‹ Histoire de l'abbaye de MorimondChapitre 12 sur 55 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Fondation de Tbculey; mort de l'abbé Gauthier; électîott d'Othon.

Semblable à un grand bassin largement alimenté et qui ne cesse de verser de sa plénitude, Morimond continuait de répandre de sa surabondance autour de lui et dans le sein immense de la catholicité. Nous venons de voir une de ces colonies, après une route longue et pénible ^ prendre possession du castel d'Ebraw et porter et la charité la paix jusque dans le repaire hideux de la tyrannie et du brigandage; en voici une autre qui s'arrête et pose sa tente à un Jour de marche de la métropole, à peu de distance des rives de la Saône, près de Gray, dans le doyenné de Fouvent, au diocèse de Langres. L^origine de cet établissement offre une particularité trop remarquable pour que nous n*en parlions pas.

Il y avait, dans cette partie du comté de Bourgogne, un homme riche et puissant appelé Pierre et surnommé Mauregard , possesseur des clîftteaux de Montsaugeon et de Mirebeau. Ce seigneur, à sa mort, avait laissé cinq fils: Eudes, Othoii, Renaud , Hugues et Gérard ; ce dernier embrassa Tétat ecclésiastique et devint archidiacre de Langres. Les autres suivirent la carrière des armes. Leur père, pendant sa vie , avait clé lié de la manière la plus intime avec un chanoine de Langres

uoiiiiné Gauthier; il lui apparut après sii mort et lui dit : « Maître Gauthier, allez vers mes fils» et priez-les» s*ils Teu- « lent secourir mon atne, de donner aux moines blases la c( plaine de Tulley. »

Le chanoine n'avait jamais entendu prononcer le nom de TiiDey. Or, il arriva, quelques jours après, que les deux fils aînés de Pierre vinrent à Langres; maître Gauthier se rendit près d^eux et leur parla de la sorte :

« Messeigneurs, si votre père vous mandait quelque chose tt de r autre monde , le feriez- vous ? »

Eudes repondit : « Quand bien même mon père me deman- « derait un de mes yeux, je le lai enverrais aussitôt.

K — Eh bien l dit maître Gauthier , il m'a chargé de vous « prier d'abandonner aux moines blancs la propriété du champ « de Tulley, afin que son ame , par cette bonne œuvre , ob- « tienne miséricorde auprès de Dieu. »

Eudes répliqua : <c Où trouverai-je des moines blancs? d

Une personne qui était là par hasard témoigna avoir vu ce jour même Tahhé de Morimoiid à Langres ; on le lit chercher, ety lorsqu'on l'eut rencontré ^ les deux seigneurs lui offrirent ce désert (desertum iUud) , en présence deGuillenc, évèque de Langres.

Notre abbé reçut avec reconnaissance cette donation» et envoya sur les lieux douze moines conduits par un saint religieux appelé Nicodèrne, qui changea le nom tle Tulley [Tulicium] en celui de Theuley [Theo-LocuSt Lieu-Dieu), voulant indiquer par là que tout s'était fait par l'inspiration et avec Taide du Ciel (1).

Sans doute, si ces lignes passent sous les yeux de quelques esprits forts » ils ne manqueront pas de laisser tomber sur elles

(1) Gnll. Christ., t. 4, p. 1825, int. insl., p, Wà \^ Arch.de l'Eicché de langres, cah. 19, p. 430.

Digitizeci

uu sourire voltairieu» et de crier à la su^jeiclicrie et à iu superstition.

Quand on se sert de moyens aussi peu délicats que ceux qae roa supposerait avoir été employés par !ios religieux , il faut qu'on ait en Tue des résultats importants ; mais qu'était donc Tulley? Un désert, un champ inculte et hérissé d*épînes ( ager incuUus etnemorosus), Ënle convoitant, les moines n'auraient eu d*autre ambition que celle de lui donner cent années de sueurs , de peines, de labeurs stériles, et d'en laisser les fruits aux générations futures; alors, prions Dieu que cette ambition sublime se propage de plus en plus, pour le bonheur du monde (1).

