CHAPITRE XXVI
LA DISPERSION ET L’EXIL. — PLUSIEURS RELIGIEUSES SE RETIRENT EN BELGIQUE DABORD, PUIS EN ALLEMAGNE. — SÉJOUR A HOLTHAUSEN. — RETOUR EN FRANCE.
Parmi les religieuses expulsées brutalement de leur cloître, il y en eut qui purent se retirer au sein de leurs familles : c’était le petit nombre. Beaucoup n’avaient plus même cette ressource, soit que leurs parents fussent morts, soit que les violences et les menaces de la Révolution les eussent forcés à passer la frontière. Le personnel de l’abbaye de Flines se dispersa un peu partout. Il y eut des religieuses qui restèrent dans le pays, principalement à Lille, Douai et Cambrai ; d’autres allèrent chercher au loin la première de toutes les libertés, celle de servir Dieu, qu’on leur refusait dans la patrie.
De ce nombre furent celles que la Providence destinait à faire un jour revivre le monastère.
Emmanuelle et Eugénie Joye, deux sœurs par l’esprit plus encore que par les liens du sang, l’une et l’autre déjà anciennes de profession, étaient des modèles accomplis de ferveur et de régularité. Emmanuelle était tierce-prieure et jouissait d’une si haute estime auprès de ses consœurs, que celles-ci la proposèrent en première ligne pour être abbesse dans l’élection de 1784. Eugénie, en qualité d’infirmière, avait supprimé plusieurs petits abus et faisait régner une exacte régularité dans un lieu où la discipline claustrale est exposée souvent à recevoir des atteintes.
Un moment les sœurs Joye s’arrêtèrent à Douai. Puis, voyant que la tempête n’était pas sur le point de se calmer, qu’au
contraire elle s’aggravait de jour en jour, que la liberté promise par la Révolution était une cruelle et sanglante ironie, elles prirent le chemin de la Belgique. Dénuées de toute ressource pour entreprendre ce voyage, elles allaient à pied, portant sous le bras un mince paquet et s’arrêtant le soir où la Providence leur faisait rencontrer un asile. Une fois, la nuit vint les surprendre en pleine campagne. Forcées de s’arrêter, les deux voyageuses s’établirent dans un champ voisin ; chacune mit son paquet sous sa tête en guise d’oreiller, et avant de s’endormir Eugénie dit à sa sœur : « O Emmanuelle ! que nous sommes heureuses de souffrir pour Jésus-Christ! Où pourrions nous être mieux, si ce n’est en paradis 1 ? ».
Quelques-unes de leurs consœurs les ayant rejointes, elles se fixèrent toutes ensemble dans un village du Brabant 2. 11 était plus facile à la campagne que partout ailleurs de trouver la solitude et la vie à bon marché. On travaillait, on priait en commun à peu près comme à l’abbaye ; on suivait la même règle autant que les circonstances le permettaient, et, grâce à quelques petits travaux, grâce à quelques modiques ressources, on parvenait à s’en tirer.
La Révolution, qui avait chassé nos religieuses de leur cloître, ne leur laissa pas même ce second asile. La Belgique, évacuée après une première conquête, fut définitivement occupée par les armées républicaines en 1794. Devant leur marche victorieuse, les réfugiés français s’empressèrent de fuir en Allemagne; les prêtres, les religieux et les religieuses de la Belgique se joignirent à eux en grand nombre, et la petite colonie de Flines suivit le mouvement général qui entraînait au delà du Rhin ceux que menaçait le torrent dévastateur. Il ne faut pas oublier que la Convention avait édicté la peine de mort contre les émigrés.
Il y avait sur les routes et il y eut bientôt dans le pays rhénan un encombrement effroyable. Aussi les religieuses de Flines résolurent de se porter plus loin. Avant de continuer leur voyage, elles se présentèrent à Dusseldorf devant l'archevêque de Tours, chargé d’examiner la situation des réfugiés français appartenant à l’état ecclésiastique. Ce prélat, sur le
1. Souvenirs de Notre-Dame de Flines (manuscrit au monastère), pp. 18, 19.
2. Lettre de clame Emmanuelle Joye, 20 février 1824. (Archives du monastère.!
vu de leurs pièces, remit à chacune d’elles une attestation conçue en termes identiques. En voici la formule 1 :
« Joachim-Mamert-François de Conzié, par la miséricorde divine et l’autorité du Saint-Siège apostolique archevêque de Tours, etc.
