‹ Histoire de l'abbaye de MorimondChapitre 23 sur 55 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

GoDftruction el dédicace de régUsede Morimond; influence architecturete

de rabbaye.

Pendant plus de cent ans rien n'avait été changé dans le pauvre orafoire de Morimond; seulement Tabbé Gauthier l*% vers l'an 1130, ravait fait transporter un peu plus a droite, pour Fassainir et le rapprocher du centre du monastère. On y retrouvait encore, un siècle et demi après sa construction, la sombre nudité de la crypte antique : nulle richesse que les prières et les bonnes œuvres des saints^ nulle parui» que la blanche robe des moines, qui lui formaient une couronne dand leurs stalles disposées en cercle devant le sanctuaire.

(i) Séries abbat. Morimund., Anml-. cisf.y 1. 1, p^SfiL

Le nombre des cénobites, riniportaocc de l'abbaye et Taffluence des abbés de sa filiation qui s'y trouyaieni réunis chaque année, souvent au nombre de plus de cent, à l'époque des chapitres généraux» demandaient un temple plus spacieux. Guy, dans les dernières années de sa vie et de son administration, en fit dresser le plan, et on en jeta les fondements en 1230; or, comme la dédicace n'eu fut célébrée qu'à la fin de 1251 , S est à présumer que tout ce laps de temps fut employé à le bâtir.

L'église de Morimond était une des plus remarquables de la contrée : nulle au loin ne l'égalait dans ses vastes dimensions;

la longueur de la nef dans-œmTe était d'environ cinquante mètres, celle du transept et de Tabside de trente mètres, • la largeur de la grande nef était de dix mètres et celle de chacun des deux collatéraux de cinq mètres. La maîtressevoûte était haute de vingt^H^inq mètres et celles des collatéraux de dix. Les contreH[iefs ne se doublaient et ne se prolongeaient point autour de Tabside. L'hémicycle absidaire était éclairé de

six baies étroites, allongées, sans remplissage.

11 y avait trois chapelles principales. L'une, aa fond du sanctuaire , correspondant dans Taxe du vaisseau à l'autel majeur, semblait un second temple enfermé dans le premier : elle était corisac L "ée à la sainte Vierge ; à gauche de cette première chapelle était celle de saint Bernard , à droite celle de saint Albéric; puis venaient de chaque côté plusieurs autres oratoires consacrés à divers saints : saint Pierre, sainte Catherine, saint Nicolas, etc. L'abbé avait sa chapelle particulière où lui tseul avait le droit d'entrer. Peu avant la Révolution, cette chapelle se distinguait par de superbes décoraiioiis et spécialeniont par une magnihque peinture à fresque représentant l'Assomption.

La grande voûte était supportée par douze piliers cylindri-

ques : chacun d'eux était cantonné en croix de quatre colouneties prodigieusement effîLées, à chapiteaux ornés de feuilles recourbées en volutes (1), sur lesquels venaient se reposer les arcs-doubleaux réunis par une clef à ogive lancéolée. La façade se composait de trois portes surnommées par les archéologues les trois portes trinitaires. L'ouverture de celle du milieu était partagée par un trumeau qui servait de piédestal à une statue de la Vierge. Les deux autres étaient surmontées de deux niches dans Tune desquelles était la statue de saint Bernard et dans T autre celle de saïui Etienne Harding ; puis , à une certaine élévation, s'épanouissait une rosace de grande dimension destinée à voiler le pignon de la nef» lequel était couronne d un campanile percé aux quatre faces de fenêtres géminées (2).

1* Cette église fut construite sous Tinfluence du génie ar-

chitectui lil de l'époque : le commencement du Xiil siècle s'y montre avec l'ogive sèche et nue mariée aux réminiscences de l'école byzantine. La phase sévère du style ogival, si ferme, si grave, si sobre d'accessoires et d'ornementations, que Ton pourrait ajuste titre appeler la phase monacale , s'harmonisait parfaitement avec les mœurs autères et la simplicité des premiers cisterciens. D'ailleurs cette fusion des deux styles représentait les deux éléments dont se composait Tordre de Cîteaux, l'ascétisme contemplatif de Torient uni à la vie saintement active des moines d'occident. Il y avait deux mondes dans les pierres de l'édifice, coimne dans les pieux cénobites qui venaient y prier.

^ Elle dut se ressentir de Fesprit primitif de Gtteaux, esprit

(1) On peut constater la vérité de notre récit en visitant sur les lieux mêmes ies deux ou trois colonnes qui restent encore.

