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CHAPITRE XXVII

Dm anmèoM et du dérouement des moines de Morimond dans les temps

defemineetde peste.

Quolipie le nombre des moines, jusqu'au XV*" siècle» eût été ordinairement d'environ troiscents, et celui des frères conyers

de cent cinquante , tous ces saints cénobites vivaient avec tant d'austérité et travaillaient avec tant d'ardeur et de fruit» que leurs produits agricoles et manufacturiers étaient toujours bien au-dessLis de leur consoimnatioii , ci qu'ils versaient de leur suraboadance sur les populations environnantes. Or » cela se faisait communément par aumône pure et simple, quelquefois par vente , plus souvent par échange. Les convers étaient comme les courtiers et les agents de change du cloître ; il leur était permis, lorsqu'ils ne pouvaient ni vendre ni échanger le superflu de l'abbaye sur les lieux , d'aller aux foires et aux marchés , à condition qu'ils seraient toujours deux et ne s'éloignmientpasà i^us de trois ou quatre journées de chemin du monastère (1). Ainsi, le cercle commercial de Morimond corn-

(1) Potenint ire ad mercatiim vel nundinris, non tamen ultra très dietas, vel ad plus ultra quatuor» nec plures qmm duo de una abbatia; nec mare anglicum censemus transeundum propter nundiuas. Quicumque ad uundinas venerit, non débet pro se pisces emere aut delicias quaerere , neque vinum bibere, Qlsl bene adaqualum, et duobos pnlmentis ait oontentns. — Gapit. gêner. US4« e. SS, De Nundmû.

prenait environ un rayon de vingt-cinq à trente lieues , dont les points les plus éioigués étaieoi à l'est Besançon^ au sud Dijon, à Fouesi Troyes, et Metz aa nord. Ce trafic ne roulait guère que sur les bestiaux des granges, car le blé et le vin étaient consommés par le couvent» et surtout par les pauv^» comme nous allons le voir.

Nous avons déjà raconté les merveilles de rhospitalité chrétienne que l'abbaye accordait aux voyageurs et aux pèlerins; il nous reste à redire les œuvres prodigieuses de sa charité en^ vers les indigents et les malheureux de toutes sortes c^ui affluaient vers elle des pays voisins.

Les moines distinguaient trois classes de pauvres : les pauvres ambulants, vagantes ; les pauvres attachés au monastère, pauperes signati» ainsi appelés parc e qu'ils portaient une marque distinctive» et pour ainsi dire les livrées de la maison» à la porte de laquelle ils vivaient et mouraient ; puis les pauvres honteux» pauperes occulli, que la main des cénobites nourrissait» comme la main de Dieu nourrit Thomme» en se cachant. Sans doute le nombre de tous ces pauvres variait selon les temps et les circonstances ; mais, d*après des documents certains que nous avons sous les yeux» nous ne croyons pas nous tromper en portant au moins à trois cents ceux qui vivaient habituellement autour de Morimond. Dans les amiées de disette et de famine» on en comptait beaucoup plus.

Le matin , dès Taube du jour» les prémices des travaux des frères boulangers étaient pour les mendiants, auxquels on destinait la première tournée. Le frère portier devait toujours avoir dans sa cellule du pain à distribuer aux passants nécessiteux ; mais le grand concours et la principale distribution se faisaient surtout après le dîner des moines. Quelques instants avant le repas » le portier allait déposer à la cuisine ses paniers et ses vases , et , aussitôt que la conmiuuauté était sortie du

réfectoire , il recueillait avec les frères servants les restes du repaSy puis ce que le cellerier croyait devoir y ajouter^ d'après le nombre des pauvres qui étaient à la porte , ensuite les portions intactes des religieux en pénitence au pain et à l'eau , et celles que Ton servait pendant un an à la place qu'occupaient les défunts» comme s'ils eussent été vivants {pulmmta defune^ torum). On distribuait aussitôt toutes ces provisions à la foule affamée qui les attendait avec impatience.

