CHAPITRE XXUI
laêamcé de Mortnunid for raffiraiiehissaiiient eomniiiiial ei puwinitt daBud* gny ; de la commima et du communistiie ; pnpriéUte de Tabbaye à la fin da nu'siède.
Pendant que les chevaliers de Calatrava continuaient leurs conquêtes au-delà des Pyrénées > sous la haute influence et la
baniiière de Morimond, les religieux de ce monastère, en France, quoiqu'ayec des armes différentes , n'en combattaient pas moins fructueusement pour la cause sacrée du catholidsme et de la civilisation.
La féodalité avait substitué le servage à Tesclavage» C'était déjà un premier pas vers la liberté ; mais le joug trop dur des seigneurs pesait aux villes, dont les citoyens se réunirent pour 8*opposer aux vexations continuelles de leurs capricieux tyrans ; ils mesurèrent les murailles et les tours des manoirs, en élevèrent d'aussi hautes autour de leurs demeures pour se garantir du pillage, et se ârant soldats pour les défendre. De cette solidarité d'intérêts entre les habitants d*une même ville naquit la Cominuiie. Le clergé fut le premier à donner le signal : les évéques de Laon» de Rheims et d'Amiens» qui étaient en mé* me temps seigneurs temporels , accordèrent des chartes d'affranchissement. Ce mouvement l'ut seconde puissamment par les moines de Morimond dans la pro i ince du Bassigny . Le doi-
tre et Téglise étaient, à cette époque, les deux seuls asiles de la liberté ; c*est de là qu'elle descendit dans le peuple.
L'institution des communes fut l'œuvre exclusive du catholicisme. D'un côté, les hordes errantes du nord, se uourrissant de sang et de pillage» n'étaient stables que dans leur incessant vagabondage ; de l'autre, les païens avaient des groupes plus ou moins considérables de maisons formant des bourgades et des Tilles; mais, avec le polythéisme» Tesclavage et les castes, le foyer domestique égoïste et isolé, la propriété despotique et sans entrailles, la conunune était impossible. Que fit le catholicisme? 11 fonda entre ces deux écueils « ce Charybde et ce Scylla des sociétés primitives , des agrégations dv fainilies s'aimant en Jésus-Christ, destmées à vivre sur un terrain limité et sous des lois garantissant à chacun les fruits de son travaQ, son champ ei sa liberté. L'Eglise en lut le noyau dans chaque locahté, en faisant converger toutes les individualités vers elle comme vers leur centre, par une communauté de foi , de charité, d'espérance, de sacrifice et de culte. L'unité religieuse enfanta r unité paroissiale, et celle-ci Tunité communale, d'où découla progressivement toute la civilisation européenne.
Avant Luther, la plupart des communes étaient déjà organisées en Europe ; tout ce qui a été fait ou tenté depuis en dehors de l'influence catholique, les communautés des frères Moraves (1), des Quakers, desTunkers, des Shakers (2), des liaptistes, des Memnonites, des Doukhobortses schismatiques, etc. (3), ont été envahies d'un côté ou d'un autre, tôt ou tard, par l'anarchie et la promiscuité. Des essais tout récents, pour remit) Moslieira, Hist. ecclés., t. 6, p. Î3, note; — Pilar. et Moravel, Morav, Hist. in-8«, 1785.
(S) H. Tucke, Thepriimpl» of Qmk.; in-8% iSi4.
