‹ Histoire de l'abbaye de MorimondChapitre 10 sur 55 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De l'hospitaiité à Moriminid; arrivée du jeune Othon d'Aatridie

et de Ms compegsoDS.

Semblables à la fleur odorante qui embaume dans la vallée bHtf ce qui croit autour d'elle, les saints répandent le parfum de leurs vertus sur ceux qui les approchent; ainsi les bénédic* tions célestes dont l'ame de saint Bernard était remplie semblaient s'être déversées en partie sur rancieu prieur de Clairvaux. Sous son administration tout marche , se développe et grandit avec tant de rapidité et d'éclat , qu'on doit dire que c'est à lui que commence lere héroïque, le cycle glorieux de Horimond.

A cette époque , il y avait une multitude de malheureuses victimes du despotisme des rois ou de la violence tyrannique des petits seigneurs , qui se sauvaient pour se soustraire aux plus affreux supplices et à la mort ; des pèlerins de toutes les parties de TEurope cheminaient vers les lieux saints, en ré-

(1) llangiu, Bût €oM, du dUteèse de Langt es, t. 2, p. M9.

citant les Psaumes de la péniteucc ; des chevaliers erraient de province en proyince ^ cherchant des tournois et des ayentures ; des religieux , des prêtres et des évêques , au moment des chapitres f des synodes et des conciles , étaient forcés de traverser des espaces immenses; il n'y avait en occident que deux ou trois grandes écoles, où les écoliers se rendaient des contrées les plus lointaines.

Les Toyages alors ne se faisaient point, comme aujourd'hui, en poste et sur les ailes de la vapeur; mçiis ils présentaient des embarras et des dangers sans nombre : point de routes nivelées et entretenues, pi cst[ue point de ponts sur les rivières et sur les fleuves ; de sombres forêts, où des chemins boueui étaient sillonnés de profondes ornières semblables à des préci- • pices ; des villages très--é1oignés les uns des autres.

Où le pauvre pèlerin attardé , épuisé de faim et de fatigue , ira-t-il demander un ^te et du pain? Sera-ce au manoir? 11 s'en gardera bien ; il sait qu'en certain pays tout étranger qui cherche un asile , comme tout vaisseau qui brise au rivage, appartient au seigneur : il a Taubaine et le bris* Descendrat-il à une hôtellerie ? 11 n'en existe point, surtout dans les campagnes. Posera-i-ii sa tente au milieu des champs et à l'abri des grands arbres? Mais il risque d'être surpris par les bandes vagabondes qui traversent le pays eu tous sens, ou dévalise par les voleurs qui infestent les bois (1). 11 ne lui reste donc que le monastère. C'est là qu'il retrouvera une famille , un foyer ami, toute la bienveillance, la charité et les sympathies de rhospitalité chrétienne.

Ainsi que nous Pavons fait remarquer, Tabbaye de Morinioad était placée sur le passage des peuples, au confluent des races, sur la lisière des forêts du versant occidental des

(1) Vie de saint BHenne, p. 11, trad., 1846.

Vosges , à l'entrée d'une vaste et proionde vallée débouchaat d'an côté sur la Lorraine et de Taotre sur la Champagne, la Bourgogne et le centre de la France. C'était uac grande hôtellerie dont Tabbé était le maître, avec les religieux et les couvers pour serviteurs et pour valets. Les moines étaient moitié allemands, moitié français, aûn que les étrangers , soit qu'ils ^ssent du midi ou du nord, pussent entendre et parler la langue de leur pays.

Aussi le nombre des voyageurs qui an iviiieiitde toutes parts fut bientôt si considérable ^ qu'il fallut songer à agrandir la céUe de$ hôtes ; car on ne refusait jamais Thospitalité pour une nuit , ni aux piétons, ni aux cavaliers qui la demandaient (1). Quelquefois ils ne descendaient pas jusqu'au monastère, mais ils s'arrêtaient aux granges qui étaient comme les gardes avancées de la charité monastique , lorsqu'ils craignaient d'interrompre le court sommeil des religieux et de troubler le silence solennel du clottre. C'est pourquoi chaque grange avait un frère hospitalier ; une lampe y brûlait toute la nuit , comme pour servir de fanal au voyageur ^aré dans les ténèbres et ra-

' nimer son courage (2).

Les phalanstériens nous tracent des tableaux séduisants de la manière dont les hommes voyageront dans la société harmonique. Partout les voyap^eurs et les colonies seront reçus au son des instruments de musique, par trente chœurs de jeu-

r nés vierges et de jeunes gens (3) ; des fêtes splendides seront célébrées à l'occasion de leur arrivée et de leur départ. Tout cela est magnifique dans les colonnes d'un journal ou dans les pages d^un roman; mais jamais les socialistes n'ont rêvé une

(î) Tahut. Morim., c. 13 ; — Lib. Us., c. 128.