Les jours de jeûne et de pénitence formaient la plus grande partie de l'année; plus la part des moines était petite, plus celle des pauvres était considérable (1). C'était surtout pendant la semaine sainte que se tenaient à la porterie de Monmond les états généraux de la mendicité dans la province du Bassigny. Tous les indigents s'y rendaient dès le mercredi pour la cérémonie du jeudi. Dans ce beau jour» où le Gbrist lava les pieds à ses apôtres , en disant : Que edui qui wui être le premier parmi vous soit le serviteur de tous et fasse ce que je tim$ de faire ï les moines , prenant à la lettre ces sublimes paroles et imitant l'exemple du Sauveur» renouvelaient dans leur cloître la scène du cénacle, et donnaient a ia terre et au ciel un spectacle digne des anges et des hommes.

Après l'heure de sexte» chantée dans l'église» le portier choisissait dans la foule et introduisait dans le monastère autant de mendiants qu'il y avait de religieux. Les ayant conduits au cloître des collations ou conférences» il les faisait asseoir sur plusieurs rangs, plaçait devant chacun d*eux un vase plein d'eau tiède, avec du linge, et leur commandait d'èter leurs chaussures (2).

(1) Sibi pauperes, pauperibus di vîtes, illis munifici , sibi parci, victu insui Tultitt tudore qoœâto, io tennl exhibent t iUis nt dubveniant abundanter. — Gregor. pap. X, ann. iS75.

(%) Jul. Pflris, Du premier esprit de CUeaux, in-4s aect 4, p. SOO.

Après none» i abbé quittait le chœur et se rendait au cloître» suiyi de tous ses religieux ; il traversait Fenceinte et allait

se mettre en face du pauvre le plus éloigné, et, après lui, chaque religieux se rangeait devant le sien* Etant ainsi disposés, ils s'agenouillaient tous ensemble, et, rejetant leurcapuce sur leurs épaules, ils lavaient les pieds de ces pauvres, qu*iis essuyaient et baisaient ensuite avec humilité.

Le eellerier présentait alors à Fabbé et aux religieux une pièce de monnaie, que clirLcuo, étant à genoux, donnait à son pauvre en lui baisant la main. Ils se relevaient et puis se prosternaient en même temps jusqu'à terre, en répétant ce verset du Psalmiste : Suscepimus , Dcus , mhericordiam iuam in medio tempU lui» L'abbé précédait ensuite tous ces pauvres à la celle des hôtes, leur faisait donner à dîner et les servait luimême à table. 11 y avait en outre une aumône générale, à laquelle deux ou trois mille indigents participaient, en recevant individuellement un pain et quelques deniers. . Les cisterciens faisaient ordinairement trois sortes de pain : le pain blanc (panis attms), formé de la pure farine de froment» et réservé aux voyageurs et aux pèlerins que l'abbaye abritait chaque nuit ; le gros pain [panis grosstis) , fait de farine de froment non sassee ou de farine de seigle sassée , qui leur servait de nourriture ; enfin, un troisième pain plus grossier, composé de farine de seigle ou d'orge non sassée, qu'ils ne donnaient en aumône que dans les années de'^grande disette, où le froment manquait; mais souvent ils en mangeaient enx-mèmes, gardant aux pauvres leur propre pain; ce qui faisait dire au cardinal Jacques de Vitry : c< Semblables aux bœufs. Us se contentent de paille, et réservent le bon grain aux survenants i» (1).

(1) Uiêt* oceid,f t, 14 : Tanquam bomt de armento Dminif paleam mamlif-

Il y avait aussi des distributions d'habits. Lorsque les frères tailleurs recevaient des frères lissiers la rude étoffe de laine destinée à faire la robe des moines, ils commençaient par prendre la part des pauvres, et s'occupaient aussitôt d'en coudre des hauts-de-chausses» des casaques, des jaijuettes, des capuchons, que le frère portier Tenait prendre au besoin, et dont il couvrait la nudité du premier déguenillé qui se présentait, a Us ont pitié « dit un auteur du temps, des mendiants sans vêtements, et les flancs des pauvres qu'ils réchaufienl avec les toisons de leurs brebis les louent et lès bénissent]» (1).

