CHAPITRE XIX
Saint Pierre de Gumiol ; extension territoriale de Morimond ; réunion de Tondre (F Avis à Gfilatrava ; Guy est élu abbé ; suite de la misiioii religieuM et sociale de Morimond.
Didace Vélasquez, le compagnon de saint Raymond p n'avait jamais quitté les chevaliers, partageant leurs expéditions et leurs dangers , priant et combattant tour-à-tour» moine et sddat tout à la fois; mais» accablé sous le poids des ans eides
infirmités, il voulut, malgré les instances du grand-maître et les larmes de toute la milice, se retirer à Saint-Pierre-de-Guffiiel, pour s'y préparer à la mort (2).
Ce couvent bénédictin, situé près de Gumiel, dans une vallée très-pittoresque et très-fertile» avait été demandé au roi de Castîlle par les chevaliers pour y faire fleurir la règle de saint Benoît selon la i*éforme de Cîteaux, et le roi s'était empressé de le leur abandonner; mais, ainsi que nous Tavons vu, il ne leur était permis ni d'accepter des abbayes, ni d'en
(1) Rades, Hist. Caiatr., c. 13; — Séries prdefecl. Galalr., t. 3, ad lin.. Annal, eistere, (t) Annal, dttere,, t. S, p. SS4.
fonder sans la permission de Fabbé de Morimond. Alphonse, roi de CastiUe» en écrivit aussitôt à Fabbé Pierre > pour l'engager à yenur en Espagne» afin de recevoir ce monastère royal et de formera Fobservance cistercienne les religieux qui Thabitaient. Le roi tenait alors sa cour à Tolède. L'abbé fut introduit près de lui» et accueilli avec de grandes marques de distinction et de respect j on dressa l'acte de donatiou, conçu eu ces termes :
a Moi, Alphonse» par la grâce de Dieu roi de Gastille et de
n Tolède, je donne à Tordre de Cîtcaiix et à vous dom Pierre « et à vos successeurs le monastère de Saini-Pierre-de-"Gu-» « nûel » avec toutes ses dépendances » pour que vous le possé^ « diez irrévocablement et en jouissiez à perpétuité. Que si K quelqu^un ose violer cette charte» qu'il encoure pleinemâit « la malédiction du Toul-Puissant et soit condamné aux pei-^ « nés de l'enfer, avec le traître Judas ; qu'il paie au roi mille ic maravédis en or» et restitue le double du donmiage qu^il « aura causé » (i).
Pierre souscrivit à cet acte, et» comme le roi lui eut témoi-* gnéle désir d'avoir sur les lieux quelqu'un qui fût à même» par la connaissance de la langue, des mœurs et du pays» d'exercer un vigilance continuelle sur la milice» de régler sur^ le-champ les différends qui pourraient survenir entre les che-^ valîers» il établit l'abbé de Saint-Pierre son vicaire en Espagne, avec plein pouvoir de visiter, corriger, reprendre, etc.; se déchargeant sur lui de cette partie des devoirs de sa place* qu'il ne pouvait remplir à cause de son grand âge et de Téloignement.
L'abbé de Morimond» de retour dans son monastère» se
livra tout entier aux pieux exercices du cloître, et» après une
(1) AmmL cist^ u 3,
Vie pleinede bonnes œuvres, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur» le 14* de septembre 1 198, jour auquel le Méuologe de Qteaox fait mémoire de lui (1).
Le territoire de notre abbaye ne cessait de s'étendre : Renard, seigneur de Lambrey, Tavait agrandi du fîef de Mont; Thibaat, comte de Bar et de Pont-à-Mousson» de quelques métairies , avec le libre passage de la Moselle à pied et à cheval, tant à travers les gués que sur les ponts, dans tout le comté ; Foulque de Choiseul, en 1195» du domaine de Salveschamp; Simon, duc de Lorraine, de prés et de vignes aux environs de iNeufchàteau.
Les socialistes se vantent d'avoir trouvé le secret» au moyen de ce qu'ils appellent Fassociation intégrale , de donner du travail à tous les ouvriers, d'organiser les travailleurs et d'utiliser toutes les forces et toutes les ressources de Thumanité (2). Dti traeaU Umjtmrs et pour Um l voilà la grande devise écrite sub tous leurs drapeaux. Ce rêve était réalisé au moyen âge dans là plupart de nos grands instituts cénobitiques; tout ouvrier venant frapper à la porte du monastère y trouvait en tout temps roccupation pour laquelle il se sentait le plus d'attrait et d'aptitude. C'était pour faire &ce à tous les besoins et à toutes les capacités, que la communauté cistercienne s'efforçait de réunir autour d'elle tous les genres d'arts, de métiers et d'industries, comme nous le voyons dans la donation de Gérard de Vandémont. Ce seigneur» par le conseil et Tintermédiaire de l'évêquede Toul , abandonna à Morimond Texploitation des mines de fer de Chaligny , avec la permission de prendre du bois dans ses forêts pour faire du charbon» de construire des fourneaux et des forges, et à l'entour de§ logements pour
(1) Henriq., Menol. cist., mens. sept.
(2) Hipp. Renaud, Solidarité, etc., in-8», passim : — A. T^niisicr, Coupd œil sur la théorie des fonct., io-so; — L. Blanc, Organisation du trav., in-S».
des frères forgerons j y ajoutant le droit de pêcher dans la Moselle durant huit jours » au moment du chapitre général, de tirer une charretée de foin de son breuil, un tonneau de yin de sa vigne et une mesure de blé de sa corvée (1).
Dès Fan 1172, le comte de Bourgogne avait déjà cédé aux moines une partie des salines et des forges de Scey-sur-Saône» où ils entretenaient des chaudières et des fourneaux avec un grand nombre de frères salinateurs et de frères forgerons.
La position du monastère, au milieu des bois, entre des ravins profonds, en offrant aux malfaiteurs une grande facilité pour se glisser furtivement^dans Tenceinte claustrale, surtout lorsque les moines étaient réunis au chapitre ou au chœur, devint bientôt une nouvelle source d'inquiétude et de trouble, surtout dans des temps de guerre et de brigandage. Il arriva même que des troupes de hardis voleurs se précipitèrent avec la rapidité de Téclair du fond des forêts des Vosges , envahirent le cloître, en brisèrent les portes, en pillèrent les objets les plus précieux, et portèrent leurs mains sacrilèges sur la personne des religieux.
La papauté était alors, comme depuis, le refuge et Tappui des opprimés et des malheureux ; Morimond cria vers die, imploi ant sa protection ; aussitôt Innocent III manda h tous les archevêques, évêques, doyens et curés de la province de faire rechercher les voleurs dans leurs diocèses et leurs paroisses, de les punir selon les canons, de les forcer à restituer, et, à leur défaut, ceux qui seraient en possession des ohjets volés, menaçant les récalcitrants de Tindignation des bienheureux Pierre et Paul et des foudres de TEglise (2).
Vethoio était alors abbé de Morimond; son administration, quoique très-courte, fut encore signalée par un autre événe*
(1) Archiv. de la Haiite*Manie, voir les liasses concernant les pays cités. (I) M., liasses 1, S, 8.
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ment mémorable pour son abbaye ; nous voulons parkr de la
réunion de l'ordre d*A\is à l'ordre de Calatrava. Du temps d* Alphonse l", roi de Portugal, quelques genUishonimes, s'étant concertés pour combattre les Ifaures, avaient fait entre eux une société en forme de religion militaire , d'après les principes de l'iustilut de Citeaux, et avaient pris leur nom de la forteresse d'Avis» bâtie par eux et ainsi appelée parce qu*au moment ou ils en traçaient rcnceinie ils avaient vu un aigle s'élever et planer dans les airs. Cette pieuse association était à son origine à pauvre et si faible, que les chevaliers de Calatrava» jx)ur en empêcher la ruine , lui donnèrent les héritages qui leur appartenaient en Portugal, à condition qu'elle leur serait soumise et recevrait la visite de leur grand-maître. Morimond ne fut pas longtemps sans étendre sur elle sa juridiction (1).
