‹ Histoire de l'abbaye de FlinesChapitre 90 sur 264 · V. ci-dessus, chapitre IX, pp · texte numérisé non relu

V. ci-dessus, chapitre IX, pp

avec énergie contre cet abus qui porte atteinte à l’une des bases fondamentales de la vie religieuse. Ainsi, dès l’année 1327, il promulgue le décret suivant : « Souvent une simplicité ignorante en vient à ce point que les voies qui mènent à l’abîme paraissent justes à la fausse lumière d’une conscience erronée. C’est ce qui se montre avec évidence, selon le rapport fait au chapitre général, chez certaines personnes de notre ordre, et surtout chez les religieuses, dont l’esprit est enveloppé de ténèbres si épaisses, qu’après avoir émis le vœu de pauvreté volontaire, elles croient pouvoir posséder certaines choses en propre, les avoir à leur libre disposition pendant leur vie, et en disposer selon leur volonté par testament ou de toute autre manière. Il faut pleurer sincèrement sur ceux qui meurent en cet état, car il est fort à craindre qu’ils ne soient voués à la damnation éternelle. En conséquence, le chapitre général, voulant réprimer sans délai d’aussi énormes écarts, défend par un statut et une définition expresse aux personnes de l’ordre sans exception et distinction aucune, toutes dispositions testamentaires relatives à des possessions acquises n’importe comment et avec n’importe quelle permission. Car elles ne peuvent rien avoir ni réclamer en propre : tout doit être fidèlement remis aux supérieurs, s’il s’agit de simples religieux; à leurs couvents respectifs, s’il s’agit d’abbés ou d’abbesses. Si une personne de l’ordre a la présomption de transgresser un précepte aussi salutaire, que, toute interprétation cessant, on la prive comme excommuniée et comme propriétaire, des avantages de la sépulture ecclésiastique h »

L’abus ne cessa point, malgré les prescriptions réitérées et les sévères admonestations des chapitres généraux 1 2. La faute n’en était pas toujours aux inférieurs : les religieuses surtout ne devaient-elles pas se croire parfaitement en règle quand les abbés et les visiteurs accordaient des permissions? Étaient-elles autorisées à suspecter leur conduite ? Devaient-elles en savoir plus qu’eux sur la règle monastique et les canons de l’Église ? A Flines, il paraît y avoir eu au XVe siècle une amélioration notable. On ne voit plus figurer dans le Cartulaire ces transac-

1. Statut, cap. gen. ann. 1327, dans l'ouvrage déjà cité de Winter, die Çistercienser , etc., t. ni, p. 282.

2. Années 1352, 1358, dans Winter, die Cistercienser, t. ni, pp. 322, 324, 325.

tions fréquentes, ces cumuls et ces trafics assez peu compatibles avec les règles de la vie religieuse dont le siècle précédent fournit un trop grand nombre d’exemples.

La situation générale des monastères était alors bien triste. L’ordre de Cîteaux n’était plus que l’ombre de lui-même. Après avoir brillé d’un éclat incomparable pendant plus de deux siècles, cet astre s’obscurcit et semble pencher vers son déclin. C’est le sort des choses humaines d’être périssables : toutefois, cette décadence si rapide et si profonde resterait pour nous sans explication suffisante, si elle ne se rattachait à un ensemble de causes qui diminuent notre étonnement sans rien ôter à nos regrets et à nos religieuses tristesses.

Il semble tout d’abord qu’il y avait dans l’extension immense prise par l’institut une cause nécessaire d’affaiblissement. L’ordre de Cîteaux compta dès le XIIIe siècle plusieurs milliers de monastères de l’un et de l’autre sexe : ces monastères étaient répandus, non seulement en France et dans l’Europe centrale, mais jusqu’à l’extrême nord et aux confins les plus reculés des pays Scandinaves, jusqu’au fond de l’Espagne et du Portugal, jusqu’en Sicile et en Palestine. Tant que dura l’enthousiasme des premières années, tant que l’ordre fut gouverné par des saints, l’esprit monastique ne fut pas en baisse. Mais, au sortir de cet âge héroïque, le nombre des abbayes n’allait-il pas devenir un danger ? L’organisation primitive, telle que saint Etienne l’a fixée dans la Charte de charité, en vue d’une fédération peu nombreuse de monastères assez rapprochés par la distance, suffirait-elle pour relier dans une vigoureuse unité tant de membres épars, pour faire circuler la vie jusqu’aux extrémités d’un aussi vaste corps 1 ?