(8) Strahl, Beitrag zer Rumxh Kireh geadUcte; ^ Ani. MesliOT*, Hid» àmiap.; iD-4«, ool. 1611; — Hann.-Sch7n*, BUL Menm.^ Beig.; AnuL, im
placer la commune chrétienne par Fassociation plus ou moins communiste» ne semblent pas destinés à un meilleur sort. La plupart de nos réformateurs semblent s'accorder à entraîner l'humanité vers le double abîme du paganisme et de la barbarie, d'où le catholicisme Ta tirée. Lâsez leurs théories de commune sociétaire : ils nous ramènent à Tère de la sauvagerie ; c'est le genre de vie du Hun, de T Alain, de l'Hérule dans leurs chariots d'écorces, où les petits ne connaissaient ni leurs pères ni leurs mères, où le mâle rencontrait forluitement la femelle ; c*est la même soif de destruction, le même instinct de la ruine, r^ous y retrouvons tout ce que le sensualisme païen a eu jamais de plus raffiné» de plus lubrique , de plus immonde ; un mé« lange monstrueux des deux extrêmes de la vie sociale du genre humain : le Caraïbe à la table de Vitellius» le Cimbre sur le lit de roses du Sybarite, Attila et Sardanapale I
Les moines, ainsi que nous l'avons vn, jouissaient de tous les droits seigneuriaux dans un grand nombre de localités ; leurs archives et celles des départements limitrophes nous appren* nent qu'ils y organisèrent de bonne heure une administration civile sur le modèle de Tadministration conventuelle si sagement libérale. Le procureur, le maîeur, le syndic représentèrent l'abbé, et les anciens, appelés à donner leurs avis dans les délibérations, les vieillards du monastère qui aidaient Fabbé de leurs conseils. 11 y eut, comme dans le couvent, fusion de tous les éléments de sociabilité et équilibre entre eux : l'égoïsme individuel eut pour correctii l'amour du prochain ; la famille» par le dogme de la fraternité universelle, s'étendit à la mesure de r humanité; la liberté avait pour contrepoids l'autorité ; audessus du droit de propriété» on plaça le devoir de charité : le village refléta le cloître.
Ce lut d'après ce plan et dans cet esprit que furent érigées, dans le cours du treizième siècle , beaucoup de communes du
Bassigny, delà Lorraine, de la Franche-Comté, dont on pourrait retrouver les chartes d'aHranchissemeut (i).
n y avait» dans le sein de TEglise même, un autre désordre auquel il était plus urgent encore d'apporter un remède.
Dorant la confusion effroyable qui suivit la déroute de la dynastie carlovingienne» les barons s'étaient emparés des bé> néiices ecclésiastiques, avec le droit non-seulement de présentation, mais très-souvent encore avec celui de collation au moment de la vacance. Le Bassigny n^avait pas été préservé de ce fléau, qui en avait amené un autre à sa suite, celui de la simonie ; beaucoup de cures n'y étaient plus considérées que comme les annexes des fiefs. Les moines, dont la mission était de guérir les plaies les plus invétérées et les plus dangereuses de Tordre religieux et civil , s'efforcèrent d'arracber l'étole pastorale des mains profanes de la féodalité , pour la remettre dans celles de Tépiscopat. Sebille de Qemont, dame de Saint- Julien» leur céda son droit de patronage sur l'église de Uuillécourt; Simon de Clémont, son oncle , fit la même chose pour réglise de Perrusse ; Bertrand , chevalier de Damblain , pour celle de Germainvillers ; Jean de Ghoîseul, pour celle de Chézeaux, etc. ; mais bientôt, presque partout, Morimond se dessaisit en faveur des évêques» qui, de cette iaçon, purent reconquérir la juridiction dontilsavaient été injustement spoliés dans des temps malheureux.
Ainsi, pendant que les moines soutenaient d'une main le berceau des communes naissantes , ils brisaient de Tautre le joug féodal sous lequel les églises paroissiales avaient été si longtemps captives, pour les rattacher à l'épiscopat ; ils maniaient les deux glaives avec autant d'adresse que de bonheur*:
(1) Nous citerons : Levécourt, HuiU^nrt, Lavitteneave, HaîfloncéUe , RoilAre8,Tolaiiioourt,6erniamTillen, Viliers, Blondefoataine, etc.
ils faisaient marcher de front les deux sociétés dans les voies de la liberté.
Rien ne fait mieux connattre les ressources dont ils pou-
vaient disposer et leur influence immense que les donations dont ils continuaient d'être Tobjet : soit par échange ou par achat» soit par don pur et simple, soit à charge de prières , d'obits, de commémoraisons funèbres, etc., ils se trouvèrent à la fin du Xlii'' siècle décimateurs en tout ou en partie , dans plus de cinquante -villages de la Champagne, de la Lorraine et du comté de la Bourgogne.
L*originedeladîme est religieuse et sacerdotale; tous les peuples ont reconnu le souverain domaine de Dieu sur la terre et ses produits , et tous lui ont témoigné leur reconnaissance en lui consacrant, par le sacrifice ou dans la personne de ses prêtres, quelque chose de leurs récoltes. Nous avons retrouvé Fusage de l'offrande décimale non-seidement chez les Hébreux , mais chez les Grecs et les Romains , chez les sauvages de FAmérique et de TOcéanie (1).
