CHAPITRE XXVIIL
CommeoceiBent de l'ère de la dégénérescence ; bulle de réfonnttloo âê Braatt X&l ; inflittiic» teientifiqae de Morimond.
Quelque fortement trempées qu'aient été les plus sages institutions des hommes, elles n'ont jamais été complètement à répreuTe de faction délétère du temps et des passions ; il arriye toujours un moment où la science et les prévisions des plus habiles législateurs se trouvent en défaut. Citeaux , élevé si haut au-dessus du monde» était redescendu insensihlement , et la poussière du siècle avait terni sa pureté primitive. Non
qa^ y eût alors de graves désordres, mais on remarquait une tendance générale au relâchement vers le milieu du XIV* siè-
cle ; triple suite : de la faiblesse humaine , qui semble avoir fatalement ses instants de défaillance ; des grandes ridiesses , qui amènent toujours dans le clottre Tinnervation de la discipline ; de l'époque , époque de troubles , de bouleversements , de transes continuelles, où l'autorité était forcée de tolérer^ à raison du malheur des temps , beaucoup d'infractions à fat règle; car le moine , quoique placé dans une sphère à part, tient toujours à la terre par quelque endroit, et elle ne pèut trembler sans qu*il n'en ressente les secousses.
Une réforme semblait nécessaire ; mais, pour Topérer avec fruit, il fallait bien connaître le mal et ayoir tout à la fois le courage et le droit d'y apporter un remède. Ce fut l'oeuTre de Benoit Xll. Né au comté de Foix, d'un père boulanger, d'où lui vint le nom de Fournier, il avait embrassé dès sa jeunesse la vie monastique dans l'abbaye de Bolbonne , de la filiation de Moriniûud , au diocèse de Mirepoix (1). Après avoir étudié la théologie à Paris, il avait été nommé abbé de Fontfroide, puis successivement éyêque de Pamierset de Mirepoix, cardinal, enfin pape en 1334. Peu de temps après son avènement, ayant entrepris une réforme générale des ordres religieux, celui de Citeaux, dont il avait été tiré, fixa le premier son attention; mais, avant de rien statuer, il manda l'abbé de Cîteaux et les quatre premiers pères, et dressa sa bulle après s'être concerté avec eux (2).
Dans la première partie , il s'occupe du temporel ; dans la seconde , il défend aux abbés de mener avec eux des damoiseaux (dùmieeUi) vêtus de robes mi-parties ou rayées , comme les seigneurs laïques , interdit Fusage de la viande, ordonne
(1) Voir aux Pièces justificatives quelques noies précieuses sur cette abbaye*
(2) Hélyot, Hist, des ord. monast.f rel. et milit., t. 5, pp. 356 et suiv.
aux moines de coucher dans un dortoir commun et d'abattre toutes les cellules qu'on aurait Mlîes. Dans la troisième , il proscrit Pabusdesportioas mouastiques , c'est-à-dire l'usage de donner à chaque moine une certaine quantité de pain » de blé et d'argent , en forme de pension , pour sa nourriture et son vêtement; enfin» dans la quatrième et dernière partie, il règle les études des moines.
La règle de saint Benoit n^établit point des études spéciales sous des professeurs particuliers ; elle prescrit seulement aux religieux de s'appliquer à la lecture de quelques pieux ouvrages et à la méditation de FEcriture sainte , à diverses heures du jour. '
Citeaux, qui voulait faire revivre Tesprit primitif de rinstitut bénédictin » respecta les antiques limites données aux études claustrales. Point d autre école que le chapitre , où Tabbé faisait ses conférences spirituelles; point d'autre lycée que la nature; point d^autre académie que le cloître silendeux, ou le moine se promenait eu rêvant; point d'autres maîtres tjue les hêtres des forêts.
Les païens y guidés par un instinct sublime « avaient représenté le génie aveugle , pour donner à comprendre que toute sa force était interne et que c'était en agissant sur lui-même qu'il créait ses chefs-d'œuvre. Ce fut surtout par la méditation , la puissance de la réflexion que les cénobites cisterciens pénétrèrent dans le sanctuaire de la science , trouvèrent la solution des plus hautes questions religieuses et sociales» et mirent le monde sur la voie de presque toutes les grandes découvertes.
Un des principaux soins de nos moines était la recherche des vieux manuscrits : pour se les procurer, ils ne reculaient ni devant les peines, ni devant les dépenses. Ceux de Morimond en avaient recueilli un assez grand nombre.
