CHAPITRE VI
LA BIENHEUREUSE IMAINE DE LOOZ. — SA DOUBLE CARRIÈRE A SALZINNE ET A FLINES. — ELLE PROCURE A L’ABBAYE DE NOMBREUSES RELIQUES DES ONZE-MILLE-VIERGES.
La bienheureuse Imaine, qui passa les dernières années de sa vie au monastère de Flines et en devint abbesse, a naturellement sa place marquée dans cette histoire. Pour ne pas mutiler une biographie 1 pleine d’édification et d’intérêt, nous allons la prendre à l’origine.
Imaine naquit vers 1215 on 1218 de Henri, comte de Looz, et de Mathilde de Vianden. Celle-ci avait eu deux enfants du premier mariage avec le comte de Hochstade, à savoir Conrad, depuis archevêque de Cologne, et Alix, qui devint abbesse de Sainte-Walburge, au diocèse d’Eichstadt.
Veuve une seconde fois, après quelques années de mariage, Mathilde de Vianden ne tarda pas à payer elle-même son tribut à la nature. La jeune Imaine fut alors confiée aux religieuses de Sallezinne. C’était une abbaye de l’ordre de Cîteaux, fondée, à ce que l’on dit, du vivant de saint Bernard, et située aux portes de Namur 2.
Grâce à ses dispositions merveilleuses et aux soins pieux dont fut entourée son enfance, Imaine lit de rapides progrès dans la vertu. Bientôt on crut devoir exaucer le plus ardent de ses désirs en lui donnant le voile des épouses de Jésus-Christ, et même, l’abbesse étant venue à mourir, quoiqu’elle fût encore presque une enfant, on l’élut pour tenir sa place. C’est qu’une
1. Elle se trouve racontée dans Mgr de Ram, Hagiographie nationale , t- i, pp. 383-386, et dans Fisen, Flores ecelesix Lcocliensis, p. 95. V. aussi Dom Ursmer Berlière, Monasticon belge, t. I, pp. 104-105.
2. Ce qui reste de l'ancienne abbaye de Salzinne sert aujourd'hui de maison de campagne au séminaire épiscopal de Namur.
vertu consommée donnait à la jeune vierge une gravité religieuse, une prudence et une maturité fort au-dessus de son âge. Ces qualités parurent en diverses circonstances qui les mirent particulièrement en relief.
Pendant les premières années de sa prélature, Imaine reçut un jour la visite de la comtesse Marguerite de Vianden, sa parente, qui occupait le comté de Namur au détriment de son propre frère Baudouin de Courtenay, empereur de Constantinople. C’était une femme d’un caractère hautain, impérieux, violent, emporté jusqu’à la fureur, et qui ne souffrait aucun obstacle à ses desseins. Pendant qu’elle causait avec l’abbesse, Yolande, sa fille, âgée alors de six ans environ, parcourait la maison avec les novices. Déjà, dans un âge aussi tendre, elle avait conçu le dessein de se donner à Dieu et déclaré ses intentions : sa mère, qui en avait de biens différentes, n’attacha aucune importance à ce qu’elle appelait des propos d’enfant. Tout à coup, poursuivie plus que jamais par cette idée, et trouvant l’occasion favorable, Yolande conjure les novices de lui donner des vêtements religieux, et de lui indiquer une cachette où elle puisse de dérober aux recherches de sa famille. Imaine, à qui la chose est rapportée, quitte un instant sa visiteuse, fait venir l’enfant et lui représente qu’elle est trop jeune encore ; qu’elle ne comprend point la portée d’une pareille démarche ; que d’ailleurs il lui faudrait le consentement de sa mère, et puis, coupant court à ses instances, elle la ramène auprès de la comtesse. Yolande s’en alla bien triste de voir ses espérances déçues. En vain dans une autre visite elle renouvela ses instances : l’abbesse de Sallezinne lui fît la même réponse.