Comme un fleuve, à mesure qu'il s'éloigne de sa source, voit à chacpie pas son cours se grossir du tribut que lui appor<» tent les rivières et les ruisseaux , ainsi Morimond voyait chaque année sa famille monastique et militaire grandir^ se dilater, non-seulement par la fécondité de ses propres enfants,, mais encore par l'affluent des générations étrangères dans son sein.
Cette prodigieuse fécondité et cette prospérité toujours croissante devaient exciter la jalousie des autres maisons. L'abbaye de FEchelle-Dieu, en particulier, ne cessait de réclamer contre les mesures prises par le chapitre au sujet de l'affiliation de Calatrava à Morimond, comme contraire aux usages de Citeaux. Pour foire cesser ces plaintes, deux évèques, ceux de Langres et de Châlons, et los principaux abbés de Tordre écrivirent à Imiocent 111. (c ^ous venons, disaientrils , exposer « à votre paternité ce qui a été statué touchant les frères de
(1) Séries magistrorum Avisiensium, Annal, cist.^ t. 2, pp. 46-49 ad calcein. — Voiranx Pièces justific<ttives les preuves de la juridiction exercée par Morimond sur cet ordre militaire.
^ tes ^
Galatravay appelés maintenant de Salvaterra, depuis que « Calatrava est au pouvoir de3 païens; comment ils sont de-^ « venus enfants de Horimond, d'après ce principe qu^une li maison sortie d'une autre maison doit lui être soumise^ aiusi « qu'une fiUe à sa mère , en dépendre et s*y rattacher; afin que « si quelqu'un , après avoir connu notre décision, ose y con- <i trevenir, sa résistance soit brisée par le jugement de Fauto- «c rité apostolique,
(c La milice de Calatrava, depuis sa première formation^ a « fait profession d'être cistercienne et s*est toujours glorifiée «c de porter un nom sous lequel Dieu est loué et béni dans « presque toutes les langues ; il a plu aux chevaliers» en 1 187, « d'envoyer leur grand -maître au cLapitro général , avec des
lettres du roi de Castille et de la plupart des grands d'£spa« <c gne, pour nous supplier de les unir plus étroitement à Q- (c teaux et de les y incorporer. Cette demande a paru légitime
à tous et a été accueillie favorablement , parce qu'elle émail naitde la religion, 11 a donc été décidé à Tunanimité qu'ils « seraient fils de Morimond, que Tabbé et sa maison auraient u sur eux le même droit de iiiiation que Cîteaux sur Moii- « mond f avec le pouvoir d*y faire des visites aniiuelles » de « créer et révoquer le grand-maitre qui y tient lieu d*abbé» c( d'y corriger les fautes, punir les abus et transgressions, etc. « On leur a prescrit une règle de vie et des statuts sur la nour- « riture et le vêtement, qu'ils ont reçus avec joie et reconnais* « sance , ainsi que Tatteste la charte passée entre eux et ceux u de Morimond , et dont vous trouverez une copie ci-'jointe* « afin que vous puissiez en prendre connaissance » (1).
Une des clauses de cette charte portait que les chevaliers auraient avec eux deux moines de Morimond qui» Tun avec lo
(1) Atmai. ctst^f U 3, ppt 187 el 189«
titre de prieur» ei Vautre celui de sous-prieur» dirigeraient l'ordre au spirituel et y maintiendraient Tesprit de Ctteaux. En
vertu de ce pacte, sanctionné par le chapitre et les Souverains- Pontifes f Tabbé de Morîmond a constamment exercé sa juridiction sur Calatrava ; Fexercice n*en a pas été également libre quand les intérêts ou jalousies d'État oui empêché les Espagnols de souffirirdes relations si étroites avec la France; mais les actes mêmes n^ont cessé alors de rendre témoignage à la supériorile de ^loriinond sur cet illustre corps, autant de fois c[ue les deux nations en sont venues là- dessus a un examen juridicpie (1).
Dieu, qui voulait pacifier et gouverner le monde par Cîteaux» ne cessait de susciter dans cette sainte congrégation des hommes du plus rare mérite : tel était Guy, successeur de Vetholo vers la fin de l'an 1199, religieux d*une édifiante régularité, profondément versé dans les lettres sacrées et profanes» éloquent, d*un caractère doux et conciliant» éminemment propre aux affaires, et, par-dessus tout, dévoué à la chaire de saint Pierre. Les grandes ames se devinent et s'attirent des extrémités de la terre» comme par la puissance d un aimant secret. Innocent 111 eut bientôt connu et apprécié le nouvel abbé; aussi s'empressa-t-il de se l'attacher par des liens que la mort seule a pu briser ; Guy a été Thomme d*Innocent» comme Innocent a été Thomme de son siècle.
Bertrand, évêque de Metz, avait écrit au pape que dans sa ville et son diocèse un grand nombre de laïques, parmi lesquels on remarquait beaucoup de tisserands, de cordonniers, d'artisans et de femmes, avaient fait traduire en langue vulgaire TË-
(1) G*e8t ce que Ang. Manriqne a constaté à raide de ses savantes recherohes et à la bibliothèque de S.-Barthélemy à Salamanque, et à celle de S.-Lau* rent del*E8Curial. — Voy. Séries magistrorum Galatrav»,t. S, Àmat. «t>^, ad ilnem, et Séries abbat. Morimund., 1. 1, ad Ûnem.
criture-Sainte , et ë^appliquaient à la lecture de cette version
imparfaite avec tant d'ardeur, qu'ils tenaient des assemblées secrètes pour en conlérer et se prêcher les uns les autres. Quelques curés ayant voulu les reprendre, ils les avaient insultés en face, méprisant Iciu' simplicité et leur ignorance, protestant qu'ils résisteraient à leur évéquey à leur métropolitain et même au Souverain-Pontife» si on voulait supprimer leur traduction.
En face de cette hérésie naissante et qui lève de ja avec orgueil son iront menaçant , de quels hommes et de quelles armes se servira la papauté? Des hommes et des armes par lesquels elle lutte depuis près d'un siècle contre toutes les erreurs, tous les vices et tous les genres de despotisme. Innocent lU chargea Tabbé de Morimond d'aller à Metz pour y interpeller les récalcitrants , conjointement avec l'évéque , essayer de les ramener , et , s'il ne pouvait y réussir» Ten instruire aussitôt, afin qu'il sût comment procéder dans cette afEiire si importante à l'Eglise universelle, puisqu'il s'agissait de la foi. <t Aous
vous ordonnons » dit le pape en finissant , d'apporter dans « Fexécution de notre rescrit apostolique autant de diligence a que de; discrétion et de prudence ; si vous reconnaissez que «c le prêtre Crépin et son compagnon soient coupables des difc< férents griefs produits contre eux parleur évêque, punissesm les selon les canons; si vous les jugez iimoceuts, ne crai- «( gnez pas d'obliger l'évéque à révoquer la sentence de con* tt damnation qu'il aurait pu prononcer contre eux, nonobstant ce tout appel comme d'abus. » — Cette lettre est du 9" de décembre 1199.
L iatervention de l abbé de Morimond arrêta le mal dans sa source et fit rentrer les rebelles dans Tordre (1). L'association cistercienne va grandir et monter de degré en
degré jusqu'au faîte des sociétés , jusqu'aux irènes des rois et
(1) Annal* mt., t. 3, p. 337.
des empereurs , poar de là irradier sar le monde entier, sur toutes les classes, toutes les couditious» tous les besoins et toutes les misères des hommes. Noos espérons que , dans un siècle d'anarchie intellectaelle et morale , où le génie humain ne se
produit plus t^u'eu œuvres fragmentaires, où nos réformateurs ne nous parlent que d*unité universelle, d'assodation générale* on rendra à nos cénobites cette justice , qu'ils ont en les premiers ridée de cette luiute synthèse sociale tant rêvée et tant défigurée de nos jours.
