CHAPITRE IX
ï'ondation de plusieurs abbayes; pèlerinage du comte de Monst sa pénîtepce dans une grange de Uorimond.
Le froc de grosse laine blanche qu^Othou avait jeté sut àes tpaules et le yœu qu'il avait fait de vivre» dès cette terre, de
la>-ie des anges, loin île rétrécir et de ravaler son génie, lui avaient donné au contraire un essor plus sublime « un élan difin. Voué tout entier à Fétude, il travailla avec autant d'ardeur que de succès à pénétrer dans les plus secrètes profondeurs de la philosophie et de la théologie ; ses progrès furent 81 rapides et si étendus, qu^ou le regarda bientôt comme un deshomnies les plus éminents de son siècle, el que ses maîtres ue rougirent pas de devenir ses disciples (1).
Pendant que notre abbaye était si glorieusement représentée au sein de ruaiversiir' de Paris, une seconde colonie allail porter encore son nom et sa réputation au-delà du Hhin. Ber^ non et Richvirin, deux frères d'une haute noblesse » du consentement de leur sœur Berthildc, abandonnèrent aux religieux de Morimond le château fort d'Ëbraw, situé au diocèse de Wttrtzbourg, dans les forêts sauvages du Steigerwald, et
(1) Anmi, eût., X, 1, pp. 176 et sq.
transformé depuis plusieurs années en une caverne de voleurâ, pour qu'ils en fissent une maison de prière , de bénédiction et de salut. Labbé Gauthier chargea Adam, religieux, d'une vertu et d*une sagesse éprouvées, d'y conduire douze frères « kl plupart d'origine allemande, et de prendre possession, au nom de Jésus-Christ, de ce lieu maudit (1).
Ainsi la Germanie donnait ses enfants à Morimond; Morimond en faisait des moines , et ces moines retournaient chez eux , emportant sous leurs capuchons des idées et un monde nouveaux; cet échange se renouvellera continuellement pendant plusieurs siècles.
Combien les socialistes doivent envier à nos ordres religieux leur puissance prodigieuse de rayonnement! Quelques années après la mort de Fourier, Técole sociétaire voulut descendre de ridéaldans le champ de la pratique : sur le vieux continent, comme sur la terre vierge de F Amérique « avec les millions des frères Young, l œuvi e ne ])ut être continuée ; il fallut y renoncer avant d'en avoir jeté les fondements (2).
Owen« après avoir traversé TOcéan, vient réaliser son système et bâtir une ville, sous le nom gracieux et poétique de Nouvelle-Harmonie, sur les rives enchanteresses delà Wabash, dans le district de Flndiana» Tune des plus belles contrées du Nouveau-Monde; mais bientôt cette nouvelle organisation sociale n'est plus qu'un chaos d'oii le fondateur s'enfuit un des premiers (3). Cabet n*a pas été plus heureux dans une autre contrée.
L^associaUon cénobitique de Ciieaux et de Morimond se pro-
(1) Annal, cist.f t. 1, p. 179 ; ~ £x Aoe Castro guo EàrmWf latrociniofum dira 9peimoa,dùimm preeatimm fàcere staiueruni, Gasp* Bmsch., in Chronie, «nonast Gemum,y ann. 1117; — id., ibid.: Quatuor milliaribus ab Hehuveinfltrdia, in ipMordua sylva [vuigoStei gemmai d), ad cjmdem nominis fUtviolum,
(2) La Phalange , Dévehp. de l'Ecole sorm , 1™ série, t. 1. l'â) L. Beyb., Essai sur les réf. cont,, p. 285.
page comme réclair, eu dépit des montagnes» des fleuves et de k diversité des races. Elle procède sur une multitude de points à la fois, par ébauches pressées et rapides ; elle se distingue par une expansion illimitée» une hardiesse aventureuse, une fièvre d'action et d'entreprise qui semble de la folie ; mais c'est la folie de la croix » qui a vaincu la sagesse du monde.
L'établissement d El>iaw eut des commencements très-faibles et très-pénibles, les moines ayant à lutter contre le brigandage , les plus dures privations , et contre Fhorreur même du site ; mais Tempereur Conrad et Timpératrice son épouse (1), touchés de leur piété et de leur dévouement, les aidèrent, et ce monastère devint bientôt un des plus florissants et des plus magnifiques de toute T Allemagne.
L'exemple donné par le jeune Othon d'Autriche à la noblesse i%tre Rhin ne resta point stérile ; parmi ceux qui renoncèrent à tout , comme lui, pour se sauver dans le désert, il faut placer le comte de Mons , dont la conversion forme un des épisodes les plus intéressants et une des scènes les plus édifiantes et les plus saisissantes du Xll* siècle.