Lorsqu'un de ces malheureux tombait malade a la porte du

monastère , ou dans une grange , on le transportait aussitôt à l'infirmerie des pauvres {infirnUtorium pauperum ) , où il était soigné pour Pâme et pour le corps comme s'il eût été de la

maison même , et souvent il s*endorniait dans le Seigneur au milieu des prières et des bénédictions des moines.

C'était surtout dans les années calamiteuses que la charité monastique se signalait |)ar des aumônes si prodigieuses, qu'on serait tenté de les regarder comme fabuleuses. Un dirait que nos cénobites avaient un pressentiment des jours mauvais, et qu'il n'était pas donné au malhciir de les surprendre ni de les trouver en défaut : le monastère était toujours le grenier de réserve du peuple.

En H47v trente-deux ans après la fondation de Monmond» le diocèse de Laugres (2), cooune le reste du nord de la

cani, grana tupervenientibus reservantes, — Gapit. gêner., c. 14, De pane

quotidiano.

(1) NoQ despiciunt praetereuntem et absque operimento pauperem , sed be- Bedicunt eis latera pauperum, et de TdiflriliDi o?ium anarum cttoftonL ^ Stephan., S. G. Ep. toni., Spût* ad Hug. ( alias ad Robert.) Pontign*, in Nomaat,cist

{% Le diMàie de Laugres toX peat-ètrs encore pins aflligé que les antres :

Fraace» fui désolé par une si horrible iamine» que plusieurs, penssés par une faim dévorante, en Tinrent au point de manger de la chair humaine. Les populations quittaient les villages et se répandaient dauâ la campagne pour y cherclier leur pâture comme les bêtes. Notre abbaye fut bientôt assiégée par une armée de pauvres aflamés, que Ton nourrit pendant près de trois mois, soit avec les provisions de la maison, soit avec la chair des animaui des granges, des bergeries et des pcMTcheries; mais Tabbé Raynald, s'apercevant que les ressoiurces étaient presque épuisées , et que la misère ne faisait que croître , prit son bâton et sa croix et s'en alla trouver son frère Frédàic, comte de Toul, et Simon , son parent , duc de Lorraine. Le fléau sévissait avec autant dMntensiié dans ces contrées que dans le Bassigny, et il eut la douleur de revenir les mains vides. Lorsqu^il renira dans Pabbaye» son cœur fui déchiré en voyant cciic grande multitude qui lui tendait les mains, le conjurant de ne pas la laisser mourir. Ayant appris qu'on n*avait rien distribué depuis la veille » il en fut indigné» et en demanda la raison ; on lui répondit qu'il ne restait plus de vivres aux religieux que pour un ou deux repas. « Malheur à nousl s'écria4-il, si un seul pauvre venait à périr de faim à notre porte tant quMl nous restera le plus petit morceau de pain ! » et aussitôt il ordonna que la distribution serait faite comme à l'ordinaire à Tentour du monastère. Le ciel bénit un dévouement si héroïque, car le jour même il arriva une voiture chargée de provisions (1).

s. Bernard étant venu à Langres, le peupla le pria d^entrer dans Téglise de

S. Mflmmès pour y prêchor l'aumône : coegerunt illum H. Mnmmprth infran basilicum , et quia famés mi aluei^, popiilum nd eleemoaynam crJiortari. — Vit. S. bern., l. 4, c. 5. — On y vendait de la chair humaine : t« Lingonensi parochia, quidam hominesocxidisse et eorum cames coctasvendidisse deprehensus^ a pauperihus patiMo est tgapensut. <— Rob. Mont. , in Appetidic, ad Sigeb., aon. li<6.

(1) On cite on trait à pea prte «emblable de eaint Etienne de Gtleanz. An

La charité des moines fut adiniiable pendant tout le temps que la famine de 1147 désola le Bassigny ; mais elle dépassa tout ce qu'on pouvait en attendre Fan 1304, 11 y eut cette année une telle disette de toutes les choses nécessaires à la vie, que bientôt il s'éleva du sein de toutes les paroisses un cri de désespoir. Des populations entières demandaient du pain, et, dans cette pénurie universelle, il n'y eut personne que les moines pour leur en rompre. L'affluence dos mendiants à la porte du monastère fut si considérable dès l'automne de 1303, que Tabbé Guillaume crut devoir envoyer quelquesuns de ses religieux en Espagne et en Pologne pour demander des secours aux monastères de sa filiation. Ën attendant rissue d^une mission si longue et si difficile , Morimond sacrifia trois mille tètes de bétail; on n^épargna que les bêtes de somme et les animaux absolument nécessaires au labourage (1).

