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CHAPITRE XXV

Etablissement de fermes - écoles à l'entour de Morimond , ou des granges cistercienues au xiu« sieciei» ; des frères couvers ; des arts et métiers à Morimond ; ét VwpgàitMaa du travail dut tet moiuitèiiei.

Les religieux profès de Citeaux , quoique voués à la vie agricole» n*en étaient pas moins astreints à tous les devoirs de

la plus rigoureuse conventualité ; c'est pourquoi leur culture ne s'étendait guère qu'aux alentours du couvent.

(1) Le monastère du Port-du-iSalat (tfayoïme) a été fondé par des religieaz do Uorimond, en 1815.

Voici les noms des principaux bois de Morimond : bois de France, de Lorraine, du Chénoix, de Dôme, de Yiarmont, de Rapescbamp» des Gouttes» de Bourbonne, de Goiffy, de la Marche.

Cependant « ainsi que nous Tayons dit » i*abbaye de Morimond, dans les vues de la Providence, était une sorte de

ferme-modèle régionale. Alors, comment les moines trouveront-ils le moyen de faire rayonner dans tout le Bassigny Tinfluence agronomique de Qteauz?

Sur les terres éloignées , ils construiront des granges , sortes de métairies monastiques habitées et exploitées par des mercenaires laïques, sous la direction des frères convers (1). On appelait ainsi les serviteurs que Cîteaux s agrégeait avec la permission des évêques, et qui participaient à tous les avantages spirituels et temporels de la communauté, ne différant en rien des moines, sinon en ce que leurs vœux étaient simples et non solennels ; sans cesse en contact avec le peuple, formant une sorte d'intermédiaire entre le doitre et le monde. Après un an de noviciat, ils faisaient leur profession à genoux, leurs mains dans celles de l'abbé , en disant : Fromitto o6edimtiam in hono usgue ad mortem ; Vabbé répliquait : Damimii det titri pmmrantiam mque ad mortm; et toute la commur nauté répondait : Amen !

On les distinguait extérieurement des profës par la longueur de leur barbe, ce qui les faisait appeler fratres harbati endeçà du Rhin , et bartlingo au-delà, par la couleur tannée de leurs vêtements, qui consistaient en une cape (cappa), une tunique , un scapulaire , des socques , un capuce leur couvrant la tête et la poitrine. Les bergers, les bouviers et les voitu- Tiers ajouteient à ce costume , au besoin, une sorte de camail foit de peaux de brebis ou de chèvres , et les frères forgerons une longue chemise noire. Ils avaient le droit d'assister à tous les exercices claustraux > de s'asseoir à la mense commune,

(1) Diffinierunt se canversos laîcos , barbatos^ de licerdia episcopi sui sukep^ iurùf ei honunet eiiam meromartag. — Sxotd, mng., 1. 1, c. Si; — Nàtnofi. dit,. De cura grangianm, p. SS6.

d'y prendre la même nourriture que les religieux , etc. f b valent, dit Fauteur du livre des Us, ce q\ie nous vcdons : le j^rix du sang d'un Dieu. De quel droit établiriom-mus pour eux un» différence de régime^ puiegu'il eti certain qu'ils s(mt nos égaux, sous la loi de grâce de la rédemption? Serait-ce parce qu'ils sont plus simples et pius ignoranis que nous? Mais la raison nous cansdUc ahrs de n^en prendre que plus de sùin et de pitié (1).

Cesoonvers étaient des fils de pauvres laboureurs , de malheureux manœuvres, des serfs persécutés qui se sauvaient du

despotisme de la féodalité ; c'était le peuple qui s*habillait en moine et s en allait ainsi déguisé respirer à Tombre du doitre l'air de la liberté. Les enfontsdes barons, des chevaliers et des écuyers formaient la majorité des religieux profês; par LUnstitutiou cistercienne des frères convers, ils donnèrent la main aux pauvres enfants des manants, les attirèrent et les élevèrent jusqu'à eux : de la sorte, les deux extrémités sociales se trouvèrent reliées et égalisées dans le sein du menachisme.

Morimond était comme une grande cité où s'exerçaient tous les genres de professions et d'arts mécaniques , mais avec un ensemble, une variété et une harmonie admirables. Si nous ouvrons les ouvrages de nos réformateurs modernes, nous y lisons que le nœud capital du problème social est l^organisar tion du travail attrayant. Les causes du traoail répugnani, disent-ils, sont Visolement, la monotonie et la continuité du travail, le défaut de goût etd'aplittule, une rétribution insuf' (isanie (2)i Or, dans les monastères cisterciens , on avait paré à tous ces inconvénients.