La pauvre enfant, trop différée au gré de ses désirs, tourna ses vues ailleurs. Un célèbre dominicain, Gauthier de Meysenburg, lui conseilla d’entrer dans un monastère de son ordre, récemment fondé à Marienthal, près de Luxembourg. La maison était bien pauvre : c’était plutôt un amas de cabanes informes qu’un monastère ; on y vivait avec une rigueur extrême. Tout cela ne fît qu’augmenter les désirs d’une âme qui avait soif d’immolation. Les obstacles venant de sa famille ne l’arrêtèrent pas davantage. Ce serait m’écarter de mon sujet que de raconter ces luttes en détail. Emportée par une
fureur aveugle, la comtesse de Yianden alla jusqu’à frapper publiquement sa fille, jusqu’à la traîner par les cheveux dans l’église et en face des autels du Seigneur, jusqu’à la tenir enfermée dans une étroite prison. Elle menaça de détruire de fond en comble le monastère de Mari en thaï, et certes elle était femme à tenir sa parole. Pendant que la tempête sévissait ainsi, Imaine assuma le rôle modérateur qui convenait à son caractère et à sa position. Heurter de front les idées de la comtesse, c’était amener de nouveaux éclats, peut-être des malheurs irréparables. Il fallait tenter une conciliation, et, si l’on n’y réussissait pas, adoucir graduellement les contrastes, attendre une solution du temps et de la grâce de Dieu.
L’abbesse de Sallezinne essaya d’ébranler la résolution d’Yolande, ou tout au moins de la faire revenir à son premier dessein. Au point où en étaient les choses, Marguerite de Yianden consentait à ce que sa fille entrât dans quelque grande abbaye, surtout dans celle que gouvernait sa parente. A aucun prix elle ne voulait entendre parler de l’humble et obscur couvent de Marienthal.
La jeune fille resta inébranlable dans son dessein. Après trois ans de lutte, sa respectueuse et patiente fermeté triompha enfin des résistances obstinées de Marguerite. Les douces paroles d’Imaine et l’ascendant de sa vertu eurent sans doute une grande part au changement qui s’opéra chez l’altière comtesse. Vaincue et complètement adoucie, elle conduisit sa fille à Marienthal et voulut que la cérémonie de la profession se fit avec une grande pompe (1240). Il y a plus : après la mort de son époux, elle prit elle-même l’habit de religion dans ce monastère jadis si abhorré, et elle y vécut pieusement jusqu’à sa mort, arrivée le 17 juillet 1270. Quand à Yolande, elle mourut en odeur de sainteté treize ans après sa mère. Un auteur contemporain nous a conservé le récit détaillé de sa vie et de ses vertus '.
Imaine était heureuse d’avoir terminé cette affaire, quand
1. Vita venerabilis Yolandæ, priorissæ ad Mariæ Vallem in ducatu Luciliburgensi, auctore A. Wiltliemio, S. J. Antwerpiæ, 1674. (Le P. Wiltheim n’a fait que traduire une relation contemporaine.) — Bertholet, dans son Histoire du Luxembourg, t. v, pp. 1-45, a longuement raconté les épreuves de la vénérable Yolande et le rôle que joua dans tout ceci la B. Imaine.
une nouvelle et plus illustre persécutée réclama son secours. C’était sainte Julienne, prieure du Mont-Cornillon, à qui l’on doit l’institution de la fête du Saint-Sacrement. Chassée de son monastère par une émeute, la vierge liégeoise trouva successivement un asile dans les abbayes bernardines de Robermont, de Vaulx-Benoît, du Val-Notre-Dame ; puis forcée de fuir plus loin, elle se retira dans la cité hospitalière de Namur avec trois de ses religieuses, Isabelle, Agnès et Ozilie.
Dès que l’abbesse de Sallezinne connut l’arrivée des fugitives, sa première pensée fut de leur venir en aide. Elle leur procura un asile dans une maison que Jean, archidiacre de Liège, possédait près de l’église de Saint-Aubain; de plus, elle parvint à leur faire assigner une pension sur les revenus du monastère de Cornillon, usurpé par d’injustes envahisseurs L
A Namur, Julienne et ses filles trouvèrent enfin un peu de repos. Pour qu’elles ne parussent point livrées à elles-mêmes, contrairement aux règles de la vie monastique, des hommes doctes et pieux leur conseillèrent de se mettre sous la direction d’imaine, ce qu’elles firent volontiers, attendu qu’elles avaient pour la vénérable abbesse autant d’estime et d’affection que de reconnaissance.
Sur ces entrefaites, deux des compagnes de Julienne, Agnès et Ozilie, achevèrent en paix leur carrière. La sainte se trouvait seule désormais avec Isabelle de Huy. Celle-ci insista vivement pour qu’on se retirât à Sallezinne. Réduites à cet isolement, la vie commune au sein d'un monastère leur siérait mieux : leur âge, leur santé, leur complexion délicate, exigeaient des soins qu’elles trouveraient en abondance parmi des sœurs charitables et dévouées.