Vous ne croyez pas aux apparitions ; eh bien ! disons que ce n'est point l'ombre d'un mort, mais le génie de la France qui s'est montré à un prêtre vénérable , et lui a commandé d'envoyer des cénobites sur les bords de la Saône , pour y mettre en honneur Tagriculture , et tirer des entrailles d'un sol ingrat une de nos plus belles et de nos plus riches contrées.... (2).

Parmi les causes qui ont le plus puissamment contribué à

glorifier Morimond , en l'étendant au dehors et en raffermissant au dedans, il faut placer en première ligne la présence et Faction d'un abbé tel que Gauthier; mais ce pieux religieux, Uami et le bras droit de saint Bernard , était mûr pour le ciel , et, après une adiuiniâtration trop courte, il s endormit daus

(1) Eudes ot Olhon abandonnèrenl à Vaucher, ilibé de Morimond , une certaine étendue de terres couvertes de broussaiiics ; les religieux, s'y étaut établis, dôfrichèrent les terrains d*aleDtour, y amenèrent des colons qui bâtirent progressivement des maisons et formèrent le village de Vars et plusieurs autres. ^ Extr, de l'Ann. de la Hauie-Saânef par L. Suchaux, art. Vars*

(2) Mangin, Hist. ecclés. et civ, du diocèse de Langres, t. 2, p. 410. — Ce fui à l'dide des archives de Theuley et des mausolées de son é-j^lise que le savant André Duchosue a composé sa généalogie de Tillustre maison de Vergy.

le Seigaeur (1). Oihoii d'Autriche fut proclamé d'une voix unanime pour lui succéder; il venait de passer eniriron quatre ans dans Tuniversité de Paris, où il avait suivi les maîtres les plus fameux et enseigné lui-même avec la plus grande distinction. Il se faisait remarquer surtout par une connaissance profonde de l'Ecriture- Sainte, des saints Pères et de la théologie» d'après la méthode scholastique telle que Ton conmiençait alors à l'apprendre (2).

Les Arabes ayant soumis un grand nombre de provinces» en Asie» en Afrique et en Europe» leurs rapports avec les nations vaincues, particulièrement avec les Syriens, les Juifs et les peuplades helléniques , leur firent sentir le besoin de fonder des écoles » de rassembler de riches bibliothèques et de traduire les écrivains grecs. Parmi les philosophes , Aristote fut à peu près le seul qui ûxaleur attention. Plusieurs de ses ouvrages furent publiés en arabe » et les Juifs en donnèrent des versions en hébreu ; de cette langue» plus connue en Europe » ces mêmes livres passèrent dans des traductions latines.

Othon se livra avec ardeur à Tétude de la philosophie aristotélique : le premier, dit Radewie, il la révéla à l'Allemagne, et apprit aux théologiens de cette contrée à se servir prudemment des formules de la logique pour la démonstration du dogme chrétien , de manière à éclairer la foi par la raison et à régler la raison par la foi» ouvrant ainsi une ère iiouvelle et préludant aux grands travaux de cette immortelle école du Xlll* siècle qui se résume dans la Somme de saitU Thomas, un des plus complets et des plus vastes monuments de l'esprit humain»

Nous ne craignons pas de dire que , pour la variété et Tétendue des connaissances» Olhou remportait sur tous les abbés

(1) Il est honoré comme saint par plusieurs.

Ci) Armai, cist, 1. 1, p. 224 ; — Radew», 1. 2, De Gest. Frider,, c. il.

de Citeaux ses contemporains, et même sur saint Bernard, qui lui était d'ailleurs bien supérieur sons le rapport du génie et de 1 éloquence; quand donc il monta sur le siège abbatial de Morimond » toute la science qu'on enseignait alors dans les

écoles sembla y monter avcchii.

