PAYS-BAS
Rien n’est stable sur la terre. Pendant que la mort moissonne les existences, le temps opère son œuvre d’effrayante dissolution sur les monuments, sur les institutions, sur les villes, les royaumes et les états. Dans l’ordre moral, la loi du péché tend toujours à reprendre son empire sur les âmes que le Christ a élevées à la sainte liberté des enfants de Dieu. Les cloîtres eux-mêmes ne sont pas à l’abri de la loi commune. Grâce à l’humaine fragilité, l’ascétisme y perd peu à peu de sa vigueur, 1 élan généreux des âmes s’affaiblit, l’austérité des premiers temps se mitige, et un jour l’Église désolée se demande : Comment le sel de la terre s’est-il affadi ?
L’institution monastique est dégénérée, quand elle n’offre plus le type idéal de perfection dont l’Évangile a tracé la règle et dont la vie religieuse est de sa nature la vivante réalisation. Pour le moine, être bon dans le sens ordinaire du mot, ce n’est pas assez : on attend de lui une perfection plus haute, une vertu plus complète ; il est prévaricateur s’il marche dans
les voies communes, s’il borne ses efforts à la vie honnête et réglée du chrétien dans le monde.
La famille bénédictine, après des jours d’incomparable splendeur, eut aussi ses défaillances. Du VIe au VIIIe siècle, l’ordre de Saint-Benoit couvrit l’Europe de ses monastères : c’étaient des asiles de paix, des écoles de vertu, des foyers de lumière et de vraie civilisation. Leurs pieux habitants se livraient aux travaux de l’agriculture ; ils embrassaient tous les arts et tous les métiers ; ils sauvaient les monuments littéraires des temps antiques. Aux trésors conservés et multipliés par leurs mains, ils ajoutaient une littérature des plus curieuses et sans laquelle le moyen âge serait pour nous enveloppé d’épaisses ténèbres. Peu à peu, cependant, l’esprit de ferveur se ralentit parmi eux. Il y avait encore beaucoup de saintes âmes dans les cloîtres, mais on y voyait aussi d’affligeants désordres, et si l’ensemble n’était pas affecté de la gangrène du vice, il était toutefois bien déchu de sa hauteur première.
Saint Benoît d’Aniane essaya de ramener la ferveur antique. Après sa mort, arrivée en 821, tout retomba dans le chaos : il n’y eut personne pour reprendre une œuvre qui tenait à son influence personnelle, et que le défaut d’organisation condamnait d’avance à périr. Le Xe siècle vit éclore à Cluny une nouvelle et puissante réforme. Ce monastère devint le chef-lieu d’un ordre, ou plutôt d’une branche séparée de l’ordre de Saint-Benoît, comme le furent en Italie, un siècle plus tard, Camaldoli et Vallombreuse. Sous des abbés tels que saint Odon, saint Maïeul, saint Odilon, saint Hugues, Cluny exerça une influence aussi étendue que salutaire. Puis les richesses amenèrent les abus : le faste envahit la demeure de la pauvreté, la vie laborieuse et pénitente fit place à des habitudes de mollesse et de luxe ; le niveau de la sainteté monastique baissa de nouveau d’une façon déplorable.
Nous arrivons à la fin du XIe siècle. Au diocèse de Langres, dans les profondeurs d’une forêt inaccessible, quelques solitaires ont dressé leurs pauvres huttes et défriché un lambeau de ce sol rebelle à la culture. C’est Molesme. Là un saint abbé enseigne dans toute sa pureté la règle de saint Benoît, ce code admirable de perfection évangélique. Robert, c’est son nom, a pour prieur Albéric : autour d’eux se groupe un essaim de
moines fervents, parmi lesquels nous distinguons Étienne Harding, jeune seigneur anglais que la Providence, au retour d’un voyage de Rome, a fixé dans ce désert. Saint Robert, saint Àlbéric, saint Étienne, seront les pères et, tour à tour, les chefs d’une réforme qui va ramener la sève et la vie dans le corps monastique. Molesme, fondé en 1075, est l’humble germe d’où sortira Cîteaux, la racine qui, transplantée sur un autre sol, deviendra un grand arbre et couvrira l’univers de ses rameaux féconds.
