Iièyle de saint Benoît, ch. i.v
noir, jeûnaient presque constamment et prenaient tout habillés sur leur pauvre couche un repos interrompu de bonne heure par le chant des louanges divines. Mais il leur fallait des novices pour se perpétuer, et Ton ne venait point à eux. Cet ascétisme rigide, cette vie crucifiée effrayait les faibles courages. La mort, cependant, faisait des vides de plus en plus marqués dans leurs rangs : on pouvait prévoir le jour où les hôtes sauvages de la forêt se retrouveraient seuls dans leur domaine, où les hurlements des loups remplaceraient le chant des psaumes au milieu du silence des nuits.
Les critiques, on le pense bien, ne manquaient pas. Il y avait des sages et des prudents selon le monde qui taxaient d'indiscrétion et de nouveauté blâmable la sainte ferveur de ces religieux ; on les accusait de se suicider eux-mêmes en adoptant un genre de vie au-dessus des forces de l’homme.
Saint Étienne écoutait en silence et priait. Toutefois, en voyant sa communauté sur le point de périr, il finit par hésiter lui-même. Un jour qu’il assistait un frère mourant, par une de ces saintes hardiesses que les amis de Dieu peuvent seuls se permettre, il donna ordre à ce frère de revenir, quand il serait dans l’autre monde, pour le tirer de ses angoisses et lui manifester les intentions du Ciel. A quelques jours de là, le défunt lui apparut tout rayonnant de gloire : il lui assura que son œuvre était agréable au Seigneur et que bientôt il verrait des marques éclatantes de la protection divine.
Pendant que saint Étienne attendait avec calme et confiance l'effet de cette promesse, un jeune gentilhomme parcourait les castels de la Bourgogne, prêchant une sorte de croisade spirituelle parmi ses parents et ses amis, et s’efforçant de les enrôler dans la sainte milice. L’enthousiasme de sa parole gagne les plus rebelles, l’action de la grâce achève de les subjuguer : Bernard, c’est le nom de ce jeune homme que Dieu prédestine à de grandes choses, Bernard entraîne plus de trente compagnons, tous de naissance illustre, qui vont avec lui frapper à la porte de Cîteaux. Le pauvre frère qui reçut cette troupe brillante ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles. Saint Étienne, aussitôt averti, s’empressa de venir à leur rencontre, remerciant le Seigneur dans l’effusion de son âme et contenant à peine 1 élan de sa pieuse allégresse.
L'impulsion une fois donnée ne se ralentit plus : les novices affluèrent de toutes parts ; chaque année il fallut fonder de nouvelles colonies pour déverser le trop-plein des monastères toujours encombrés. L’ordre de Cîteaux prit, en moins d’un demi-siècle, une extension merveilleuse.
L’arrivée de saint Bernard et de sa troupe eut lieu en 1113. Cette même année, douze religieux, sous la conduite de Bertrand, établissent un nouveau monastère à la Ferté, nom symbolique par lequel on exprime l’affermissement, la consolidation de Cîteaux renouvelé et devenu fécond. L’année suivante, Hugues de Mâcon part avec le même nombre de frères et fonde Pontigny, au diocèse d’Auxerre, dont quelques années plus tard il occupera le siège pontifical.
L’année 1115 est marquée par une double création. Un essaim, ayant Bernard à sa tête, va s'abattre le long de l’Aube dans la vallée d’Absinthe , qui sera désormais Clairvaux, Clara Vallis, le val illustré par l’éclat divin qui rayonne au front de ses hôtes. Clairvaux ! Saint Bernard ! Quels noms et quels souvenirs ! Quelques mois plus tard, c’est Morimond qui prend naissance comme un poste avancé vers la Germanie, où bientôt s’établiront de nombreux monastères ; Morimond, qui vit sortir de son sein les ordres militaires de Calatrava, d’Alcantara, d’Avis, de Montésa et du Chi’ist, en Espagne et en Portugal, et celui de Saint-Maurice en Savoie L
La Ferté, Pontigny, Clairvaux, Morimond, les quatre premières filles de Cîteaux , eurent une place à part dans la constitution cistercienne. Leurs abbés, sous le nom de pères immédiats , furent adjoints à celui de Cîteaux pour le gouvernement général , et , l’ordre venant à se ramifier de plus en plus , ils restèrent les chefs de leur filiation respective.
Chaque année, ils visitaient par eux-mêmes ou par leurs délégués les monastères qui dépendaient du leur.
L’abbaye de Cîteaux était visitée en commun par les quatre pères immédiats. Chaque année aussi tous les abbés se réunissaient à Cîteaux en chapitre général pour délibérer sur les
1. Histoire cle l'abbaye de Morimond, par M. l’abbé Dubois. 0® éd., Paris, 185-2. — Morimond et les milices chevaleresques d'Espagne et de Portugal , par A. Arcelin, archiviste paléographe. Chaumont, 1854.
intérêts communs, et remédier par des règlements salutaires aux abus qui pouvaient s’introduire.