(S) Voyez, aux archives de la HanMbxiie, les plans et devis des réparaiions de cette ^Um, dressés par Tordre de rabbé de Boisredon» es 1475^ pour la féparatioii des désastres causés par la foudre.

de détachement et d'abnégation» de simplicité véritablement

ëvang/^Hque, qui s'efforçait de rejeter du sanctuaire, comme une scorie impure , l'or et Fargent que le monde y avait apportés; n'en YOQlantniponrlesomement8sacerdotaux»niponr les vases sacrés, ni pour les croix et les chandeliers, ni pour les autels; répudiant ks sculptures» les tableaax, les images» les Yitranx peints» les lustres» en un mot tout le décor ordinaire des temples, non comme indigne de Dieu, mais comme contraire à la pauvreté et à la gravité monastiques, comme inutile dans une église claustrale» Tame d'un religieux devant trouver en elle-même assez de force et d'élan pour s'élever au ciel sans le secours de ces intermédiaires (1).

3"* Il fallait que ce temple» par son style sévère et grandiose» s'alliât aux plus sombres aspects de la nature , au site le plus sauvage, aux coteaux voisins , au bruit du torrent , aux grands arbres de la forêt dont les cimes devaient se balancer majestueusement autour de son front , et à Fbumble cloître qui était assis à ses pieds.

4"* Enfin» de même que Ton retrouve la crypte souterraine dans la cathédrale aérienne, ainsi on vit Toratoire primitif reparaître dans l'église de Morimond, avec son parallélogramme» les dispositions du chœur» la distribution de la nef et du sanctuaire» le pre$hfterium, les chapelles » ete.

Voilà le corps de l'église organisé : il faut maintenant que le catholicisme souille sur ces pierres pour les vivifier. Mettez un autel avec son tabernacle sous l'arc triomphal du transept; sur les degrés de cet autel un prêtre en oraison, ayant à ses côtés diacre et sous-diacre; en bas » le cercle des acolytes et des officiante» la teble sainte environnée des angçs de la terre; au chœur cent religieux en habits blancs, immobiles dans leurs

(1) Siai* eap. cist, ann. 1134, c. 10, p. Annal, ct'jtf., t. 1.

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stalles, alternant d'un ton grave et pieux des psaumes et des

hymnes; au fond ];i Coule des pèlerins agenouillés; a droite et à gauche une multitude de cheyaliers et de t>arûas dont Farmure étiuceUe dans Tombre ; des nuages d'encens qui s^élèvent du sanctuaire et embaument toute Fenceinte, les vitraux vibrant sous les échos ondulatoires de tant de voix diverses, le son des cloches qui ébranle les airs et semble emporter cette grande et sublime prière vers les cicux; ajoutez, pour compléter le tableau» lombre de la mort se levant de toutes ces pierres sépulcrales armoriées» à demi-usées sous les pas des religieux, du sein de ces cinquante cénolaplus sur les([uels gisent étendus les hauts et puissants seigneurs de Choiseul » d'Aîgrempnt, de Bourbonne» de Vaudémont» de Beauf remont» de Grancey, de Tréchâteau, revêtus, jusque dans les bras du trépas , de leurs plus beaux habits de fete : du sayon , de la pelisse fourrée, de la toque ornée de plumes, de Técu» du collier, du bracelet, etc.; ayant les mains jointes comme pour implorer la pitié des moines et le suffrage de leurs oraisons (i); voilà à quelle époque et à quel point de vue il faut se placer pour juger convenablement le basilique de Morîmond.

La pensée génératrice qui présida à la construction de ce temple dut bientôt irradier autour d'elle» inspirer de nombreux artistes et faire surgir une foule d'édifices fonnés à son image. Le bien et le beau en tous genres venaient alors de Cîteaux ; ce fut de là que partit également Timpulsion architec^ turale. Les églises cisterciennes furent élevées la plupart de 1 1 50 à 1 250, et, si l'on considère que la France seule en comptait plus de trois cents et le reste de TËurope au moins douze cents» on aura une idée de Finfluence inunense que cet ordre a exercée sur les destinées de Tarchitccture.

(l^ JonproL, \otit. nbb. cist., pp. 33 et 34. — Voir, aux Pièces tustificativesila S(^ric des tombeaux de Morimond.

Pour ne palier que de Tabbaye qui nous occupe spécialeinenty nous dirons qu'en râitant les grandes et belles églises de l'ouest de la Lorraine, du nord de la Franche -Comté et do Test de la Champagne, nous y avons retrouvé Fidée première» le dessin « la disposition des lignes principales et Tensemble de l'église do Moi iinond, sauf les iiiodiiications apportées par les tendances architectoniques de Tépoque d'oroctioD de chacune d'elles. C'est partout le parallélogramme de l'oratoire cistercien : deux bas-cnt es ne se prolongeant point autour du chœur, deux cliapellos correspondant aux deux nefs latérales et ne dépassant point le parallélogramme des bas-côtés; le chœur placé presque paitont eu avant du sanctuaire, comme celui des moines; la phase transitionnelle de la période byzantine combinée ayec la phase, tantôt sévère» tantôt ornée» du style ogival; telles sont les églises de Colombey-lès-Choiseul , de Bre vannes, de Meuvy, de Daniblain, deVrécourt, de Neufchâteau» de Jussey» de Bourbonne;de La Marche, etc.» toutes filles de Morimond , toutes reproduisant les traits principaux de leur mère, toutes se rossonibiant dans la variété même de leur jdiysionomie» comme il convient à des sœurs (1).

