Livre des Devoirs
par leur faute. Comme il y a plusieurs portes, comme celle de la basse-cour et celle de la blanchisserie, et que la nécessité de charroyer les foins, bois et autres denrées peut exiger de les tenir ouvertes pendant quelque temps, nous recommandons à madame l’Abbesse et autres supérieures en son absence de commettre le soin de garder lesdites portes à quelques religieuses qui répondront de tout ce qui passera par lesdites portes. Or, comme nous avons remarqué que la porte de la blanchisserie n’était pas en état de fermer, nous recommandons à madame l’Abbesse de donner des soins pour qu’elle soit raccommodée incessamment, et que l’on soit exact pour l’exécution de ce règlement. »
Comme on le voit, il n’est question ni de tours, ni de grilles. Les règlements de 1768 n’en parlent pas davantage. Leurs dispositions à cet égard montrent que la clôture exigée alors chez les Bernardines de nos contrées n’était pas bien sévère. En voici la teneur :
« L’esprit de recueillement et de solitude étant un des caractères distinctifs des enfants de saint Bernard, on suivra les usages qui se pratiquent dans cette maison à l’égard des salles et parloirs, où l’on n’ira point sans le consentement de madame l’Abbesse ou des autres supérieures en son absence. Ainsi on réprimera celles qui y vont furtivement, encore plus exactement et plus sévèrement celles qui se promèneront ou sortiront hors de la maison, ou qui s’ingéreraient d’aller dans les chambres des Directeurs sans la permission de madame la vénérable Abbesse.
« La clôture étant une suite et un appui de la solitude, on n’introduira aucun ecclésiastique ou religieux à l’intérieur de la maison exclusivement, c’est-à-dire plus loin que la salle qui s’appelle ici la communauté. Il ne sera donc permis à qui que ce soit d’enfreindre ce règlement sans une permission expresse et formelle de madame l’Abbesse. »
La charte de visite de l’abbé Ruffln se termine par une courte exhortation qui en résume l’esprit : « Nous ordonnons à la communauté de faire le plus grand cas de la discipline régulière, de la chérir et de la conserver comme la prunelle de ses yeux. Puisque cette régularité fait toute la beauté et l’ornement d’un monastère, il faut s’efforcer de la transmettre pure et sans
tache à celles qui viendront après nous, comme un saint héritage. »
Quant à l’abbé de Clairvaux, il conclut de la sorte : « Il no nous reste qu’à rendre grâces à Dieu de la satisfaction que nous avons goustée de trouver une si florissante et nombreuse communauté, pour la plus grande partie dans une grande paix et charité mutuelle, dans une sainte émulation pour le bien spirituel, une parfaite soumission à madame l’Abbesse, qui a, autant que nous pouvons l’assurer, tous les cœurs de sa communauté, pour laquelle nous lui demandons toute son amitié et sa tendresse. »
En effet, il était beau de voir cette grande communauté vivant dans un ordre et une régularité parfaite, sans que les circonstances malheureuses qui ailleurs avaient fait fléchir la discipline eussent exercé sur elle une action quelque peu sensible.
Le nombre seul des religieuses, — elles étaient plus de cent, — était déjà une preuve que l’esprit de Dieu se conservait dans cette maison. Il est à remarquer, en effet, que quand un monastère ou un institut religieux dégénère, le vide s’y fait bientôt. On n’entre pas en religion pour se créer une petite existence tranquille et commode, mais pour assurer son salut. La discipline la plus relâchée est un joug dont la nature ne veut pas, un joug qu’il faut bon gré mal gré porter ou traîner chaque jour, et cela sans compensation dans le présent et dans l’éternité. Ce milieu indécis entre le monde et le cloître ne satisfait ni les âmes ferventes qui veulent plus, ni les âmes faibles et lâches, qui trouvent que c’est encore beaucoup trop de contrainte. De fait, il n’était pas rare de rencontrer au XVIIIe siècle des abbayes d’hommes qui ne comptaient plus que cinq ou six religieux, quelquefois deux ou trois et même un seul. Dans les abbayes de religieuses, la décadence était moins profonde, mais néanmoins l’application constante de la même loi pouvait y être constatée : partout où la ferveur avait disparu, la source des vocations était tarie.
Ce n’est pas cependant que l’on rencontrât dans les cloîtres ces désordres scandaleux que l’imagination impure des romanciers ou le fiel et l’astuce des libellistes se sont plu à inventer 1.
1. M. l'abbé Dubois, dans sa belle Histoire de l'abbaye de Morimond (2e édit., PP- 398 et suiv.) fait remarquer combien il est nécessaire cle remonter aux sources
Certes, quand la vie religieuse avait perdu sa sève et sa vigueur, il arrivait plus facilement quelqu’une de ces cliutes que rend inévitables la faiblesse de notre nature. Les moines sont des hommes : ils ont donc les passions de l’humanité, bien que, grâce au frein qui les dompte, elles produisent plus rarement leur effet chez eux que dans n’importe quelle autre catégorie sociale. Dans un moment de sincérité, Voltaire lui-même a laissé échapper cet aveu : « On ne peut nier qu’il n’y ait eu dans le cloître de très-grandes vertus : il n’est guère encore de monastère qui ne renferme des âmes admirables qui font honneur à la nature humaine... Il est certain que la vie séculière a toujours été plus vicieuse, et que les plus grands crimes n’ont pas été commis dans les monastères, mais ils ont été plus remarqués par leur contraste avec la règle * 1 . »
On ne saurait mieux dire. Rappelons ce qui a été démontré plus haut, que la décadence des cloîtres provenait en grande partie des abus de la commendc et de la nomination royale. En face d’une situation qu’elle n’avait point faite, l’Église ne pouvait que gémir : son action était limitée de toutes manières par la jalousie et l’étroitesse de vue des gouvernants. Toujours en défiance contre le fantôme de la domination ecclésiastique, égarés en outre par des vues politiques et intéressées, ceux-ci préparaient la tempête qui devait les engloutir.
pour arriver à une appréciation saine de l'état des monastères aux époques de décadence et notamment au XVIIIe siècle. C’est ce qu’il a fait lui-même pour Morimond. V. aussi Les Moines et leur influence sociale, par M. l’abljé Martin (Paris, 1866), pp. 248 et suiv. — Annales cVAiguebelle (Valence, 1864), t. i, pp. xvni et suiv., 382 et suiv. ; t. h, pp. 1-78. - La trappe, par un religieux de Sept-Fons (Paris, 1870), pp. 70 et suiv.