Les socialistes qui veulent s'arrêter sur la pente qui conduit à l'abîme du communisme reconnaissent dans leurs théories les droits du travail, de la capacité ci du capital ; mais qui jugera de la capacité ? qui estimera le travail ? qui fera la part du capital égoïste? qui sera assez habile pour fusionner ces éléments divers? La charité chrétienne seule, dans l'institut cénobitique.

Le fils du marquis d'Autriche , doublement prince par son

son esprit et sa naissance, oublia son origine, ses talents, sou instruction « pour se Touer entièrement à sa conununauté, se faisant tout à tous , condescendant aux besoins des faibles , dingeant Ténergie des forts , unissant à la sévérité une tendre compassion pour la faiblesse humaine; toujours le premier au chœur, au chapitre, dans les champs ; ne dédaignant pas de bêcber, de semer, de moissonner, de porter le fumier, com-» me le dernier des convers. Il retrouvait cependant de temps en temps l'occasion de donner l'essor aux brillantes facultés de son ame , dans les conférences ou collations en usage dans l'ordre de Citeaux. Son éloquence était, comme la nature de Morimond et les forets de la Germanie, empreinte de je ne sais quoi de grandiose , de sombre et de mélancolique. Pénétré de la crainte des terribles jugements de Dieu, il ramenait sou-» vent SCS moines à la pensée de la mort, de la Un du monde et de l'éternité, représentant le croître comme une école où l'homme venait apprendre à mourir, et le religieux comme un voyageur qui attend debout, les reins ceints et le bâtou à la inain , sur le seuil de l'hôtellerie , le moment du départ.

Ce fut à Morimond, dans les courts instants que ses nombreuses occupations lui laissaient libres , qu'il composa les premiers liyres de son Histoire ancienne et la plus grande partie de son Traité théologique des derniers temps (I). La renommée de sa doctrine , de sa piété et de ses talents administratifs lui attira de toutes parts une foule si considérable de disciples» qu'il fallut songer à fonder de nouveaux monastères. Quelqu'un lui ayant offert une terre dans le diocèse de Metz, il y envoya Henri, Tun de ses quinze compagnons « fiOis du comte de Carinthie , allié à la famille des comtes de Champagne , et nommé plus tard à Févéché de Troyes : de là Torigine de Villerfr*Bethnac, dont nous aurons occasion de parler plus tard (2) .

Le vénérable Evrard , enseveli dans la solitude , avait senti s'apaiser peu à peu les orages de son cœur, et jouissait de ce calme di^inqui ne manque jamais de se faire dans une conscience piirifiée par le repentir. C'était un beau et touchant spectacle de voir le vieux guerrier incliner son front cicatrisé devant la majesté du Très-Haut, couvrir du capucesa tète qui s était enorgueillie sous un casque étincelant d'or, et se prosterner humblement, en plein chapitre, aux pieds du dernier des frères pour lui demander pardon. Il faut plus de force et de grandem^ d ame pour remporter de pareilles victoires sur soi-même que pour conquérir des mondes, comme les Alexandre et les César. Les anges sont heureux de ne pouvoir pécher; mais nous mettons bien au-dessus de leur bonheur la vertu des hommes qui savent réparer ainsi leurs fautes*

Nos moines n'étaient point, comme les Chartreux, voués à

(1; Epitome cjas Vit«, in (abnl. sepulchr. Morim. — Nous donnons, aux Pièces justiûcalives, la lislc de ses ouvrages.

(2) Claud. Robert, Gall. christ., p. 180; — Annal, cist., t. 1, p. 247. — EUe était située à seize kilomètres de MeU, elà 10 kilomètres de Tfaion^ille. Son premicar abbé est r^rdé comme son ioadateur par quelques -uns. — D« Galmet, flï»/. eeclés* et civ, de Lmr., t. % p^ 75.