(1) Lib. 8, pp.304 et sq.; — Nùmast.cist., De coaversis, pp. 568etsq., et p. 354.

Àl Uath. Briancomt, l'Or^fomsat. dutrao^etTAssoc., pp. 06 et aq.; — Vict. Ck)D8idér., Exposif, tUn-ég. du syst. phalansi,, pp. SO et 8q.;— Jutes Ledievalier, JBiud» mr ia tdmoe iocûUe, in-t».

Chaque métier était confié à un certain nombre de frères

convers, dont laffiliation formait comme une série. On distinguait les frères meuniers {frcUru moUndinarii)^ les frères boulangers ( fratm pii(om )« les frères brasseurs ( hrasdarii ) , les frères huiliers (okarii) , les frères corroyeurs icoriarii) , les frères foulons (fuUones), les tisserands, les cordonniers , les maréchaux, les charpentierst etc. (1) Chaque série avait son frère inspecteur ou côntre-maître, et, à la tôte de tous ces travailleurs, était un moine directeur ou patron qui distribuait la besogne, activait ou modérait la main-d'œuvre. Ainsi, dans les ateliers monastiques, point d iâokinent, partout le travail sénaire.

Personne n'était forcé de se livrer à un genre de travail répugnant à son goût ou à ses inclinations (2). Il y en avait qui, se sentant plus d^attrait pour la vie calme et solitaire, choisissaient le service intérieur du cloître ; ceux-ci préféraient les ateliers aux granges ou les granges aux ateliers , d^antres la charrue à la garde des troupeaux. Chacun suivait librement sa vocation.'

Personne n^avaît à se plaindre du salaire, car, sous le régi* me conventuel, tout est à tous; en travaillant pour les autres on travaille pour soi.

Ainsi, bien avant Fourier, Cabet et Louis Blanc, les moines avaient découvert le secret de l'organisation du travail attrayant et tranché le nœud du problème social.

A cette population manufocturière, accdée et pour ainsi

(1) Les religieux excellaient dans les tissus; les magnifiques rideaux qu'ils donnèrent à la cathédrale de Langres, en 1299, étaient rœuvre ùen frères tissierâ :

Aimo mUleno GGG bU minus uno,

Hoc Telom templo dantllratrei de Morimundo.

(Den. Gaultherot, Anast. de Langres, p. 392.)

(2) Pliisifnrs, cfpnnriam, le faisaient par pénitence. — Jttl. Pâlis , Du jireffi. espr,de Citeaux, c. 12, p. 170.

dire {identifiée à la population monastique, se joignaient en nombre illimité, sous les noms de mercenaires et de serviteurs, beaucoup d'étrangers sans ouvrage. L'ouyrier délaissé et malheureux Tenait frapper à la porte du monastère, où il était sûr de trouver du travail, un juste salaire, un patron inielUgeni sous lequel il pouvait se perfectionner. Lorsque luisaient pour lui des jours meilleurs, il retournait dans son pays avec des connaissances nouvelles qu'il propageait avec le souvenir de salutaires leçons , de saints et touchants exemples qui devenaient la règle et la boussole de sa vie. De cette façon, l'atelier monastique était tout à la fois une école d'arts et métiers, de religion et de moralité, le refuge de tous ceux qui n'avaient ni emplois ni ressources, un puissant moyen de prévenir ces révolutions terribles dont le germe couve en ce moment sous la blouse et le sarrau de nos milliers d'artisans sans ouvrage et sans pain.

Dans les granges, les convers formaient une hiérarchie sous un chef unique appelé le maître (magister cottvertofttm), ayant pour coadjuteur le frère hospitalier, dont la mission principale était de recevoir les étrangers et les pauvres qui ne pouvaient aller à Tabbaye. Celui qui tenait le manche de la charrue {fraiÊr $ïivariui) avait le second rang après le maître ; on lai donnait pour associé le frère bouvier ou pique-bœufs {[rater lmbiUcu$)f qui aiguillonnait les bœufs dans le sillon et les menait au retour dans les pâturages : ils étaient organisés* et marchaient toujours deux à deux, comme toutes les créatures de Dieu. Les frères vachers, bergers et porchers avaient chacun un compagnon plus jeune qu'eux (yumor stitis), qui ne les quittait jamais daus les champs ; le laitier et son second portaient soir et matin à la fromagerie de Tabbaye le lait qui n'était pas nécessaire à la grange ; le frère charretier {carrtieoftitô] conduisait chaque jour au monastère les produits

de la grange y et rerenaii chargé de pain et autres grosies provisions , accompagné du frère palefrenier {frater stabulor rius) (i).

