CHAPITRE XXIV
Inflneace agrîoale de Morimond ; système d'assainissement et de défrichement ; économie forestière dei moines.
Lorsque saint Robert descendit de Molesmes à Gîteauz, suivi
de ses pieux compagnons, ce fut ayec la ferme résolution d^obserrer la règle de saint Benoit dans toute sa sévérité. Or, . diaprés cette règle , le moine doit Tiyre du travail de ses mains et se suffire à lui-même. Les premiers cisterciens se mirent à rétléchir par quelle profession , par quelle industrie ils pourraient se procurer le pain quotidien « donner l'aumône aux indigents et Fhospitalité aux étrangers , que la règle bénédictine ordonne de recevoir comme si c'était Jésus-Cln:ist même (1).
U y avait alors» bien plus encore qu*aujourd'ui, un état méprisé 9 avili par les préjugés de l'époque, renvoyé aux pauvres manants comme la géhenne de la terre, et réservé aux serfs comme une ignominie de plus jetée sur leurs fronts flétris. Eh bien I ce. sera cette profession la plus humiliée qu'ils choisiront de préférence ! Ils vont se faire agriculteurs, descendre dans le sillon, tantôt laissant le Psautier pour la bêche, tantôt la bêche pour le Psautier : moines et laboureurs, hommes de travail et de prière, anges du ciel sur la terre. Tels furent
(1) Quos tit Chrittim tuseipmreprœcipit régula. — Sxotd, magn,, 1. 1, c. t4; — Exord* jtMW., c. 16 ; — ifuio/. c£rl.| t. i, p. SS.
les premiers cénobites de Ctteaux» tek seront ceui de Mori-»
mond.
Mais il leur faut des terrains propres à la culture ; à qui iront*ib les demander f A personne; ils les formeront euxmêmes, avec les landes, les forets et les déserts qui couvrent les deux tiers de la France. Aussi protestent-ils qu'ils ne cultiveront que les champs éloignés des villes , des villages et des hameaux (1), et spécialement les plus sauvages et les plus ingrats : tant ils étaient persuadés que Dieu n*a rien fait de stérile, et que le plus vil grain de poossieie, avec k bénédiction du ciel» recèle un trésor I
Les moines ne se livreront pas en aveugles à toutes sortes d'exploitations; mais ils procéderont par principes , se réglant sur la température dimatérique, sur la connaissance des diverses espèces de terrains et les différents produits qui leur sont propres, réunissant tous les vieux éléments agricoles » en créant de nouveaux. Giteaux deviendra bientôt, de la sorte» comme un vaste institut agronoiuique dont Tcsprit [tassera dans ses quinze cents monastères, qui se transformeront en autant de fermes-modèles régionales « et de là dans le pc uple, par ses granges ou fermes-écoles.
Ainsi toute cette organisation agricole que nos réformateurs modernes ont essayé d'établir en France à si grands frais, et jusqu'ici avec si peu de fruits, avait été réalisée par quelques cénobites dans toute TËurope, il y a plus de six cents ans» avec cette différence, que les moines ne demandaient pas vingt-cinq millions par an pour faire leurs expériences» mais seulement des broussailles et des marais.
La province de Langres était deja renoanauc pour sa ferti-
(1) Terrca ab hàSntatUm hommum remoias.,. Sylvas aquasque adfacienda molendina , tqw» , pt^iraque, cwies ad agriaUturaSf etc., — Annal, cùL, t. i, p. 24.
lité sous h domination romaine» et déversait de sa surabondance sur les pays voisins et jusque sur Rome même, comme nous rapprenons de César et de Glaudien (1). Pendant Tère de la décrépitude de Tempire , au moment de rinvasion des barbares» cette contrée sillonnée de voies romaines (2) et sur le passage des hordes de la Germanie fut dévastée et dépeuplée ; elle essaya de se relever sous Charlemagne; mais, au milieu des désordres et de Tanarchie féodale du X" et du XI"" siècles* elle se couvrit de nouveau de ronces et d'épines.
Le pays le plus fécond du Langrois , appelé Bassigny, était alors réduit à la plus affreuse misère : les barons qui se l*étaient partagé comme une riche proie Favaient transformé en un champ de bataille. Les manants , attachés à la glèbe, épuisés par les corvées» désespérés par une longue suite d'années calamiteuses» voyant sans cesse leurs moissons ravagées par des bandes errantes» désertaient de toutes parts. Pour comble de malheur, les eaux , obstruées- sur plusieurs points par les débris d'une végétation sauvage et luxuriante , avaient perdu leur cours naturel et inondaient de vastes espaces. Le sol était devenu en général marécageux» et les prairies de la Meuse ne produisaient plus que des joncs et des roseaux, au milieu desquels erraient çà et là quelques rares et maigres troupeaux (3). C'en était fait d'une des plus belles et des plus riches provinces delà France, si la Providence ne fût intervenue d*une manière miraculeuse.
Qui suscitera-t-elle? Sera-ce un poète» comme autrefois dans
lu vieille Italie ? Non; en vain le cygne de Blantoue a chanté ,
(1) Fecunda Tybris ab Arcto
Vexit lingomco 8udatas vomere messes. {Eloge de Stilicon.)
(2) Antiq. de Caylus , t. 8, p. 4S0. — Voir le long chapitre du P. Vignier sur le mèmd 8q|et, IMsad,, Ub.; — Migneret» Préàs de tBist, de JUmgres , p. 88.
(8) Tabul. Morim,, ana. 1150 et 1180.