Nous venons de voir Guy délégué parla papauté avec un plein pouvoir pour remplir rofiîce de médiateur, d'un côté entre Tautorité de i église méprisée, et de l'autre entre des populations exaltées et sur le point de se jeter dans les voies ténébreuses de l'hérésie ; pour contrôler les actes de Fépiscopat, casser au besoin ses arrêts, juger les juges de la terre et faire la loi aux arbitres du monde. Le succès de cette négociation, qui lui fut généralement attribué, lui en mérita une autre non moins glorieuse de la part du môme pontife.
L'empereur d'Allemagne» Henri YI , surnonmié le Cruel, étant mort, empoisonné, dit-on, par riiupci atrice Constance, son épouse, dont il avait exterminé la famille, Philippe, duc de Souabe,8on frère, avait été élu roi des Romains, à Erford, par plusieurs seigneurs, tandis qu'Othon, duc de Saxe, était reconnu à Andernacb^par les archevêques de Cologne et de Trêves* et par les autres électeurs. Quoique le pape se fût prononcé pour ce dernier, cette scission nVn dura pas moins dix ans, jusqu au moment où Philippe périt assassine par Otbon de Vittelspachy comte palatin de Bavière , pour venger un outrage quMl prétendait en avoir reçu. Alors Othon de Saxe, n'ayant plus de compétiteur , fut proclamé généralement roi des Romains, et résolut de se faire couronner.
A cet ejETet, il tint une diète générale à Haguenau , pendant
le carême de 1209. Afin de préyenir de nouvelles divisions et
de réunir les deux familles de Saxe et de Souabe, rassemblée jugea qu'Othon devait épouser la fille du défunt roi Philippe ; mais» comme ils étaient imis par les liens du sang» il fallait une dispense du pape , et il l'avait promise. On iiidiijua donc une autre diète à Wurtzbourg, pour le jour de la Pentecôte. Outre les seigneurs allemands , il s*y trouva des délégués des villes d'Italie; Guy de Moriniuiid y fut député par le Souverain-Pontife» pour y représenter Tordre monastique.
On s'assembla dans le palais; le roi monta sur son trône, ayant les deux cardinaux Hugolin et Léon à ses côtés, et les seigneurs assis à Tentour. Hugolin posa les conditions du mariage, et le roi y consentit. Alors Tabbé de Morimond se leva, et, au nom de tous les abbés , tant de Cîteaux que de Cluny et do tous les autres monastères d'occident, il démontra que ce mariage, étant opposé aux lois dé FEglise, ne pouvait se contracter sans péché , et conséquernment sans une satisfaction pénitentielle ; ayant transféré cette satisfaction à Tordre monastique» il enjoignit, en retour, à l'empereur, de protéger les monastères et les églises, de défendre les veuves et les orphelins, de fonder un couvent de l'ordre de Cîteaux dans quelqu'un de ses domaines» et d*aller en personne au secours de la Terre-Sainte. Le roi s'étant soumis a toul, Léopold d'Autriche et Louis, duc de Bavière» amenèrent la princesse devant rassemblée; on lui demanda son consentement, qu'elle donna eu rougissant» et elle fut fiancée au roi par les cardinaux (i).
Nous avons raconté» peut-être trop au long» ce trait d'histoire » non^ulement parce qu'il renferme un des plus beaux titres de ^loriniom], mais encore parce qu'il nous Mioiitrc l'institut monastique appelé à siéger par ses représentants dans les
(1) OCto a S. Blasio, c. 51 ; — Amwl. ciêi,t t. 3, p. 509.
assemblées délibéranles avec les autres pouvoirs de l'Etat; l'usage antique des dispenses de mariage ; ensuite, dans ce transfert de satisfaction du roi au moine « la croyance catholique en une surabondance d'expiations et de mérites, que le pécheur, impuissant par lui-même à payer sa dette ^ peut s'appliquer parle moyen de cette communion immense qui lie entre eux les divers membres de FEglige, el à laquelle èc ratlaclie la su- , blime économie des indulgences.
En i209t les chevaiiers, qui avaient eu le temps de réparer leurs pertes et de fortifier Salvaterra, tombèrent à l'improviste sur les pays de Baëza et de Jaën, y enlevèrent d'assaut quatre places considérables» Monter» Fesira, Ripafonte et Vittez, dont les trois premières furent rasées. Les Maures comprirent tout ce qu'ils avaient à redouter d*un pareil voisinage ; aussi jurèrent-ils sur TAlcoran de ruiner Salvaterra et d'égorger ses défenseurs jusqu'au dernier. Mahomet^ le fils de leur roi » leva une armée si nombreuse , qu'elle ne put trouver sur sa route aucune plaine assez vaste pour se développer. Elle marcha droit à Salvaterra , et campa sous ses murs , au commencement de juin de cette année 1210. Alphonse accourut au secours de la place avec une troupe d'élite» et il en était proche, lorsque son fils Ferdinand , qui revenait d'une expédition en Andalousie, rayant rencontré» lui annonça que toute résistance était inutile et le décida à revenir sur ses pas (1).
Les soldats cisterciens, sevoyant abandonnés, se préparèrent à une défense désespérée. Les ennemis commencèrent le siège» qu'ils continuèrent pendant trois mois» faisant donner Tassaut et battre en brèche tous les jours ; enfin » la plupart des chevaliers étant morts, les uns de faim et de soif, les autres par le fer et par le feu, ceux qui survivaient criblés de blessures et
(1) Rades, Uist. Calait ., ce. 14 et 15; ~ Séries prœf. Galatr», loc. citât.
épuisés de sang et de fatigue* les tours et les murailles à moitié
renversées -sous les coups des machines, les infidèles entrèrent dans la place à la ûu de septembre , en égorgeant tout ce qui tombait sous leurs mains. Quelques chevaliers seulement purent se soustraire à la fureur de ces barbares et se sau'?er, emportant pour tout bien, à l'exemple du roi Pélage, les reliques des saints vénérés dans Tordre. Le prince maure, satisfait de sa victoire, craignant d*a11er plus loui à l'approche de Fhiver» se retira avec son armée à SéviUe.
Cette nouvelle jeta la consternation et lefiroi dans toute la péninsule ; Rodrigue de Tolède fut le Jérémie de ce grand éé^ sastre. « Cette forteresse^ s ecrie^t-il, était la forteresse du sa- « lut; avec elle nous avons perdu notre gloire ; les peuples ont « pleuré sur ses ruines et ont senti leurs bras dé&fllîr ; Tar^ « dem guerrière de cette milice nous remuait et nous emporc< tait tons : son malheur nous a brisés. Les jeunes gens « à ce « récit, se sont levés d'indignation, et le cœur des vidllards a « été rempli d'amertume et de douleur ; les nations étrangères «c en ont été émues, et nos ennemis mêmes lui ont donné des <x larmes » (1).
Le bruit en fut bientôt répandu dans toute la chrétienté , et arriva jusqu'à Morimond. Tous les religieux de ce monastère pleurèrent sur Salvateira , comme une mère sur le tombeau d'un fils bien-aimé. L'abbé Guy partit en toute hâte , afin de recueillir les débris de cette généreuse milice , qui , avec une poignée d'hommes, avait tenu en échec pendant si longtemps les forces réunies de Tislamisme , et s'était immolée pour arrêter le torrent qui menaçait d'envahir le nord de l'Espagne. Ayant rassemblé les chevaliers qui avaient échappé au massacre général et réuni un grand nombre de novices , il deman-
^1) Roder, tolet., 1. S, c. ss.
da pour eux au roi de Castille la forteresse de Zorita , éloignée du pajs ennemi » afin qiC ils eussent le temps et la facilité de réparer leurs pertes. Orf y fit transporter les reliques, pour qu'ils pussent s'électriser^e nouveau au contact de cette poussière sacrée, et jurer, en la taisant , de mourir comme leurs aînés, pour leur foi et leur patrie ( 1 ) .