Il n*y avait presque jamais plus de huit ou dix convers dans

chaque grange ; lorsqu'une grange poimit suffire à Pentretien * de treize convers avec les mercenaires , elle devenait abbaye, pourvu cependant qu^elle fût, par rapport à l'abbaye-mère » à la distance voulue par les statuts. Quand les revenus d'une abbaye étaient trop modiques pour nourrir treize religieux , il avait été réglé qu'elle serait transformée en grange (2).

Notre monastère comptait quinze granges à la fin du XIII* siècle » et nous ajouterons que plusieurs de ces granges ont été le noyau des plus beaux et des plus riches villages de la contrée : la haute administration en était confiée au ceUerier, qui devait les visiter de temps en temps , examiner Tétat des travaux achevés, en ordonner de nouveaux, inspecter les frères et veiller sur leur conduite. De même qu'on retrouve la maison romaine dans le couvrnt bénédictin, comme Chateaubriand l'a démontré , ainsi les granges cisterciennes nous rappellent, à peu de choses près, Faspect et la distribution de la ferme de Varron et de Colnmelle. Elles étaient ordinairement construites sous la forme d'un parallélogramme, avec une cour au milieu et deux grandes portes d*eQtrée , les hébergeages et les écuries d'un coté et le logement des frères de l'antre. Ce logement était composé d'une cuisine, d'un réfectoire, d'un dortoir, d'un caléfactoire et d'une petite celle des hôtes (eMtda hospikh lis) avec un oratoire isolé. Il y avait extérieurement un mur d'enceinte circonscrivant un certain espace de terrain qu'on appelait la cour de la grange {curtii grangiœ)^ terre sacrée et

(i) CTest ce qui ravort et du Uvre des Ut et des Atm. dtt, passim. Ci) Am. eist^ U S, p. 440, et t. 4, p. S70.

innolable» refuge des TÎctinies da despotisme elde la bratalilé

duféodalisme.

Les lits des coavers ne consistaient qu'en une paillasse avec quelques peaux de mouton cousues ensemble pour couvertures;

ils s'y couchaient tout habillés, après avoir ôté seulement leur chaussure ; 1^ maître de la grange les éveillait en agitant une dochette appelée nola « d^aasez bonne heure pour que leurs prières fussent faites avant le lever du soleil; puis tous s'en allaient : les uns garder les troupeaux, les autres conduire la charme; ceux-ci charrier^ ceœ^-là faucher ou moissonner ; souvent il ne restait que le frère hospitalier.

LemaitrCv au retour des champs , sonnait sa petite cloche pour appeler les convera an réfectoire ; tous» ayant dît : Benedicile, Kyrie eleison et Pater noster, se mettaient à table revêtus du manteau et du capuce» y mangeaient, sans mot dire , les mêmes mets qa*au monastère , mais en plus grande quantité.

Ils se confessaient fréquemment et avaient sept grands jours de communion solennelle : Noël» la Purification, le Jeudi saint» Pâques, la Pentecôte» la Nativité de la sainte Vierge et la Tonssaint. Les dimanches et fêtes , ils étaient obligés de se rendre au monastère pour y assister à Toffice» au chapitre et aux conférences que l'abbé leur faisait , à Fexception de ceux que le maître désignait pour faire la garde (1).

Souvent» dans ces siècles de foi vive et ardente» les convers forcés de rester à la grange par obéissance étaient si désolés de ne pouvoir prier et s'asseoir à la table sainte avec leurs frères, qu*ils en pleuraient amèrement, et» se mettant à genoux» conjuraient le Seigneur d'avoir pitié d'eux* U leur arrivait quelquefois d*étre ravis eu extase : la mère de Dieu leur apparais-

(i) Am. Hsi,, 1. 1, p. SOI; — £i6. Us., pp. 804 etsq.

sait brillante d» darté, environnée des anges, et les faisait

communier de sa propre main au corps et au sang de J.-C. son divin fils ; pendant tout le temps que durait cette inefbble visite, les habitants du voisinage apercevaient la grange enveloppée d'une atmosphère lumineuse, et la partie du ciel qui y correspondait rouge et étinceiante comme Thonzon au lever du soleil (i).