Nos cénobites afirontaient la peste avec non moins de courage et de dévouement. Une épidémie du levant , apportée vers Tan 1347, en Italie , par des marchands , s'étant propagée les années suivantes, le nord de l'Europe perdit en plusieurs lieux les trois cinquièmes de ses habitants. Les ordres religieux, répondant à Tappel du pape Clément Vf, se levèrent de toutes parts et vinrent à la rencontre du tléau.

La plupart des curés du Bassigny ayant succombé dès le

reste, les prodiges de charité étaient vulgaires dans l'ordre : Césaire d'Heisterbach raconte qu'en 1157 on tnait dans son monastère tous les jours un bœuf que Ton faisait cuire dans trois grandes chaudières, avec des légumes, pour les pauvm ai&inés. Bien souvent les nooines engageaient jusqu'à leurs vases ncrés et lean livres. — 06 neeesniaiem pauperum, peeùra notira oœidùmif ealieeset iibros nosbw oppîgmraoimua, ^ Am, eist.^ t S, p. S16.

(1) Nous engageons ceux qui voudraient connnître les œuvres de la eharité cistercienne à lire dan? Sartorius» tit. 25, p. 757 (Cist. Bistert.)» Cisterr.me^ rita in orbem ; — Nomast. eût,, part., c. 76; — Julien Pàris, Esprit primitif de CUeaux.

commencement, Tictimes de leur charité, l*abbé Renaud divisa ses religieux en plusieurs groupes , et les envoya chaque jour sur divers points de la contrée pour consoler les agonisants en leur offirant les derniers secours de la religion, ense- Yelir les morts, recueillir les pestiférés abandonnés, et les transporter à la grange de Yaudenvillers, qui était comme la maladrerie de Tabbaye (1).

Dans ces tristes siècles, les trois grands fléaux par lesquels Dieu châtie et purifie la terre marchaient ordinairement de ùront et chassaient devant eux les générations au tombeau, c^est ce qui arriva en 1437 et 1438.

Depuis quelques années, des bandes de scélérats connus sous l'horrible dénomination d'Ecorcheurs et de Retondeurs, au nombre de cinq ou six mille, commandés par le Bâtard de Bourbon, avaient envahi la Champagne, signalant leur jjassage par le viol, le meurtre, Fincendie et des cruautés inouïes. La terreur qu'ils répandaient était à grande , que les habitants de la campagne se sauvèi eut dans les places fortes; les terres restèrent incultes pendant un an ; la faim se ht bientôt sentir, et la peste , qui ravageait alors l'Italie et le midi de la France , se déclara au milieu de tant d'honunes entassés dans les souterrains des châteaux ou derrière les remparts des vil^ les. La crainte de l'épidémie et le défaut de subsistances les firent refouler vers leurs chaumières désolées et vers leurs champs ravagés; ils y apportèrent le germe du mal qui devait les dévorer. Les uns périssaient de faim , les autres de maladie ; plusieurs succombèrent sous le glaive barbare des Ecorcheurs , qui venaient jeter le sang et l'orgie à travers tant de cercueils, tant de deuil et tant de larmes ; le souffle de la mort enlevait les peuples , comme le souffle de Faquilon les feuilles jaunissantes des arbres à la hn de Tautomne.

(1) Tabul, Morinu, ad aon. iS47; — Fleury, Hist ecciés,, t. 20, p. 80.

Le pape Eugène IV, pour consoler les fidèles dans cette calamité « donna à tous les prêtres séculiers et réguliers la facidté

d'absoudre les malades de toutes sortes de péchés, et de leur appliquer Tindulgence plénière , promettant la même faveur à ceux qui leur administreraient les derniers sacrements et prendraient soin de leur sépulture.

