CHAPITRE XXXIV
LA PERSÉCUTION. — LA SPOLIATION ET L’EXIL. — MAISONS DE REFUGE EN BELGIQUE. — ÉTAT ACTUEL DE LA COMMUNAUTÉ. — ESPOIR ET CONFIANCE.
Dame Marie Morelle, déjà prieure quand mourut Dame Lutgarde, gouverna pendant près de quinze ans. Ce fut une époque pleine de tribulations et d’angoisses.
D’abord il y eut la persécution fiscale. Avant la guerre ouverte et les spoliations brutales, on essaya de ruiner les communautés par des taxes extraordinaires, et de les écraser sous des charges financières inventées tout exprès pour elles. Il y eut des résistances nombreuses. La prieure de Flines, suivant de sages conseils et une direction autorisée, fut du nombre de ceux qui opposèrent 1a. protestation du droit aux exactions d’un pouvoir sans scrupules. Mais la force eut le dernier mot. Le fisc fit saisir la maison de campagne de Lambres, ainsi qu’un immeuble attenant au monastère, la maison dite de Saint-Paul.
Une personne dévouée racheta le tout de ses propres deniers, pour en laisser la jouissance aux religieuses (16 décembre 1898). Plus tard ces immeubles, payés deux fois, furent compris dans la confiscation générale des biens de la communauté. La maison de campagne sert maintenant à l’école normale officielle des institutrices. Tout commentaire serait superflu, n’est-ce pas ?
La secte antichrétienne, après s’être emparée de toutes les avenues du pouvoir, se disposait à frapper les grands coups qui, dans sa pensée, devaient anéantir l’Église de France. Comme toujours, les ordres religieux eurent l’honneur d’être exposés aux premiers assauts. Ce qu’il y eut de ruines accumulées dans
tout le pays, nous n’avons pas à en faire l’effrayant tableau L Bornons-nous à exposer en peu de mots ce qui rentre directement dans le cadre de cette histoire.
Malgré les services qu’elles avaient rendu et ceux qu’elles rendaient encore, les Dames de Flines ne pouvaient échapper à l’ostracisme commun. Elles ne se firent à ce sujet aucune illusion : elles n’entretinrent pas de vaines espérances que quelques-uns cherchaient à leur suggérer.
Quand le péril devint imminent, elles résolurent de se procurer un asile au delà des frontières françaises. Après bien des recherches et bien des démarches, Madame la Prieure finit par acquérir un immeuble parfaitement situé dans la petite ville de Leuze, à quelques lieues de Tournai, sur le chemin de fer de Lille à Bruxelles. On fit les aménagements nécessaires pour y installer le pensionnat et la communauté. Mgr l’Evêque, avec une extrême bienveillance, voulut bien accepter cette fondation dans son diocèse, en y mettant la condition toujours posée en pareil cas que le pensionnat ne recevrait point d’élèves belges. Il était juste, en effet, de sauvegarder la situation des communautés du pays.
A peine ces arrangements étaient-ils conclus, que la prieure, Dame Marie Morelle, était frappée de mort : les douleurs et les angoisses l’avaient tuée ; elle s’éteignit le 4 juillet 1904. Ce fut comme un coup de foudre. L’émotion fut considérable dans la ville et même au dehors, car les Dames de Flines comptaient partout de nombreuses sympathies.
Huit jours après, le Journal officiel publiait une longue liste de maisons religieuses frappées de proscription, en vertu de la loi du 7 juillet 1904, qui supprimait à tous les. degrés l’enseignement congréganiste. Celle des Dames de Flines était du nombre, avec une de ses annexes, celle de Coutiches.
Il était huit heures et demie du soir quand la fatale nouvelle, déjà répandue en ville, fut apportée au monastère par des personnes amies. Immédiatement, sans songer au repos, on se
1 . Devant la Chambre des députés (séance du 14 janvier 1905), M. Combes s’est vanté d’avoir fermé 14.000 établissements religieux, en ajoutant que c’était la mort de. l’enseignement congréganiste . Sur quoi le doyen d'âge des députés, M. Paul Bourgeois, s’écria, dans une interruption vengeresse, que c’était aussi l'assassinat de la liberté. ( Journal officiel, 15 janvier 1905.)
mit en devoir d’emballer tout ce qu’il était possible de soustraire aux spoliateurs. Ce travail fut continué pendant la nuit, et pendant les jours qui suivirent. Il fallait se hâter, car une fois le séquestre établi, rien ne pourrait plus sortir de la maison. Heureusement, le liquidateur ne fut nommé qu’au bout d’une semaine, et le temps gagné fut largement mis à profit.
Les élèves furent admirables. Ces jeunes Allés délicates se transformèrent en manœuvres : elles emportèrent elles-mêmes leurs couchettes de pensionnaires ; puis ce fut le reste du mobilier, les grandes et lourdes armoires, les bancs, les chaises et tout ce qui s’ensuit. On peut voir à ce sujet le récit plein d’une touchante et délicate émotion, qui fut publié à cette époque par une ancienne élève b
On ne put que très difficilement trouver des ouvriers et des moyens de transport, à cause des fêtes de Gayant, si populaires à Douai, et de celle du 14 juillet qui se rencontrait la même semaine. On parvint pourtant à se procurer les concours indispensables : les ouvriers consentirent à reprendre le travail pendant les fêtes, et même à prolonger leurs journées au delà des limites ordinaires ; des voitures furent offertes par des amis toujours dévoués.
Quand le liquidateur se présenta, l’opération était terminée, la maison presque vide. On n’y avait laissé que ce qui était indispensable pour attendre le jour du départ définitif. Dans la chapelle, on avait enlevé les autels, les tableaux, les statues, la chaire, les confessionnaux, les stalles : il n’y avait plus que les murs dénudés et un autel provisoirement établi sous la tribune.
Le 16 septembre , on tint chapitre pour l’élection d’une prieure, en remplacement de Dame Marie, décédée depuis plus de deux mois. Dame Romualde Cailliez fut élue, avec Dame Mechtilde Bernard comme sous-prieure.
Le 25, on célébra pour la dernière fois le saint sacrifice dans la chapelle. Le 27, la messe de départ fut dite à Saint-Pierre par M. l’abbé Bâtonnier, aumônier de la communauté. Puis, avec un cortège d’amis, le petit groupe de religieuses qui se trouvait encore à Douai se dirigea vers la gare et partit pour Leuze.