CHAPITRE II
MARGUERITE DE CONSTANTINOPLE. — SES AVENTURES ET SES MALHEURS. — ELLE FONDE AUPRÈS DORCHIES LE MONASTÈRE DE l’HONNEUR- NOTRE-DAME. — GRÉGOIRE IX LE PREND SOUS LA PROTECTION DU SIÈGE APOSTOLIQUE. — NOMBREUX PRIVILÈGES ACCORDÉS PAR LES PAPES.
Marguerite de Constantinople eut une existence agitée par bien des péripéties, traversée par bien des orages. Elle naquit à Valenciennes, aux fêtes de la Pentecôte, en l’année 1202. Baudouin, son père, comte de Flandre et de Hainaut, venait de partir pour la croisade. Marie de Champagne, sa mère, se disposait à prendre aussi le chemin de la terre sainte, ce qu’elle fit peu après. Hélas ! ni l’un ni l’autre ne devaient revenir de ce lointain voyage : orpheline presque à son apparition dans la vie, Marguerite ne connut jamais ni le sourire d’un père, ni les caresses d'une mère.
Après être monté par un coup de fortune sur le trône impérial de Constantinople (2 mai 1204), Baudouin, l’année suivante, se vit précipité du faite des grandeurs : obligé de faire face à une coalition des princes grecs qui voulaient secouer le joug des Latins et qui obtinrent le concours de .Johannice, roi des Bulgares, l’empereur succomba dans la bataille et ses troupes furent anéanties l.
Marie de Champagne avait précédé son époux dans la tombe. Elle était morte à Saint-Jean-d’Acre, en apprenant la nouvelle de l’élection au trône impérial.
Marguerite se trouvait donc orpheline avec sa sœur Jeanne, et celle-ci entrait par le fait même en possession des États héréditaires de la famille.
1. V. Edward Le Grlay, Histoire des comtes de Flandre, 2e éd., p. 164.
Nous ne dirons pas comment les jeunes princesses furent livrées à Philippe-Auguste par la faiblesse ou par la perfidie de leur tuteur, ni comment l’intervention énergique des villes flamandes les délivra de cette quasi-captivité. Mentionnons en passant seulement le mariage de Jeanne avec Fernand de Portugal, et la guerre terrible qui se termina par la bataille de Bouvines et la captivité du malheureux comte h
Pendant que tout retentissait du bruit des batailles, Marguerite vivait retirée loin du théâtre de la lutte. Bouchard d’Avesnes veillait sur elle en qualité de tuteur. On savait qu’avant de porteries armes Bouchard avait été clerc, et même revêtu des dignités d’archidiacre dans la cathédrale de Laon et de trésorier dans celle de Tournai. Mais on le croyait engagé seulement dans les degrés inférieurs de la cléricature. Dans cette hypothèse, il avait pu renoncer à la carrière ecclésiastique en quittant ses bénéfices : aussi personne n’attachait à cet acte une signification fâcheuse.
Bouchard était un chevalier accompli. Personne de son temps, dit Jacques de Guise 1 2, n’avait une plus grande réputation d’habileté à la guerre, de sagesse dans les conseils, de justice, d’éloquence et de savoir. Il se distinguait également par ses mœurs et ses vertus héroïques, par sa stature et par son adresse dans les exercices du corps, par la force de ses membres, sa vigueur, sa grâce, et par une foule d’autres qualités. Il eût accompagné Baudouin en terre sainte, si le comte ne l’eût choisi pour gouverner la Flandre et le Hainaut, et pour servir de protecteur et de conseiller à ses filles et à sa belle-mère, conjointement avec son frère Philippe.
Tel était le tuteur de Marguerite. La jeune princesse avait, pour s’occuper de son éducation, cinq des plus nobles dames de la Flandre. L’historien du Hainaut lui rend ce témoignage