Hugues, abbé de Morimond, touché de la piétc des convers et de ces prodiges, écrivit à Pévèque de Toul et lui demanda la ' permission de construire des chapelles dans les granges de son abbaye, qui se trouvaient la plupart sur les terres de son évêché : ce qui lui fut accordé. Un moine , à toutes les grandes solennités, venait dire la messe aux frères gardiens et leur donnait la sainte communion. chapelles des granges , en mé* moire de ces miracles, furent consacrées a Marie sous le voca« hle de la Nativité , et la fête devait s'en célébrer le 8 septembre (2).

Il faut, pour uae exploitation agricole» non-seulement le bras de rhomme armé d'instruments aratoires, mais encore le secours des animaux domestiques : aussi nos mornes étaient tout

à la fois d excellents agriculteurs et de très-bons éleveurs. La règle proscrivait comme indignes de la gravité monastique les animaux de luxe et de'récréation, tels que le cerf, la grue , le cygne , le faucon (3), etc, qui amusaient alors l'oisiveté des dames et des damoiseaux des manoirs ; elle n^ouvrait les écuries des granges qu'aux bétes de sonune, aux brebis , aux vaches et aux poufi eaux. Morimond, qui possédait les plus gras pâturages du Bassigny, sur les rives de la Meuse, devait avoir

(1) Les Ann. cist. citent plusieurs prodiges de ce genre, surtout à Clairvaux.

(2) Séries abbat. Morim., p. 525, t. 1, apud Ang. Manriq. — Et ideo impetnmit ^ epiêcopo Mlemijtês mdifamdi eeelena» in grangiis noshiê*

Inst. capit sener. 11S4, e. 9ii De armentistivepeeitdilms*

aussi les plus beaux et les plus nombreux troupeaux. On comptait» au commeacemeiit du XIV* siècle, plus de deux cents che- Taux dan8 ses quinze granges» autant de bœufs en état de porter le joug, des vaches avec leurs veaux eu proportion, et d'innombrables brebis dont k blanche laine était employée à tisser fétofie dont s'habillaient les moines.

Il était expressément défendu aux frères bouviers de laisser tout ce bétail s'écarter» durant le jour» au point de ne pouvoir le ramener chaque soir aux étables.

Outre ses vastes prairies , Fabbaye jouissait du droit de pâturage sur le territoire de plus de soixante villages, et ses troupeaux pouvaient errer librement du pied des Vosges aux forêts du Der » et des bords de la Meurthe et de la Moselle à ceux de la Marne et de la Saône (1). Tantôt les moines réclamaient leurs bestiaux égarés dans les forêts de Reynel et d' Andelot^ tantôt dans les breuils de Neufchâteau ; un jour ils étaient saisis par la prévôté de Langres» un autre par celle de Toul (2).

Ils avaient aussi» dans la plupart des forêts environnantes, le

droit au gland et à la faîne pour les pourceaux {jus ad glandem et faginam). Les cénobites cisterciens ne ressemblaient point aux superbes philanthropes modernes» qui se contentent de jeter de loin aux populations agricoles , du haut de leur grandeur» de belles théories qui ne leur coûtent que de Fencre* Ils s*OGcupaient de tout par eux->mêmes : remuaient la terre» maniaient et portaient le fumier, visitaient les héberf^^eagcs , les écuries et jusqu'aux toit»-à-porcs.— Quoiqu'on eu dise, le porc est devenu la moitié de la vie des dasses agricoles ; si on enle-

(1) Ils avaient seulement la droit d^usage dans les pâquis ou prairies banales, et !c droit fie vaiae ftÂtOfe aprôB la fauchaison Oitf tuuanimpatcuittjusad

vanam pasturam).

(S) Archives de la Haute-Mamet 1. 8, 9, 10.

vait aux gens de nos campagnes le morcenu de lard dont ils frottent leur pain noir» on opérerait parmi eux une révolution immeiifle.

Les cisterciens avaient compris l'importance de Télcvai^c des pourceaux dans ilntérét des pauvres villageois. Aussi doit-on dire que jamais on ne vil nulle part des porcheries plus belles et mieux peuplées. La règle leur permettait d'avoir, à cet effet , des écuries à deux ou trois lieues des granges , et même plus loin, s'il le foUait (1).

Morimond avait au moins vingt porcheries disséminées dans les forêts du Bassigny» dans un cercle parallèle à celui de ses granges » et dont chacune contenait dejax ou trois cents porcs. On citait surtout comme très-remarquables celles de Darney et de Neuvillers ou Neuville, dans les Vosges : la première provenait de la donation d'Auberi, être de JkLmay, jfuî omit oo- Irayê la pesson por CCpors, et toutes postures à pors en tous ses bois ; la seconde» de la libéralité des sires d^Aîgremont. Ulric de Neuvillers » ayant contesté le droit des moines » fit saisir les pourceaux; Pierre, évêque de Toul, fut choisi pour arbitre, et prononça en faveur de Morimond (2).