Primitivement , il n'y eut point d'autres dîmes dans le christianisme que les dîmes ecclésiastiques ; mais, sous les faibles successeurs de Charlemagne, aux époques les plus orageuses de notre histoire, les seigneurs laïques se les étant inféodées , à titre de défenseurs des églises, elles devinrent héréditaires comme le fief; les enfants des barons se les partagèrent » et il arriva en peu de temps qu'il y eut dans chaque village un nombre aussi considérable de décimateurs que de cultivateurs (2) ; d*où naquit une épouvantable confusion, une foule
(1) Voir l'ouvrage Ms. de dom Bastide, De Decimis et enmm origine apud Judœos, Gentiles et Christianos, ou simplement : Voyage d' Anacharsis ^ t. 2, p. 417; — nu Boiday, îirétor det mtiq. rom., âi4bl., p. 351; — Laffit, Ifonir* des Sauo, amêr,^ 1. 1, in-4*.
(S) Brevannes avait plus de quinte décimateurs ; il en était de même de la plupart des villages du Bassigny au Xn« sidcle.
d'entraves, de dissensions et de procès qui auraient infailliblement amené la ruine complète de l'agriculture , si les moines n'eussent réussi à combiner tous ces éléments divers et hétérogènes , et n'eussent remplacé cette oligarchie désastreuse par une administration plus unitaire , plus douce et plus paternelle.
Cette substitution se fit de différentes manières : i* Par restitution : plusieurs seigneurs, comme nous le voyons par l'exemple de lean de la Fauche» eonsidérani qu^U est de toute justice que les dîmes retenues de fait par les Mques soient remises au clergé, le premier et légitime possesseur (1), les restituèrent entre les mains des moines , qui les rendirent à leur tour à leur destination première , les employant , d'après l'antique discipline , à la subsistance honorable des pasteurs » au soulagement des pauvres et des infirmes, à l'entretien des presbytères , à la réparation des églises , quelquefois de Téglise entière , mais le plus souvent des chapelles latérales et de la région absidaire : ce qui nous explique et nous révèle l'origine de toutes ces beautés artistiques , de toutes ces richesses et de toutes ces magnificences jetées avec tant de goût, de grâce et de grandeur sur le front de la plupart de nos églises du Bassigny (2).
2*" Les frais énormes occasionnés par les deux croisades de saint Louis avaient obéré la plupart des seigneurs qui avaient accompagné ce pieux roi; pour se libérer, ils morcelèrent leurs fiefs et en mirent les lambeaux à l'encan. Or, il n'y eut point d'autres acheteurs que les moines. Jean de Choiseul ne put sortir de ses embarras financiers qu'en s*adressant à Tabbayc de Moi imond ; et , du consentement de noble dame Bertremette, dite Alis, sa femme , il se dessaisit tout à la fois de
(1) Archiv. de la HauiB'Mearne ^ arc. Lafauche.
(S) Voy. le savant Tbomassin, lHteipl,dê rSglûe, tt. 1 et t.
son moulin de Germennes sur la Meuse , entre Lénizeul et Damf al » avec ses dépendances , pour trois cents liTres tournois» et des dîmes de Ghézeaux» moyennant douze cents lÎTres provéniliens. Ikaucoup d*autres chevaliers et de barons , coiiiaie les sires de Clémont» de Vaudémont» de Bourbonne» etc., allèrent également offrir aux moines quelques débris de leurs domaines (4).
3° Les prières de nos cénobites avaient encore aux yeux du monde tant de prix et de puissance» qu*on eût sacrifié la terre
entière et ses trésors pour se les assurer : c'est ce qui leur attira de magnifiques donations de la part de Geoffroy de Bourmont ; de Henri , comte de Bar» et d'Aliéner, fille du roi d'An* gleterre, son épouse; de Tiiibaut, roi de Navarre, comte de Champagne et de Brie ; des comtes de Bourgogne et des ducs de Lorraine» etc. Ces enfants deCtteaux n'avaient cherché que le règne de Dieu et sa justice : la terre et ses biens leur arri- Tërent par surcroit. Ainsi» au commencement du XIV* siècle » Morimond avait : plus de vingt moulins sur la Meuse » la Moselle , la Saùne et leurs affluents , et sur les ruisseaux des étangs; une mine de fer et deux usines métallurgiques; des pressoirs sur les territoires de Bourbonne » Serqueux et Laneuvelle; des paisseaux pour ses vignes , du bois pour son usage dans les forets de Darney, de La Marche , d'Aigrement et de Fresnoy ; la banalité des trois fours de Nijon» Serocourt» Rosières; du charges de sel a prendre à Salins , des maisons dans plus de dou2e villes; le droit de pèche dans la Moselle et la Meuse jusqu'à Metz et à Verdun» et dans la Saône jusqu'à Gray ; douze granges exploitées par cent soixante convers , des troupeaux innombrables, une prairie qui s'étendait de Meuvy à Neufchâteau» la haute justice dans six villages ; le privilège im-
(1) Nous avons retrouvé aux archives de la Haate-Maroe les pièces attestant oesYeiites.