Voilà des questions que l’on pouvait se poser et auxquelles l’expérience se chargea de répondre. Les monastères éloignés échappèrent au contrôle habituel des supérieurs : les visites ne se firent pas régulièrement ; elles devinrent de plus en plus

1 . « La vraie et première cause de la décadence de Cîteaux est extrinsèque : son extension prodigieuse fut trop rapide. L'unité devenait impossible entre tant de monastères si éloignés de leur centre, dans un temps où les communications étaient si difficiles, les voyages si pénibles, si coûteux. De ce défaut d'unité sortit la confusion : la seule privation du contrôle des supérieurs contenait un élément de dissolution. Des infractions à la règle se commirent, car la perfection n’est pas possible sur la terre. Elles restèrent impunies et la porte fut ouverte aux abus. » (La Trappe , par un religieux de Sept-Fonts, Paris, 1870, p. 68.;

rares quand elles auraient été plus indispensables ; enfin, les chapitres généraux ne furent fréquentés que d’une façon incomplète et en tout cas intermittente. Il fallut bien faire des concessions aux abbés les plus éloignés : comment exiger d’eux qu’ils se rendissent tous les ans à Cîteaux du fond de la Suède ou de la Norvège, par exemple, à une époque ou les voies de communication étaient si difficiles, les voyages si dangereux et si pénibles ?

Les papes Clément IY et Benoît XTT, qui essayèrent de remédier à ces inconvénients, ne purent que les atténuer pour un temps, sans parvenir à les supprimer. En Espagne et en Italie, on forma des congrégations séparées, ayant leur gouvernement propre, et ne se rattachant à l’ordre de Cîteaux que par un lien à peu près nominal *. Cette scission avait ses inconvénients, mais l’action directe et continue de supérieurs dévoués à la réforme amena une vraie renaissance religieuse dans les monastères jusque-là trop abandonnés de ces lointains pays.

Partout ailleurs la discipline était profondément déchue. Les guerres incessantes et les violences qui dispersaient les paisibles habitants des monastères, ou qui transformaient ces pieux asiles en lieux de refuge pour les populations avoisinantes et on forteresses pour les hommes de guerre; le désarroi universel causé par le grand schisme d’Occident ; enfin, les abus de la commende 3, qui, sous la pression du pouvoir, livraient les abbayes à une exploitation mercenaire, mirent le comble

1 . La congrégation réformée d’Espagne fut établie par Martin deVargas, en 1426. Celle d’Italie le fut en 1497.

2. La commende, à l’origine, consistait à confier à un ecclésiastique séculier, ou même à un laïque, la gestion des intérêts temporels d'un monastère, pendant la vacance du siège et jusqu’à ce qu’il y fût régulièrement pourvu. Cette mesure, toute favorable aux maisons qui en étaient l’objet, dégénéra plus tard en un funeste abus : les bénéfices réguliers furent conférés d’une manière stable à des personnes étrangères à l’ordre, qui prenaient le titre d’abbés commendataires et jouissaient du droit de percevoir les revenus. Ce fut la ruine des monastères. Comme les grands en avaient le profit, comme les rois y trouvaient le moyen de se faire des créatures et de récompenser les services rendus, tous les efforts des papes et mêmes des conciles généraux ne purent guérir cette plaie. Ce fut surtout en France qu’elle exerça ses ravages. La commende fut à peu près inconnue en Flandre avant la conquête française sous Louis XIV, et depuis, à cause des capitulations, on ne put l’introduire que dans un certain nombre de monastères. Plusieurs d'entre eux, notamment ceux de l’ordre de Citeaux, restèrent constamment en règle, c’est-à-dire soumis à des abbés réguliers, tirés du corps même de la communauté, sinon choisis par elle, ou tout au moins religieux. Il en fut ainsi à Loos, à Vaucelles, etc.

aux douleurs de cette situation. En vain le chapitre général ordonnait, suppliait, menaçait, invoquait à la fois le ciel et la terre : sous l’action de ces causes multiples, la désorganisation allait son train ; si elle était enrayée quelque part, l’amélioration n’avait qu’une portée locale et restreinte.