Nos religieux, dociles à la voix du vicaire de Jésus-Christ et à celle de leur conscience» firent des prodiges de charité et de dévouement, comme nous l'apprenons par une lettre de féhcitations que leur écrivit» eu 1440» Philippe de Yienue , évéque deLangres (1).

Dans les villes, on traînait les pestiférés hors des murs, vers les lazarets y où ils étaient servis par des pères franciscains; mais dans les campagnes» sitôt qu*un homme paraissait at* teint de la contagion, on le transportait loin du hameau, dans un recoin abrité , sous des hangars qui tenaient lieu de maladreries. Là» ces malheureux avaient à lutter» sans secours» dans un isolement cruel , contre la violence du mal , les horreurs de la mort, les éléments, et jusque contre les bètes féroces qui rôdaient autour d'eux » attirées par Fodeur des cadavres. Des pères, des mères, des eni^nts on quelques zélés chrétiens venaient seuls , de loin en loin , leur présenter de Veau et du pain an bout d'une longue perche (2).

0 Dieu! laissereï-Tous ainsi périr ceux que vous avez créés à votre image et rachetés du sang de votre fils ! Non ; à défaut des hommes» vous leur enverrez vos anges pour les consoler ; seulement ces anges, au lieu de descendre du ciel» sortiront du cloître.

Les moines de Morimond ont bientôt organisé un vaste service de charité ; ils transforment trois de leurs granges en

(1) Archives de la Haute^Mame; — IKit, des évégves de hongres, p . 17Î. (^) Ces fidts sont encore traditionnels dans plnsiears paroisses de la contrée.

iniirmenes, et non-seulemeutils les ouvrent aux malades qu^on leur amène 9 mais chaque jour quatre chars garnis de paille et de matelas s'en vont aux quatre points cardinaux à la quête des moribonds abandonnés à l'entour des villages et des bourgs du Toisinagé» escortés par des frères convers et précédés de religieux qui , tantôt jettent un cri de miséricorde et de salut dans le silence des loréts et des champs déserts, tantôt agitent une clochette pour annoncer leur arrivée*

L'agonisant délaissé se soulevait sur sa dure couche, comme autrefois Elie à la voix de l'envoyé de Dieu , et leur répondait par un soupir. Les moines accouraient aussitôt, lui montraient la croix et le ciel , rappelaient du doux nom de frère» le réchauffaient y le soulevaient de terre, le chargeaient sur leurs épaules, et le transportaient à l'hospice de la grange la phis vokuie, où ils continuaient de le servir au péril de leur vie. Ils en recueillirent ainsi plus de deux inilie, qui moururent la plupart dans leurs bras, et qu'ils ensevelirent de leurs propres mains.

Quand le fléau eut disparu , Tabbc compta ses religieux, comme le général ses soldats après la bataille. De deux cent cinquante il n*en restait plus que soixante : la religion avait à enregistrer un triomphe de plus • ce que des pères, des mères, des frères, des sœurs n'avaient pas eu le courage de taire, les moines Tavaient fait : la diarité avait été encore une fois plus forte que la nature (1).

Nous venons de voir les moines donnant leur pain quotidien, inmiolant leurs nombreux troupeaux, sacrifiant leur propre vie pour empêcher leurs frères de mourir de faim , et les assister a leur dernière heure ; Dieu réserve encore à leur

(1) A Dijon, le cours de U Justice fut interrompu pendaut ua an. Quinte mille malades fiirent entassés dans rbospice du Saint-Esprit; dix mille y périrent. On ne respirait plus que Todeur des cadavres , dit Nicolas de Glemengis.

amour pour le prochain d'autres épreuves. Eu 1596, Us Tendront jusqu'à leurs vases sacrés pour secourir les malheureux réduits à manger Fherbe des champs. S'ils furent alors débordés par la violence du mal , ils eurent au moins la consolation d'avoir fait leur devoir et la gloire d'avoir poussé le dévouement j usqu'à Vhéroïsme .