Julienne ne se rendit point facilement à ces raisons. C’est que, par une lumière intérieure, elle connaissait la catastrophe qui allait prochainement accabler Sallezinne. Enfin elle céda. Imaine reçut avec la joie la plus vive celle à qui Punissaient les liens les plus étroits de la divine charité. Il n’est point de marque d’honneur, il n’est point de prévenance dont elle n’entourât Julienne, qui essayait en vain de s’en défendre.
1. Sur les rapports de la B. Imaine avec sainte Julienne, v. le biographe contemporain de la sainte, dans les Acta SS. Aprilis, t. i, pp. 468-475 ; et Bertholet, Histoire rte l'Institution de la Fête-Dieu avec les vies des bienheureuses Julienne et E ve (Liège, 1781), pp. 91-106.
A partir de ce moment, ces deux vies n’en forment plus qu’une : dans l’exil, à la mort, à sa dernière demeure, l’abbesse de Sallezinne accompagne partout la prieure de Cornillon; elle ne l’abandonne que quand la tombe se referme sur sa dépouille mortelle.
Deux années s’écoulèrent sans que le calme fût troublé, sans que l’orage fit explosion. Que de suaves entretiens les occupèrent ! Malgré sa qualité d’abbesse, Imaine se regardait comme l’humble disciple de sa sainte amie, et Julienne, reconnaissant dans cette âme des dispositions merveilleuses pour la vie intérieure, recherchait sa société avec un égal empressement.
Cependant les préoccupations inquiètes qui s’étaient accusées avant sa venue à Sallezinne ne la quittaient point. Jour et nuit, elle répandait devant Dieu des larmes abondantes : elle priait le Seigneur d’épargner au moins la personne de l’abbesse et celle de ses filles, quelque chose que, dans ses desseins impénétrables, il pût permettre relativement au monastère.
Déjà les signes précurseurs de la tempête étaient visibles pour un œil attentif. Il faut maintenant remonter un peu plus haut pour faire connaître les causes de la révolution populaire qui allait éclater, soudaine et terrible.
Baudouin de Courtenay, empereur de Constantinople, possédait alors le comté de Namur. En 1237, ce prince revendiqua les armes à la main cet héritage contre sa sœur Marguerite, qui l’avait usurpé sur lui pendant son absence ; puis, rappelé en Orient par ses affaires, il quitta presque aussitôt Namur. En 1252, voyant cette ville menacée par l’ambition de Jean d'Avesnes, comte de Hainaut, Baudouin résolut d’y envoyer Marie de Brienne, sa femme. Celle-ci tout d’abord se rendit à Paris, où elle fut parfaitement reçue par la reine Blanche, sa tante ; puis elle alla se fixer à Namur, pour essayer de remplir sa difficile mission.
Tout s’y trouvait dans le plus grand désordre. Les abus se multipliaient par le manque de répression ; les lois étaient sans vigueur, et la licence, encouragée par l’inaction des magistrats, atteignait son suprême degré L
1. Galliot, Histoire de Namur, t. i, p. 292 et suiv. — A et a SS., loc. ait., pp. 469-471.
L’abbesse de Sallezinne, comme tous les gens de bien, souffrait d’un pareil état de choses. Elle y était d’autant plus sensible, que non loin de son monastère le fds d’un bourgeois de Namur avait bâti une maison de plaisance où, en compagnie d’une troupe infâme, il se livrait à des orgies sans nom. Le spectacle du vice dans ce qu’il a de plus hideux s’étalait jusque sous le regard des vierges du Seigneur.
Cette impudente bravade ne pouvait se prolonger. Imaine n’eut qu’un mot à dire, et, par ordre de l’impératrice, l’immonde repaire fut rasé jusqu’au sol. Ce coup, dont on devina l’origine, irrita vivement la partie turbulente et dépravée de la population namuroise.
L’envie que l’on porte naturellement à ceux qui jouissent de la faveur des princes fit naître d’autres griefs. L’abbesse de Sallezinne était l’amie, la conseillère de l’impératrice : c’était assez pour faire retomber sur elle la défaveur qui s’attachait aux actes du pouvoir, et pour la désigner aux vengeances populaires. En vain sainte Julienne, qui prévoyait le danger, fit entendre des conseils de prudence. Peut-être l’impératrice ne put-elle se résoudre à interrompre ou simplement à rendre plus rares des relations dont elle sentait davantage le prix à mesure que les difficultés devenaient plus nombreuses : peutêtre aussi, à cause des circonstances et par une noble fidélité envers l'infortune, l’abbesse n’eut-elle pas le courage de lui en faire la proposition.