— sonne iiiiuiûbile contètupiatioQ et astreints à une invincible clùtare. Giieaux brûlait des ardeurs du prosélytisme : chaque aln baye cherchait à étendre autour d'elle et le plus loin possible le règne de Dieu , et chaque moine était au besoin mission-' naire* Othon crut que le moment était Tenu pour Ewnrd de payer sa dette , et il le chargea de porter dans son pays et au sein de sa famille 1 esprit qu'il avait puisé à Morimoad, c'està-dire Tesprit de paix et de liberté, l'amour des champs et des travaux agricoles.

Lorsqu'il entra dans le castel de ses aïeux , ses compagnons d'armes, ses anciens serviteurs ne pouvaient le reconnaître sous son froc de grosse laine, avec ses sandales « sa tête rasée; tous versaient des larmes, embrassaient ses mains , baisaient sa robe et demandaient sa bénédiction. Son frère Adolphe , dont il était tendrement aimé, se jeta dans ses bras, transporté de la joie que lui causait son retour. Comprenant bientôt quel était le but principal de son voyage , il lui offrit» pour en faire un mona»* tère de son ordre, le fort d*Aldenberg, et y ajouta une quantité assez considérale de terres pour la subsistance et Tentretien des moines (i). Evrard, ayant tout disposé convenablement, et transformé le vieux manoir en couvent , fit venir des religieux de Morimond pour y prier et y travailler ensemble ; il y resta lui-même jusqu'à ce que le nouvel établissement , lui paraissant suffisamment fondé et afiermi dans la discipliné monastique , il en sortit , bénissant Dieu de Favou^ si bien secondé dans ses desseins , et entra dans la Thuringe pour y visiter ses parents, le comte Zizzon et la comtesse Giselle....

La parole du moine doit être toujours et partout une parole de vie et de salut ; celle d'Evrard , appuyée de Taustérité de sa pénitence , produisit sur Famé des deux époux une impression

fl> Henriq., Menol, cist.f mart. 80; -> Aub. Mircaeus, Chron. cist.^ ad

urm. 1133.

— Si —

profonde. Ils lui proposèrent de rester près d^euzpour les guider dans la voie de la vertu, s'eniiii^eant à lui céder, pour y bâtir un couvent^ un lieu inhabité, appelé le mont Saint-Georges (Jorisberg), avec toutes ses dépendances.

11 fut heureux tout à la fois de trouver cette occasion de propager T institut de Citeaux et d'être agréable à ses parents; c'est pourquoi il revint promptement à Horimond rendre compte de son voyage. Othon, prenant conseil des plus anciens, choisit douze religieux et plusieurs frères convers , avec le pieux Evrard pour conducteur et père spirituel. La colonie passa par Mayence, où le nouvel abbé reçut la bénédiction do l'arche- Têque Henri. Le lendemain ils prirent possession de la maison qui leur était destinée « après Favoir consacrée à Dieu, sous rinvocation de la sainte Vierge et de saint Georges (1).

Evrard termina saintement sa carrière dans la paix du cloître, édifiant par sa vie pénitente ceux qu'il avait eu le malheur de scandaliser. Son frère Adolphe d'Altena, après la niorl de son épouse , vint lui demander Thahit monastique. La Providence bénit en lui toute sa parenté, jusque dans la postérité la plus reculée. Sans parler de plusieurs autres, saint Engelbert, archevêque de Cologne et martyr, fut pour ainsi dire Tenfant de ses prières et de ses sacrifices (2).

Mille fois heureuses les familles des saints ! la vertu s'y transmettra comme un héritage de génération en génération ; elles exhaleront longtemps, à travers les âges, la bonne odeur de Jésus -Christ, comni(i ces vases embaumés oii des essences suaves se survivent à elles-mêmes durant des siècles, par un parfum immortel!

(1) Afin, cist., t. 1, p. 25a ; — Gasp. Jongel., Notit. Abbat. Ord. cint. per vniv, orb, (prov. Thuring.) ; — C»s. Heisterb., DiaL, \. 8, c. 88; — Sa^tor.^ CktÊT, Bittert,, p. 449.

(t) Àm. t. 4, pp. 127 et 544.

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