Le 7 septembre 1253, la nouvelle église fut consacrée par Guy de Uochcfort» évêque de Laugres, assisté d Arnaud» aticien évéque de Sinigaglia » eh présence d'un grand nombre d'abbés et de seigneurs. Mais^» comme la solennité de Tanniversaire de la dédicace n'aurait pu se faire convenablement, à cause de la foule des religieux étrangers qui encombraient le monastère à cette époque , concordant avec celle de la tenue du chapitre général, on la remil, do 1 autorité des prélats, à la fête de saint Protais et de saint Hyacinthe » martyrs. •

Ce temple» malgré sa simplicité» sera plus digne de la ma-

(1) n serait possible que quelques-unes de ces églises eussent été reconstruites m restaurées depuis sur d*autres plans.

jesté et de la gloire de Dieu que le pauvre oratoiré : il y aura

une plus hauti; vui tu inspiratrice dans ces arceaux et ces colonnes s'élançant vers les deux; les cénobites» désonnais comme échappés d'une prison étouffante, respireront librement dans cette vaste enceinte et pourront y déployer à leur aise toute la puissance de leur voix et toute rharmonie de leurs pieux cantiques.

Pendant que les moines de Morimond étaient occupés de la construction de leur église, les chevaliers, électrisés par les éloges de Grégoire IX et les faveurs du légat Jean â*Abbe« viUe, évéque de Sabine, qui était venu prêcher la croisade en Espagne, enlevèrent successivement, avec le roi de CastiUe Ferdinand III, les places deQuesada, de Baëza, d'-Andujar et le fort de Martes, qu'ils eurent en récompense ; le roi de Baêza fut réduit à une telle extrémité, qu'il se rendit à discrétion avec sa viBe. La château de Piiego tomba en leur pouvoir avec 9es trésors, ainsi que celui de Laza, autour duquel les Maures laissèrent quatorze mflle morts. Ayant surpris l'ennemi entre Séville et Garmona , ils lui tuèrent vmgi-mïUe hommes , puis , réunis aux troupes commandées par l'infant Alphonse; ils contribuèrent puissamment au gain de la fameuse bataille de Xérès de la Frontcia, qui fiaya aux chrétiens le chemin de Cordoue; enfin, la veille de saint Pierre 1236, cette ville, la capitale et le foyer de Tislamisme en Espagne , ouviit ses por^* tes à Ferdinand de CastiUe, qui fit arborer la croix au sommet du minaret le plus élevé, d'où le§ muezims appelaient les musulmans à la prière » et consacra à Dieu et à la sainte Vierge la principale mosquée ( 1 ) .

Grégoire IX, plein d admiration pour les travaux et le pieux dévouement de la milice de Galatrava, adressa au grand-mat*

(1) Andrad. Rad., Hùt. CiJatr.^ ce. 16 et 17; — Séries magist. miHt, Calatr., apud Manriq., t. 3, ad calcon.

Ire une lettre de félicitations , dans laquelle il appelle Tordre Tespoir d'Itraël, h boidward et le salut de Parche sainte, et le prie d^envoyer une colonie de ses cheyaliers dans la Fouille, non loin de la mer, dans une place qu'il mettait à sa disposition. Il écrivit ensuite au patriarche d' Antioche de chercher en orient un lieu favorable pour y fonder un établissement de ce genre, espérant que là, comme en Espagne, le mahoniétisme serait bientôt terrassé par Tépée et par la prière de Qteaux ; mais la mort de ce pontife , qui arriva en 1241 , ne lui laissa pas le temps de réaliser un aussi magniiique projet (1).

Ce fut à cette brillante époqUe et au moment où Tordre semblait avoir atteint le plus haut degré de sa gloire, que Fabbé Conon se mit en route pour le visiter. On lui lit en Espagne une réception vraiment royale ; partout les chevaliers allaient à sa rencon^ , descendaient de cheval pour s'incliner sous sa bénédiction, lui offrir les clefs des places qu'ils tenaient et recevoir ses ordres. 11 approuva la fondation qu'ils avaient faite du monastère de Saint-Féhx , au diocèse de Burgos , où des religieuses devaient être imi([ULniciit occupées à prier pour eux et à combattre avec eux par leurs soupirs et leurs oraisons.

(1) AnruU. dut., l. 4, p. 200.

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