LA PRINCESSE MARIE. — MARGUERITE DE BRIF.NNE
Pendant que l'édifice matériel s’élevait par les soins de Marguerite, l'édifice spirituel se développait avec non moins de splendeur. L’austère discipline de Cîteaux, saintement observée, en formait la base inébranlable. Avec quel empressement les nobles vierges qui peuplaient cette solitude se levaient au milieu de la nuit pour chanter les louanges de Dieu ! L’aurore les surprenait dans ce pieux exercice, et elles y passaient encore une partie de la journée. Le reste du temps était rempli par le travail et par la lecture. Les jeûnes étaient presque continuels. De Pâques à la Pentecôte, on les interrompait en signe de pieuse allégresse ; on les reprenait ensuite deux fois par semaine pendant l’été ; puis à partir de l’Exaltation de la Sainte-Croix, on jeûnait sans intermittence, et avec une rigueur que les ordres les plus austères ne connaissent plus. Les jours de jeûne prescrits par la règle, le repas unique n’avait lieu qu’après none, c’est-à-dire vers trois heures de l’après-midi : si c’était jeûne d’Église, on ne mangeait que le soir, après l’office de vêpres. La nourriture n’était rien moins que délicate. Non seulement la viande était proscrite, mais les œufs et le poisson n’apparaissaient que rarement ; on vivait de légumes et d’un pain grossier. Et après une réfection aussi pauvre, après une journée des plus laborieuses, enveloppées dans la bure monastique, les religieuses prenaient, sur une étroite et dure couchette, un repos que les saintes veilles interrompaient au bout de quelques heures L
I . Règle de Saint-Benoît. — Anciennes Définitions de l’ordre de Cîteaux, dans le Monasticon Cisterçiense .
Tel est le genre d’existence auquel se livraient pour l’amour de Jésus, leur époux, des femmes délicates, parées de tous les dons de la nature et comblées des faveurs de la fortune. On voyait des reines et des princesses échanger la pourpre royale contre le pauvre vêtement des vierges de Cîteaux, et préférer mille fois les austérités du cloître, les labeurs incessants, l’obéissance absolue, aux délices et à la pompe des cours, aux séductions du monde, à l’enivrement du pouvoir h
Plus que toute autre en nos contrées, l’abbaye de Flines connut ces renoncements héroïques. Nous en trouvons, dès le début de son histoire, un exemple remarquable. C’est celui de la princesse Marie, alliée à toutes les races royales, de la princesse Marie dont la mère gouvernait l’un des plus beaux et des plus riches pays du monde, dont l’aïeul avait porté à Constantinople le sceptre impérial, dont un proche parent, saint Louis, occupait le trône de France.
Née vers 1230, Marie était le dernier enfant de la comtesse Marguerite. Bien jeune encore, elle fut offerte à Dieu par sa pieuse mère en l’abbaye de l’Honneur-Notre-Dame. C’est là que ses premiers ans s’écoulèrent dans la paix et dans l’innocence. Certes, la princesse eût pu rêver un autre horizon que celui du cloître ; rien, pas même le premier trône du monde, n’était au-dessus de sa naissance et de ses qualités personnelles. Mais l’humble vierge estimait à leur véritable prix ces hochets de la fortune : épouser un monarque lui eût semblé une mésalliance quand Jésus lui demandait son cœur.
Aussi elle voulut consommer sans retard ces noces mystiques. Il n’y avait point alors d’âge fixé pour la profession : une jeune fille était apte à contracter devant Dieu des engagements irrévocables, dès que sa raison lui permettait d’en saisir la portée.
En 1245, Marie était déjà revêtue de l’habit de religion, et elle jouissait en paix de son bonheur, quand un orage imprévu gronda sur sa tête. Presque enfant encore, et cependant ornée de sagesse et de vertus, on voulait dès ce moment lui confier la conduite des autres. Ainsi jadis, dans un monastère voisin, une autre vierge de noble extraction, sainte Eusébie, porta dès ses
I . Henriquez en a composé tout un livre : Corona sacra de la religion cisterciense , en que se refieren las heroycas virtudes de algunas reynas, infantas y princessas sanctas de la orden de N. P. S. Bernardo. En Bruselas, 1624.
plus tendres années le fardeau de la prélature. Qui sait si Marie de Dampierre, abbesse à quinze ans, n’eût pas reproduit la précoce maturité de la vierge d’Hamage ?
Quoi qu’il en soit, Dieu avait sur elle des desseins différents : il voulait montrer dans sa personne le triomphe de l’humilité fuyant les honneurs avec le même empressement que le monde met à les poursuivre. Dès qu’elle sut qu’on voulait la faire abbesse, Marie éprouva de saintes frayeurs : elle supplia sa mère de lui venir en aide et de la tirer de ce péril redouté par-dessus tous les autres. La comtesse était animée de sentiments trop chrétiens pour ne pas comprendre sa fille : elle s’adressa donc au chapitre général qui, dans une pensée de déférence pour une bienfaitrice insigne, voulut bien exaucer sa demande. Un décret en forme statua que Marie de Dampierre ne serait point forcée, avant l’âge de trente ans, d’accepter la charge abbatiale b
Cependant, l’abbesse et les religieuses de Flines avaient de leur côté conçu d’autres alarmes. Elles craignaient qu’on ne leur enlevât un trésor dont elles comprenaient tout le prix, et pour se garantir contre cette éventualité elles s’adressèrent au chef suprême de l’Eglise. Innocent IV répondit à leur demande par une bulle du 10 juillet 1245. Après avoir exprimé la satisfaction dont son cœur a été rempli en apprenant que Marie, fille de la comtesse de Flandre, offerte à Dieu dans le monastère de l'Honneur-Notre-Dame, a reçu le saint habit de religion, le Souverain-Pontife déclare que la jeune princesse ne pourra être forcée, sans un commandement exprès du Siège apostolique, d'accepter la dignité abbatiale dans un monastère autre que celui de sa profession 1 2.
Ainsi le péril également redouté de part et d’autre se trouvait en partie conjuré. Toutefois, Marie n’avait obtenu du chapitre général qu’une promesse temporaire, un simple délai, et la bulle pontificale qui faisait obstacle à sa translation forcée dans une autre abbaye, n’empêchait nullement son élection comme abbesse de l’Honneur-Notre-Dame. En effet, trois chartes de l’année 1259 nous la montrent exerçant la première charge dans le monastère et en portant le titre 3, mais elle se