CHAPITRE VIII
PRÉLATURE DE JEANNE D’AVESNES. — ELLE AUGMENTE LES ÉDIFICES ET LES POSSESSIONS. — GUERRE ENTRE LE COMTE GUI ET PHILIPPE LE BEL. — L’ABBAYE DEUX FOIS PILLÉE. — MORT DU COMTE GUI. — ROBERT DE BÉTHUNE.
Lorsque la comtesse Marguerite mourut, Jeanne d’Avesnes, sa petite-fille, occupait le siège abbatial où, le 12 mars 1270, elle remplaça Jeanne de Wavrin : celle-ci retourna comme abbesse à Marquette, son monastère d’origine. Malgré les grands travaux en cours d’exécution, les finances de l’abbaye étaient prospères. Jeanne de Wavrin à son départ laissait en caisse près de huit cents livres 1 * 3 ; la comtesse Marguerite en donna sept cents ; puis, de son testament, et des libéralités de divers bienfaiteurs, Blanche de Sicile, Eustache de Houdain, Béatrix de Thiérache, Gérard de la Cailluière, etc., on en reçut encore plusieurs milliers, et enfin les professions de diverses personnes appartenant à la noblesse ou à la haute bourgeoisie amenèrent des donations qui n’étaient pas sans importance A
1. Ces détails et ceux qui suivent sont extraits des curieux Mémoriaux de
Jeanne d'Aoesnes, publiés dans le Cartulaire, t. i, pp. 387-400.
3. Jusqu'à l'an 1292, Jeanne d’Avesnes recueillit de ces différentes branches de recettes, y compris quelques aliénations d'immeubles, 8,490 livres 8 sols. ( Mémoriaux, p. 389.) A cette époque, les frais de construction d’une grange descendent de 100 livres jusqu’à 46, 33, 16, même 6 livres 10 sols ; on bâtit une bouverie pour 86 ou même pour 16 livres, une habitation rurale pour 30 livres, un moulin à Coutiches pour 91 livres 2 sols, un autre à Cantin pour 120 livres 43 sols. La pêcherie de Flines devait être un édifice important, puisqu’elle coûta 100 livres. L’atelier de charronnage coûta 43 livres 12 sols.
Comme exemples du prix des propriétés à cette époque, je citerai huit bonniers et demi avec cinq cents de terre achetés à Nomaing pour 140 livres 20 sols, et trois bonniers au même lieu pour 54 livres 8 deniers. A Flines, un bonnier de pré coûte 66 livres ; un bonnier de terre labourable va de 8 livres à 14 et même 23. Quinze bonniers de terre, un bonnier de pré et une habitation à la Vaquerie (Coutiches) ne coûtent que 120 livres. On trouvera une quantité d’exemples analogues dans les Mémoriaux, qui sont surtout intéressants parce qu’ils donnent le prix des propriétés, rarement indiqué dans les actes de vente ou de donation.
Jeanne de Wavrin avait donné l’exemple d’aliéner quelques pièces de terre trop peu étendues et trop isolées des centres de possessions pour être exploitées avec avantage. S’inspirant de considérations analogues, Jeanne d’Avesnes vendit plusieurs petits biens que l’abbaye possédait à Verlinghem et àBrebières, et vingt bonniers de moere situés à Ardembourg.
Pendant une administration de vingt-huit années, malgré les grandes pertes que la guerre lui fit subir, cette abbesse, après avoir achevé l’église, bâtit le chapitre dans de vastes et imposantes proportions, et construisit plusieurs dépendances à l’abbaye même, ainsi que des fermes, granges ou autres édifices à Nomain, Coutiches, Cantin, Aniche, Saftinghen, sans parler de travaux d’endiguement dans les polders de la Zélande.
Ce n’est pas tout. Grâce à un emploi intelligent des sommes qui lui furent confiées ou que réalisèrent ses économies, Jeanne put acquérir un grand nombre de beaux domaines : après la fondatrice, c’est à elle surtout que l’abbaye était redevable de sa splendeur temporelle, la dotation, qu’elle acheva de constituer, n’ayant reçu dans la suite aucun accroissement notable.