Guy, après avoir rempli sa douiouieuse mission , vkui sur le point de revenir en France , lorsqu'il reçut dlnnocent lU une lettre datée du lO' de décembre de cette même année, par laquelle il était chargé, avec les évêques de Palencia et de Burgos, de juger Tafifaire des relieuses d'Huelgas ou de Sainte- Marie-Royale. Cette abbaye, élevée si haut par la faTeur et les bienlaits sans nombre de la cour de Castille , le tombeau des rois, l'asile de leurs enfants, la merveille de l'Espagne par ses richesses et sa magniûconce , avait , quoique fille de Tulébra, pris le titre et le rang de maison-mère, de lassentiment d'Innocent UI et de l'abbé de Giteaux, et les communautés de filles cisterciennes du nord de l Espagne devaient s'y rattacher, comme celles de France à Tabbaye de Tart en Bourgogne.
Les abbesses, enorgueillies de tant de privilèges, s'oubUërent au point de se croire, parleur place même, revêtues d'une sorte de sacerdoce, et de toute l'autorité nécessaire pour bénir solennellement leurs religieuses , expliquer l'Evangile, prêcher publiquement, et, ce qui est plus incroyable, enttiiidre les confessions, «c Cette audacieuse tentative , dit le pape , étant aussi < inouïe qu'absurde, nous vous enjoignons de la réprimer aus^ « sitôt; quoique la bienheureuse vierge Marie ait nie plus émi- ^ nente en sainteté et en mérite que tous les apôtres ensemble, « ce n^est point à elle , mais à eux , que Jésus-Christ a remis « les clefs du royaume des cieux » (2).
(1) Ann. cist., t. 3, pp. ^^9 et 524.
(2) Episi. Innoc., 1. 13, ep* 187.
L'abbesse d'Huelgas , forte de la* protection de plusieurs grands d'Espagne, retranchée dcrrigre le trône de Castille» semblait défier les foudres de TEgli^e ; mais Fabbé de Moririioud la somma de comparaître en Tsa présence , au nom du Souverain-Pontife, la dépouilla du pouvoir qu elle avait usurpé, et la fit rentrer dans les attributîDns de son sexe et rhumilité de sa profession ; après quoi il se hâta de retourner dans son monastère, pour y jouir, au milieu de ses frères, de la paix et du bonheur de la solitude. Mai^à peine commençait-il à respirer à l'aise dans son élément, que de nouveaux orages , grondant autour de la barque de ï^ïq^q, le firent reparaître sur la scène du monde (i).
Nos socialistes, comparant la communauté cénobitîque à la commune sociétaire , s'efforcent de prouver, que la première , jalouse des supériorités, tend à les écraser sons un niveau abrutissant, tandis que la seconde fayorise le libre développement de toutes les facultés et leur mouvement ascendant. Dans cinquante ans , quand le socialisme aura lait son temps , on lui demandera ses grands hommes , et , sans être prophète , on peut prédire qu'il en aura moins à présenter que le plus pauvre de nos couvents de capucins (2).
Chaque ordre religieux, bien loin de comprimer les talents quels qu'ils fussent, en favorisait Fessor, ou au moins ne l'entravail pas ; ainsi le doitre cistercien fut pendant cinq ou six siècles une école normale de politique, de diplomatie et de droit social ; non pas qu on y enseignât ces sciences, mais elles s*y révélaient d'elles -mêmes aux bons religieux, comme plus tard au grand Bossuet, dans Fétude de TEcriture-^Sainte, dans la médilatioM de la règle bénédictine , chef-d*œuvre de bon
(1) Serres Abb.it. Morim., Annal, rist., ad cale. ^ (8) Voir, pour la vérité de notre assertion, la Bibliothèque des Ecrivains de fordt^des Capucins, par Deiiïs de Gêaes, in-fol.
sens, de justice distributive et d^orgaoisation gouvernementale. Chaqae abbé » à la tête de sa petite république, ayail Men'-
tôt acquis une connaissance proiondo des hommes et Fart si diiliciie de manier les cœurs. D'ailleurs presque toutes les ames élevées , tous les esprits fins et polis se trouvaient alors sous le froc; les penples n'avaient pas chaque àiiaee des millions à débourser pour Featretien des ambassadeurs, des consuls, des envoyés ordinaires et extraordinaires ; les cénobites étaient chargés gratuitement de toute T agence diplomatique , et môme du service des dépêches. C'était dans le cloître que la papauté et la royauté choisîssaiènt leurs représentants , levât aides-de-camp et leurs courriers ; Tune et Tautre n'avaient qu'un mot à dire ou simplement qu'un signe à faire, et aussi» tôt le moine prenait son Bréviaire et sa croix, partait au le* vaut ou au couchant, pour la Pologne ou pour la Palestine, vers le khan des Tartares ou les diètes impériales d'Allemagne.
CHAPlTHli XX.
Suilé de la raîuion dipiomatico-catholiqod de Morimond ; Guy à Roine et à Capoùe; bataille de Las-Navas-de-Tolosa ; rentrée des chevaliers & Galatrava ; réunion de Tordre d'Alcantara à Calatrava ; reliques de Sainte Ursule et de ses compagnes apportées à Morimond. . ^
Otbtm; aussitôt aprèë son sacre, violant ses serments les plus sacrés, airait envahi les terres de TEglise et celles du roi de Sicile; excommunié par le pape une. première fois, il nV'n avait pas moins poursuivi le côurs de ses spoliations; enfin»
Digilized
au mois de juin de Fan 121 1 , Innocent III , après avoir essayé tous les moyens de conciliation , renouvela la sentence d*excommumcation. L'empereur, n'en étant que plus irrité, pénétra en Pouille et en Galabre, et passa Thiver à Capoue. Le pape, décidé à faire toutes les concessions que comporteraient sa dignité de pontife et ses devoirs de souverain temporel, crut, te moment favorable pour tenter encore un acconmiodement; mais il lui fallait un diplomate habile , un homme de poids et d'autorité, qui connût Tempereiir et en fût estimé ; c'est poiu> quoi il jeta les yeuir sur l'abbé de Horimond , qui se rendit à Home, et, depuis la fête de saint Michel jusqu'au carême sui* vaut, fit cinq voyages à Gapoue pour traiter de la paix.
Le ciel avait béni jusqu'alors Guy dans toutes ses négociations ; mais il n'est pas bon que Thomino réussisse toujours à souhait dans ses entreprises , même les plus louables : il faut qu'il échoue quelquefois, pour qu'il reconnaisse son impuissauce et renvoie la gloire du succès au Dieu qui le dispense à son gré. D'ailleurs Othon avait comblé la mesure de ses iniquités : son cœur était endurci, sa raison obscurcie, et il semblait pressé d'arriver, poussé par la justice divine, vers l'abîme qui devait Tengloutir. Innocent III, n'ayant plus rien à espérer , résolut de le déposer : dès lors ce malheureux prince n'éprouva plus que des revers,et mourut misérablement le 19mai 1218. Au moment suprême, sur le point de paraître devant le Dieu juste juge, il se rappela les égarements de sa triste vie, ainsi que 1^ consrâb salutaires de Guy, et, touché de repen^ tir, il commanda à ses garçons de cuisine de lui mettre le pied sur la gorge et de lui donner la discipline (i).