On sera sans doute étonné, en voyant un prince de TEglise intervenir dans une afbire de ce genre ; mais on cessera de Fètre, en songeant que l'ordre de Citeaux avait reçu la mission providentielle de réhabiliter l'agriculture ; or, en lui enlevant çes étables , on le privait d'un des éléments agricoles les plus féconds et les plus essentiels. L'évéque de Toul , en plaidant pour la conservation de Técurie des moines , plaidait la cause de la charme et de l'humanité toute entière. Dans un siècle oii

(1) Instit, gêner, f 1134, c. 61, De pecudibus : — Propter porcos autem ikeat domum habere longe ab MaHa, tive a grangiaf duabua ieueu seu Hiam iributf si ita neeesse fiteritf et eirea dmum illam quanhan oput ^netit Umge «vagentur.

(1) Àtthiv, delà HmÊte^Marm^ arc. Dam. et NeuviUa.

les gouveraemeats d'Europe dépensent chaque année plusieurs millions pour la multiplication et Tamélioration des races ani* raales, nous espérons que Ton ne fera pas un crime à Morimond d'avoir fixé Tattention des peuples du Bassigny de ce côté ; on voudra bien au moins lui pardonner d*avoir cherché à substituer la paix et les douceurs de la vie pastorale au tumulte et aux misères de la vie guerrière» chevaleresque et aventureuse; d*aYoir eu la raison et le courage d'élever la houlette au-dessus du glaive, et de di csst r la chaumière des bergers en face deia tente du Romain et du Franck (1).

Parmi tous les socialistes modernes» nul nVmis autant d'esprit et d'imagination que Fourier au service de la faulx et de la charrue, a Les sarraux gris des laboureurs , les sarraux « blmUs des faucheurs seront rehaussés par des bordures» «( ceintures et* panaches d^uniforme; les chariots vernissés , et tt les attelages brillants, etc. Lorsqu'on verra tous les groupes « en activité abrités par des tentes colorées, travaillant par « masses disséminées, circulant avec drapeaux et instruments, <c chantant dans leur marche des hymnes en chœur, dans une « vallée parsemée de castels et belvédères à colonnades et flè- « ehes, au lieu de cabanes en chaume» on croira que le pay- « sage est enchanté , que c'est une féerie , un séjour olym- « pion.... 1» (2). Voilà le roman; voici la réalité :

Il y a quelques années, lorsque Gtteaux était occupé par les phalanstériens, sous la direction de MM.Voung et de M""' Gatti de Gamond» un de nos amis y alla par curiosité. En se promenant à Tentour de l'antique abbaye, il aperçut plusieurs laboureurs , et se dirigea de leur coté pour leur demander s'ils fai-

(1) Les couvents de trappistes ont encore aujourd'hui les plus belles porcheries de France : on cite surtout celle de Meilleraie, en Biêtagne, renommée pour sa race aîiglo-toukinoise, qui a obtenu récemment un grand prix au coucours de Puiàây.

(2) msHéeTÀnoc., 1. 1, p. 6«.

saient partie de k phahnge : ils répondirent qu'ils étaient

d'anciens fermiers, a II y a dans la maison , ajoutèrent-ils, « beaucoup de musiciens » de comédiens et de comédiennes, « de peintres, de savants et d'artistes; mais aucun d*eux n^a « voulu jusqu'ici se faire cultivateur. Ces beaux messieurs et « ces belles dames viennent quelquefois vers nous, chantant, « dansant sous leurs ombrelles. — Quel triste état vous avez « là!... nous disent-ils en haussant les épaules. Patience 1 paa tiencel... nous vous trouverons d'autres charrues, d'autres

« faucilles plus commodes! — Et ils s'en retournent

<c bien vite. r>

Parque! charme secret Morimond en particulier, et Cîteaux en général, s*étaieni-il8 donc attaché tant de milliers de colons, heureux et fiers d'un état que les hommes ont toujours lui comme le plu3 rude et le plus humiliant? Par quels moyens conservaient-ils autour et au milieu d*eux , toujours souple, toujours soumise , une immense population agricole qu'il fallait quelquefois refouler vers les villages déserts?