Voilà une faible esquisse des aumônes et des services de Morimond dans des temps où il y avait beaucoup plus de pauvres, parce qu'il y avait beaucoup plus de bouleverse- ' ments, de brigandages et de guerres , moins de travail, et des propriétés moins morcelées. De nos jours» que &isons-nou8 dans des circonstances semblables à celles que nous venons de signaler, et à la place d'hommes et d'institutions que nous regardons en pitié? Lorsqu'un iOiéau éclate, on commence par servir son égoîsme avant de servir le malheur; on ne veut plus donner l'aumône que par plaisir : on organise des bals, des concerts et des spectacles, en face et au profit de la misère publique. Une foule épicurienne» étincelante d'or et de pierreries, jettera en riant et en chantant sa pièce d'iLr gentaux inondés» aux incendiés, aux aûamés et aux pestiférés! On osera se dure charitable pour s'être donné la barbare joms* - sauce de danser au milieu des mourants et des morts ! . . .

« Quand les capitalistes qui ont acheté les couvents vous demanderont à quoi ik servaient» dit Gobbett» répondez hardiment : A rendre inutile le secours d'un bal d*Opéra donné par souscription en faveur de la douleur et du désespoir !... » (1).

Personne n'est plus disposé que nous à rendre justice à la philanthropie de nos concitoyens ; mais jamais elle ne remplacera la cliuritc niunastique. Nous n'avons pas, en général, le bonhmr de l' intelligence de la pauvreté, selon l'expression du

(1) Lettr, tur thist de la B^/br., t. 1, p. 160.

saint roi David : Bienheureux celui qui comprend Vindigenî ( beatm qui intelligit super egmum ) . Nous n'aimons pas voir le

pauvre : nous iiolis en tenons éloignes; pour nous en débar— rasser, nous lui jetons de loin en loin un morceau de pain ou quelques centimes, et le pauvre se retire » le murmure sur les lèvres et la haine au lond du cœur.

A la porte du monastère, le mendiant se transiigurait , comme sur un autre Thabor ; il y avait sur son front flétri un reflet de la gloire des deux ; ce n'était plus un être avili , niais un membre de la grande famille , valant le sang d'un Dieu , rhéritier de Téternité. Le moine qui lui faisait Taumône était ordinairement un homme qui avait sacrifié les biens et les honneurs de la terre pour être pauvre et relever le pauvre. Il avait les pieds nus comme lui, il était couvert d*un méchant habit de laine comme lui ; il se mettait à genoux devant lui , comme pour adorer dans sa personne Timage du Christ. L'indigent avait alors une révélation sublime de la pauvreté qui mettait dans son ame un baume divin que rien autre ne pourra y mettre.

. En attendant Tavénement de Tage d'or du socialisme > où le moins favorisé des harmoniens aura cent fois plus de ressources et de jouissances que le plus puissant roi et que le plus raffiné sybarite de la civilisation; en attendant qu'on ait réglé la piuie et le beau temps , encaissé le lit des torrents et des fteu/m pour prévenir les inondallom ; chassé la peste en purifiant l'air et en assainissant, avec une armée de douze miUions d'hommes, h grand désert de Sahara qui vtete toutes les climatures de l'Europe; éloigné les orages, en rêlablissant l'équilibre entre l'électricité atmosphérique et 1* électricité terrestre; rendu toutes les réwlutions impossibles (1); en attendant toutes cesmer-

(1) Cest ce que nous lisons dans les livres de plasieurs socialistes , notamment dans ceux de Fourier , Gabet, Considérant et Owen.

ss

Teilles» il y aura des hommes, conséqoemment des passions

subversives , des crises industrielles , des fléaux , des maladies et des pauvres. La grande source des aumônes ei de la rési* gnation est tarie; les prolétaires et les indigents ont perdu lenr patrimoine, qui se composait des privations du cloître. Us ne tendent plus leui^ mains suppliantes aux cénobites , mais leurs bras armés de poignards à ceux qui ont partagé les dépouilles des cénobites. Ils ne sont plus à genoux, priant Dieu et chantant des cantiques à la porte des monastères ; mais ils blasphèment et ils conspirent dans les ateliers et les usines qui se sont élevés sur les ruines des monastères ! Du temps des moines^ ils disaient humblement : a Charité, s'il vous plaît, pour Tamour de Dieu I » Aujourd'hui » ils crient : « Du pain ou la mort! d

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