CHAPITRE XXV
LA RÉVOLUTION. — SES MESURES OPPRESSIVES ET SPOLIATRICES- — COMMENT ELLES SONT EXÉCUTÉES A FLINES. — NOBLE FIDÉLITÉ DES RELIGIEUSES. — LEUR EXPULSION. — DÉMOLITION DE L’ABBAYE.
L’esprit de corruption et d’impiété qui s’empara au XVIIIe siècle d’une partie notable de la noblesse et de la bourgeoisie, préparait contre l’Église une des luttes les plus formidables qu’elle ait eues à traverser. Sans doute, les aspirations nouvelles qui se propageaient dans les masses étaient, avant tout, politiques et sociales ; mais, sous le masque de réformes reconnues nécessaires par tous les esprits sages , les vrais meneurs cherchaient à satisfaire leur haine satanique contre Dieu. Une propagande infernale, en répandant partout de funestes doctrines, allumait des fureurs, excitait des convoitises dont l’explosion allait être aussi soudaine que terrible.
Milice avancée de la religion, les ordres monastiques étaient naturellement destinés à recevoir les premiers coups L Aussi, c’est sur eux que la calomnie répand son venin le plus subtil, en même temps que leurs riches dépouilles sont offertes comme un moyen de remplir les coffres de l’État, et d’opérer au profit de tous, à ce que l'on prétend, une réforme économique d’une incalculable portée. Comme si un avantage quelconque, un prétexte ou une raison d’utilité sociale, pouvaient légitimer dans aucun cas le vol et la spoliation !
1. Dans son Essai historique sur la destruction, des ordres religieux en France au dix-huitième siècle (Paris, 1845), le P. Prat a recueilli une foule de faits et des documents qui démontrent que la destruction des instituts monastiques était un des moyens principaux dont la conjuration antichrétienne comptait se servir et qu'elle préparait de longue main. V. surtout pp. 138-148.
Entourées d’une population paisible et laborieuse; au fond d’une province où la religion conservait son empire, où le philosophisme du jour n’avait pénétré qu’à l’état d’exception, les Dames de Flines ne soupçonnaient guère l’orage qui allait fondre sur elles : du moins elles ne le croyaient ni aussi proche, ni aussi terrible.
Cependant, dans leur église même, le 1er décembre 1784, un orateur sacré, l’abbé Ouvray, prononçant l’oraison funèbre de l’abbesse Bathilde de Sainte-Aldegonde, laissait échapper de tristes pressentiments, et d’un bout à l’autre de son discours s’attachait à faire l’apologie de l’état religieux contre ses détracteurs. On voit qu’il avait conscience de la lutte qui se préparait, ou plutôt qui était déjà entamée sourdement. Après avoir, dans la première partie de son discours, fait ressortir l’héroïsme du sacrifice accompli par mademoiselle de Sainte- Aldegonde et la sublimité des vertus qu’elle pratiqua comme simple religieuse pendant les premières années de sa profession, il nous la montre dirigeant ses filles avec douceur et fermeté, et répandant autour d’elle, avec une bonté et une discrétion qui en double le prix, d’abondantes largesses. Elle accueille dans sa maison les filles de gentilshommes déchus qui, victimes de l’honorable indigence de leurs pères, se voyaient privées du bienfait d’une éducation en rapport avec leur naissance. Elle visite dans leurs chaumières les laboureurs du voisinage, les secourt largement dans les nécessités exceptionnelles que font naître les calamités publiques, leur donne du pain, fait rétablir leurs pauvres demeures, et joint à l’aumône matérielle une parole de consolation qui tombe comme un baume sur leurs cœurs ulcérés. Il y a plus : sa charité industrieuse va chercher au delà des mers les malheureux captifs, brise leurs fers et les ramène dans les foyers qu’ils n’espéraient plus revoir.
Un acte de dévouement héroïque couronne cette belle vie. En veillant au chevet d’une enfant, espoir de sa famille, qui croissait auprès d’elle à l’ombre du cloître, madame de Sainte- Aldegonde contracte le germe de la maladie qui arrête prématurément une carrière déjà bien féconde, mais pleine encore d’espérances.