Cette merveille s*est accomplie :

Par l'influence de l'idée religieuse, le premier et le plus paissant mobile du cœur humain. L'agriculteur cistercien n'était point isolé dani son travail : jamais roi n'eut compagnie plus noble et plus magnifique. La règle avait placé à ses côtés un ange gardien chargé de compter tous les battements de son cœur, de tenir note de toutes les aspirations de sa poitrine haletante, d'enregistrer sur le livre de vie, une à une, toutes ses gouttes de sueur, de les porter sur ses ailes jusque sur le trône de l'Etemel, conrnie autant de perles précieuses destinées à briller un jour sur le front d'où elles étaient tombées. Elle avait élevé au-dessus de lui, plus haut que la terre, un saint patron qui lui tendait une couronne immortelle en lui criant : Mon fils, regarde le ciell La Vierge miséricordieuse,

environnée des esprits bienheureux, semblait lui sourire h son tour et rafraîchir autour de lui, avec un éventail, l'atmosphère brûlante (1). Enfin» an sonunet de la création était un Dieu bon et compatissant, Vami du ])auvre, pour qui la rang sans la vertu n'est rien» dans la balance du quel le sceptre d'une multitude de rois pèsera moins que la faucille du moissonneur.

2° Parla participation, dans 1 Eucharistie, au corps et au sang de Jésus-Christ fait homme , esclave et mercenaire pour ses frères» source la plus abondante de rbumilité» seule capable de fâirc accepter au cultivateur sa position avec résignation, et d'élever vers les réalités éternelles ses regards qu'il fixe à la terre, comme le bœuf au sillon qu'il laboure.

3* Par le besoin d'expiation , qui tourmente Thomme vraiment chrétien» et le jette toujours dans la voie la plus dure, la [dus obscure» parce qu'elle mène plus sûrement à la gloire et au bonheur célestes .

4*" Par cette sage égalité qui garantissait à chacun les mêmes droits, répartissait uniformément les charges, et, soit au choeur ou à Tatelier, soit à table ou aux champs , plaçait au même niveau 1 enfant du baronet reniant du serf (2).

Il faut remonter juqu'aux granges de Morimond pour re* trouver le cycle poétique de Tagriculture dans le Bassigny. Ces convers» avec leurs manteaux longs, gardant leurs troupeaux en louant et bénissant Dieu, retraçaient Tère patriar-

(1) Les Annales cisterciennes rapportent un grand nombre d^apparitions d*anges et de saints aux moines durant leurs travaux. An temps de la moisson, la sainte Vierge elle-même daignait descendre Viers les moissonneors : ad vùitandum memm suoti Elle essuyait la sueur de leurs taits, et agitait Tair sur leurs tètes, comme avec un éventail {Annal, cû/., t. 2, p. 271). — Ingrangia Clcu rœvalU'?. frater bubulcus vidit Jemm vna manu tenentem acu/^icm atque ex alia parte temmis boves secuui nimantem [kl., t, 9, p. 164.)

(2) C'est ce que S. Bernard disait à un conveis de Glairvaux : Nos vero causa Dei collegimus te paupereni et inopem^ et victu et vestitu cœterisque necestariis parent te fedmus m qui no^mm suni sapimdibns et mMlikm viris, et foetus et quasi umts ex iliis* — Exord.^ 1* 4, c. 19.

chale, Tftge pastoral de Thumamté. Ces religieux, fils des comtes et des barons, maniaotla bêche et le boyau, rappelaient le temps des Fabricius et des Qncinnatus, qui q[uilr talent les faisceaux cmisulaires pour prendre le manche de la

charrue.

Bernardin de Saint-Pierre a dit quelque part, dans ses Etudes delà nature, qae ce n*était point aux conquérants dévastateurs qu'il fallait réserrer les couronnes et les arcs-de-triomphe, mais aux agronomes qui avaient défriché les landes .et les déserts , et doté leur pays de plantes et d'arbres utiles au peuple. Nos moines de Morimoud ue réclament du fond de leurs tombeaux ni palmes ni trophées : ils ne nous demandent qu'une grâce pour toute reconnaissance , c^est que nous nous contentions de manger les fruits de leurs travaux sans outrager leur mémoire, et quand notre œil mesurera, du haut des monts langrois, cette plaine inunense qui s*étend jusqu'aux Vosges et à la Meurthe , de la Meurthe au Rhin et du Rhin à la Vis- ' tule, nous nous rappelions qu'il a fallu deux éléments pour la féconder : le sang du soldat et la sueur du cénobite»

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