Ils travaillaient avec non moins de zèle à les reproduire par la trauscription , afin de les cooserver et de les propager. 11 y avait à Mmrâiond» comme dans tous les couvents de Giteaux, un scriptorium, lieu solitaire où se trouvaient plusieurs pupitres, des tables couvertes de livres à demi-rongés par les ▼ers» et de chartes poudreuses. Là se réunissaient les moines écrivains (5cri|)(ores ) , sous la surveillance d'un maîd c ( magister scriptorum). On leui* distribuait le dimanche» après cornplies» le parchemin» Tencre» les stylets et les manuscrits à copier. Après s'être mis à genoux et avoir récité un Pater, un Ave et un Gloria Patri, ils se livraient à leur travail, gardant un silence aussi rigoureux (jue dans le cloître. Us jouissaient de plusieurs privilèges, conrnie de n'aller aux champs qu*au temps de la fauchaison et de la moisson » d^avoii* plusieurs livres à la fois» d'entrer à la cuisine pour y polir leurs tablettes» y faire fondre Fencausticpie et sécher le pardiemin (i).
D'après un statut du chapitre général de 1134» les caractères qu'ils traçaient devaient être simples» d'une seule couleur, sans peinture [litterœ unim coloris fiant et non depiclœ). Ce ne fut que bien plus tard qu'ils y ajoutèrent des arabesques et àe Fenluminure. Si l'on veut se faire une idée du degré de perfection calligraphique aui[uel arrivèrent les moines de Morimond» on peut consulter le magniiique Missel cistercien du XIV* siècle qui se trouve à la bibliothèque de Chaumont. Je crois qu'il serait difficile^ de rien voir de plus beau pour la grâce et la pureté des caractères» et pour la splendeur de Tornementation.
L'Eglise marchait vers un avenir sombre et orageux; il lui fallait dans tous les rangs de la hiérarchie des défenseurs ar-
(1) Lib. Us., cap. 72.
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més de toutes pièces, des hommes rémiissant la science et la
piété. Jusqu'alors la vie religieuse , cachée derrière les barrières du doilre ou ensevelie dans la profondeur des déserts , avait cherché à dérober ses œuvres au monde. Au milieu du XIH* siècle, la société chrétienne sembla élevée à la hauteur de i*état monastiqpie : le moine crut pouvoir respirer l'air purifié du siècle » traverser les peuples, enseigner dans les chai-> res des églises et dans celles des écoles , et Ton vit TUniversité de Paris , c^est^à-dire l'Europe savante , tour-à-tour suspendue, comme par un aimant invincible, tantôt au froc d'un franciscain, tantôt au scapulaire d'un dominicain (1).
Les vieux moines , en générai , étaient en dehors de ce mouvement; on les regardait comme des tndnards assoupis sous le voile d'une sainte ignorance , et ils étaient méprisés par la foule des religieux mendiants, des docteurs séculiers, des légistes et des canonistes. Ce fut alors qu*Etienne de Lexinton, abbé de Clairvaux , résolut d'établir à Paris une maison d'études pour ses religieux, d'où naquit le collège des Bernardins, le plus ancien de l'Université , qui fut ouvert plus tard à tout l'ordre. Il était réservé à Benoit XII d'organiser définitivevement les études cisterciennes et de liierarchiser renseignement. D'après sa bulle, il y aura une école dans chaque abbaye , et dans chaque province un lycée supérieur oà seront envoyés les élevés les plus distingués de l'école abbatiale , capables d*entrer en logique. Le pape en reconnaît six principaux, ceux d'Oxford, de Toulouse, de Montpellier, de Salamanque , de Bologne et de Metz. On n'enseignera dans ce dernier que les sciences élémentaires pour ceux de la génération de Morimond qui s'étend en Allemagne (2). Au-dessus de
(1) Duboul., îiist. de rUniv., XIU« siècle.
(2) Métis quoque sit particolara stndiam in scientiis primitivis, pro Alemaois per generationfim Morimoiidi, etc... In studio lleteotl provideat de lectoribas et aJiis oflOciaUlms, altbas Hofimundi , etc.
ces collèges prorâciaux s'élèvera le collège de Paris» le pre>
mier de lous, comme étant à la source de toutes les sciences ; il y viendra des religienx de toutes les générations et de toutes les nations» spécialement ceux qui seront jugés aptes àparcou-' rir avec fruit le cercle des hautes études. On y enseignera toutes les branches de la science ecclésiastique» à l'exception du droit canon.
Chaque abbé était tenu d'envoyer à ce collège un nombre déterminé de religieux, avec des provisions. Les cours étaient de trois« cinq, six et huit ans» selon que Ton aspirait au bac-* calauréat , à la licence ou au doctorat. D'après la constitution, Tabbé de Morimond était obligé d'y entretenir deux de ses moines profès : ce qui fut ponctuellement exécuté jusqu'à la ruine de Tordre ; et, lorsqu'il s'y présentait lui-même, dans ses voyages à Paris» le proviseur devait aussitôt faire sonner la cloche pour convoquer tous les étudiants » et aller à leur téte le haranguer en latin. H occupait partout la première place» en l'absence de l'abbé de Cîteaux (1).