L'Afrique venait de vomir sur l'Espagne une arméo plus formidable que les précédentes ; le pape, averti par Alphonse K
(1) Flenry, Hist, ecc/., 1. 16, pv- tS* cl 4S8; — Ejïist, ap, twioc, 78 et 79.
de Forage qui allait fondre sur la Caslillo, informé de iHnfamie des Albigeois , qui avaient promis aux Maures de leur livrer le midi de la France s^Qs venaient à leur secours « effrayé de la menace que lui avait faite Âljou-Abdallah-Mahomet, quatrième émir Almoumeniu de la race des Aimobades qui régnaient en Afrique et en Es^uignc, de loger bientôt ses chevaux sous le portique de Saint-Pierre et de planter son étendard sur le sommet des tours de ce temple (1)» lit prêcher à Romë un jeûne général au pain et à Teau, et une processioaoù Ton marcherait na-pieds et en habits de deuil.
11 écrivit ensuite aux évêques de réunir les rois de la chrétienté contre rislamisme^ d'ordonner dàns leurs églises des œuvres expiatoires , et d'exhorter leurs diocésains à se trouver à la bataille qui devait se livrer dans l'octave de la Pentecôte et décider du sort du christianisme et de la civilisation en Espagne et en Europe. «Une troupe inuonibniblo dMnfidèles , dit «( Innocent, ont envahi les terres des chrétiens ; déjà le fort de « Salvaterra, occupé par la milice de Qteaux, est devenu leur te proie » (2).
Plus de cent mille hommes» tant chevaUers que fantas* sins» de France, d^ Allemagne et de Navarre, répondant à
cet appel, franchirent les Pyrénées et vinrent s'adjoindre aux troupes réunies de Castille et d'Aragon. Les chrétiens se dirigèrent du c6té de Calatrava et de Salvaterra* où ils avaient à venger le sang de tant de martyrs. Calatrava fut emporté d'assauty le dimanche après la f^te de saint Paul, et rendu aux chevaliers ; Salvaterra fut également enlevé de force ; enfin les deux armées se rencontrèrent, le lundi IG® de juillet de Tan 1212, et livrèrent cette bataille si connue dans les annales de rhistoire sous le nom de Las-Navashde-Tolosa» où Tarmée
(I) Cttsar. Heislerb., 1. S, c. Si.
(S) Epist. ap, Innoc. XI*, 188 et 18S.
chrétienne écrasa l'armée malionit tane, ol entonna le Te Deuin, c^esUà-^re rhymiie du salut de la chrétienté, sur le champ même de la victoire.
Les chcvaiiers iircat des prodiges de valeur sous la bannière de la sainte Vierge, qui leur servait de drapeau et que les moines de Morimond leur avait envoyée (1 ). Leur grand-maître, D. Rotlri^e Didace, ayant reçu au bras une blessure mortelle» fut bientôt hors d'état de combattre et de commander. On proclama aussitôt D. Rodrigue Garcias pour le remplacer (2).
La nouvelle de ce triomphe fut reçue dans toute l'Europe et à Rome surtout avec des transports de joie et d'enthousiasme ; ce fut un des plus beaux jours de fête du monde chrétien ; on en fit lairniversaire pendant ()1u$ieurâ siècles dans beaucoup d*églisest et spécialement à Morimond , que tant de liens rattachaient à TEspagne. Le roi de Castille adressa une lettre à Innocent 111 avec de magnitiques présents de sou butin , savoir la tente en soie de Témir» que Ton exposa sous le portique de Saint-Pierre» et son étendard tissu d*or, qui fut suspendu à la voûte de cette église. Ainsi la Providence fit retomber sur la tête d'Abou-Abdallah Teffet de ses insolentes menaces.
Les enfants de saint Raymond rentrèrent solennellementt après vingt-sept ans d*exil, dans la terre sacrée que le rot Sanche avait donnée à leur père» et d'où ils continuèrent à veiller et à prier, IVpée d'une main et le Psautier de l'autre, vedettes iidaligables du catholicisme et de la civilisation.
L'institut de Calatrava avait conquis un tel ascendant, qu^il devait dominer la plupart des ordres militaires de la péninsule et finir par les absorber. Hier il avait ouvert ses rangs aux chevaliers d'Avis, aujourd'hui c'était à ceux de Saint-Julien-* dtt-Poirier.
(I) T<aul, Monm.f ad ann. 111 S.
1%) Anml^ cti#.) t. 3, pp. 5S0 et sq. ; -«^ Roder, tolet., 19, c. 10»
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Le roi de Léon, quelque temps après la bataille de Las-Navas-de-Tolosa, étant descendu du côté de Goria» s'était rendu
maître» après quelques coiiil>ats sanglants, d'Alcantara sur le Tage, qu*il avait abandonné aux chevaliers de Calatrava à condition qu'ils y établiraient une communauté ; mais comme ils faisaient leur résidence à une des autres extrémités du royaunie et qu'il était nécessaire d'entretenir une forte garnison à Alcantara, on conseilla au roi de confier cette place aux chevaliers de SaintJulien , à condition qu'ils se réuniraient à ceux de Calatrava et seraient soumis à la juridiction»àla visite et à la correction du grand -niaitrc de cet ordre , sous la haute intlueuce de Morimond; ce qui fut effectué vers Tan 1214. L'union fut rendue publique par l'étendard de SainiJulien» ôù l'on vit un poirier avec les armes de Castillc et de Léon accompagnées de deux eeps* Cette milice , sous le nom d' Alcantara, n'a cessé d'être le boulevard de l'Espagne au sud-ouest (1).
Guy était toujours à la téte de la connnunauté de Morimond et toujours au service de la papauté, appelé dans ses conseils et associé à ses immortels travaux (2).
Honorius 111, en succédant à Innocent III sur la cliaire de saint Pierre , lui continua la confiance qu'il avait eue sous son prédécesseur, et le nomma son légat près de la cour de France (3) par un bref très-honorable , qui montre quelle haute idée le pontife avait de sa sagesse et de sa capacité.
Uanassës, évêque d'Orléans, avait adressé des plaintes au pape sur la conduite de Philippe-Auguste à son égard. Ce
(1) B. Giustia, Hist. chron. tlegli ord. milit., p. 425, in -fol.; ^ Séries praefector. Alcantars, Annal, cist., t. 4, p. 569 ; — Hélyot, Hist. des ordres rclig, etmUit, t. 6, p. 55. — Voyez, aux Pièces justificatives, les actes de juridiction do Morimond sar cet ordre.
(2) In Gallia, abhaH Monm» diversa H ffraoia aà bmoQ. Ulcommissa witL Angel. Manriq., in libr. citât., t. S, p. 572.
(3) Alath., Hist. des év, de Umg., p. 90.
priace s'obstinait à garder une place iiiipoiiaaLc de i Orléanais ( Castrum de Soliaco ), relevant de Tevéché d'Orléans, le re- . f uge des évêques en temps de guerre ; il y avait même fait bâ* tir une grande tour, comme s'il en eût été le maître légitime, sous prétexte qu'elle lui avait été engagée par le seigneur (jui la tenait en fief. L'ahbé de Morimond fut chargé d'aller trouver le roi, pour l'amener par la persuasion a rendre celte place ; a autrement, dit Honorius, quelqu*envie que nous ayons de lui être agréable et de conserver ses bonnes grâces» nous ne lui céderons jamais au point de souRVir qu'une pareille injure soit faite à l'Eglise de Dieu et au siège d'Orléans » (1).