Tel est en raccourci le tableau que trace l’abbé Ouvray. Il ajoute les réflexions suivantes : «Que la reconnaissance publique
et les vertus de madame de Sainte-Aldegonde sont propres à confondre les ennemis de l’état religieux ! Leurs cris s’élèvent de toutes parts ; le palais même de nos rois a retenti de ces clameurs : Eh ! de quelle utilité sont ces réduits obscurs où des milliers de victimes infortunées perdues pour la société, consumées par les regrets, traînent des chaînes que la séduction, la misère ou la violence imposent, et ne trouvent de remède à leurs maux que dans une mort lente et cruelle, ou dans le désespoir? Si la A'oix de la religion avait encore quelque empire sur ces calomniateurs, j’exposerais le tableau des fléaux et des malheurs que les vœux et les prières de ces saintes femmes ont détournés ; mille fois elles ont apaisé la justice du Très- Haut-, arrêté la foudre que l’Éternel en courroux allait lancer sur son peuple. Mais suivons l’impie dans ses détours, et demandons-lui de quelle utilité sont ces réformateurs odieux qui, pour faire trêve aux débauches ou diversion à l’ennui qui les accable, se répandent en déclamations contre la vie religieuse? Leurs mœurs seraient-elles plus pures, leur attachement au Roi plus sincère? Yoit-on les vertus morales fleurir au milieu d’eux comme à l’ombre du sanctuaire? Si la charité, l’innocence et la religion triomphent, n’est-ce pas dans ces asiles sacrés qu’ils méprisent? L’abbesse de Flines est-elle moins précieuse à l’humanité quand elle consume dans la province des richesses légitimes, les verse dans le sein de l’indigence opprimée ou méconnue, expose sa vie pour conserver celle des autres? Estelle moins utile à la société que ces riches voluptueux qui dévorent dans les capitales la substance du malheureux cultivateur, le réduisent à la dure nécessité d’abandonner l’héritage de ses pères ? Est-elle moins utile que les héros dont la gloire ne s’établit que sur les ruines de l’humanité? Quand l’abbesse de Flines étouffé l’oisiveté jusque dans son germe, entretient par une bienfaisance industrieuse l’amour du travail, du prince et de la religion, offre à chaque instant le spectacle de la vertu, estelle moins utile que ces prétendus savants qui, sous le spécieux prétexte de dissiper une barbarie avilissante, font luire aux yeux des simples une fausse lumière, les conduisent dans le précipice d’où ils ne tardent pas à s’écrier : « Rendez-nôus à « nos foyers rustiques, gardez vos lumières et vos passions ; « nos malheurs sont préférables à vos crimes ? » L’abbesse de
Flines est-elle moins utile et moins précieuse à l’humanité, quand elle dissipe les fléaux, écarte les malheurs ou les répare, procure la gloire de la religion et de l’État, que ces hommes dangereux qui, pour faire des prosélytes, affichent le libertinage, le mépris de la religion, la réunion de tous les vices ? 1 » L’orateur sacré , dans une péroraison pathétique , laisse échapper cette prière, écho d’une âme généreuse qui entend le lointain mugissement de la tempête et qui cherche en haut son appui : « O mon Dieu ! s’écrie-t-il, 6 vous qui renversez au son de la trompette les remparts de la superbe Jéricho ! Terrassez en ce moment les cœurs endurcis : exaucez la prière que je vous adresse au nom de la religion, au nom de la patrie, au nom de l’humanité souffrante ! Du haut de la croix où vous consommez le mystère de notre salut, du haut des cieux où vous triomphez dans le sein de votre Père, jetez un regard favorable sur vos enfants, visitez cette vigne que vous avez plantée, préservez-la du souffle empoisonné de l’esprit impur ; ayez pitié de nos maux ; les mœurs ont perdu leur antique splendeur ; la charité n’est plus active ; la pudeur est une vertu surannée ; l’irréligion pénètre partout ; l’incrédule sape les fondements de ces retraites précieuses à l’humanité, précieuses à la vertu , précieuses à la religion. O Dieu toutpuissant ! soutenez l’édifice que vous avez élevé vous-même à son comble ; garantissez cet asile sacré, le séjour de la paix, de la vertu, la fleur des mœurs, la gloire de la religion ! 2 »
Ces vœux ne furent point exaucés. La Providence, dans ses insondables desseins, permit à l’esprit du mal de prévaloir pour un temps. Une fois déchaîné, le mouvement révolutionnaire accentua bien vite sa signification dans le sens d’une persécution ouverte et violente contre le christianisme. Ce caractère intolérant et persécuteur, malgré ses déclamations hypocrites, la Révolution l’a toujours eu, elle le conservera toujours et partout, car il constitue son essence même. La Révolution n’est autre chose que l’antichristianisme, l’église
1. Oraison funèbre de très-haute et très-puissante dame Madame Bathilde de Sainte- A Idegonde, abbesse de l’abbaye royale de VHonneur-Notre-Damelez-Flines, diocèse d’Arras, ordre de Citeaux, prononcée dans l’église de l’abbaye royale de Flines, le premier décembre 1784, par M. l'abbé Ouvray, pp. 55-59.