» En vertu de la mission spéciale qui nous a été confiée par Son Altesse électorale monseigneur l’archevêque, de Cologne, aux termes d'un rescrit du vénérable et très sage vicairegénéral de ce diocèse, daté du 17 juin de l’année présente, et aussi d’après un décret de la suprême administration des duchés de Juliers et de Berg du 3 novembre 1793, nous faisons savoir qu’ayant examiné et pesé les documents à nous présentés par notre chère sœur en Jésus-Christ Emmanuelle Joye, religieuse expressément professe de l’ordre de Saint-Bernard en l’abbaye de Fîmes, diocèse d’Arras, il nous a été démontré qu’elle est du nombre de ces vénérables épouses du Christ qui, pour conserver la foi promise à leur époux, ont affronté avec un indomptable courage l’exil, la pauvreté, la faim, tous les
1. Joachimus Mamertus Francisais de Conzié, miseratione divina et Sanciæ Sedis Apostolicæ autoritate archiepiscopus Turonensis, etc.
Ex missione speciali et competenti nobis indulta per S. A. R. E. Dominum D. Archiepiscopum Coloniensem, juxta venerabilis sapientissimique ejus Vicarii Generaiis; rescriptam datum die décima septima junii anni præsentis, neenon ex decreto supremæ administrationis ducatuum Juliæ et Montium de die tertia novembris anni 1793,notum facimus quod visis ac ponderatis instrumentis oblatis a dilecta in Christo sorore Emmanuele Joye, moniali expresse professa ordinis sancti Bernardi in abbatia vulgo de Plines, diœcesis Atrebatensis, nobis compertum fuit illam esse inter venerabiles Christi sponsas adscribendam quæ ne fidem Divinissimo Sponso obligatam mutarent, exilium, egestatem, famem, omne denique ærumnarum genus, constanti ac virili animo sustinuerunt, spectaculum factæ angelis et hominibus. Dilecta in Christo soror mox nominata, a crudelissimis fidei Christianæ ac religiosæ professionis hostibus e monasterio, imo e toto Galliarium regno primum ejecta, nunc remotiores plagas adiré et novas latebras exquirere cogitur, ubi orationi et consiliorum evangelicorum observantiæ vacare possit. Gloriosam itaque ejus exilii causam considérantes, reverendissimis arcliiepiscopis, episcopis, omnibus in potestate spirituali seu civili constitutis, cæterisque fidelibusecclesiasticis ac laïcis eam enixe commendamus, instantes ac obsecrantes, opportune speramus magis quam importune , ut hoc Dei nostri mandatum : Peccata tua cleemosynis redime, adimpleant, et sic thesaurum suum eo magis augeant ad salutem.
Datum Dusseldorpii, ubi malorum quæ GaUicanam ecclesiam premunt causa degimus, sub signo sigilloque nostris, nec non presbyteri ad id per noscommissi subscfiptlone, anno Domini millesimo septingentesimo nonagesimo quarto, die vero mensis augusti quarta.
Jo., archiepiscopus Turonensis.
De mandato D. D. Archiepiscopi Turonensis, P. L. J. Beténcourt.
(Archives du monastère)
genres d’épreuve en un mot, et sont devenues un objet d’admiration pour les anges et pour les hommes. Cette chère sœur en Jésus-Christ, chassée d’abord de son monastère, bien plus, de tout le royaume de France, par les cruels ennemis du nom chrétien et de la profession religieuse, est forcée maintenant de chercher des plages plus éloignées et une autre retraite où elle puisse vaquer à la prière et à la pratique des conseils évangéliques. En conséquence, considérant le motif si glorieux de son exil, nous la recommandons instamment aux révérendissimes archevêques et évêques, à tous ceux qui sont constitués en dignité ecclésiastique ou civile, et aux autres fidèles tant clercs que laïques, les conjurant et les suppliant, avec l’espoir que cette prière leur sera plus agréable qu’importune, d’accomplir le précepte de notre Dieu : Rachetez vos péchés par des aumônes., et d’augmenter ainsi de plus en plus leur trésor pour l’éternité.
« Donné à Dusseldorf, où nous résidons à cause des calamités présentes de l’église de France, sous notre seing, notre sceau et la souscription du prêtre délégué par nous, l’an du Seigneur mil sept cent quatre-vingt-quatorze, le quatre du mois d’août. »
Munie de ces lettres de recommandation, la petite troupe se remit en marche, ne sachant trop où diriger ses pas. La Providence les conduisit près de Paderborn, à l’abbave d’Holthausen, où des religieuses bernardines leur offrirent l’hospitalité la plus cordiale et la plus généreuse L Ce fut pour un temps la fin de leurs pérégrinations. Dans ce cloître, elles retrouvaient la vie conventuelle avec les observances qui leur étaient si chères, avec le chœur et la sainte psalmodie, avec les offices et les fêtes de Cîteaux ; à peu de chose près, c’était Flines qui se rouvrait pour elles, c’était une existence brisée dont le fil se renouait. La seule chose qui leur manquât, c’était
1. L’abbaye d’ILolthausen, à dix minutes de Buren et à cinq lieues de Paderborn, fut fondée en 1243 pour des religieuses de l'ordre de Cîteaux par Berthold et Thetmar de Buren. Innocent IV approuva cette fondation en 1245. Les seigneurs de Buren, en qualité de fondateurs, avaient leurs sépultures dans l'église de ce monastère, qui acquit encore divers biens dans la suite. Il fut entièrement ruiné dans une guerre entreprise par les bourgeois de Soest, mais il se releva pourtant. Comme la discipline était fort déchue à la fin du XVe siècle, on y introduisit, en 1483, la réforme et la clôture sous une abbesse tirée de l’abbaye de Benninghausen. Une seconde réforme eut lieu en 1598. Ces renseignements m’ont été fournis par M. le professeur Janauschelc, à qui je suis heureux de témoigner ici ma reconnaissance.