(2) Amml. cist.. t. 2, p. 50 ; — Regul. S. Benedic, c. 58.

(3) Four., Traité d'assoc., t. 2, pp. 486 et suiv.; — Gabet, Voy. en Icarie^ ce. 3a et 34.

hospitalité plus généreuse , plus sublime que rhospitaiité monastiqae. Aussitôt que le frère portier entendait frapper à la porte, il se levait en disant : Dco grattas, comme pour remercier Dieu de cette bonne fortune (1), allait ouvrir, et, ayant salué rétranger par cette seule parole : Benedicite, il s'agenouillait devant lui et courait prévenir l'abbé. Le devoir de rhospitaiité passait avant tous les autres. L'abbé quittait l'exercice auquel il présidait et venait recevoir celui que le ciel lui envoyait. 11 raccucillait , non comme un étranger , mais comme un frère ; non comme un homme t mais comme un ange; je dirai plus^ comme Jésus-Christ même (2). Après s'être prostm né à ses pieds , il le conduisait à l'oratoire pour y prier, lui faisait ensuite une lecture d'édiûcation, puis le confiait au frère hospitalier, chargé de s'informer de ses besoins, de régler avec les frères cuisiniers tout ce qui concernait Theure des repas et le genre de nourriture , de le servir au réfectoire , etc. Les hôtes mangeaient ordinairement avec Fabbé, qui avait pour cela sa table à part.

Après les compiles, les deux frères qui avaient été désignés le dimanche précédent, au chapitre, pour cette bonne œuvre, se revêtaient de leurs scapulaires et suivaient l'un après l'autre le frère hospitalier à la celle des hôtes. Ën entrant, ils relevaient leurs capuchons , et le plus ancien , prenant de Teau tiède , lavait les pieds et les mains des voyageurs, que le plus jeune essuyait. A la fin , tous deux fléchissaient le genou , en disant : Nmu anxm» reçu , Seigneur , votre mhéri' corde , puis ils se retiraient eu saluant et en ramenant leurs capuchons sur leurs têtes (3).

(1) Jiil. Vàns^ Esprit prim, de Cîteaux, secU. 10 et 11 : De roffice du ])ortier.

(2) Pauperes supervenientes , quos ut Christum ]/tuscipere prœcipit régula,-^ Exorrf. mngn., 1. 1, C. 24, etparv., C. 16.

(3) Ceci bc pratique encore de nos jours à la Trappe.Voir Notice sur la Trapjie de Meilleraie, pp. 25 et 26, in-lS.

Les moines compléiâieni les bienfaits de Leur charité hospitalière par une dernière aumône , la plus magnifique que l'homme puisse recevoir ici-bas , celle du corps et du sang d'un Dieu , en admettant les hôtes à la confession et à la commonion. Le malheureux exilé , le pèlerin pénitent » après avoir déchargé le poids accablant de sa conscieiu e dans le sein d'un pauvre religieux, confié ses égarements au silence mystérieux dn doltre , s'en allait muni du viatique sublime» et continuait sa route , plus heureux , plus calme , louant et bénissant Dieu (1).

On ne logeait jamais les chevaux et difficUement les hommes

à l'époque du chapitre général , parte qu'alors Morimond était encombré d'abbés , de rehgieux , de frères et d'équipages; mais» dans tous les autres temps» l'abbaye était un asile toujouj's ouvert aux voyageurs de tous les pays , que Ton y recevait sans passe-ports, sans argent, sans lettres de change, sur il présentation de leur seul titre d*homme écrit sur leurs fronts.

Vous avez, dit le Prophète» abrité et nourri l'orphelin et tHiramjcr , rêehauffi leurs corps et consolé la tristesse de leurs mes; c'est pourquoi votre lumière brillera dans les ténèbres, U vos ténèbres resplendiront comme les feux du midi (2). — Aussi Morimond devint bientôt célèbre pour sa charité; les voyageurs qui en sortaient étaient autant de hérauts qui allaient porter dans les pays les plus éloignés la bonne nouvelle de ses vertus hospitalières» et lui attiraient de nouveaux hôtes.