Il fallait que cette racine fût arrachée avant de porter son fruit. Molesme subit à son tour la loi de la dégénérescence commune. Les richesses vinrent, et les trésors spirituels amassés dans la pauvreté s’évanouirent tout à coup. En vain l’abbé lutta contre le torrent : une génération nouvelle, devenue prépondérante, entrava ses efforts. Il ne restait plus qu’une ressource. Avec un petit groupe de compagnons fidèles, saint Robert résolut de reprendre ailleurs l’œuvre misérablement avortée. Après qu'il eut obtenu le consentement de Hugues, archevêque de Lyon et légat du siège apostolique, d’autres religieux de Molesme se joignirent à lui ; tous ensemble, — ils étaient vingt et un, — s’établirent non loin de Dijon, dans un lieu nommé Cîteaux à cause des joncs et des glaïeuls, dans la langue du pays cistels, qui recouvraient un fangeux marécage. Dans ce lieu inconnu des hommes et hanté seulement par les animaux de la forêt voisine, nos solitaires construisirent quelques cabanes autour d’un oratoire de bois : une claie d'osier servait de porte et fermait le rustique monastère. Ces constructions achevées, on prit possession de l’église le 21 mars 1098, date solennelle dans les annales de l’ordre, qui l’a inscrite comme celle de sa fondation. En ce jour la fête de saint Benoît coïncidait avec le dimanche des Rameaux, heureuse rencontre qui, remplissant les cœurs d’une double allégresse, semblait apporter aux pieux cénobites et le sourire de leur patriarche et l’annonce des palmes triomphales. L’oratoire fut dédié à la Sainte Vierge. Depuis on décréta comme règle qu’à l’imitation de l’Église-mère de Cîteaux, celles de tous les monastères de l’ordre seraient consacrées à l'auguste Marie, sa reine et sa patronne. La sortie de Molesme n’avait eu pour but que de revenir à l’exacte pratique de la
règle de saint Benoît. On bannit scrupuleusement tout ce qui est contraire à son esprit ; on poussa le détachement et l’austérité jusqu’à des limites capables d’effrayer la faiblesse humaine si la force de Dieu ne la soutenait. Au lieu du vêtement noir que portaient les moines de cette époque et qu’ils ont conservé dans l’ordre de Saint-Benoît, ceux de Cîteaux adoptèrent le blanc, symbole de pureté et d’innocence, et, de plus, signe de leur consécration spéciale à Marie. Les chroniques de l’ordre ont consacré une pieuse légende d’après laquelle la Vierge elle-même, apparaissant au milieu du chœur à saint Albéric, lui aurait imposé de ses propres mains la blanche cuculle. Le scapulaire seul conserva la couleur noire. Sur ce point saint Benoît n’a rien statué, si ce n’est que les habits des moines doivent être faits de l’étoffe la plus commune dans le pays L On ne trouve pas non plus dans sa règle la distinction entre les religieux de chœur et les frères convers. Cette distinction naquit peu à peu de la nature même des choses, car, parmi les sujets reçus dans les monastères, un grand nombre, se trouvant dénués d’instruction, étaient appliqués de préférence aux travaux manuels, tandis que d’autres vaquaient d’une manière plus assidue au service de Dieu par le chant et la célébration de l'office. L’ordre de Cîteaux adopta cette institution en la régularisant. Il y trouvait cette utilité de ne point faire sortir les moines de leur cloître ; les convers étaient chargés de cultiver les terres qui, étant plus éloignées, exigeaient un personnel résidant hors de l’abbaye.
Dès la fin de la première année, saint Albéric prit la place de saint Robert qui, sur d’instantes supplications portées jusqu’au trône apostolique, dut reprendre le gouvernement de Molesme. C’était le moment des dures épreuves. Albéric semait dans les larmes : il était réservé à Étienne, son successeur, de moissonner dans la joie.
Pendant quatre années encore, de 1109 à 1114, celui-ci porta le faix d’une situation humainement intolérable et sans issue. Le monde admirait la sainte austérité de ces moines qui, confinés dans leur désert, partageaient leurs heures entre la prière et le travail des champs, ne vivaient que de légumes et de pain