à l'ombre du trône d'Auguste , les troupeaux» la charrue et
rétable ; les plébéiens sont restés à Tentour du Cirque , et Rome a continué d^envoyer ses vaisseaux chercher le pain de son peuple en Sicile et en E^pte. Dira4-elle à un roi : Quitte ton sceptre et prends le manche de la charrue pour l'élever aux yeux des peuples à la hauteur même du trône?... La Chine le fût depuis trois mille ans, et cependant Fagriculture y est restée dans une éternelle enfance.
La Providence ira chercher le remède à la source même du mal ; elle montera au manoir» prendra par la main les enfants des comtes, des barons, etc., les conduira à Cîteaux , et là , après les avoir dépouillés de leurs hvrées mondaines et chevaleresques, elle en fera des pauvres » des moines et des cultivateurs; puis, un jour, elle du a a douze d'entre eux : « Levez- « vous; venez dans la terre que je vous montrerai^ allez par- « delà la ville de Saini-Dizier» descendez dans ce grand bassin « fangeux d'où s'exiialent des vapeurs de niort- forgez des « socs avec les épées de vos pères, défrichez, assainissez» « rendez à ces lieux leur fertilité et leur beauté premières ; (( faites-en encore une fois le grenier des Gaules, et c^ue les <i hommes sachent que c'est moi qui non-seulement ai créé la «( terre , mais encore qui la renouvelle et la régénère quand il « me plaît. »
Les moines crurent pouvoir opérer Tassainissement d'une portion considérable de la contrée par la création d*un certaiu
nombre d'étangs sous les principaux versants, dans le voisinage de la source de la Meuse , pour en prévenii^ les inondations trop fréquentes (1). Ces étai^s étaient destinés à emma-
(1) Sous le versant de Damblain, Tétang de Francourt; sous le versant de Monmond , le plus considérable, cinq étangs : ceux du Lavoir, le Grand-Etang , la Ferrasse, le Maître, Bonnencoutre ; sous le versant de Maulaiu et de Ravetuia-Foiitaine, Tétang du Moulin-Roiige; sous le versant de Ifontigny, les
gaainer Tecta provenant des pluies torrentielles ou de la fonte des neiges, qui, tombant tout-àrcoop dans le lit trop peu incliné de la rivière» la faisait déborder presque instantanément
Ce procédé , que la science a révélé à plusieurs de nos plus fameux hydrogéologisles après les malheurs de 1840 et 1846, avait été indiqué à nos cénobites par la nature elle-même. Dans les hautes montagnes, il existe beaucoup de lacs, situés souvent à une élévation considérable, recevant Teau des pluies et des neiges , qui ne peut s'écouler qu^à un certain niveau ^ que l'on nomme détente dans les Alpes. Alors le lac donne naissance à un ruisseau qui descend paisiblement et va circuler dans le fond des vallées qu'il fertilise, au lieu de s'y précipiter en un torrent fangeux pour les dévaster.
Si Ton veut se faire une idée de tout ce qu'il a fallu de patience et de péuibles labeurs pour exécuter une aussi gigantesque entreprise , il n'y a qu'à jeter les yeux sur le Grand- Etang y au-dessous duquel était assis le monastèrei et qui recevait de la surabondance de trois ou quatre étangs supérieurs. C'est un lac , c'est une petite mer dont les bras se perdent dans la forêt; ses môles et ses glacis rivaliseraient avec ceux de nos plus fameux ports; depuis près d'un siècle, ib résistent sans réparations à l'action du temps, des flots et des éléments, et au poids d'une masse d'eau de quarante à cinquante pieds à la bonde. On voit qu'une connaissance profonde de l'hydraulique a présidé à la disposition de ces pierres, et surtout qu'elles ont été placées là par une main généreuse qui travaillait pour la postérité.
U était quelquefois permis aux religieux de venir se promener silencieusement sur la terrasse de la levée de cet étang, oii
étangs de Damfal et de Belfays; sous le versant de Lavilleneuve et de Rangeoourt, rétang de Uefoy; sons le versant de Ghoiseul, le Petit-Etang, etc.
tout respirait la plus suave et la plus sublime poésie : le chant deFoiseau» le mugissement du vent dans la forêt, les flots qui venaient se briser contre la jetée, les frères pécheurs qui essayaient de regagner le rivage en ramant et en chantant des cantiques » les grands chênes qui se balançaient majestueusement et semblaient se mirer dans l'onde avec complaisance , la grue et le héron planant dans les airs et s'élançant sur leur proie arec un rauque sifflement, et, parnlessus tout cela , le beau ciel du Bassigny ; cette scène maritime au milieu des bois» ces ravissantes harmonies de la solitude devaient faire tressaillir l'ame du moine sou» les plus douces et les plus innocentes jouissances, et la plonger dans la sainte et déUcieuse contemplation de la nature et de son auteur.
Ainsi, le bot premier des moines, en entreprenant ces grands tra\aux hydrostatiques, n'était point de se procurer du poisson destiné à leur adoucir les rigueurs de Tabstinence de la viande ; choisissant presque toujours des lieux humides et fangeux pour séjour, ils ne voulurent d'abord qu'assainir, afin de pouvoir habita et cultiver; le poisson était alors pour eux un mets prohibé, ou dont ils n^usaient que rarement et seulement aux grands jours de fête , ce qui dura pendant plus de cent cinquante ans, amsique Tattestent les auteurs contemporains. Void comment ils procédaient , d'après les Annales cistercienr nés, et leurs travaux étaient conduits avec tant de raison et de sagesse, qu^ik semblent avoir outrepassé les expériences et les découvertes modernes (1). — Nos moines avaient dressé leur tente au milieu d'un marais (2) ; ils s'elTorcèrent de percer des exutoires » de pratiquer des saignées à ce sol putride et malade^
(1) Malepeyre, Maison rustique du X/X« sièclCj 1. 1, pp. 14 et 150, De l'as^ tainissement i — Gantagrel, Mém, présent à la Sodêté dtagriadt dhndre-^ hoire, ou Quinze mUlions à gagner sur les bords de la Cisse; etc.
