CHAPITRE XXIV
ÉTAT DE L’ABBAYE AU XVIIIe SIÈCLE. — USAGES PARTICULIERS. — RÉCRÉATIONS EXCEPTIONNELLES. — LES SAIGNÉES. — LA FÊTE DES INNOCENTS ET CELLE DES ROIS. — CE Qu’lL FAUT PENSER DE LA DÉCADENCE DES MONASTÈRES.
Bien que les Dames de Flines eussent perdu le droit d’élire librement leurs abbesses, et que la nomination royale, à l’époque où nous sommes arrivés, fût presque entièrement soumise à des influences de cour, néanmoins, grâce à une protection spéciale de la Providence et au solide esprit religieux qui se perpétuait dans la maison, ce régime n’y porta point les fruits déplorables que l’on pouvait en attendre et qu’il produisit effectivement dans d’autres monastères. Si nous avons dû blâmer certaines habitudes de luxe et des tendances un peu mondaines , en somme il n’y eut rien de grave à reprendre, même chez l’abbesse qui a le plus directement motivé nos censures. Je dis rien de grave au point de vue de la morale chrétienne et des règles communes auxquelles sont astreints les simples fidèles, car si l’on envisage les obligations particulières et plus étroites de la vie claustrale, la question change d’aspect. Les supérieurs qui, infidèles à leurs propres devoirs, répandent autour d'eux de tels exemples encourent devant Dieu une sérieuse responsabilité.
Heureusement, la contagion qui gagnait le chef épargna le troupeau. Retirées au fond de leur cloître, les religieuses étaient complètement étrangères à ces abus ; l’esprit de simplicité et de modestie, l’amour du silence et de la retraite se conservèrent parmi elles ; l’abbaye retint, pendant tout le cours du XVIIIe siècle, son antique renom de ferveur et de régularité. Sans parler des écrivains qui ne sont que des
Planche X
SOPHIE DE BERCHÉNY
ABBESSE DE FLINES
échos et qui n’ont point vu par eux-mêmes, le P. Ignace en 1750 D. Queinsert en 1769 1 2, tiennent à cet égard le même langage que les auteurs du Voyage littéraire en 1715.
Ces témoignages sont confirmés par les actes authentiques des visites régulières qui eurent lieu dans le cours de ce siècle. Il y en a quatre dont nos archives ont gardé les traces : la première fut faite en 1733par l’abbé de Loos, Nicolas du Béron, en qualité de vicaire général de l’ordre de Cîteaux ; la seconde en 1742 par l’abbé de Clairvaux en personne ; la troisième en 1768, après le chapitre général qui se tint cette année et qui porta plusieurs règlements nouveaux. Ce fut Pierre Ruffin, abbé de Vaucelles, qui se rendit à Flines pour promulguer ces décisions. Le même abbé visita encore le monastère en 1770.
De cette dernière visite, il ne reste qu’une évaluation des revenus du monastère, présentée sur sa demande à l’abbé visiteur le 28 mai 1770.
On n’a pas conservé non plus la charte de la visite de 1733. Ce que nous en savons se rattache à une réforme extérieure que nous appellerions peu importante, si chez les personnes religieuses la règle et l’uniformité n’étaient pas désirables en toutes choses.
Dans les Pays-Bas, presque tous les monastères de Bernardines avaient leur genre différent de guimpe, de voile et de coiffure : le caprice individuel, l’amour du changement, la fantaisie d'une abbesse, multipliaient ces diversités. Déjà l’on avait essayé de ramener plusieurs monastères au type commun, consacré par l’usage des religieuses de France 3. Enfin à l’occasion d’une demande adressée par l’abbesse de Marquette , Angélique-Eléonore de Rohan-Guéméné , l’abbé
1. Dictionnaire du diocèse d’Arras, t. n, p. 810. Il répète à peu près dans les mêmes termes l'éloge contenu dans le Voyage Littéraire. Y. ci-dessus, p. 258.
2. « Le nombre des religieuses est considérable dans cette abbaye, car elles sont au nombre de 60 religieuses de chœur, et 40 sœurs converses et professes. L’office aussi s’y fait avec grandeur et toute la piété désirée. Elles chantent très bien et sont très régulières à y assister nuit et jour. » ( Souvenirs de la Flandre wallonne, t. ix, p. 106.)
3. Ainsi, par exemple, dans la charte de la visite faite à l’abbaye du Saulchois le 29 septembre 1681 par Richard Moreno, abbé de Vaucelles, on trouve la disposition suivante : « 22» Que les coiffures des testes, tant à, la dame abbesse, comme à toutes les religieuses, soient conformes aux coiffures que nos religieuses portent par toute la France, de façon que celles qui doresnavant auront besoing de coiffure n'en pourront prendre ny faire d’autre que la façon dite de France. » (Archives du Nord, fonds de Vaucelles.)
de Clairvaux crut le moment favorable pour prendre une mesure générale. L’abbé de Loos fut chargé de visiter les monastères de religieuses compris dans son vicariat, et d’y introduire la guimpe et la coiffure usuelles de l’ordre h Cette réforme s’accomplit sans difficulté dans le cours de l’année 1733. Dans les Pays-Bas autrichiens, où il fallait compter avec la ténacité proverbiale des abbés flamands, on n’osa pas trop insister 1 2. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui encore les quelques monastères de Bernardines conservés en Belgique s’écartent de tous les autres pour les détails de costume indiqués ci-dessus.
Si nous savons peu de chose sur les visites de 1733 et 1770, en revanche nous possédons les chartes promulguées en cours de visite le 5 juillet 1742 par l’abbé de Clairvaux, Pierre-François Mayeur, et le 9 juillet 1768 par Pierre Ruffin, abbé de Yaucelles. Comme fruit de cette dernière visite, il reste aussi un règlement spécial pour les sœurs converses, alors très nombreuses. Ce règlement contient des prescriptions très sages sur la nécessité de joindre la vie intérieure aux occupations de la vie active, de pratiquer le silence et le recueillement, et de ne jamais préférer son ouvrage aux devoirs de piété prescrits par la règle. Il recommande l’exactitude à tous les exercices. Il montre enfin aux sœurs converses comment elles peuvent être véritablement religieuses au milieu de leurs occupations si humbles aux yeux du monde, si grandes au point de vue de la foi. « Dévouées par état au service de la maison, leur dit-il, elles s’estimeront heureuses d’avoir en cela pour modèle notre divin Sauveur, qui nous assure dans son saint Évangile qu’il est venu au monde pour servir et non pour être servi. Pilles s’acquitteront donc avec un saint empressement des différents ouvrages ou offices auxquels on les emploiera, se souvenant toujours qu’elles travaillent pour Dieu même lorsqu’elles sont occupées à remplir la tâche qu’on leur désigne, et que, ce monastère appartenant à Dieu, elles lui doivent tous leurs soins, leurs peines et leurs labeurs. »
1. Le Rituel français pour les religieuses de l’ordre de Cisteaulx (Paris, 1715), p. 414, décrit ces détails de costume, et les représente par une gravure.