( Cambrai , Sam. Berthoud , 1785.)
■2. Ibid., pp. 62-64.
de Satan. Toutes ses doctrines et ses principes se résument dans cette tendance fondamentale : j’entends ses doctrines vraies, qu’elle suit et qu’elle applique, et non les principes de commande, les belles maximes qni ne sont que pour la montre et qui n’ont d’autre but que de tromper les simples.
Immédiatement après la prise de la Bastille, on voit des courriers parcourir toutes les routes en annonçant l’arrivée de bandes de brigands qui fauchent les blés. Les paysans se lèvent en masse avec des fourches, des bâtons, des armes quelconques et courent sus à ces ennemis imaginaires. On préparait ainsi le premier acte de la tragédie. Sous le coup de cette panique, excitée par les agents de désordre qui l’exploitent après l’avoir fait naître, ces bandes se livrent au pillage et à toutes sortes d’excès, y compris l’assassinat.
Souvent elles font souscrire des quittances, des cessions de biens, ou des actes de renonciation à certains droits, ou encore elles se font délivrer des sommes d’argent. Le désordre et la violence sont pai’tout ; la répression ne se montre presque nulle part : le crime trouve des encouragements chez ceux qui ont pour mission de le réprimer L
Dans les contrées comme la nôtre, ou l’esprit révolutionnaire n’était pas dominant, où il n’apparaissait qu’à la surface, l’autorité se montra plus vigilante et plus énergique.
Le 24 juillet, les bruits mystérieux qui servaient à la fois de signal, de prétexte et de moyen aux hommes de désordre, se répandent à Douai : les Bretons arrivent ; ils ruinent les récoltes sur leur passage. A cette nouvelle qui est crue avec d'autant plus de facilité qu’elle est plus absurde, les populations se soulèvent, les meneurs les lancent, et tâchent d’exciter les passions de la multitude pour les employer à leurs sinistres desseins.
Le 27, pendant qu’à Douai l’émeute entoure la maison d’un prétendu accapareur, une expédition s’organise contre l’abbaye de Flines. On sonne le tocsin à l’église du village: une troupe armée de six à sept cents paysans se réunit ; elle se dirige menaçante vers le but que l'on assigne à ses fureurs et à ses convoitises. Ils voulaient, paraît-il, — et ceci n’est que la répé-