(2) Uliffinoto loeo, palustrique oc homimbus antea inhabitato et vix aecesso* — Ann, cist,f 1. 1^ p. 7S.
de réunir les eaux par un ingénieux système de rigoles, de tranchées et de fossés débouchant les uns dans les autres, et
tous dans un principal canal, qui formait une sorte de réservoir dont ils se serraient : — 1^ comme moyen d'irrigation» d'où nous sont venues toutes ces magnifiques prairies du Bas». signy, presque toujours placées en bas des étangs et arrosées par les ruisseaux pérennesqui en découlaient (1) ; — 2° comme force motrice , ainsi que nous le voyons par cette série d'usines qui se trouvaient au-dessous du monastère, au nombre de plus de douze (2), telles que : scieries, huileries, fouleries» tanneries et moulinssurtout, qui sont encore une ressource inappréciable pour tout le pays ; car la Meuse coule à pleins bords et avec fracas à travers le Bassigny pendant Thiver ; mais eu été et en automne ce n'est plus çà et là qu'un faible cours d^eau que le voyageur traverse à pied sec; tous les moulins construits sur ses rives sont alors en chômage. Or, si les moines, divinement inspirés, n'avaient recueilli de Teau à Morimond il y a sept cents ans, dites-moi ou vingt villages , que nous pourrions nommer, iraient chercher de la farine et du pain pendant cinq mois de Tannée ? A dix ou douze lieues , dans le bassin de la Marne ou de la Saône ; — 3* ils en créaient des viviers, où ils > élevaient du poisson; nul depuis n'a mieux réussii dans cette industrie; ils lui ont donné une impulsion qui existe encore, surtout dans les Vosges et la Meurthe (3). En aucun lieu les étangs ne sont exploités avec plus d'intelligence et de fruit , et c'est à peu de distance de Morimond qu'on vient de faire la belle et précieuse découverte de la fécondation artificielle des œub
(1) Nadauld de Buff., Traité thëor. ctprat.des Irrigat.; 3 vol. in-S*», 1843; — Poloaceau, Des Eaux relativ, à Cagricult,; 1846 , in-18.
(S) Coileetis namgue per indusiriam aquis dedustisque, fMolus proftemu mùltù usibus campos irrigat^ fruges terity ligna idndit, Hegna ingmtia mm êoium aquis complet secl piscibus. — Ann. cist.^ t. 1, p. 10,
(8) iMnotre* de la Société royale et centrait d agriculture; Parift» ISit.
de poisson. Ainsi, par un bientait providentiel , les mêmes éléments qui rendaient un pays insalubre , dangereux et inabordable , devenaient, sous la main des cénobites cisterciens» une source de commodités et de richesses : tant il est vrai» ajoute rhistorien j que tout se tourne en bien pour les amis de Dieu, et que rien n*est perdu pour eux au ciel et sur la terre , ni une larme, m une goutte d'eau (1) î
Que de fois nous avons entendu reprocher à nos religieux d'avoir trop multiplié les étangs! Cependant, qu^on y réfléchisse , et on verra , outre les raisons que nous avons déjà données» que c'était une nécessité de Tépoque : les bras manquaient ; il fallait ou laisser le sol improductif , ou Futiliser en rinondant, et remplacer les moissons par les poissons. 11 était impossible de tirer un autre parti de beaucoup de terrains humides » impropres à la culture et au pftturage. De nos jours » après toutes les découvertes de la science, les départements de TAin» de Saône-et-Loire , la Bresse, la Dombes et la Sologne, etc., se sont trouvés ainsi forcés de conserver un grand nombre d\jtaiigs, qui forment un des principaux produits de ces contrées (2).
Le sol de Morimond» sol argilo-siliceux, ondulé et disposé en petits vallons allongés , se prêtait natureUement à ces sortes d'entreprises. Les moines avaient admirablement calculé la pente nécessaire, Timperméabilité des couches inférieures» le volume d*eau , le groupement des bassins , la masse des chaussées , aiin de préserver ces réservoirs des inconvénients de la sécheresse, de Tévaporation, de l'infiltration » de la gelée et des débordements ; il fallait surtout parer au danger beaucoup plus terrible de Tinsalubrité, en entretenant un niveau d'eau sutïi-
(1) Mémoires de la Société royale et cinhtUe ifagrkitiitire; Paris, 1842.
(2) Puvis, Dfs- FAnng^^ ; 18i't ; — Des Etangs, de leur utilité,construcL, produit, etc. Maison rust. du XJX» siècle , U 4, pp. 179 et SOS.
sant pour couvrir en été le fond de Fétang et Tempêdi^r de se convertir en marais peslUentiel : l'action du soleil snr une terre
eîicore humide et chargée de parcelles organiques produit des émanations délétères qui donnent naissance à des fièvres endémiques d'un caractère pernicieux. Or» nous avons constaté que les étangs de Morimond avaient, pour recueillir les eaux pluviales, une surlace affluente quinze ou vingt fois plus étendue qu*eux*-mêmes ; ensuite » qu'ils étaient entretenus par des sources découlant des forets voisines, traversés de ruisseaux aboiidauts ayant un débit régulier ; que Teau, se déversant de l'un dans Tautre jusqu'à la Meuse » était sans cesse renouvdée et ne pouvait produire d'effluves dangereuses; enfin, qu'en aucun temps la mortalité n'avait été plus considérable dans la zone de Tabbaye que partout ailleurs.