mense de passer avec ses chevaux, voitures, marchandises, bestiaux , sans payer aucun droit de péage , sur toutes les terres da duché de Lorraine , des comtés de Bourgogne , de Chantpagne , de Bar, des évcchés de Toul , de Langres et de Metz ; voilà une faible exquisse des ressources prodigieuses que les moines s'étaient créées (i).
Mais, nous dira-t-on, comment quelques pauvres religieux, venus dans le Bassigny avec une croix, un Psautier et quelques instniments aratoires , sont-ils arrivés en si pen de temps à un si haut degré de grandeur et de prospérité matérielles? Nqus répondrons : Ils ont réussi, comme on réussira toujours, en s^assorîant pour centupler leurs forces» en se plaçant Yolontairement et par le principe de la charité chrétienne sous le régime sociétaire dont nos réformateurs ne cessent de nous vanter les menreillenses économies (2) » en trayaillant beauconp et en dépensant peu ; se contentant de pain noir» de pois et de légumes pour leur nourriture ordinaire ; de tartes faites de harengs y d'oignons et d'huile de noix, avec un potage de gruau d'avoine aux amandes pour leur pitance ou mets extraordinaire, d'un sac de grosse laine pour vêtement, d'une misérable paillasse pour couche, pendant que les barons se ruinaient au jeu, à la guerre, dans le luxe, la bonne cfaàre et la débauche. Le cloître vainquit le manoir comme Rome vainquit Garthage après les délices de Capoue.
C*est un fait historique incontestable , que la substitution de la puissance monastique à la puissance féodale s'est opérée au profit du pauvre peuple. « Tout le monde sait, dit un auteur «t du temps, de quelle manière les maîtres séculiers traitent « leurs serfs et leurs serviteurs. Ils ne se contentent pas du
(1) Archiv. de la Haute-Marne, liass. 7, S, 9 , 10, etc. (î) Les phalansU? riens ont reconnu que, pOTtr tenter quelque chose de sérieux et d'utile eu agricoltore, il fallait au moins de 2 à d,ûOO hectares de terre.
a service usuel qui leur est dû *, mais ils revendiquent sans « miséricorde les biens et les personnes. De là, outre les cens «( aceoutnmés» 9s les accablent de services innombrables , de <i charges intolérables , trois ou quatre fois l'an , et toutes les « fois qu'ils le veulent. Aussi Yoitron les gens de la campagne a abandonner le sol et fuir en d'autres Ueux. Mais , chose plus « aUreusel ne vont-ils pas jusqu'à vendre pour de l'argent» <t pour un vQ métal» les honunes que Dieu a rachetés au prix « de son sang! Les moines, au contraire, quand ils ont des «.possessions» agissent bien d'autre sorte. Us n exigent des « colons que les choses dues et légitimes ; ils ne réclament « leurs services que pour les nécessités de leur eiistence; ib Cl ne les tourmentent d'aucune exaction ; ils ne leur imposent a rien d'insupportable; s'ils les voient nécessiteux» ils les • «t nourrissent de leur propre substance ; ils ne les traitent pas <i en esclaves, ni en serviteurs , mais en frères » (1).
Voilà l'explication morale ^ entre tant d'autres» des grandes richesses des monastères» et la raison religieuse qui devait faire disparaître la servitude personnelle et l'esclavage.
Quel parti les moines tirèrent-ils des terres qu'on leur avait données» vendues ou échangées, et qui la plupart n'étaient que des déserts et des marais ? A quoi employaient-ils leur superflu? — C'est ce que nous examinerons dans les chapitres suivants.
(1) Voy. les Lett. de Pierre «le -VéaéraI)Ie, Hssai hist,sur l'Abb. de Clunif, p. 147.