Les acquisitions les plus importantes eurent lieu à Cantin, où l’abbaye possédait, par donation de la comtesse Marguerite, un fief provenant de la famille de Wavrin h Jeanne d’Avesnes profita, pour arrondir ce domaine, des nombreuses occasions qui s’offrirent à elle.
.Jean Bouthier, seigneur de Cantin, était un de ces chevaliers qui guerroyant et bataillant, fréquentant les tournois et les fêtes, ne s’occupaient que peu ou point de leurs affaires domestiques et se voyaient forcés peu à peu de vendre ou d’engager leurs possessions héréditaires. En 1288 et 1290, il conclut avec
1. Ce fief fut acheté en février 1271 de Baudouin de Eûmes et de Sibylle de Wavrin, dame de Harponlieu, sa femme. Il se composait d'un manoir, avec vingt-sept muids, c’est-à-dire cent huit bonniers de terre, rentes, cens, terrages, entrées et issues. ( Cartulaire , p. 187.) Comme ce bien était chargé de quelques rentes viagères et qu’une partie était tenue en douaire par Isabeau de Béthune, veuve d’Hellin de Wavrin, les religieuses de Flines ne purent en avoir de suite la complète jouissance. La comtesse leur assigna comme dédommagement une rente de quatre-vingts livres. (Cartulaire, p. 215.) L’attente se prolongea assez longtemps, car Isabeau de Béthune vivait encore en 1299. Un document contenu dans le Cartulaire (p. 355) prouve que dans l’intervalle la justice se rendait simultanément au nom de l’abbesse de Flines et du seigneur d’Antoing, qu’Isabeau avait épousé en secondes noces. V. les Recherches sur la seigneurie de Canlinlez-Douai, par F. Brassart. Douai (1871), p. 17.
Jeanne d’Avesnes plusieurs marchés qui, ajoutés à une première aliénation faite sous Pierre de Douai, son père, également au profit de l’abbaye de Flines, diminuèrent dans des proportions considérables l’importance de son fief h
De 1285 à 1293, Jeanne d’Avesnes acheta de Jean Deleval, de Michel Deleprée et de quelques autres, plusieurs propriétés qui, s’ajoutant à un groupe déjà considérable, firent du domaine de Cantin un des plus beaux et des plus riches qu’ait possédés le monastère 1 2 3.
Je n’en finirais pas si je voulais énumérer les acquisitions faites à Flines, Coutiches, Nomain, Mouchin, Bercus, Templeuve, Escaudain, Mastaing, Aniche, Bugnicourt, Villers-au-Tertre et autres lieux 3. Plusieurs d’entre elles furent payées des deniers de quelque bienfaiteur. Ainsi en 1284, on achète de Pierre Le Flament une partie de la dîme de Tressin, et toutes les formalités se font au nom de l’abbaye. Nous apprenons cependant plus tard que l’acquéreur était Jean de Neuville, prévôt de Soignies, qui voulait affecter ce revenu à une fondation 4. La dîme de Templemars est acquise dans des conditions analogues. Les actes originaux n’en disent rien, mais nous savons par une autre source que la princesse Marie avait donné les fonds nécessaires, avec l’intention que le produit de cette dîme fût distribué à la porte de l’abbaye pour l’âme de la comtesse sa mère 5.
Citons encore parmi les bienfaiteurs de cette époque Isabeau Delecourt, bourgeoise de Garni, qui donne trente-cinq mesures de terre à Saftinghen et à Frankendyk 6; Wautliier Rousseau; W'érin de Gheudincourt, Amaury Leclerc, Wéry de Biévène, Sara d’Auberchicourt, à qui le monastère est redevable de plusieurs revenus et propriétés à Noyelle, à Mastaing, à Neuville, à Flines, à Somain 7.
Les seigneurs de Raches furent souvent pour les abbesses