Plusieurs de ces étangs ont disparu depuis trois ou quatre siècles : ils n'avaient été formés que provisoirement et dans un but agricole. Ces prairies où les troupeaux broutent et bondissent au joud'hui , ces champs où les laboureurs tracent de fertiles sillons étaient autrefois des vallées dénudées» des basfonds fangeux et inexploitables; les moines, après en avoir barré les extrémités inférieures par des digues transversales, y ont amené Teau des plateaux environnants : cette eau a apporté avec elle de rhumus , des détritus de végétaux qui se sont déposés sur le fond; ce qui, réuni aux excréments des poissons et des batraciens, et aux débris des plantes aquatiques d'une substance pulpeuse et d*une facSe décomposition , a formé, après une période plus ou moins longue, une couche de vase à laquelle il ne manquait plus» pour devenir féconde , que d'être exposée à l'influence du soleil.
Voilà une terre nouvelle ; voyons maintenant les moines à l'oeuvre.
Aussitôt après le chapitre , ia crécelle claustrale donnait le
signal du départ : tous les religieux se réumssaieiii au parloir ; là, le prieur les divisait par sections, réglait tout ce qui concernait Tordre , le lîeu et le genre des travaux, et leur distribuait les iustruments nécessaires {firrammia ei oiia instrumenta ad Uiboremneeesearia) (1).
Rien n'exemptait de ces rudes labeurs, ni la naissance, ni les talents, ni le rang et lautorité; la règle ne Toyaitdans tous les religieux que des enfants d^Adam, qui, d'après Tantique malédiction, devaient gagner leur pain à la sueur de leurs fronts. Ces fils de grands seigneurs ne traTaillaient pas avec l'indolence de l'amateur des champs , qui , dans un beau jour, s'amuse à faner ses foins ou à sarcler ses blés; Tardeur qu'ils y apportaient aurait lait croire que telle avait été Toccupation de toute leur vie. Que de fois la bêche et la houe déchiraient ces mains cfélicates accoutumées à tout autre travail ! Que de fois ces âmes angéliques, renfermées dans le frêle vaisseau de corps débiles et épuisés d'austérités, se seotaient faillir à la peine 1 Saint Bernard lui-même, qui, à son début à Qteaux, avait tant de fois gémi et pleuré d'être trop faible pour scier le blé , aimait a raconter depuis à ses religieux, avec une certaine complaisance et dans la joie d'une victoire remporléct comment EKeu lui avait fait la grAce de devenir un bon moissonneur (2).
Non-seulement ils sciaient, mais ils levaient eux-mêmes toutes leurs moissons ; et souvent ils apportaient les gerbes sur leur épaules : on les voyait en file de quinze ou vingt descendre le coteau, courbés par k poids de leur ferdeau» brûlant
(1) Lib. Us., c. 76. — D'après le c. 48 de la Règle, elles ce. 74, 75, S8 et 84, ils travaUlaient en été dq»uîs le cliapître jusqu*ii tierce et depuis oone ju»> qa*k vêpres; en hiver, depnis tierce et la messe jusqu'à noue, et mftme ju8<ia*à irépres en carême. — Jul. Pâris, Esprit pnm, de CUeaux, p. 175.
(2) Dalg., T^7> de S. Etienne, p. S4S, d*aprè8 Guill. de St-Thienry;— Nomatiie* cigt,, pp. 175, 176 et 189, J)e tefonpçre seeationU et musUms,
sous leurs Crocs de grosse laine et le front ruisselant de sueur.
Leurs fraTaux étaient accompagnés d'un rigoureux silence» qui n*était interrompu que par le signal que donnait le prieur, en frappant dans ses mains de temps en temps. Tantôt c'était pour annoncer un court repos {pausandi signum) : les frères s'asseyaient autour du prieur» autant que le sol le permettait; tantôt c'était pour les avertir d'offrir à Dieu leurs peines : alors ils appuyaient leurs fronts chauves sur le manche de leurs bêches ou de leurs râteaux, dans l'attitude de la médita^on.
Lorsqu'un frère , soit par excès de travail , soit par faiblesse naturelle , tombait de lassitude , il demandait au prieur la permission de se retirer quelques instants à l'écart » ramenant son capuce sur son visage et inclinant la tète, comme pour s'humilier et gémir de son impuissance et de sa misère. Un dernier signal annonçait le retour, et tous revenaient ensemble» deux à deux, silencieux et contents, remettaient, en entrant, leurs instruments au prieur, à l'exception des ciseaux, des sardoirs , des fourches , des râteaux et des faucilles , qu'ils conservaient au dortoir, près de leurs lits , pendant tout le temps de la tonte des brebis, du sarclage, de la fauchaison et de la moisson (i)«
Certes 1 U y avait plus de grandeur véritablement héroïque,
plus de gloire solide , plus de calme diviu dans le sommeil du moine laboureur dormant sur sa paillasse entre sa bêche et son râteau, que dans celui d'Alexandre couché sous sa tente, è l'ombre de ses lauriers, entre son glaive d'un côté et la couronne de Darius de l'autre, après la bataille d'Arbelles.
Nous avons lu les plus belles pages de Varron et de Golu* melle sur la manière de cultiver la terre chez les Romains; Mathieu de Dombasle, Olivier de Serres, Moreau de Jonnès,
(1) LU). Us., e.75.
de Grasparin, en France ; John Sinclair, en Angleterre ; Ronconi» en Italie ; Cotta, Burgsdoiï, Kasthofer, en Suisse, en Allemagne et en Belgiqae,.nous ont donné une idée des progrès de la science agricole dans les temps modernes; eh bien ! après avoir admiré les ouvrages de ces savants auteurs , nous avons étudié les travaux des premiers cisterciens» nous avons visité ceux qu'exécutent encore aujourd'hui leurs successeurs , les trappistes , et nous avons été forcé de reconnaître que là où les moines ont planté leurs bêches , là sont encore les colonnes
d'Hercnle de ragriculturc.