Les édifices, faute d’entretien, étaient dans un état de délabrement, hélas ! trop en rapport avec la décadence spirituelle. Les religieux, réduits à un petit nombre, parfois à un seul, erraient tristement au milieu des ruines, et recevaient à peine de quoi fournir à leurs nécessités les plus indispensables. Dans ces conditions, la vie régulière était impossible. Les désirs de réforme se heurtaient à des obstacles matériels, et de plus ils avaient contre eux tous les intérêts liés au maintien des commendes. Ainsi le mal, implanté du dehors, se perpétuait par l’action irrésistible et fatale des causes qui l’avaient amené. L’institution monastique laissée à sa vie propre l’eût rejeté de son sein ; l’Eglise en tout cas eût pu efficacement intervenir : l'une et l’autre, entravées par les parlements et par les légistes, par les grands et par les princes, se voyaient avec une indicible tristesse réduites à l'impuissance.

Toutefois, on a beaucoup exagéré cette décadence en généralisant certains cas, douloureux sans doute, mais particuliers et souvent individuels. Les infractions à la règle des mœurs et aux préceptes fondamentaux de la vie chrétienne, plus fréquentes aux jours de ténèbres et de relâchement, n’étaient, même alors, que des faits accidentels dont il serait injuste de faire tomber la responsabilité sur tout l’ordre, et à plus forte raison sur l’institution monastique elle-même. En embrassant un état qui l'oblige à tendre vers la perfection, l’homme ne dépouille pas sa faiblesse native : est-il étonnant qu’il subisse parfois les entraînements auxquels cette faiblesse l’expose? Est-il étonnant que ces exemples, toujours rares, le soient moins à des époques profondément troublées et au milieu de circonstances comme celles dont j’ai tracé le rapide tableau? D ailleurs, ces désordres n'étaient-ils pas énergiquement combattus? Comment les connaissons-nous, si ce n’est par la réprobation qu’ils soulevaient au sein de l’ordre lui-même et par les décrets indignés des chapitres généraux, expression de son esprit et manifestation de sa conscience intime ? Ces

documents n’étaient point destinés à la publicité qu'ils ont reçue plus tard, et par cela même ils ont une valeur historique beaucoup plus grande. C’est la réalité prise sur le fait, photographiée en quelque sorte d’après nature h Ces observations n’ont point pour but de nier un mal trop véritable, mais d’en assigner l’origine, d’en déterminer l’étendue, de faire à chacun sa part de responsabilité dans la décadence. En 1473, le chapitre général résolut de tenter un suprême effort pour obtenir l’abolition des commendes qui, si elles n’avaient point seules amené tout le mal, le perpétuaient du moins et paralysaient les efforts tentés pour le combattre. Une députation fut envoyée vers le Saint-Siège. Elle se composait de l’abbé de Cîteaux, Hymbert Martin de Losnes, de l’abbé de Clairvaux, Pierre de Virey, et de quelques autres. Prenant la parole au nom de tous, Hymbert fit un tableau saisissant des maux causés par cette plaie hideuse qui, après tant de ravages, menaçait l’ordre entier d’une ruine complète. Emu par ces plaintes si touchantes et si vraies, Sixte IV voulut y faire droit. Afin de pourvoir tout d’abord aux nécessités immédiates, il obligea, sous peine d’excommunication, les abbés commendataires à supporter les charges des monastères dont ils percevaient les revenus, et leur défendit, sous la même