la patrie, c’était la société de leurs sœurs; à défaut de celles-ci cependant elles en retrouvaient d’autres qui adoucissaient les tristesses de l’exil par les plus délicates attentions de la charité. Quatre de nos religieuses purent profiter de cet asile : c’étaient les sœurs Joye, que déjà nous avons appris à connaître; Dame Joséphine Lefebvre, et Dame Julie Lethueur de Combremont l, que nous retrouverons sous peu dans le cours de ce récit.
Le directeur de Flines, dom Cajetan Wantier, se fixa dans un village voisin, d’où il venait souvent les voir et les encourager. Ce vénérable prêtre, déjà plus que sexagénaire, accompagna partout ses filles spirituelles ; il fut leur guide, leur protecteur et leur conseil dans leurs pénibles voyages à travers des contrées dont elles ne connaissaient même pas la langue.
Nos fugitives séjournèrent près de sept ans à Holthausen. Elles cherchaient à se rendre utiles et travaillaient le plus possible, mais elles finirent par s’apercevoir que leur présence était une cause de gêne matérielle dans une maison dont les ressources étaient fort limitées.
Volontiers elles se seraient contentées pour elles-mêmes de la nourriture la plus pauvre. A aucun prix, elles ne voulaient rester à la charge de celles qui, pour remplir le devoir de l’hospitalité envers des sœurs malheureuses, s’imposaient de réelles privations.
Elles se concertèrent donc avec leur directeur, et, vers la fin de septembre 1801, il fut décidé que l’on quitterait l’abbaye d'Ilolthausen. On fit agréer ce projet à l’abbesse, en le colorant le mieux et le plus délicatement possible. Bien que ce nouveau voyage, accompli sans argent dans un pays inconnu, à la recherche d’un but hypothétique, n’offrît pas une perspective bien attrayante, nos religieuses supportaient leurs épreuves avec une douce résignation et même avec gaîté. La relation à laquelle j’emprunte les éléments de ce récit raconte un trait que je veux reproduire dans toute sa naïveté. « La veille du départ, la détresse était si grande qu’on s’aperçut avec effroi que le vénérable vieillard qui voulait les accompagner dans ce nouvel exil, n’avait plus une seule paire de bas qui lui permît
1. Lettre de dame Emmanuelle Joye, 10 février 1844. (Archives du monastère.)
d’entreprendre le voyage. Que faire? La charité est ingénieuse. Chaque religieuse se mit à confectionner une pièce de tricot ; les morceaux adroitement rapprochés constituèrent ainsi en quelques heures ce qu’une seule ouvrière n’eût jamais pu terminer dans le temps voulu. Tout alla bien d’abord, mais quand il fallut joindre les pièces du second bas, on s’aperçut que le talon manquait et que la jambe était toute d’une venue. L’heure pressait cependant, et il fallait partir. Allons, allons, dit Emmanuelle en riant, « le talon fera le talon et la jambe fera la jambe. » Et le bon directeur, souriant à son tour, chaussa ce chef-d’œuvre manqué *.
En se séparant des sœurs qu’elle avait hébergées jusqu’alors, l’abbesse d’Holthausen voulut les appuyer par une chaleureuse recommandation. Elle remit à Dame Emmanuelle une pièce conçue en ces termes 1 2 :
« Je soussignée atteste qu’Emmanuelle Joye, religieuse de l’abbaye de Flines, dans la Flandre française, qui depuis le mois d’octobre 1794 réside dans notre monastère, a pendant cette période pris part avec nous à tous les actes de la vie religieuse et à l’office divin. Elle s’est montrée constamment si régulière, si assidue, si exemplaire, que je me sens obligée de lui rendre le meilleur témoignage. Je le lui accorde en conséquence par les présentes, formant le vœu que non seulement l’appui toutpuissant et la bénédiction de Dieu l’accompagnent dans son voyage, mais que de plus elle trouve chez ceux qui liront ces lignes toutes les bonnes dispositions et les secours qu’elle peut en attendre.
« Donné en notre monastère d’Holthausen, diocèse de Paderborn, le 30 septembre 1801. »
« Elisabeth Sohellhase,
« Abbesse. »