La viticulture ne fut pas généralement approuvée au commencement, dans Tordre de Cîteaux; elle souleva, surtout à Clairvaux, la plus vive opposition. Quelques-uns des religieux voulaient proscrire le vin comme une liqueur trop sensuelle , indigne de la vie austère des hommes du désert, qui devaient se contenter de Fean de la fontaine ou du torrent. «( Aux mon- « dains, disaient-ils, la couronne de roses et la coupe pétil- « lante de Bacchus ; aux moines le diadème d'épines , la coupe « des larmes et le calice amer de Jésu843irist ! y>
D'autres n*étaient pas du même avis , opposant que les moines cisterciens, assujettis aux plus pénibles labeurs de Tagriculture, ne pourraient se passer d'un peu de vin ; qn'il en fallait pour le saint sacrifice et dans beaucoup de uialadies ; qu'en supposant même qu'il fût entièrement prohibé dans le cloître, on serait libre de l'échanger au dehors contre d'autres provisions : telle était l'opinion de frère Christophe , chargé de la haute direction des travaux agricoles, et qui voulut essayer une plantation sur le coteau au sud-ouest de Tabbaye.
Le pieux Gérard , frère de saint Bernard , alors prieur, s'étanteibrcé, mais en vain, de l'en empêcher, s approcha de lui au moment où il enfonçait le fer de sa bêche en terre , et lui cria d'une voix menaçante : « Mon frère, plantez et culti-
« vez votre vigne , puisque vous le voulez ; vous ne goûterez « jamais de son fruit I » (i). Et la vigne fut frappée à TÎDstaat même d'une stérilité que rien ne put vaincre , car, quoiqu'elle réunît tous les avantages du sol, le plus propice, de l'expositioa la plus heureuse» de la culture la plus assidue et la plus intelligente* qu^elIe se couvrit « au printemps, de feuQles et de pampres, elle ne donnait pas en automne un seul raisin.
Le frère planteur étant mort , les moines, désolés de l'inutilité de lieurs travaux , vinrent trouver saint Bernard et le prièrent de lever la malédiction : le saint abbe se ût apporter de Teau dans ua bassin, la bénît et ordonna d'en asperger toute la vigne ; cette eau, comme une rosée céleste , lui rendit sa fécondité. Ayant été ravagée quelque temps après par la grôle , il n'y resta que deux raisins entiers ; saint Bernard se les lit apporter* en donna un, près de la porte du monastère, à une femme enceinte qui parut le désirer, et pressura l'autre avec sa main dans une cuve que Ton avait préparée dans Tespoir d'une abondante récolte ; il en sortit une si grande quantité de vin, que la cuve en fut remplie jusqu'aux bords, et déversa de sa plénitude tout à rentour (2).
Quoi qu'il eu soit, à dat^ de ce moment, l&vitiettitnre, consacrée par un aussi grand miracle , prit une extension considérable; les moines de Clairvaux s'y adonnèrent avec une ardeur qui se propagea dans tout Tordre, et, par imitation, dans toutes les provinces voisines des monastères (3) . Ainsi la vigne de Clairvaux s'est dilatée d'une mer à l'autre , et quelques gouttes d'eau bénite tombées de la main de saint Bernard se sont changées en des fleuves de vin , où viendront s'abreuYer des générations sans nombre, dans toute la suite des siècles.
(1) Tu, frater, mneamptania eoleque, wmgum tamen de iUaguttalwms»
(2) Annal, cist., t. 1, p. 150.
(S) Le8 Tignobles de Bar«ir-Aiibe, près de Glaimux, flODt très-renommés.
Tel est, croyons-nous, le sens historique de la pieuse légende que nous TaDons de ciier (!)•
L'abbaye de Morimond ne resta pas en arrière. Il lui lEdlait un terrain convenable : le coteau des Gouttes, par la nature du sol p par ion exposition » par ks abris des forêts et des anontagnes qui le protègent contre les yents dn nord-oaest et de l'ouest, fixa son attention; elle y envoya des frères planteurs, qui le sillonnèrent de tranchées et le disposèrent avec tant d'art à cette nouTelle production, qu après quelques années il fut couvert dans toute son étendue d*un vignoble qui, pour la qualité du plan, la maturité du raisin» la générosité du vin, n'eut rien à envier aux climats les plus privilégiés de la Champagne.
Les moines essayèrent de transporter Télém^t viticok dans les territoires environnants, à l'ouest; mais cette culture ne
s'y est pas maintenue pour les raisons que nous exposons plus bas. Us luirent plus heureux à Test, du côté de Serqueux et de Bonrbonne-les^Bakis.
Nos cénobites , au commencement , ne vivaient que de fruits et de légumes : leur régime était entièrement végétal ; c'est pourquoi ils durent s'attacher de bonne heure à l'horticulture,
faire une étude spéciale.