L'université de Paris» sortie du dottre de Notre-Dame comme de son berceau, était déjà fameuse dès la fin du XI*

(1) Liber usuum, c. iOO : Quomodo hmpes r.ommunicetuv. Livre très -rare, appartenant à la bibliothèque de Ghaumoat ; — Nmast. cisL, p. iW,

(2) lààie, c. oUf V. 10.

siècle ; mais sa réputation augmenta encore au commeucemeni du XII* siècle 9 sous Guillaume de Champeaux et sons ses disciples, qui enseignaient à Saint -Victor ; sons Abailard, qui professait avec éclat les lettres humaiaes et la philosophie d'Aristote ; sous Pierre Lombard» etc. Les jeunes gens Tenaient y étudier de toutes les contrées de TEurope ; ils se réunissaient en caravanes de quinze, yingt et trente , pour se défendre dans le voyage. On leur traçait, au sortir de la maison paternelle, lâ route qu'ils avaient à tenir et les monastères qui deA aii ot leur servir d*étapes, en allant et en revenant. Celui de Morimond, situé sur le chemin de FAllemagne et déjà connu dans ces contrées, n'était point oublié.

Un soir, à la fin d*août» au moment où les religieux se rendaient à l'oratoire pour psalmodier les complies ; lorsque tous les ateliers étaient termes, que Ton n'entendait plus que la grand porte s^ouvrir de loin en loin à quelques eonvers attardés, revenant des champs en priant et en essuyant la sueur de leurs fronts, tout-à-coup un bruit de chevaux» d'hommes, de bagages arrive aux oreilles du frère portier ; la porte reteniîi presqu'aussitôt sous le coup du marteau : quinze écoliers entrent, demandant Fhospitalité pour eux et pour leur suite. L^abbé, ayant été appelé, accueillit ses jeunes hôtes avec cette politesse exquise , cette douceur maternelle , cette bonté vraiment patriarchale que les étrangers ne rencontraient que dans les couvents. Après avoir i empli envers eux tous les devoirs de rhospitaUté» tels que la règle les prescrivait» le frère hospitalier indiqua à chacun sa cellule et sa couche» et tous se retirèrent pour se livrer au sommeil et réparer leurs forces.

Mais ce fut en vain : la parole si pénétrante et si onctueuse

du disciple de saint Bernard avait frappé leurs ames comme une flèche brûlante et s*y était enfoncée profondément. Sa fi-

gure pâle, sur laquelle étaient empreintes les joies mystiques et les dures pénitences du cloître , était toujours présente à leur esprit; ils étaient malgré eux sous le charme de ces voix angéiiques qui alternaient à.leur arrivée des chants divins (i). Ce silence auguste, cette nuit qui couvrait, comme un noir linceul, ce grand tombeau où tant d hommes étaient ensevelis, morts au.monde et à eux-m£mes, pour mériter de vivre on jour de la véritable vie ; puis un retour accablant sur le néant des choses de la terre» la vanité de la jeunesse et des plaisirs, toutes ces graves pensées avaient refoulé leurs projets et leurs espérances vers Téternité.

Le matin, avant l'aurore, lorsque la cloche appela les religieux à matines, les écoliers se levèrent , et se communiquèrent leurs impressions; il arriva que thacuu d'eux s'était dit à luimême: Cest ici le lieu de mon repos; je l'habiterai, parce que je foi ehùiii. Ils firent venir Tabbé sous prétexte de prendre con^é de lui , et ils lui déclarèrent leur résolution ; Gauthier les embrassa, les bénit, et pria Dieu de les confirmer dans ces pieux sentiments (2). 11 apprit alors dans le plus grand détail ce qui les concernait : tous appartenaient aux familles les plus illjustres de T Allemagne ; Othon, le plus distingué d'entre eux, était fils de Léopold , quatraème du nom , marquis d^Autriche, et d'Agnès, lille de l'empereur Uenn iV.

Heureux Tenfant qui a formé ses premiers pas dans les sentiers de la vie sous la conduite d'un bon père, et qui a conservé impérissable dans son ame le souvenir de ses leçons et de ses exemples! Plus heureux encore celui qui a vu une mère tciidrc et vertueuse penchée bur son berceau 1 La mère , par la puissance et la magie de son regard , de son sourire et de ses

(1) Nous ne faisons que traduire Sartorius, Cist. Bùtert.j p. 468.

(2) £x tabula sepalcbrali Otiioo.; — AnMv, de la Baute-Mame^ arcuL S ; — Sartor., Citter, BiOert,, in-lbl., pp. 467 et 468.

baisers, façonne le cœur de son enfant à l'image de son propre cœur, et lui donne ce premier branle, ces vibrations natives qui font ordinairement le ton et le mouvement dominants de toute Texistence.

Le jeune Otiion avait en ce double bonheur ; son père, surnommé le Pieux par ses contemporains , et honoré comme saint par la postérité, était un chrétien fervent, austère, crucifiant sa dair sons la pourpre » au milieu des délices de la cour des rois , comme s'il eût été au sein du désert et sous le froc des ermites; aimant ses enfants d^un amour véritablement palemel , les regardant comme un dépôt sacré confié à sa vigilante sollicitude et dont il était responsable devant Dieu. Il était admirablement secondé par son épouse, qui» loin de l'entraver 9 le stimulait par ses exemples dans la pratique du bien, et Taiguillonnait par ses pieuses exhortations dans la voie des bonnes œuvres (i).