Vers Tan 1128, Evrard et Adolphe, deux frères de noble race , à la fleur de l'âge, possédaient les comtés de Mons ou de Berg, d'Altena, de La Marck, etc. (2). Le premier était surtout
(1) Parmi les magoifiques mausolées de Vé^is» d^Ebrach, on remarquait celui de cette impératrice , nommée Gertrude , fille de Bérenger , comte de Huiez, bach; celui d'Irène, sœur de Tempereur Alexis et épouse de Phili]^, duc de Souabe, tué à Hamberf:^ par Othon de Wiltclspach ; enfla le monument dans lequel on déposait les cœurs des (!'vôqucs de Wurtzbnni-^^.
(2) Sartor., Cif^t. Vuslfi t., p. 448 et 4 49 : — îlirodorirus de Alteita [qui anno diplowia Ultrajcctcnse apud Joannem liecanum siynavit) filios reliquit
Bberhûrdum, monasterii Aldebergensis [diœces. Coloniensis) anno 1133 conditorrnn, ex comité fntmachum Morimmdensem 0. Cist, in Ftancia, Adolphunif comitem de Aliéna et Berg, Adat/t filius, eomes Bergensis^ gémit Eberheodum. comitem de Altena^ Fridericumet ^runonemf archiepiseopos Cfdoniœf et Engeibertum, comitem Montemem^ patrem S. Sngeiberti, electi arehiepiscopi
rcchei clié dans le inonde pour la finesse de sou esprit , les agréments de sa conTersation, les grâces de sa personne. Un instruit oîiUaîné par le torrent, il avait trempé ses lèvres dans hi coupe des plaisirs impurs ; mais son ardeur martiale avait liui par le dominer exclusivement. Toutes les fois qu*un cri de guerre retentissait quelque part, des rives du Uhin h celles de la Vistule, il s'y précipitait à la tête de ses gens, et se rangeait d'un côté ou d'un autre, par caprice et pour le seul plaisir de se battre.
Le duc de Linibourg ayant liait une incursion sur les terres du duc de Brabant, les deux frères firent partie de l'expédition; le cuuibat s'engagea, et beaucoup d'hommes succombèrent. Ëvrard lui-même fut terrassé sur le champ de bataille» non sous le fer de Tennemiy mais sous la main toute bonne et toute-puissante de Dieu, comme autrefois saint l*aul sur le chemin de Damas , et se retira dans sa lorteresse avec une large blessure au front, une ame déchirée de remords, gémissant amèrement des fautes de sa vie passée, et résolu de satisfaire à la justice divine. Quittant donc son costume guerrier, il se sauva à la faveur d'une nuit obscure, déguisé en mendiant, et s'achemina vers Rome , pour y visiter les tombeaux des saints apôtres. De Rome il passa à SaintnJacques de Gompostelle, en Espagne, puis il vînt à Saint -Gilles, en Provence (1).
Il était à la fin de son pèlerinage et retournait dans son pays ; mais son coeur n'était pas guéri« Un soir, épuisé de fatigue et de faim , au milieu des forêts, sur les frontières dé la Champagne et de la Lorraine, il errait tristement dans les ténèbres, cherchant un gtte au hasard, lorsqu'il aperçut une lumière;
Coloniensis onno 1216. — Ex Anb. Mirœo, f<otit. Ecries. Bpfg.. c. 215; — nx Surio, Vita S. Engelh.y 7 nov., c. 9, ot uterqiie ex C;csario Heisterbaceiisi, qui primiis vitam S. Engelberli scripsit, ann. 1226; — Ann. cmt.jX. 4, p. 210.
(1) Chrys, Henriquez, in Menol. cùt.^ mait. 20.