Les jardins potagers de Morimond jouissaient d'une grande réputation, tant pour la beauté que pour la variété des.pfo • duits, et passaient pour les plus riches en ce genre de tonte la contrée. Le verger n'était pas moins remarquable : les frères jardiniers et les religieux s'en occupaient spécialement , et, d'après le souvenir des vieillards, on ne Toyait nulle part des arbres et des arbustes aussi nombreux , aussi bien soignés et aussi divers. Us n'étaient point mélangés , mais classés par es- •
(1) Tout le monde a entendu (parler de la Gave de S. Bernard.
pèces, au fond ou sur les ilancs du vallon, au nord ou au midi, seloQ leur origine et leur nature. Or, quand une colonie sortait de Morimond, elle emportait avec elle des semences et des plants de toutes sortes pour les jardins du nouveau monastère; de ce monastère ils passaient dans un autre, et ainsi de suite jusqu'aux extrémités de l'Europe. D'ailleurs, lorsque les reli* gîeux, dans leurs pérégrinations perpétuelles, découvraient une espèce nouvelle, ils s'empressaient de la porter dans leur couvent ; du jardin du couvent elle entrait dans celai du villageois voisin, et les climats échancraient leurs productions par I mtermédiairc des moines , que nous pouvons appeler les courtiers agricoles du moyen âge (1).
Ainsi, les religieux qui partirent pour Ald-Camp, près de Ciologne, emportèrent le pommier de reinette grise, si commun dans le Bassignj; d'Ald-Camp d'autres cénobites le transplantèrent à Walkenrode en Thuringe, de là à Porta en Saxe, de Porta à Lubens en Silésie , d'où il se propagea dans toute la Pologne (2). Par la même voie, un grand nombre d'arbres de la Germanie arrivèrent à Morimond, et de Morimond dans la CShampagne et la Lorraine.
On se ressouvient encore combien les soldats alliés, au commencement de ce siècle , furent émerveillés de retrouver dans nos vergers la plupart des arbres de leur patrie ; mais les hommes sont si oublieux , que, vingt-cinq ans à peine après la destruction de notre abbaye, Allemands et Français avaient perdu la mémoire de la mission agricole et civilisatrice de Citeaux. Les uns et les autres ignoraient que leurs pères s'étaient em-
(1) C'est ce qui se fait aiyourd'bui chez les trappistes. Près de chaque mai- 8on TOUS Femarqaeras de grands vergers très - bien entreteniis, de belles pépi« nîères penftlées de toutes sortes d^arbres finûtiers et forestiers, avec des dépôts de graines potagères et fourragères que Ton transporte an loin. — Notieetur
la trappe de Metlleraie, in-î8, p. 49.
(2) Taàui. Morim,^ ad ami. 1200. — On les appelle aussi pommes de Porta.
brassés dans un vallon du Bassigny et s'étaient donné réciproqpiement , eû signe d^alliance et de fraternité , les plantes et les fruits de leurs pays.
IN otre abbaye était située dans cette grande zone forestière qui s'étend des Ardennes sur tout le nord-^st de la France. Les forêts alors étaient autant de masses confuses, aquatiques et
continues, au point qu'un écureuil aui'ciit pu parcourir le sudouesi de la Lorraine sans mettre pied à terre , en sautant de branche en branche. Les populations s^éloignaient de ces tristes lieux d'où s^exhalaient des miasmes pestilentiels, comme les sauvages fuient loin des savanes et des pampas de TAmérique méridionale.
Il est certain qu^une contrée couverte de trop vastes forêts ^ relativement à son étendue , sera marécageuse, les eaux n'ayant pas un libre cours, et conséquemment insalubre ; d'une température froide, entretenue par trop d'ombrage et rétemelle humidité du sol; frappée de stérilité, la terre ne devenant productive qu^autant que rien n'entrave la combuiaison des éléments entre eux et avec elle. Tel était Fétat du Bassigny sur une partie considérable de sa surface , à l'arrivée des moines ; ce qui nous explique ces longues séries d'années calamiteuses qui désolèrent ce pays aux X* et XI* siècles, et pourquoi les deux. versants des Vosges restèrent si longtemps déserts (i).
Les moines entreprirent de creuser des canaux dans les ba»* fonds les plus humides, de dégager de larges espaces pour m* vrir un libre cours aux vents, de tracer des tranchées d'aménagement, des allées de décoration et de promenade, enfin des routes d'exploitation et de communication qui existent encore. Us se mirent à défricher avec non moins d'ardeur, se faisant aider, soit par des mercenaires dont ils payaient chaque
(1) Voir aux Pièces justificatives.
jour la main-d'œuvre, soit par des cultivateurs auxquels ils abandoniiAieiit pour sept ans les produits, sans autre redevance.
Voici comment ils procédaient eux-mêmes :
L'abbé , tenant une croix de bois d^une main et de 1 autre un bénitier» précédait les travailleurs : arrivé au milieu des brous* sailles, il y plantait la croix, comme pour prendre possession de cette terre vierge au nom de Jesus-Christ; il faisait tout à Fentour une aspersion d^eau bénite ; puis, s'armant de la cognée , il abattait quelques «urbustes; ensuite tous les moines se mettaient à l'œuvre, et ils avaient ouvert en quelques instants, dans le sein de la forêt» un clairière qui leur servait de centre et de point de départ (1 ) .
Les moines essarteurs étaient divisés en trois sections : les coupeurs (ineiiores), qui faisaient tomber les arbres sons les coups de la hache; les extirpateurs {ecBêirpatom)^ occupés à déraciner les souches; les brûleurs (incensores), qui réunissaient tous les débris pour les livrer aux flammes, armés de fourgons ou longues perches {furgones), avec lesquels ils soulevaient les tisons pour raviver le feu {quibus titiones siibmovehant). Tous ces infatigables travailleurs étaient tellement noircis par la fumée et hâlés par les ardeurs du soleil, qu'en rentrant dans le monastère on les eût pris pour des forgerons et des charbonniers plutôt que pour des religieux (2).
Mais nulle opération agricole ne demande à être faite avec plus d'intelligence et de discernement :
l' Avec la connaissance géol oblique du soi; car il est des terrains que Dieu a destinés aux forêts, et vous ne pouvez y toucher sans violer les lois providentielles.
