LE PENSIONNAT DE ELINES-CAMPAGNE
venir *, laissaient notre bonne prieure en proie à des préoccupations aisément compréhensibles. Ce qui acheva de l’accabler, ce fut une épidémie qui, malgré les précautions prises, fit plusieurs victimes parmi les élèves du pensionnat.
La rentrée d’octobre fut magnifique en 1883. On atteignit le chiffre de 163 pensionnaires, sans compter les élèves du cours normal. L’avenir apparaissait plein de promesses. Tout à coup, sans que l’on puisse en assigner l’origine, une épidémie se déclare. Une élève d’abord, puis plusieurs successivement sont frappées. Elles sont aussitôt rendues à leurs familles. Le 3 décembre, cette mesure est étendue à tout le pensionnat. Quand on croit pouvoir le rouvrir sans danger, le mal éclate de nouveau. Quelques religieuses sont atteintes à leur tour, sans qu’il y ait parmi elles aucun cas de mort. Il n’en est malheureusement pas de même pour les élèves : plusieurs succombent au sein de leurs familles.
Qui pourra dire la douleur, les angoisses, les anxiétés de la prieure qui, sans avoir à se reprocher aucune imprudence, sent le poids des responsabilités qui lui incombent ? « J’ai vu mourir mon père et ma mère, disait-elle : j’ai vu mourir mes religieuses. Tout cela n’est rien auprès du coup que je ressens ! » Dans cette extrémité, elle fit vœu d’ériger une statue à saint Joseph si le fléau cessait. Comme par enchantement, la maladie s’arrêta : tout danger ayant disparu, les classes se rouvrirent. Le 19 mars 1884, la statue promise fut solennellement inaugurée dans la cour d'honneur. Mgr Dennel, évêque d’Arras, — un ami de la maison que des liens de parenté unissaient à Dame Lutgarde, — voulut bien présider cette solennelle cérémonie.
1. Inaugurant une école laïque à La Tour-du-Pin, en septembre 1883, M. Paul Bert s’exprimait comme il suit :
«... L'œuvre ne sera terminée qu’alors que tous les instituteurs seront laïques, et que les derniers moines et religieuses auront été relégués dans leurs couvents et ne seront plus des fonctionnaires français. Ces gens ne peuvent être acceptés à former des citoyens, même dans les établissements libres. Il est du devoir de la République d'en finir avec les associations religieuses, et je suis prêt à demander la suppression de toutes les congrégations de toutes couleurs et de toutes robes. » (Cité dans le Rapport de M. Mascaux, p. 341.)
Celui qui tenait ce langage odieux était un des hommes les plus marquants du parti alors au pouvoir, un ancien ministre de l’instruction publique. Ce n’était du reste qu’un écho de ce qu’écrivaient dans leurs journaux, de ce que proclamaient dans leurs réunions les hommes de ce parti.
Par mesure de précaution, les pensionnaires furent installées pour la saison d’été dans une maison de campagne située à Frais-Marais, près Radies. Aucune trace de maladie ne fut désormais constatée.
Tout paraissait être rentré dans l’ordre, mais Madame la prieure, on ne s’en aperçut que trop, était frappée à mort. Désormais le sourire ne se rencontra plus sur ses lèvres.
Elle eut cependant un rayon de bonheur le jour où la communauté fêta le cinquantième anniversaire de sa profession religieuse. Malgré les résistances de sa modestie, ce jubilé fut célébré avec éclat le 22 juillet 1885. Au milieu de ses anciennes élèves accourues de toutes parts, Dame Lutgarde paraissait radieuse. Sa santé semblait s’être quelque peu raffermie, à ce point que l’on parlait de ses noces de diamant, et que l’on se donnait rendez-vous à l’année 1895. Hélas ! bien avant cette époque, le Seigneur allait la rappeler à lui.
L’hiver de 1886 se passa sans encombre, mais le 2 mars de violentes hémorragies se déclai’èrent. Grâce aux soins dévoués dont elle fut entourée par ses filles, la vénérable malade se rétablit peu à peu. Le printemps arrivé, elle put faire quelques pas au dehors : elle put même se rendre à Flines pour achever sa convalescence, et pour revoir encore une fois sa sœur que la paralysie clouait sur un fauteuil. Quand elles durent se séparer, les deux sœurs se firent leurs adieux comme si elles ne devaient plus se rencontrer sur cette terre. Contrairement à toute prévision, ce fut Dame Alix qui précéda son aînée dans la tombe (13 mars 1888). Quinze jours avant d’entrer dans son éternité, Dame Alix avait eu la douleur de perdre la compagne inséparable de sa vie, son auxiliaire dévouée, Dame Julienne Déleruelle (26 février 1888).