1. Les idées les plus fausses ont été accréditées sur cette matière parle triste pamphlet de Gervaise ; Histoire de la reforme de l’ordre de Cîteaux en France. Avignon, 1746, 1. 1, seul paru. Esprit brouillon et inquiet, dont l’abbé de Rancé dut se défaire après avoir eu l'imprudence de le choisir pour son successeur, Gervaise enfin fut arrêté par ordre du roi et confiné dans l’abbaye de Notre-Dame des Reclus, où il mourut en 1751, à l’âge de quatre-vingt-onze ans. L'esprit de parti aveugle étrangement cet homme qui possède une vertu à sa manière, caractérisée par un attachement très vif à des austérités extérieures, mais qui semble ne pas se préoccuper le moins du monde des lois de la justice et de la charité. Il est pénible de le voir entasser les suppositions les plus odieuses elles moins fondées, dénaturer, tronquer, fausser en leur faveur les faits et les textes, déchirer à belles dents ceux qui ont le malheur de lui déplaire, notamment le savant et pieux Vaussin, abbé de Citeaux. Les factums des réformés, dont je parlerai plus loin, l’avaient précédé dans cette voie. L’auteur des Annales de l'abbaye d'A iguebelle (Valence, 1854), dans une dissertation très bien faite, tome n, pp. 5-78, a rétabli la vérité des faits et des situations. Malheureusement il n’a pu qu’effleurer la matière. Il y aurait là le sujet d’une étude historique des plus intéressantes, en suivant la voie si bien tracée par ce savant religieux. On peut lire encore avec fruit sur cette question : Les Moines et leur influence sociale dans le passé et dans l'avenir , par M. l’abbé Martin (Paris, 1866), pp. 234-271 ; La Trappe , par un religieux de Sept-Fonts, pp. 66-87. — M. Gaillardin, dans son Histoire de La Trappe , a suivi aveuglément Gervaise, et M. Dubois lui-même, dans sa belle et savante Histoire de ltancé, ne s’est pas tenu suffisamment en garde contre les assertions de ce pamphlétaire.

peine, d’en aliéner les possessions. Par une seconde bulle, il statua qu’à l’avenir aucune abbaye de l’ordre de Cîteaux ne pourrait être donnée en commende, et qu’à la mort des titulaires elles seraient toutes replacées sous le régime de l’élection 1 .

Les princes ne rendent pas facilement ce dont ils se sont une fois emparés. En dépit des prescriptions de Sixte IV, renouvelées par Innocent VIII -, les abbayes continuèrent à être la proie de la noblesse, et les papes, en présence de convoitises dangereuses qui pouvaient entraîner les rois et les peuples dans l’apostasie, subirent cet abus comme un moindre mal. Les abbayes de femmes y échappèrent, mais gouvernées par les religieux, elles se ressentaient nécessairement de l’état général de l’ordre. En outre, les rois de France s’arrogèrent le droit de nommer les abbesses ; leur choix, substitué à l’élection, eut presque autant d’inconvénients que la commende : il en eut même parfois davantage, attendu que ces supérieures, promues contre toutes les règles, étaient investies du droit de gouverner leurs maisons au spirituel comme au temporel, tandis que les pouvoirs des abbés commendataires étaient restreints et ne touchaient nullement à la direction intérieure. Les abbés de Citeaux, de La Ferté, de Pontigny, de Claii'vaux et de Morimond, chefs et premiers pères de l’ordre, furent les seuls en France dont le choix resta subordonné à l’élection, et encore l’exception faite en leur faveur ne fut-elle pas toujours maintenue.

La mission d’Hymbert de Losnes eut un autre résultat qui, par un zèle mal entendu de la part d’une fraction de la famille cistercienne, amena dans son sein de regrettables et funestes dissensions.

Jusqu’alors, en droit, l’abstinence perpétuelle était obligatoire dans l’ordre de Cîteaux. En fait, les guerres, les pestes, les famines amenèrent de nombreuses dérogations à cette règle, et l’usage de manger de la viande à certains jours s’établit en

1 ■ Ces deux bulles se trouvent dans Henriquez, Régula , Constitutiones et Privilégia Ordinis Cislerciensis , pp. 150 et 151 — C’est à cette époque et lors de cette mission près du Saint-Siège, que fut obtenue la concession d’une indulgence plénière en forme de jubilé, dont toutes les personnes de l’ordre de Cîteaux jouissent à l’article de la mort. (Henriquez, op. cit., p. 158.)

Page 1