L’orage dès longtemps amoncelé éclata enfin. Le bailli de Namur fut assommé sous les yeux de l’impératrice : celle-ci n’eut que le temps de se réfugier dans l’église de Notre-Dame et de là dans le château ; Imaine et ses filles, également menacées parla fureur d’une plèbe en démence, durent s’y dérober par une prompte fuite.
Julienne était comme accablée sous ce coup, car la charité lui faisait ressentir les maux de ses sœurs plus vivement que les siens propres. L’abbesse voulut la consoler en disant que sans doute cette émeute serait de courte durée, que bientôt il serait possible de rentrer au monastère. La sainte lui répondit que l’exil au contraire serait long: en effet, Imaine et plusieurs autres ne devaient plus revoir leur abbaye.
Il y avait près de l’église collégiale de Fosses, à quelques
lieues de Namur, une cellule que la mort d’une recluse venait de laisser vacante. L’abbesse de Sallezinne en demanda l’usage pour sa sainte amie, et le chantre de la collégiale, à qui appartenait cette cellule, s’empressa de la mettre à sa disposition.
Épuisée par les fatigues d’une existence déjà longue et surtout traversée par beaucoup d’épreuves, Julienne tomba dans un état de défaillance qui fit envisager sa fin comme prochaine. Une dernière et fatale crise s’étant déclarée, Imaine accourut aussitôt près d’elle. C’était le mercredi après l’octave de Pâques. La malade lui déclara qu’elle ne mourrait ni ce jour-là, ni le lendemain. Le vendredi, à la demande de l'abbesse, on apporta le Saint-Sacrement, afin que Julienne pût jouir au moins de la présence de son Dieu, son état ne lui permettant plus de le recevoir. Dès qu’elle vit entrer le prêtre, elle se leva pour adorer Jésus qui venait la visiter, et jetant sur lui un regard déjà illuminé des splendeurs du ciel, elle poussa une exclamation de foi et d’amour où l’on distingua encore le nom de la vénérable abbesse de Sallezinne. Puis son âme s’envola doucement vers Dieu. C’était le 5 avril 1258. Julienne était âgée de soixante-six ans.
Le lendemain, après les funérailles célébrées dans l’église de Fosses, le corps de la sainte fut transporté à l’abbaye de Yillers. C’est là qu’elle avait choisi le lieu de son repos. L’abbesse suivit avec ses sœurs le cortège funèbre : elle ne voulut se séparer de ces restes précieux qu’après les avoir déposés sous les voûtes du temple auguste dont le voyageur admire encore aujourd’hui les ruines gigantesques L Alors elle dit à Julienne un dernier adieu sur la terre, en attendant le jour où, brisant à son tour les chaînes de l’exil, elle irait la rejoindre dans l’éternelle patrie.
Cependant la guerre désolait le pays de Namur : la situation dans la ville était toujours incertaine et troublée ; les exilées de Sallezinne ne découvraient aucun indice qui pût leur faire espérer un retour prochain dans leur cloître. D’ailleurs, la prédiction de sainte Julienne était présente à leur esprit : elles savaient que leur vie errante devait se prolonger longtemps encore. Sur ces entrefaites, la comtesse de Flandre, qui
1. V. la Notice historique et descriptive sur l'abbaye de Villers, par J. -J. Vos. Louvain, 1867.
connaissait la haute vertu et la réputation d’Imaine, lui offrit un asile à Flines. Peut-être Marguerite le fit-elle à l’instigation de l’impératrice Marie, sa parente : en tout cas ce fut pour elle un véritable bonheur que de faire pour son abbaye une acquisition aussi précieuse. Imaine, acceptant ces offres bienveillantes, se rendit à Flines avec quelques-unes de ses filles, qui comme elle furent admises au sein de la communauté. Un Nécrologe du XIIIa siècle a conservé leur souvenir. Les noms d’Alix de Sallezinne, Catherine de Huy, Catherine de Fosses, Agnès de Namur, Marguerite de Dinant et peut-être quelques autres coutenus dans ses colonnes, se rapportent évidemment à cette migration h
Un fait très important dans les annales du monastère signala leur arrivée.
Le culte des Onze-Mille-Vierges de Cologne commençait à se répandre. Les églises aspiraient à s’enrichir de leurs reliques : on explorait dans ce but le champ des Vierges, où la main des fidèles déposa pieusement les saintes dépouilles de ces héroïnes de la foi au lendemain de leur martyre 1 2. Les monastères cisterciens ne restaient pas en arrière de ce mouvement.