La municipalité de Flines s’unit au deuil de la communauté et de la population, en assistant tout entière, et en corps, aux funérailles de Dame Alix. L’évêque d’Arras, Mgr Dennel, proche parent de la défunte, présidait la douloureuse cérémonie. Les Semaines Religieuses de Cambrai et d’Arras, ainsi que la Gazette de Douai, lui consacrèrent des articles fort élogieux. Citons seulement quelques lignes : « Pour la formation de la jeunesse, dit la Semaine de Cambrai, Dieu pourvut Dame Alix de qualités rares : esprit net, méthodique, sagace,
patient, réfléchi, elle parlait peu, mais ses jugements étaient d’une sûreté parfaite, ses conseils d’une haute sagesse... Dieu ne lui épargna ni les souffrances corporelles, ni les souffrances morales. La maladie la retint presque continuellement dans sa cellule pendant les trente-cinq dernières années de sa vie, mais cette réclusion, qui la tenait plus intimement unie à Dieu, lui donnait plus de lumière et de force pour gouverner sa maison L »
Chose bien extraordinaire, on affirme que, toute jeune enfant, encore au village, elle avait prédit à son parent qu’il serait un jour évêque et qu’il occuperait le siège de saint AMàst. Mgr Dennel se souvint plus tard de cette prédiction l. 2.
Reprenons le fil de notre histoire. Le temps des élections approchait : Dame Lutgarde, qui se rendait compte de son état, voulut se décharger d’un mandat désormais supérieur à ses forces. Autour d'elle on se faisait illusion, du moins on s’efforçait de se raccrocher à des espérances chimériques. Bon gré mal gré, la prieure fut réélue à l’unanimité des voix : il ne lui manqua que la sienne. Profondément affligée de ce résultat, elle se plaignit de ce qu’on lui imposait une responsabilité trop lourde pour ses épaules, un fardeau qu’elle ne pouvait plus porter.
Plus que jamais remplies de vénération pour la sainte prieure, ses filles multipliaient leurs délicates attentions à son endroit, lui évitant le plus possible les sujets d’émotion et d’inquiétude. Loin de s’aggraver, l’état de la malade paraissait s’améliorer quelque peu. Elle reprenait graduellement ses occupations.
Tout à coup de nouveaux accidents se produisirent. Ce n’était pas encore la fin, mais le prélude d’une longue agonie qui ne se termina qu’au bout de trois ans (juin 1887 à mars 1890). Les supérieurs ecclésiastiques jugèrent qu’il était juste d'accéder à des instances souvent répétées, en lui permettant de déposer
l. Semaine religieuse de Cambrai, année 1888, p. 183.
•2. Ce fait est attesté par l'auteur de la notice publiée dans la Semaine religieuse. Pour les détails de la vie si édifiante de Dame Alix, voir les Notices nécrologiques , pp. 61-72. Le sentiment populaire se fit jour, à sa mort, d'une manière éclatante. Ce fut un concours prodigieux de la population auprès de sa dépouille mortelle, pour la voir encore, pour lui donner tous les signes de vénération, pour lui faire toucher des médailles, des chapelets, des images ( Notices , p. 72.)
le fardeau de la supériorité. En conséquence, le 8 septembre 1889, la démission de la prieure fut acceptée en séance capitulaire, et Dame Marie Morelle fut élue pour lui succéder. Ce fut un immense soulagement pour l’ancienne prieure, de n’avoir plus qu’à obéir au lieu de commander. Avec quelle joie et quelle simplicité elle demandait ses permissions et ses dispenses comme la dernière des novices !
L’hiver de 1890 s’écoula péniblement. Le 28 janvier, la vénérable malade reçut de nouveau sur sa demande les derniers secours de la religion. Au milieu d’intolérables souffrances qui ne lui laissaient plus un moment de répit, elle conservait tout son calme, toutes sa résignation, toute sa force d’âme. Enfin, le 7 mars au matin, elle s’éteignit sans secousse, et sa belle âme alla rejoindre son Créateur.
Ses funérailles furent un splendide triomphe. Elles eurent lieu dans la grande église de Saint-Pierre, sous la présidence de Mgr Dennel. Toutes les classes de la société s’unirent pour rendre hommage à celle que l’on regardait comme une sainte et une bienfaitrice de la cité L
]. Notices nécrologiques, pp. 77-100.