(1) On dit que cet usage existe encore chez les trappistes de nos jours.
(2) Annal, cist., t. 1, p. 96 : Cumque tota die in hujusmodi exetxitio laborarentf tam solis calotte quam ignis ardore vehementer fatiyati^ atque instar fahrorm fbrrarionm dmiiffreii, droa hmwn nommprendendi causa dauum re-
A Test el à l'ouest du monastère, dans la direction du versant des Vosges et de Colombey-iès-Choiseul, domine le terrain dilttvieiiy sablonneux, privé d'argfle et de calcaire , conservant peu Feau et dépourvu à sa surface de principes alimentaires; ils le destineront aux bois dont les racines , descendant à de grandes profondeurs, vont puiser au-dessous du diluvium, dans les terres argileuses et fécondes qu'il recouvre , les éléments d'une abondante nutrition.
2*" Il faut être guidé par le flambeau de la science hydrographique : d'un côté, les arbres élevés des forêts, semblables à autant de pitons aspirants, soutirent Thumidité et les vapeurs aériennes, qu'ils transmettent à la terre par une multitude de canaux conducteurs; de l'autre , les eaux pluviales étant retenues par les feuillages, les rameaux, les hautes herbes et les broussailles, au lieu de descendre rapidement et par torrents pour inonder les vallées , s'infiltrent dans le sol avec lenteur, s'y conservent protégées par d'épais ombrages» et forment sous les pieds des hêtres et des chênes ces vastes réservoirs d'où jaillissent les sources des fontaines et des ruisseaux.
3" On doit également avoir égard à la position géographique de la contrée, aux £vers rhumbs de vent sous lesquels elle se trouve et aux vamtions de température qui en résultent, enfin se régler d'après les lois de la physique et de la géognosie, pour que le pays ne soit ni trop ni trop peu boisé, mais seulement dans la mesure nécessaire au maintien de l'équQibre élémentaire; car la végétation, en général, et spécialement la végétation forestière, en agissant sur l'oxygène de l'air, exerce la plus puissante et la plus salutaire influence sur l'électricité.
Si l'on considère qu'un gramme de charbon pur, en passant à rétat d'acide carbonique, dégage assez d'électricité pour charger une bouteille de Leyde , et , d'une autre part, que lé charbon qui est engagé dans la construction des végétaux ne
donne pas moins d'électricité que le charbon qui brûle librement, on peut conclure que , sur une surface de végétation de cent mètres carrés, il se produit en un jour plus d*électricité qu'il n'en faudrait pour charger la plus forte batterie électrique. Or» tout Tacide carbonique étant électrisé vitreusement au moyen de sa foimation » les forêts produiront dans Tair* par rexpiration de cet acide, une quantité d'électricité vitrée phis ou moins considérable, qui tendra à Caire équilibre à réieciridté de nature opposée, et préviendra ces grands bouleversements atmosphériques dont la terre et ses habitants sont, hélas l trop souvent les tristes victimes.
Les moines de Morimond, mus par un instinct divin, ou, si Ton veut, guidés simplement par ce bon sens pratique presque toujours plus sûr que la science, se sont conduits au XI* siècle comme s'ils eussent été de TAcadémie des sciences en 1851. Avant de porter la cognée à une forêt, ils ont étudié la nature du sol, compté ses couches, examiné son exposition, calculé les chances d*une exploitation agricole, et ils se sont décidés à la garder on à Tabattre. Aussi les Vandales du XIX* siècle qui ont essayé d^essarter les bois qu'ils avaient conservés n'y ont encore recu^i, après bien des années de travaux et de sacrifices, que des lichens, des convolvulus, de Tivraie et de la folle-avoine.
Ils avaient laissé au front de toutes les montagnes des couronnes de forêts, dans le double but d'alimenter les sources et de prévenir les inondations; depuis qu'on les a enlevées, un grand nombre de ruisseaux qui sillonnaient les prairies ont été desséchés, et les inondations sont devenues beaucoup plus fréquentes et plus terribles. Considérant, d^aflleurs, que les deux vents les plus nuisibles au pays étaient Touest et le nordouest, ils l'avaient puissamment abrité, sous ce double rhumb, de hautes futaies de hêtres et de chênes, ne le laissant décou-
vert qu'au midi, qui versait sur lui tous ses feux. La disparition de ce8 glands abris du monachisme a produit le refroidissement du sol : dans pluskurs villages, tels que Bassonconrt, Merrey, Choiseul, Meuvy, etc., où, avant la Révolution, on cultivait la vigne avec succès, cette culture ne s'est pas maintenue et même est devenue impossible.
Enfin, ils avaient tellement calculé rétendue des forêts sur rétendue et les besoins de la contrée, et su,parundélrichement intelligent, si bien équilibrer les éléments, que la zone du Bassi* gay fut longtemps préservée de ces ouragans affreux qui ont désolé tant d'autres provinces^ et surtout du fléau de la grêle, inconnu à nos pères pendant plusde trois cents ans; carnous défions, durant tout ce laps de temps, de citer une seule tempête grandineuse, soit diaprés des documents écrits, soit d'après le souvenir des vieillards; ce phénomène météorologique ne s*est développé dans toute sa force dévastatrice qu*en 1828, époque à laquelle l'œuvre monacale était de toutes parts bouleversée (1). . Outre les bois de chauffage, de charronnage et de construction , il leur restait encore d'immenses produits à exploiter : ils firent construire des iours à chaux sur divers points, des tuileries , un fourneau métallurgique , une verrerie , des chaiv bonnières , des forges , etc. ; les premiers , ito révélèrent à là Lorraine et à la Champagne tous les éléments industriels, toutes les richesses de leurs forêts.