1. Ce Nécrologe a été publié dans le Cartulaire, pp. 400-408.
2. Le nombre de onze mille ne doit pas être pris comme un chiffre absolu. De même il peut se faire que des femmes mariées se soient trouvées parmi la foule des victimes immolées pour le Christ qui ont reçu leur sépulture dans le champ dit de Sainte-Ursule. On y a trouvé aussi des ossements d'hommes.
Une inscription incrustée dans le mur du chœur de l'église Sainte-Ursule, à Cologne, atteste qu'un certain Clematius, venu des parties d'Orient, a fait rebâtir à ses frais, par suite d’un vœu, cette basilique vénérable, où de saintes vierges ont répandu leur sang pour le nom du Christ. Si quelqu'un, ajoute le texte, dépose en ce lieu des corps autres que ceux des vierges, il sera puni des flammes éternelles de l'enfer.
L’authenticité de cette inscription n’a jamais été contestée par personne, et elle est affirmée d’une façon absolue par le docteur Ritschl, professeur à l’Université de Bonn, qui la démontre par des arguments irréfragables. Pour lui, l'inscription est certainement antérieure au Ve siècle.
Sur ces données si simples et si bien appuyées, des légendes se sont formées qui ne résistent pas â l’examen de la critique la plus modérée. Avec une dépense énorme d’érudition, le P. Victor de Buck ( Acta Sanctorum octobris, t. ix) a établi tout un système qui, après avoir joui quelque temps de la faveur des érudits, est maintenant abandonné par tout le monde. Il n’est pas possible de ramener comme il l’a fait il l'année 451 le martyre des Vierges de Cologne. Cet événement remonte sans doute à une époque antérieure à la paix de l'Eglise, et dans tous les cas ne peut être plus récent que la fin du IV« siècle. (V. dans les Mélanges Paul Fabre , pp. 51-64, un excellent travail de dom Germain Morin, intitulé : V Inscription de Clematius et la légende des Onze-Mille Vierges.
V. aussi l'article Ursule, de Klinkenberg, dans le Kirchenlcxicon de Fribourg, t. xu, col. 475-498).
Parmi ceux qui furent le plus favorisés, Crombach indique Citeaux et Morimond, Aldenberg et Hemmenrode. En 1245, l’abbaye de Boulancourt, qui possédait quatorze têtes des Onze-Mille-Vierges, obtint du chapitre général l’autorisation de célébrer leur fête, et quelques années plus tard, en 1252, cette solennité fut étendue à l’ordre entier h
Vers la même époque, sainte Julienne arrivait à Namur, encore embaumée des souvenirs do Cologne, ou elle était allée en pèlerinage 1 2. Un jour, après avoir parlé comme elle aimait à le faire des mérites des Onze-Mille-Vierges et de l’excellence de leur culte, elle prédit que la bienheureuse Imaine, et sa sœur, l’abbesse de Sainte-Walburge, contribueraient grandement à les faire honorer 3. Cette prophétie eut un premier accomplissement, très imparfait encore il est vrai, en 1256, quelques mois avant la révolte qui eut de si douloureuses conséquences pour le monastère de Sallezinne : au mois d’août de cette année, Imaine se trouvait à Cologne, où elle obtint pour son église le corps de l’une des vierges compagnes de sainte Ursule 4. En acceptant l’hospitalité de Flines, elle voulut par anticipation payer sa dette de reconnaissance. Rien ne pouvait être plus agréable à nos religieuses que de voir leur église enrichie de quelques corps des Onze-Mille-Vierges ; or, Imaine pouvait mieux que toute autre satisfaire ce pieux désir, attendu que son frère, Conrad de Hochstade, très dévot luimême envers les saintes martyres 5, occupait le siège archiépiscopal de Cologne. Sur sa demande, il lui donna l’autorisation de faire exécuter des fouilles, de concert avec sa sœur Alix, et promit de laisser à leur disposition les corps saints qui seraient trouvés.
Le succès récompensa leurs efforts au delà de toute espérance. Dans un de ces sépulcres polysomes que la nécessité avait fait établir sur de vastes proportions, cinq cents corps furent découverts, symétriquement rangés et pourvus des
1. Statuta capituli generalis ord. Cist., publiés dans Winter, c/ie Cistercienser, t. ni, pp. 223, 226, 229. Sur les reliques des Onze-Mille-Vierges données à différentes abbayes cisterciennes, voyez Crombach, Vindiciæ Ursulanæ , pp. 663 et suiv.