La Providence , qui avait assorti cette union , la rendit heureuse et féconde ; Agnès avait ipousc en premières noces Frédéric, duc de Souabe , dont elle avait eu Frédéric qui succéda au duchés et CSonrad, roi des Romains. Remariée très^ jcuiie encore à Léopold, elle lui donna seize enfants, dont neuf seulement survécurent , savoir : Othon et Conrad , moines de Ctteaux ; Léopold , duc de Bavière ; Henri, duc d'Autriche; Gerirude, duchesse de Bohême; Berthe , duchesse de Pologne; Ita» marquise de Montferrat; Agnès ou Méranie, reine d'Espagne ; etc. Le vertueux Léopold vit tous ces enfants se serrer autour de lui, se grouper autour de sa table comme de jeunes oliviers. Tous déployèrent, en avançant en âge f les plus nobles qualités ; tous brillèrent sur des trftnes de gloire dans le monde ou dans TEgUse ; tous devinrent un or-

(i) Apud Snr., nov. 15, c. S.

nement et une bénédictioii pour leur père et leur mère, selon la promesse divine : Eece $k benedicetur Homo qui iimet JD<minum[i).

Othon se faisait surtout remarquer par une heureuse con<-

formité de goûts, de mœurs et de piété chrétienne avec ses vertueux parents; dès le plus bas âge, ou avait reconnu eu lui de merveilleuses dispositions pour l'étude ; aussi son père l'ayait placé de bonne heure à l'école de Nuremberg pour y apprendre les premiers éléments des sciences , puis il Tavait nommé prévôt du chapitre qu'il venait de fonder àNeubourg; mais Othon, tourmenté du désir de savoir, avait obtenu la permission de se rendre à T école de Paris avec plusieurs gentilshommes de ses amis et d'y rester quelques années ; ils revenaient tous, pour la première fois, au sein de leurs familles» lorsqu'ils s arrêtèrent à Morimond afin d'y passer la nuit (2).

Nos écoliers étaient attendus avec impatience dans leurs pays ; les jours fixés pour Tarri vée s'écoulèrent dans une stérile attente ; Tima^ination et Tamour desparents se grossissant encore les dangers du voyage , on allait passer de l'inquiétude à la désolation » lorsqu'un courrier arriva, porteur d'une lettre de Fabbé de Morimond annonçant au duc et à la duchesse d'Autriche que leur fils et ses amis étaient installés au noviciat de Fabbaye.

Ces deux époux chrétiens» loin de s'affliger de cette nouveUe , s'en réjouirent, dit l'annaliste cistercien, et remercièrent Dieu de s'être consacré d^une manière si merveilleuse un en* iant qu'ils n'avaient mis au monde que pour son service et pour sa gloire.

Les compagnons d'Othon persévérèrent tous comme lui et

(1) Àmai. eittt 1. 1, pp. 471 et 179.

avec lui; oa distinguait panni eux : Henri ^ fils du comte de

Garinthie; Herbert de Moravie , Conrad deThuringe, et plusieurs autres jeunes seigneurs de la plus illustre naissance* Le bruit de cet événement se répandit rapidement de ville en ville, de province en province , et le nom de Morimond de- ' vint bientôt fameux dans toute la Germanie (1).

Otbon n^avait étudié que les arts libéraux , la gi^mmaire » la rhétorique, la poétique. La logique et les autres .parties de la philosophie « et conséquemment la théologie , lui étaient encore étrangères ; c'est pourquoi , après son noviciat, on leren* voya à Paris pour y compléter son cours d'études. U paraît même qu'on lui adjoignit quelques-uns de ses compagnons , et qu% formèrent une communauté vouée tout à la fois à la prière et aux travaux intellectuels.

C'est le premier exemple de religieux profès quittant leur monastère, s'installant dans quelque coin solitaire près du sanctuaire des muses, suivant tour- à- tour les exercices du cloître et les leçons des écoles (2). Ainsi, c'est de Morimond qu'est partie Timpulsion scientiiique subie plus tard par tout Tordre de Cîteaux et les autres instituts monastiques, et à laquelle nous devons le plus ancien collège de la France et de rUniversitc, celui des Bernardins (3).

(1) Sartor., Cister, Bistert.^ in-fbl., pp. 467 et 468.

(2) Annal, cist., t. 1, p. 171.

(3) Fondé par Etienne de Lexinton, abbé de Clairvaux, en 1446, à Paris, avec la permission d'Innocent IV ; — Dubouiay, Hist. de l'Univ.f t. 3, p. 180 ; — Math. Pàris, aun. 1246, p. 665.

Page 1