2.

L’autre fait est plus frappant, parce qu’il s’agit d’une infirmité plus grave. Thérèse Ledru, aussi religieuse de Flines, et nièce du jurisconsulte De Raisinés, professeur à l’université de Douai, perdit l’usage de la parole à la suite d’une atteinte d’apoplexie. Line lettre écrite par sa sœur, Françoise Ledru, religieuse de la même abbaye, nous fait connaître le triste état où elle se trouvait réduite depuis quatre mois. La langue, retirée au fond du palais, était complètement inerte, « dure comme

1. P. Ignace, Dictionnaire du diocèse d’Arras, t. il, p. 809.

Z. Registrum rerum notabilium (Loos), folio 83.

une pierre et sèche comme une planche ». La malade ne pouvait même plus recevoir la sainte communion . Les médecins n’attendaient aucune guérison ; quelques-uns, et c’étaient les plus hardis, espéraient un léger soulagement par l’effet des chaleurs; dans la supposition la plus favorable, ils affirmaient que, tout au plus, elle pourrait bégayer, articuler péniblement quelques syllabes, regardant comme impossible qu’elle recouvrât l’usage libre et dégagé de la parole. Tout le désir de Thérèse était d’aller à Saint-Léonard. Longtemps son état ne permit point de l’y transporter. Enfin, le voyage put avoir lieu ; la communauté se rendit avec la pauvre infirme au petit sanctuaire où l’attirait sa dévotion, et le directeur y célébra le saint sacrifice en sa présence. Environ un quart d’heure après la messe, pendant que tout le monde était en prières, soudain un cri se fait entendre ; on se précipite du côté de Thérèse, croyant qu’elle se trouve mal, et qu’arrive-t-il ? On la voit détacher avec les doigts sa langue qui redevient flexible et en peu d’instants est ramenée à sa longueur ordinaire. Le directeur lui dit :

« Courage, ma fille ! ayez confiance !» A ce premier cri succède une invocation qui sort avec peine, mais pourtant d’une façon nettement articulée : « Grand saint !.... » Pendant qu’à la suite de cet effort elle s’arrête comme à bout de forces et accablée sous le poids de son émotion, l’abbesse à son tour lui dit :

« Si c’est pour votre salut, qu’il vous donne la parole ; sinon, restez muette ! » Thérèse répond: « Oui, » et elle ajoute avec plus de facilité cette fois : « Grand saint ! » Et puis : « Jésus, Marie ! » Elle raconta par la suite qu’elle avait enduré en ce moment de terribles douleurs, au point de ne plus savoir où elle était. Quand ces souffrances furent calmées, elle rendit grâces à Dieu qui venait de faire éclater sa puissance d’une façon si miséricordieuse envers elle, et, à partir de ce moment, elle ne garda plus que le souvenir de sa pénible infirmité. L’usage de la parole lui était revenu comme auparavant.

Ceci se passait en 1705, vers la fin du mois de mars. L’abbesse de Flines en informa immédiatement l’abbé de Loos, Ignace Delfosse, qui nous a conservé ces détails. Un mois après, il se rendit à Flines et constata de ses propres yeux la réalité du prodige h

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