Parmi les essences qui peuplaient et qui peuplent encore ces bois, on distingue un grand nombre d'arbres appartenant à la famille des amentacées : le chêne rouvre à glands sessiles (quercm robur), le chêne à glands pédoncules {quercus pedunculata ) ; le chêne cerris, à feuilles blanchâtres et pubescentes ;
(1) Il ne s'agit ici que du bassin de la source de la Meuse. — Nous devons i^outer que c'était l'usage dans 1' rdre de Cîîi nux dp chanter le Salue, Regina à l'approche des orages, et k ces mots : Jesum ùenedictum fimctum, etc., tous lés moines tombaient à genoux, les ^eux tournés vers rimage de la mère de Dieu. —Voir imio/. d» CUemtx, t 4.
au chêne ils avaient marié heureusement le hêtre silvestre {faguê sUvestris)^ l'arbre chéri de saint Bernard et des cister* dens» à tige élancée» couronné d'une cîme large et anrondie, du plus brillant verni, dont le pivoL, moins long que celui du chêne, trouve dans les couches supérieures du terrain sa nourriture que Tautre va chercher à une grande profondeur ; le charme i carplnus belulus) ; toutes les variétés de Térable : Férable champêtre {acer campestre) , Térable sycomore (fmir dopïatamu)f Férable plane ( platanoide» ) ; le frêne élevé {fraxi' nus excekior)y le frêne ai^^cnté, le frênn doré' le tremble (populm tremiUa), l'aune (a/nus glulinosa). Terme, le tilleul à larges feuilles (pUu^kiUos),!^ cytise aubours (cylinislaburnum), quelques merisiers, l'alizier comiauii, le cornouiller sanguin [cornus ;>anguinea)f le coudrier commun (cory/ttf WDtUana), Tépine blanche, Tépine noiris et une multitude d'autres arbustes de la famille des rhamnoïdes.
Ces forêts étaient divisées en deux classes : les unes aménagées de taillis et de ^futaies sur taillis» que Ton coupait de vingt-cinq à trente ans (sylvœ cœduœ) ; les autres qui restaient en massUis de haute futaie pendant cent cinquante , deux cents et deux cent cinquante ans, selon la nature du sol « Tespèee des arbres et les limites de la croissance, que les moines calculaient par les couches ligneuses ; c'est ce qu'ils appelaient $ylvm glandarÙB* Us avaient ensuite leurs bois sacr^, où la hache ne pénétrait jamais, et sur le front desquels ils laissaient les siècles s'accumuler en paix, comme pour donner à la force végétale lo temps de se développer à travers les âges jusqu'à la période de la caducité. Nulle part , dans le nord de la France, on ne rencontrait des arbres de dimensions plus colossales ; le chêne dit dei Partisans, près de Morimond, est encore aujourd'hui le roi de nos végétaux forestiers.
U était dans ces bois de réserve que les cénobites venaient
quelquefois se promener, et le plus souTenjt se reposer en été après les travaux des champs ; ils s*y sentaient attirés par je
ne sais quelles harmonies sjyiiiboliques : elles étaient vierges, ils étaient vierges ; elles étaient solitaires , ils étaient solitaires; ik formaient une communauté d%ommes, vivant, priant et souffrant ensernl)le; elles formaient des communautés d'arbres, ensemble rairaîchis par la douce rosée » ensemble réchauffés des rayons du soleil , ensemble battus de Touragan. Coiniinj les moines , leurs pieds touchaient à la terre , mais elles semblaient ne pouvoir s'épanouir et respirer que du côté du ciel. Par leur action atmosphérique dans la région des nuages , elles maintenaient Tordre physique , éloignaient les orages ; les moines, élevés au-dessus du monde par leurs prières et leurs pénitences» rétablissaient Téquilibre moral et détournaient des fléaux bien plus terribles.
Les plus gros chênes portaient les noms de saints chers à l'ordre : Tun s'appelait le chêne de Saint-Bernard, Fautre de Saint-Etienne , celui-ci de Saint-Alhéric , celui-là de Sainte- Marie. Ces arbres gigantesques, entrelaçant leurs rameaux, formaient des voûtes et des arcades de verdure dont Tépai»seur entretenait avec une douce fraîclu ur un jour aussi sombre que mystérieux. Lorsque les religieux , avec leur robe d'une blancheur aussi éclatante que celle de la neige, pénétraient dans ces sentiers opaques , à la file l'un de l'autre , on les eût pris pour une longue procession de morts sous leurs linceuls ; quand ils chantaient les louanges du Seigneur (1) , cachés dans quelques massifs, on eût dit de loin des anges qui venaient annoncer aux hommes une bonne nouvelle. Appuyés çà et là contre les troncs noircis, ils ressemblaient à des statues de marbre blanc dans des niches d'ébène. Ces arbres ont été abat-
(1) Dans le temps de la moisson, ils chantaient une portion dd Um offioe daxiS les cham^. — Lib. Us,, c. 75.
tus par la révolatlon de 03 ; mais la tempête qui les a déracinés > en agitant leurs rameaux , en a fait tomber des semences que le soleil et la rosée ont fait écloroy et de jeunes arbres ont remplacé les anciens. Les cénobites, qui semblaient, ainsi que ces hautes futaies, ne devoir jamais périr, ont succombe avec elles ; mais le vent d'orage qui avait renversé Farbre séculaire damonachisme en avait emporté la semence immortelle sous d'autres cieux» sur une autre terre, et, au moment où on s'y attendait le moins, une nouvelle génération monastique s*est levée du milieu des ruines sous lesquelles on la croyait enseTelie pour jamais. Ainsi, les moines sont impérissables comme les cbénes des forêts (i).