Cette première lettre fut bientôt suivie d'une seconde contre le morne roi et en faveur de la même église : (c Les géraisse- « ments de notre vénérable frère, l'évéque d'Orléans , s'écrio « le Souverain-'Potttife, sont, arrivés jusqu'à nous», et il nous a « tracé le tableau de tous les actes de cruauté et de tyrannie tt dont Jean , chevalier d'Orléans , et ses fauteurs se sont renie dus coupables envers lui-même et j^usieurs membres de son ce clergé. Ils ont forcé les musons épiscopales, les ont pillées « et ont contraint les gens qui les défendaient à se racheter « comme prisonniers de guerre après avoir enfoncé les <c portes de la cathédrale « ils ont insulté les chanoines et a frappé le grand-chantre jusqu'à l'effusion du sang ; ils ont « tendu des embûches à l'évèque pour essayer de s'emparer « de sa personne et de le faire mourir. N'ont-ils pas porté « Taudace jusqu'à se jeter sur uji archidiacre, à le traîner en u prison, d'où ils Tout tiré pour le monter sur un méchant « cheval maigre» sans selle, avec son capuce à l'envers, et le « faire courir si longtemps en cet état qu'il en rendait presque
(1) DatU LateraD. m idus febmar., ann.iSlS.— Ex Heffest. Vaiie, Hwor. iil^ lib.
« Tame? Puis ils ïoixi remis en priâoa et Teu oal lait sortir à <c moitié mort de coaps et de frayeur.
« Si le roi avait été, comme autrefois, aniiao du zolo de la K maison de Dieu, il aurait vengé ces crimes en moins de temps « que nous n'en mettons à tous les raconter. C'est en Tain que m Févêque l'en a prié lui-même; c'est en vain qu'il l'en a fait « prier par d'autres; il est resté sourd à toutes les supplica- « tionSb.. Notre cœur est affligé d'une douleur d'autant plus « profonde, que c'est une vieille gloire de la France et de ses « rois de défendre TEgiise, ses ministres et ses libertés, et, en «c générait àe secourir sur toute la terre les persécutés et les « opprimés. . . Nous tous mandons de tous transporter auprès
de ce monarque pour l'avertir prudemment et par votre in- « tervention, qui ne manquera pas de lui être aussi agréable « que votre personne, le décider efficacement a donner la paix u à l'évêque d Orléans, aux chanoines et aux clercs de son « église ; sinon, malgré notre affection paternelle pour sa per- « sonne et notre respect pour l'excellence delà majesté royale, « nous sommes décidé à ne rien faire en sa faveur contre «c Dieu, et à obéir au roi des rois plutôt qu'au roi des hom- « mes D (1).
Nous ne pouvons nous empêcher de faire une réflexion sur ces dernières lignes : nous avons lu l'bistoire des plus fameux peuples du monde; eh bien! nous sommes forcé de le reconnaître, jamais puissance n'a porté plus loin et tenu plus haut le respect de sa propre dignité que la puissance papale ; jamais philosophe, orateur et poète n'ont fait la leçon aux grands de la terre avec plus d'indépendance et de noblesse que le successeur du Pécheur. On peut en toute vérité répéter du vicaire du Christ ce que les Juifs disaient du Christ lui-même : Personne au monde n'a jamais parlé comme cet homme.
(l) Ann. cùt.f U 4, p. 124-126.
Quelques années ui)rc^, notre abbé reçut encore du même pontife une troisième mission. Waldemare, fils de Canut, roi
Danemark» après le meurtre de son père à Rœskiide» avait été élevéàrépiscopat de Schleswig ; mais, ayant tenté par des manœuvres occultes de réunir sur son front la couronne de ses pères à la mitre pontiiicale, il avait été emprisonné. Forcé ensuite de se démettre de son siège et de quitter sa patrie, il s'était retiré à Boulogne pour s'y livrer à Tétude des sciences. Li'évêché de Brème étant venu à vaquer sur ces entrefaites, la plupart des chanoines de cette église l'élurent pour évêque, dans l'espoir qu'il illustrerait leur diocèse par Téclat de sa naissance. A cette nouvelle, il partit à Rome prier Innocent UI
Youloir bien confirmer sa nomination : le pape se contenta de le féliciter de son élection, soupçonnant que le roi de Danemark ne manquerait pas de s'y opposer. Ën effet, le chancelier de ce prince arriva presqu'aussitôt ; mais ses lettres lui ayant été enlevées par des voleurs, il rappela verbalement que Waldemare avait promis pap serment de ne jamais habiter un pays où il pourrait faire ombrage au rd son maître, et que tel était la ville de Brùiiie. Waldemare, se voyant déjoué dans ses projets, s'en alla sans avoir pris congé du Souverain-Pontife, quoîqu^il lui eût promis de ne pas se retirer avant d'avoir plaidé sa cause : il se rendit près de Pliliippe-Auguste, qu'il savait être le rival d'Othon d'Allemagne et conséquemment rennemi du roi danois son allié. A Faide du prince français, ii fut conduit à Brème tt reçu avec de grands honneurs : il se présenta comme pasteur légiiii^e, au nom du siège apostolique, et se hâta de porter la main sur les biens de TËglise, de chasser les chanoines qui lui étaient opposés, et d'en mettre d'autres à leur place. Le pape lança contre lui une bulle d'excommunication. Le courrier qui en était chargé la garda longtemps» parce qu'il n'osait la lui notifier, dans la crainte de ressentir
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Ils cfiets de sa colère ; enfin il eat recours à un innocent stratagème.
Le jour de la fête de la Dédicace» l'évêque officiant solennellement» au moment où les fidèles allaient à l'offrande selon Tusage, le porteur de la bulle se mêla à eux et la glissa furtivement sur Tautel avec les offrandes» puis il se perdit aussitôt dan» la foule. Grande fut la surprise des diacres à la Tue de cette pièce ; mais leur surprise se changea en stupeur, lorsqu*après lecture ils reconnurent que leur . évéque n*était qu'un schismatique. Cette nouvelle retentit aussitôt comme un coup de foudre dans la ville et le diocèse. Waldemare en fut atterré. Cependant il se trouva des docteurs qui contestèrent la validité de Texcommunication, et il continua d'exercer ses fonctions; maïs, étant tombé dangereusement malade, il fut foucbé de repentir et fit venir Fabbé de Lucelle pour lui demander l'habit cistercien et l'absolution à Tarticle de la mort. Sa santé se rétablit contre toute espérance ; il partit pour Rome, où le pape Honorius , qui avait succédé a innocent 111 , Taccueillit avec la charité du bon pasteur» le confirma dans sa pieuse résolution» et le renvoya après lui avoir confié pour Tabbé de Morimond une lettre dont voici la substance : « Waldemare, qui vous rea mettra*la présente» ayant oublié tout ce qu'il devait à r£glise <( romaine, a levé contre elle l'étendard de la révolte » en s*in- « gérant sans mission dans le redoutable ministère de l'épisn copat ; celui qui touche les montagnes et en fait jaillir la fuc( mée a touché la dureté de son coeur et a sauvé son ame par tt l'infirmité de son corps ; il a été absous par Tabbé de Lu-
• « celle» qui le croyait à l'article de la mort» et ensuite revêtu de a l'habit cistercien. Condescendant à l'instance de ses prières» « plein d'estime pour votre ordre, nous vous mandons, quel « que soit le monastère de votre filiation qu'il choisisse» de lui
* tt en ouvrir les portes et de veiller à ce qu'il y soit traité chari-
u tai>luiuuul. Toutefois, nous lui iulerdisous l'cxurclcc de luiUc « fonctioB sacerdotale^ à moins que nous n'ayons plus tard des « raisons de le lui permettre*» (1).
Waldemare voulut passer quelque temps à Morimond : puis il se retira à LuccUe ; après quatre ans de pénitence et d'expiation, il y mourut sons ledliceet sur la cendre*. Puisse-t-il, à la place de la couiuane éphémère qu*il avait rêvée, aVoir mérité par son repentir d'entrer en possession du royaume étemel!
Du fond de son vallon sauvage , ïiihhé Guy ne cessait d'étendre son action et son influence au loin sur TEglise et sur le monde, semblait que rien ne pouvait se traiter dans Tune ou l'autre de ces sphères qu-avcc lui ou par lui. Sentinelle vigilante et infatigable de la papauté , il était toujours prêt à répondre à Tappel et à marcher en avant. Grégoire IX» à peine élevé sur la chaire de saint Pierre, jeta les yeux sur lui pour le charger d'une mission importante et délicate.