1. Histoire de la Constitution civile du clergé, par L. SciOUt, t. I, pp. 78-97.
tition de l’une de ces mille scènes qui se passent en France à cette époque, sous l’influence des mêmes excitations, — ils voulaient obtenir que l’abbaye renonçât au bénéfice d’une sentence rendue en sa faveur, et leur remît en outre une somme d’argent. Le péril était des plus sérieux. Soudain arrive un détachement de troupes que l’abbesse avait envoyé chercher en toute hâte. L’officier qui les commande essaye d’abord de faire entendre raison à ces forcenés. Aux paroles de paix qu’il leur adresse, en les engageant à se disperser, ceux-ci répondent par des coups de fusil. De Rancé, c’était le nom de l’officier, ordonne la charge ; les mutins se dispersent et prennent la fuite dans toutes les directions, mais on parvient à en saisir quelques-uns qui sont conduits à Lille sous bonne escorte. Le 4 août, Louis Massandor, le plus compromis d’entre eux, fut condamné, par une cour prévôtale jugeant sans appel, à être pendu sur la Grand’Place de Lille, ce qui fut exécuté sur-lechamp. Après cet exemple de sévère justice, on renvoya les autres émeutiers h
Au moment où ce drame achevait de se dérouler, la Révolution commençait une série de mesures qui, progressivement continuées, aboutirent en peu de temps à la confiscation de la propriété ecclésiastique, puis à la négation des droits les plus sacrés de l’Église et de la conscience, à la destruction des ordres religieux, et à une persécution acharnée contre tout ce qui ne voulait point renier sa foi pour se courber devant les idoles du jour.
« Ils veulent être libres, ils ne savent pas être justes, » s’écriait Sieyès devant l’Assemblée même qui allait consommer le plus énorme attentat contre le droit de propriété 1 2. La destruction des ordres religieux était une conséquence nécessaire de leur spoliation : elle faisait d’ailleurs partie intégrante de la
1. Dans son Histoire ecclésiastique et monastique de Douai et de sa contrée, p. 61, M. Duthillœul a raconté ce fait en y mêlant plusieurs inexactitudes. Il se trompe d'abord sur la date, qui est bien le 27 juillet et non le 12 août. Ce détail a son importance pour expliquer l’origine de ce mouvement populaire et pour lui donner sa vraie signification. Ensuite, M. Duthillœul, qui exagère le nombre des agresseurs, a tort d'ajouter que plusieurs soldats furent tués par eux. La sentence de la cour prévôtale dit seulement que l’on a fait feu sur les troupes du roi. Le récit donné ci-dessus dans le texte est tiré de ce document officiel, dont un exemplaire imprimé m’a été communiqué par M. Dancoisne.
2. V. dans l’ouvrage de M. Sciout, cité ci-dessus, le ch. Il, Confiscation des biens du clergé , t. i. pp. 65-121.
guerre contre Dieu, dont les chefs du philosophisme avaient de longue main arrêté le plan, et de toute façon elle devait venir à son heure.
Donc, le 13 février 1790, un décret supprima les ordres religieux ou l’on faisait des vœux solennels, et déclara qu’on ne pourrait plus en établir de semblables à l’avenir.
Cette mesure attentatoire aux droits les plus sacrés de la conscience fut complétée par plusieurs autres qui en réglèrent la mise à exécution. Les religieux et les religieuses avaient la faculté ou de rentrer dans le monde, ou de continuer la vie claustrale jusqu’à extinction de la communauté. Chaque personne devait recevoir une pension fixée à 700 livres pour les religieuses de chœur et à 350 pour les sœurs converses, quand les revenus de la maison permettaient d’atteindre ce chiffre. Les pouvoirs des anciens supérieurs, l’obligation de la règle et du costume étaient abrogés. Chaque maison provisoirement conservée aurait un règlement approuvé par la municipalité et se donnerait un supérieur ou une supérieure élus pour deux ans à la pluralité des sulfrages. Telle est en deux mots l’œuvre de l’Assemblée, constituante.
A Flines, toutes les religieuses sans exception, et elles étaient au nombre de quatre-vingt-quinze professes, déclarèrent qu’elles voulaient vivre et mourir sous leur saint habit, fidèles aux devoirs qu’elles avaient librement embrassés et dont l’accomplissement faisait leur bonheur h II en fut de même à peu près dans toute la France 3. Je parle des monastères de religieuses, car dans les monastères d’hommes la décadence était plus profonde, et d’ailleurs la condition où les réduisait la Révolution était si singulière que l’on comprend, sans l’excuser, la faiblesse ou la défection d’un certain nombre. En effet, on les réunissait par groupes assez considérables de religieux appartenant à des ordres différents, amalgame qui rendait impossible l’observation de la règle particulière à chacun d’eux. Dans les monastères de femmes, le chiffre des défections fut excessivement minime. A Douai, il n’y en eut qu’une seule sur trois cent cinquante-sept religieuses qui composaient le personnel des abbayes des Prés,