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s'étant dirigé de ce côté, il arriva à une métairie isolée. CétaflT
une granir*! appartenant à Tabbaye de Moi iiiiond , situôe dans le Toisinage (1). 11 y fut accueilli avec tant de politesse et de charité» et si édifié de tout ce qu^il vit, qu*après une modeste icicction il témoig^iia le désir depai lcr au maître des convers, et, sans se taire connaître , lui demanda un emploi dans sa grange. Le mattre lui répondit qu^il n'avait rien à lui offrir dans ce moment; l'étranger insistant, le maître, pour l'éprouver, lui proposa une fdace de porcher, qu'il accepta aussitôt avec joie et reconnaissance. On lui fixa son salaire, et le lendemain, dès le matin, le haut et puissant seigneur de Mons, le guerrier couvert de glorieuses cicatrices, Tidole des mar noirs, la gloire des fêtes et des tournois, descendit à Tétable, armé d'un long bâton, portant pendu à son cou un havre-sa(! contenant un morceau de pain noir, et conduisit son troupeau à la quête du gland et de la faine , en répétant dans son. cœur les paroles du Prodigue : Mon père, j'ai péché contre le ciel cl contre vous; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils; trai-
les^moi comme Vun de vos mercenaires
Evrard sut si bien s'envelopper dans son humilité» et mas- ({uer si habilement les riches iacultés de son esprit et sa brillante éducation sous le grotesque accoutrement des pâtres du Bassigny , qu'il put conUiuier (juelque temps ce misérable ministère. Son corps était à la suite des animaux iiiunoudes, mais sa grande ame était en Dieu. Souvent, au sein de la sombre solitude des bois de Moriuioud , il aimait à redire les Cantiques
(1) C'est sans aucune raison historique que M. de Mangia semble affirmer que cette grange étail celle d^Ison^îlle {Hist eeclés. et ew. du diocèse de I/mgreSf t. 2, p. 835). IsoQviUe appartenait à Belfays ; ce ne fut flpi^à la fin dn XIV* eiè-
cU* que cette métairie, avec tous les autres immeubles de Belfays , fiit amieiée
à Morimond. Nous croyons qu'il s'agit ici de la grrmg^e de V ludi'nvillers , h seule qui existât alors (1129), et «(ui était à peu de distance delà levée romaine dcLangresàTouL
du Hoi péiïitoût. Lorsqu'il entendait la cloche du monastère et que la brise lui apportait les derniers échos de la voix des moines chantant les louanges du Seigneur» il s'agenouillait pour oflVif ;ï la justico divine les prières et les œuvres expiatoires des cénobites. A l'aspect de la beauté et des luaguiticenc es de la nature, il adorait le créateur des mondes et s'inclinait en sa présence de respect et d'anioiir (1).
Sans doute les hommes de nos jours» avec leurs croyances mortes ou mourantes et leur immense orgueil, accoutumés à étouffer le cri de leur conscience avec tant de lucilité, ne peuvent se faire une idée des phases étonnantes et prodigieuses de la vie de leurs meux ; ils ne conçoivent plus cette puissance de la foi et cette force terrassante* du remords chrétien (]ui jetaient un homme coupable du palais dans la cellule monacalej, d'un lit de soie et de j[>ourpre sur la cendre ou la paille» d'un trône sur un luraier; qui luisaient, en un mot, d'un duc de Bourgogne un cuisinier de Cluny (2), d'un Amédée de Hauterive» allié à la famille impériale d'Allemagne» un décrotteur de sandales à Bonuevaux (3), et J un comte de Mons un gardien de pourceaux à Morimond.
Dieu» ayant assez éprouvé la sincérité de la conversion de son serviteur (4), voulut le revêtir de sa première étole de gloire, le tirer, comme David» de la garde des troupeaux, pour en faire le pasteur et le guide d'un peuple choiei, et le grandir à la mesure de ses humiliations. Rien n'était plus fréquent alors que les pèlerinages ; on se rendait aux tombeaux des saints
(1) Mousn*aYoiis fiiit que traduire Manrique {Atm. cUt.f 1. 1» p. 197), Hen-
riquez (loco ciUto), et Sartoiius.
(2) Lorain, Essai historique sur VAbb. de Cluny , p. 64 ; — Fleury» Hist. ecdés., t. 13, p. 3i)() , in-12.
(3) Petiit ab abbate ut omnium presbyterorum calceametUa sibi liceret inungcre. — Ann. cist., t. 1, p. 134.
(4) Il parait que sa pénitence dura plusieurs années : in grangia multo temlutre eiiitii porcorum custoit. — Ex Henriq., loco eitato.
pour obtenir par leur médiation les grâces dont on avait besoin, l^ar siiile de cet invincible sentiment de solidarité qui est au fond de notre nature » on croyait pouvoir se substituer quelqu'un : la mère envoyait sa fille, le père son fils et le maître son serviteur. Lès peuples laissaient raisonner les philosophes et couraient de toutes parts coller leur lèvres à la poussière des amis de Dieu.
11 arriva que deux écuyers du comte Evrard , qui lui étaient très-attachés , désolés de la longue absence de leur seigneur, firent vœu d*aller à Saint^Gilles et se mirent en route. Arrivés près de Morimond, qui se trouvait sur le passage, des pèlerins du nord-est, ils s'arrêtèrent vers la première grange, et dirent au valet qui les accompagnait de descendre pour s'informer du fhciiiia qu'ils avaient à tenir au milieu de ces bois. Le valet, apercevant dans les champs, à quelque distance, un pâtre qui gardait son troupeau, courut à lui, le priant de lui indiquer la bonne voie.