Le mal que fait un évéque indigne n'est point circonscrit dans le cercle étroit do ioa existence ; mais son ( ind)re de mort, se projette à travers les âges jusque sur les générations futures» et tue dans son germe la vie de la grâce qui doit les animer. L'église de Besançon, depuis cet archevêque simonia(jue et incontinent que nous avons signalé, n'avait jamais été complètement pacifiée ; il y avait toujours des ferments de discorde dans son sein. Après la promotion de l'archevêque Jean au cardinalat» en l'an 1227, la nomination de son successeur s'annonçait comme devant être très-orageuse; le Souverain^ Pontife chargea l'abbé de Morimond , conjointement avec * Pierre, abbé de SaintrBénigne de Dijon, et le prieur des Frères- Prêcheurs de Besançon» d*aider de leurs conseils les chanoines
(t) Ann. cist., t. 4, p. iHH-iiH,
de Saint* Etienne et de Saint • Jean « qui avaient le droit d'élire FarcheTéqoe, leur ordonnant d*y procéder eux-mêmes
si dans quarante jours rélection n'était pas faite. Les chanoines se réunirent donc « et de l'avis des trois conseillers ils choisirent six d'entre eux auxquels ils abandonnèrent leur droit d'élecli(in [u>iir aut mt de temps que durerait un cierge allumé qu'ils })liit èrent sur i'autel. Avant de se retirer dans le li^u de leurs délibérations « les six électeurs avaient essayé de sonder les dispositions des trois conseillers, désirant faire tomber leur choix sur l'un de ces hommes bien connus , inyestis de la confiance du Souverain-Pontife et doué de toutes les qualités qui font les éminents prélats.
L'abbé de Morimond» par humilité et par un admirable sentiment de délicatesse » manifesta hautement son invincible répugnaace. L'abbé de Saint-Bénigne répondit de manière à ne presque pas laisser de doute sur son acceptation. Aussi lesélec^ leurs s'accordèrent'-ils aussitôt à le choisir* et demandèrent l'avis des deux autres conseillers. Ceux-ci dirent qu'ils allaient en délibérer. Mais,conune le cierge ne jetait plus qu'une lueur mourante et que le pouvoir des électeurs allait s'éteindre avec lui, ils n'attendirent pas la réponse des deux c<mseillers, et proclamèrent à grands cris l'abbé de Saint-Bénigne archevêque de Besançon.
Les deux ccoiseillers alléguèrent que l'élection avait été faite
contre la teneur des lettres poutilicales, l'annulèrent, et élurent, de leur côté, l'évéque de Chalon-sur-Saône. La con* funon ne faisant que s'accroître et les partis désespérant de pouvoir s'entendre , il fut convenu qu'on en appellerait au pape. Celui-ci envoya sur les lieux l'archevêque de Vienne et Tabbé de La Ferté, qui déclarèrent nulle Télection de Fabbé de Saint-Bénigne. Grégoire IX, pour éviter de nouveaux embarras, nomma de son autorité Nicolas, doyen de Flavigny
(diocèse d'Auluii), (j[ui lui la luinicrc et rorncaient de son vaste diocèse (1).
Guy commençait à s'affaisser sous le poids des années » et » quoiqu'il eût conservé tout le courage et toute Tardcur de sa Jeuuesse, il aspirait à jouir de ce repos imaginaire que l'homme se promet au déclin de sa vie, comme le matelot dans la tourmente rêve le port où il ne doit jamais aborder : à peine rentré dans sa vallée solitaire , il fut forcé d en sortir encore une fois.
Nous avons vu précédominont que l'abbe Pierre, accablé d'ans et d'iniirniités , avait ([( 1 ';^^ué temporairement Fabbé de Saint-Pierre**de-Gumiel à l'effet de nommer un prieur et de faire la visite de Calatrava ; en conséquence , l'abbaye de Gumiel avait exercé sans réclamation toute la juridiction de rabbaye mère; mais» soit qu'elle cherchât à se prévaloir de la prescription, soit qu'elle crût à la perpétuité de la délégation , elle avait ûni par se substituer entièrement à la place de Morimond. Son abbé , ayant été cité par-devant le chapitre deCtteaux, en Fan 1235, avait été débouté de ses prétentions; mais» de retour dans son monastère , il n'en avait pas moins agi comme précédemment et pourvu au prieuré vacant.
A cette nouvelle, Guy, jaloux de conserver à son abbaye une de ses plus glorieuses prérogatives, retrouva sa première vigueur, revoïa en Espagne , annula cette noiiiinalioii , et installa un moine de Morimond qu'il avait amené avec lui. Le roi de CastiUe en appela au pape; l'abbé Guy en appela à Cîteanx : cette cause ayant été longuement discutée dans l'assemblée capitulaire de 1236, Ferdinand lut condajuné, et la sentence de
(1) Lib. 2 Episl. Gregor., m Kegest. Vdticdn. Ex Annal, cist., l. 4, p. 363; — GalL Chrùt, t. 4, p. 685.
condamnation nitiiioo par le souvcmin -pontife Grégoire IX , qai, au mois de février 1237» confirma le jugement définitif du tribanal cistercien^ et proclama Tordre de Calatrava dépendant de Moriinoud et non de Tabbaye de Gumiel, déclarée elle-même dépendante de Morimond (1).
Guy, en f ccompense sans doute des services quHl avait rendus à l'Eglise , reçut du même pape une faveur bien précieuse pour sa communauté, et qui couronna dignement sa longue et brillante administration.
Les frères convers ne suffisant plus aux travaux agricoles, mécaniques et artistiques qu'exigeaient et l'abbaye elle-même et les vastes propriétés qui en relevaient, les moines se virent forces d'appeler à leur secours un grand nombre, d'ouvriers et de cultivateurs laïques» qui, étant souvent très-éloignés de leurs paroisses, ne pouvaient en fréquenter les offices, ni, au besoin, recourir à leurs pasteurs. Grégoire IX accorda à l'abbé et au couvent la permission de fonder une cbapelle paroissiale et de désigner un religieux pour y dire la messe, entendre les confessions, i m |)oser des pénitences, administrer la communion et tous les sacrements (2).
Les moines avaient compris qu'il fallait aux ouvriers nonseulement la nourriture du corps, mais celle do Tame. Ils les conviaient à jouir du repos que le Seigneur leur a fait; ils les réunissaient aux pieds des autels $ on leur distribuait, comme à la grande famille de Dieu , les agapes de la fraternité et la chair du Sauveur fait homme, pauvre et travailleur : on ouvrait le ciel sur leurs têtes, on leur montrait les trônes d'hon-
(1) Cette aftiiire est rapportée très au long dans les Amuiles de CUeauXf pp. 522, 528, 529 , 1. 4.— On retrouvera' aux pa^es indiquées : f* les iilaintes adressées au pape par le roi Ferdinand-le-Saint; 2p la leltre de Grégoire IX à l^abbé Guy; 3» la décision du Chapitre de Qteaux, 1236; 4* la sentence définitive de Grégoire IX.
(2) Arcbiv. de la Hauie-Marue, liasses 1 ei2;— ra6u/. JMpnm., ad ann. 123S<
nenr réservés au labeur patient et vertueux , et les couroimes de gloire destinées à briller pendant toute Téternité sur leurs fronts noircis par la poussière et la fumée des ateliers. Qui leur pariait du haut de la chaire sacrée? Un cénobite, indigent volontaire» qui n^avait pas même la propriété de son froc de laine , dont les pieds étaient nus, dont les mains dures et calleuses maniaient tous les Jours la bêche et la hache. Les moines ajoutaient donc ainsi le paiii spirituel au pain matériel ». et, comme le divin Sauveur, ils nourrissaient Fhomme tout eur tier ; totum cibabant homînem.