L’organisation générale de l’ordre, la forme de son gouvernement, furent fixées par saint Etienne dans la Charte de charité, qui reçut en 1119 l’approbation du pape Calixte II. Ainsi les solitaires sortis de Molesme, dont les projets n’allaient point au delà d’un humble monastère, se trouvaient avoir fondé un institut appelé à un rôle considérable dans l’Eglise et dans la société.
A partir de ce moment, c’est la grande figure de saint Bernard qui domine l’histoire de Cîteaux, on peut même dire celle de l'Église et du monde. L’abbé de Clairvaux est mêlé à toutes les grandes affaires de son temps : les rois et les princes le prennent pour arbitre ; les papes et les conciles l’écoutent comme un oracle ; partout où il arrive, les populations se pressent sur ses pas, avides de le contempler, de recueillir sa parole, d’être témoins de ses miracles. A sa voix l’Europe se lève pour défendre le tombeau du Christ. A sa voix encore, les villes et les campagnes se dépeuplent ; les nobles et les puissants du monde, les petits et les faibles vont se ranger sous le joug de la discipline claustrale, sans autre distinction entre eux que celle qui résulte de la sainte émulation des vertus. Cette pieuse contagion se communique de proche en proche. Des contrées les plus lointaines on vient se mettre sous la conduite de saint Bernard : il faut multiplier sans cesse les asiles de la pénitence, toujours trop étroits pour la foule qui les assiège. L’Allemagne et l’Italie, l’Espagne et le Portugal, l'Angleterre et les pays Scandinaves, tour à tour et souvent à la fois, sollicitent des colonies qui, à peine fondées, se ramifient elles-mêmes, et répandent partout la sève vigoureuse dont Clairvaux est l’intarissable source.
Une abbaye cistercienne, c’est avant tout la maison de prière et l'asile des vertus, mais c’est aussi le refuge de l’indigence ; c’est un foyer moral dont l’influence se fait sentir au loin; c’est un centre de prospérité matérielle par l’amélioration du sol, par la leçon féconde du travail et par l’exemple des meilleurs procédés de culture. En effet, l’ordre de Cîteaux est essentiellement agricole, toute son histoire le constate : il choisit de préférence comme lieu d’établissement les contrées les plus
ingrates, les vallées les plus désertes et les plus incultes !.
Pour donner une idée de la prodigieuse extension que prit la famille cistercienne, il suffira de dire qu’elle comptait à la mort de saint Bernard, en 1153, plus de cinq cents, abbayes, dont cent se rattachaient à Clairvaux par un lien d’origine et de dépendance. A la fin du XIIe siècle, il y avait dix-huit cents monastères : Clairvaux en eut jusqu’à huit cents sous sa juridiction. 11 y avait en outre quatorze cents abbayes de religieuses 1 2.
Les Pays-Bas et la Flandre en particulier eurent leur bonne part dans cette féconde expansion. Saint Bernard visita ces contrées à plusieurs reprises. En 1131, nous le trouvons à Cambrai avec le pape Innocent II ; Hugues d’Oisy, touché de ses remontrances, renonce à une vie de brigandage, et, comme gage de son retour à Dieu, donne un fonds où s’élèvera bientôt l’abbaye de Yaucelles. L’année suivante, saint Bernard en personne amène la communauté dont fait partie Nivard, son plus jeune frère. En 1146, il parcourt de nouveau le pays en prêchant la croisade. Comme partout, les foules se pressent sur ses pas ; dans le pieux enthousiasme qu’allume sa parole, les uns prennent la croix, les autres embrassent la milice monastique. Parmi ces derniers, Anselme de Péronne, Arnoul de Majorque, Guerry, le doux et le savant abbé d’Igny, sont les plus connus. Le comte de Flandre, Thierri d’Alsace, et Sibylle, son épouse 3, fondent les abbayes de Loos et de Clairmarais ; à la même époque s’élèvent Villers et Cambron ; les grandes abbayes de Dunes et d’Aulne embrassent, sous la dépendance de Clairvaux, la réforme cistercienne. Je ne parle pas d’établissements moins célèbres; Aubert Le Mire, à la fin de sa chronique de Cîteaux, en énumère plus de cent vingt qui, avant les dévastations des Huguenots, précurseurs de la révolution, couvraient le sol des Pays-Bas 4.
1. V. l'ouvrage de M. l'abbé Martin : Les Moines, leur influence sociale dans le passé et l’avenir. Paris, 1866. Un auteur protestant, Fr. Winter, a traité aussi ce sujet avec autant de science que d'impartialité dans un livre qui a pour titre : Die Cistercienser des Nordœstlichen Dcutschlands . Leipzig, 1868-1871, 3 vol.