Le pâtre était debout, immobile, les bras croisés et appuyés sur son bâton ; sa tête retombait sur sa poitrine, comme s'il eût été absorbé dans une pruiunde méditation. Au bruit des pas et à la voix du voyageur, il rdeva son front et découvrit sa noble figure. Le valet, l'ayant considérée, crut y reconnaître les principaux traits du comte de Mons. L'examinant de nouveau plus attentivement, il constata l'identité, surtout par la large cicatrice du front, et retourna en tonte hâte vers les écuyers , en criant de toutes ses forces : iS'ulre mailre garde les pourceaux de cette grange l Et il voulut leur raconter tout ce qull avait vu ; mais ils refusèrent de Fécouter, à cause de Tétrangeté de son idée et de riavraisemblance de sa découverte.
Cependant il les pressa si vivement, qu'ils piquèrent droit au pâtre et lui demandèrennt de loin , en langage teutonique , s'il était véritablement leur maître? Celui-ci, pour les décon-
certer, leur répondit en langue romane (1); ils* ne laissèrent pas de s^approcher et de lui faire de nouvelles questions ; alors, se voyant trahi et par Fembarras qu'il éprouvait à parler, à cause de son émotion» et par ses pleurs , et par le son de sa
voix , et par sa physionomie si caractéristique , comme autrefois Joseph en Egypte, il leur dit ouvertement : Oui, je suis wtre maître!
Aussitôt les deux écuyers s'élancèn nt à terre , se précipitèrent dans ses bras , se pendirent à son cou, et, dans les transports de leur joie et de leur amour, couvrirent son visage de leurs baisers et clc leurs larmes. Après quelques instants de la plus vive et de la plus cordiale expansion, ils descendirent tous à la grange et racontèrent longuement au mattre des conver? ce qui venait de se passer.
Le frère, ayant entendu toute cette merveilleuse histoire, se leva au milieu de la nuit et se rendit au monastère pour en avertir Tabbé. Celui-ci, dès Taube du jour, prit avec lui son prieur et son cellérier, se transporta sur les lieux et put juger par ses propres yeux , comme aussi diaprés le témoignage des deux écuyers et de Taieu du comte lui-même , de l'exacte vérité des faits. Ne pouvant douter qu'Evrard n'eût été mu par Fesprit de Dieu , il lui proposa , pour achever sa pénitence, de prendre Thabit monastique (1).
n y eut dans ce moment à la grange une scène aussi touchante que celle de la veille dans les champs. Les deux écuyers» tremblant que leur maître ne vînt à leur échapper, se jetèrent
(1) Ipse vero, cos agnoscens^ ne ub ipsis cognosceretur gallice resjyondelxitj et pêne iimii eventu sicut Joseph se f)mtribw suis in Mgypto numi/bstavit, t;>< ' agnOus est àb eis. Ann» eist, 1. 1 , p. 19S.
(1) Amal, eist,^ t. i, p. 198; ~ Sartor., Cist* Bistert, p. 449. — S. Baudri. au diocèse de T.angre.s, passe aussi pour avoir gardé les pourceaux par humilit', quoiqu'il fût Tami et le confident des rois de Bourprogne et de plusieurs autivs princes, à la fin du Y« siècle. — Mangin, Hist. ecciés, de Long,, t. 1» p. 238.
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à ses pieds» le conjurant de retourner avec eux dans son castel délaissé, dans ses terres abandonnées, près d^un frère inconsolable qui ne soupirait qu^après sou retour» vers ses aniis désespérés de sa trop longue abscence; mais ce fut en vain : il
accepta la proposition de Tabbe, dit un dernier aditu a ses gens et prit le ciiemiii du monastère.
Nous croyons connaître les plus beaux traits de l'antiquité chrétienne et païenne, et iions affirmons qiie celui-ci est un des plus touchants et des plus sublimes. Ulysse » Achille » et tant d'autres, reconnus par leurs amis, ne nous offrent que des scènes habilement montées par le génie de la poésie : c'est toujours l'homme et son œuvre; mais quitter librement une des plus hautes positions du monde ; renoncer aux honneurs, aux richesses, a la vie la plus enivrante, aux plus douces espérances, pour s'enfoncer et se [»( rdre à jamais dans la peine, la douleur, le mépris et rignominie ; se décider à n'être rien sur cette terre ; passer d*un palais dans une étable , pour y vivre et y mourir au niUieu des animaux hnuiondes, sans autres témoins que Dieu et sa conscience, et cela pour expier quelques instants de faiblesse et d'égarement , voilà de ces péripéties chrétiennes proiondeinent morales, qui relèvent la nature humaine, exaltent la justice du ciel; qu'on ne lit jamais sans sentir son cœur palpiter et sans avoir au muius le désir de devenir meilleur !