Nous avons eu le bonheur d'être témoin de semblables merveilles dans quelques maisons de trappistes et de chartreux, en France ; mais rien n'égale ce que nous avons vu sous les voûtes souterraines de Saint-Sulpice, à Paris. Des milliers d'ouvriers, chaque dimanche, étaient silencieux, immobiles , sous le charme de la parole d'un bon religieux ; ils s'agenouillaient ensemble, ils priaient ensemble, ils se prosternaient ensemble à Félévation de la sainte hostie; en se relevant, ib entonnaient ensemble le cantique : 0 roi des cieuxl vous nous rendez tous heureux.... Je Favouei Je n'ai jamais pu entendre ces voix réunies d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, sans que mes entrailles ne s'en- soient émues , n'en aient tressailH, et que de douces larmes n'aient coulé de mes yèux. Nous adjurons ceux qui , comme nous , en quittant ces lieux , sont allés au Conservatoire des arts et métiers assister à ces cours d'économie domestique , pohtique et sociale faits surtout pour là classe ouvrière, de nous dire si , à Faspect de ces longues salles désertes , de ces figures tristes et moi nes , de ces doctes professeurs s'agitant dans le vide , ils n'ont pas reconnu qu'il fallait plus que de la science pour arriver sûrement à l'ame et au cœur du peuple !
La chapelle dont nous avons parlé plus haut, bâtie hors du
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mur crenceiiUts près de la porterie, à gauche en entrant» fut dédiée à sainte Ursule, en souvenir et en Thonneur des reliques de cette sainte martyre et de ses compagne s , qui avaient été envoyées de Cologne à Morimond » comme nous allons le raconter.
A la fin du IV* siècle, la Grande-Bretagne était ravagée par les barbares. Ursule, fille d'un roi chrétien du pays» et une multitude considérable d'autres vierges» pour échapper au déshonneur et à la mort, s'embarquèrent sur un frêle esquif et furent jetées par la tempête sur les côtes de la Germanie. Par un de ces accidents providentiels qui déconcertent et écrasent notre débile raison, elles tombèrent au pouvoir des Huns, qui infestaient alors le littoral de la Manche. Traînées à la suite de ces hordes féroces jusque sous les murs de Cologne, elles y furent massacrées vers Tan 384 (1). En H56, on découvrit dans cette villeplusieuis tombeaux, avec des inscriptions portant que c'étaient ceux de sainte Ursule et de ses compagnes, que Ton y honorait depuis plusieurs siècles.
Gerlac, abbé de Duits, envoya les principales et les plus remarquables de ces inscriptions à Elisabeth, religieuse de Schonàuge, qui était en grande réputation de sainteté. Elle se prononça pour rauthenticité, et raconta fort au long Thistoire de sainte Ursule, d'après une révélation qu'elle en avait eue. Alors on se mit de toutes parte avec ardeur à la recherche de tous ces ossements sacrés , que l'on savait être enfouis aux environs de Cologne, et la Providence se plût à révéler par divers prodiges les lieux qui recelaient ces précieux dépôts.
Tantôt, racontent les pieux chroniqueurs du temps, on voyait dans l'obscurité de la nuit une procession de vierges habillées de blanc, resplendissantes de lumière et de gloire, venir
(1) Godescard, Vies f/es saints^ ât oct.;~Fleury, Hist, eccl., l, 14, aon. 1150.
du côté de la mer, marcher longtemps t s'arrêter pour indiquer rcndroit de leur sépulture , et disparaître ; tantôt c*était l'ombre d*une des compagnes d'Ursule qui se levait de terre, apparaissait dans le silence du cloître à une religieuse en oraison» et lui montrait du doigt son tombeau ignoré (1).
Deux, de ces corps saints» ceux qui nous intéressent plus spécialement, furent découverts d'une manière encore plus extraoi (liiuiire, et abandonnijs aux religieux d*Aldemberg (2).
Cette abbaye ayant été enrichie dans la suite d'un grand nombre d'autres reliques de la mcine espèce , elle en envoya à beaucoup de monastères dans toutes les parties de l'Europe ; fille de Morimond, elle ne pouvait trouver une occasion plus favorable de témoigner à sa mère son amour et sa rtîcoiinaissance : aussi deux de ses religieux p avec deux frères convers , furent chargés d'y transporter les corps dont nous venons de parler.
Lia marche du convoi à travers TAlsace et la pieuse Lorraine fut un triomphe continuel. Les laboureurs quittaient leurs champs, les barons descendaient de leurs manoirs pour jeter des fleurs sur la cendre des vierges ; les châtelaines attachaient à la châsse leurs bagues » leurs colliers , leurs bracelets et leurs plus précieux bijoux. Les moines sortirent de leur cioitrc et allèrent au-devant jusqu'au-delà de Damblain» faisant retentir les bois et les vallons de leur psalmodie.
Ils étaient précédés des évèques de Besançon , de 1 oui, de Langres et de Ctiâlons ^ en habits pontificaux » avec un nombreux clergé. La procession était fermée par une foule immense de fidèles brûlant du désir de contempler ces saintes reliques et bénissant le ciel d'avoir choisi la terre du B^igny
(1) Armai, eist., pp. 217 et 218, t. 3.
(2) Annal, cist., t. 2, ad aim. 1163» p. 379. — Voyez aux Pièces justificatives.
pour être la gardienne d'un tel trésor. Lorsque les deux- cortèges se rencoutrcreiii , il y avait de part et d^autre une multitude d'hommes si considérable, qu'on eût dit que la Lorraine, la Frandie-Comté et la Champagne s'étaient donné rendezvous dans CCS lieux. C'était un vaste concert de voix chantant des cantiques en diverses langues^ et d'instruments de toutes sortes. L'enthousiasme fut à son comble lorsque l'on vit les sires de Beaufremont, de Vaudémont, deChoiseul et de Clémont recevoir siu: leurs épaules les corps gloriûés et les porter jusqu'à Tabbaye, dans le lieu qui avait été préparé pour les cxj>osfT à la vénération du peuple. Après roffice, on ouvrit le reliquaire , on détacha des parcelles que Ton mit dans les tombeaux de tous les autels du monastère , ou en distribua à plus de deux cents paroisses qui s'étaient rendues de bien loin à cette touchante cérémonie, on renferma le reste dans une châsse d'argent ornée de pierreries, offerte par les barons, et qui fut déposée dans la chapelle Sainte-Ursule : ce qui donna naissance à un des plus célèbres pèlerinages du nord-est de la France (i).
Pendant sue sièdes des populations innombrables sont venues s'incliner de respect et d'amour devant cette poussière virginale ; pendant autant de temps les moines lui ont fait nuit et jour une garde d'honneur, et l'ont embaumée de l'encens de leurs prières et du parfum de leurs pénitences et de leurs macérations.
Guy, après avoir fourni une longue et laborieuse- carrière , gouverné avec la plus haute sagesse sa communauté pendant trente-huit ans, porté son froc de grosse laine dans toutes les
(1) Cette châsse a été transportée h Boui bonne-les-BainsàTépoquc de la Révolution, et de là à rhûtcl des Moiinnies fi Paris. Ld châsse de S. Georges était beaucoup plus riche : elle eut le même sort; les reliques de ce saint sont en grande partie dans Téglise de M euvy.
cours de TEurope; traité avec tous les rois de son temps : Othon IV, Pliilippe-Auguste , Jean-sans-Terre, Alphonse IX, Ferdinandrle-Saint, Pierre d'Aragon, etc.; donné sa^ie et ses sueurs à trois papes successifs : Innocent III, Honorius III,
Grégoire IX, s'endormit paisiblement dans le Seignem*, au milieu des prières et des brnies de sa famille cénobitique, laissant, pour me servir des expressions de l'annaliste cistercien ,
une mémoire éterneUe dans son ordre et dans le monde ; aternom sui memariam oriri el ardini rdinpms (1 ) . ^