Quoique les études aient «été constamment en honneur dans notre abbaye, nous avouons humblement que nous n*avons point de chefs-d'œuvre à citer, ni d'hommes comme saint Bernard et saint Thomas d'Aquin» qui résument non-seulement un siècle, mais une époque, à présenter à Fadmiration et à la vénération de la postérité. Tout ce que nous pouvons dire » c'est que le champ de la science a été cultivé dans toutes ses parties par nos cénobites» et qu'il n'a pas toujours été improductif.
Sans revenir sur les ouvrages du fils diB saint Léopold, dont nous avons parlé longuement plus haut, huit d'entre eux nous
ont laissé des commentaires sur un grand nombre de pas- Ci) Bulla Bened Xll, in NomasL cist, p. 586; — Du V&it. Gouv. de l ord, de Cit., m-4o, ];>aâsim.
sages de FAncien et du Nouyeau-Tesiament, dont les titres
seuls suffiraient pour nous donner une idée avantageuse de leurs trayaux bibliques (1 ); dixontexcellé dans le genreoratoire» et les historiens de Tordre ont remarqué que plusieurs de leurs nombreux sermons se distinguaient par l^élévation des pensées, une onction touchante , une latinité pure et facile (2).
Pàrmi les auteurs ascétiques de Morimond, qui sont au nombre de huit ou neuf (3) , il faut placer l'abbé Odon en première ligne: on retrouve dans son Traité du trois Degrés, ou Moyens éPobtenirrhéritage céleste, la forme et les tendances de la yie mystique au Xll* siècle.
Ces trois degrés représentent les trois états de la spiritualité» qu*il compare aux trois ordres des anges : d'abord. L'état d'initiation pour les comuiençants , qui consiste à expier ses fautes par la pénitence et à renoncer à toute affection au péché ; Famé se nourrit alors de la pensée de la mort et de rétemité : cet état puriiie et perfectionne les sens. L'état illuminatif éclaire l'esprit et le persuade des vérités chrétiennes, il conduit dans la yoie de l'humilité et de la mortification sur les traces de Jésus- Christ ; cet état purifie et perfectionne la raison. L'élai unitif
(1) Unus scripsit super Exodum, cum expositionibus interlinearibus mysticis et glOBsig marginalibns; — alii duo super Psalmoe; -~ très diveni euper Gantica Ganiicorum; — alius Expoaitiones peregregias et Interpretationes in omnes Epistolas S. Pauli; ac[jecit Dictionarium singnlare rerum ac verborum
obscurionim; — Renaldus snper plnrps textus S. Srriptiirap; — Odo Expositioncs morales et m^sticas super diversos textus tam Veteris quam Novi Testamenti.
(2) Himbertus de Loua : Oratio qmni ftobuit ante curiam ronmnam. — Renaldus : Sermwes de Sanctis et Dominicis Mius ami; De Àdventu et Qiuidraguima; Sermones et ExhùrtaHones ad diverse», — Octo alii scripsenint Senno-
nes, etc. — Odo : Sermones de Adventu, de QuadragesmOf de Domimeie et FeS'
tis- fotîus anni, praecipue de festivitatibus B. M. Virginis.
(3) Quatuor diversi scripsprunt ascetica, scilicet : 1" Mariale, seu Lihmm salutiferum de laudibm B. M. Virginis; 2» De laude Dci in snnctis: 3" De Ad' ventu D. N. J.-C. : 4» Dialogum rhtornm monachorum Cluniac, et Cisterc, — - Il faut y ajouter Othon y Himbert de Losne et Oduu.
a pour but de faire régner Dieu sur toutes nos affections par
l'arrltMir de la chaiitc, et de nous unir à lui d'une manière invariable, ce qui est le gage du salut éternel (1).
Fidèle à Tune des plus essentielles obligations d'un abbé, Odon distribuait souvent à sa comniunaidéle pain de la parole divine. II n^a écrit que quelques-uns de ses discours, dont le fond principal consiste dans des explications mystiques de TE* criture sainte ; il a négligé de le faire pour la plus grande partie , parce que sa modestie le portait à croire qu'ils ne méritaient pas de passer à la postérité. Ses disciples, qui en jugèrent tout autrement, obtinrent de lui, à foico d'im|)ortunités, lapermission de les écrire taudis qu'il les prononçait ; mais, plus curieux d*en conserver le sens que les paroles, chacun assortit sa copie à Fimpression que Torateur faisait sur son esprit (2) , et
(1) Tractatusde irinis gradibus quibus pervenitur ad herêditaiem seiuHs H ad eam très hSêrarchm cahsHum spintman operan; in-S«.
(2) L^iin de ces copistes avoue que, si Odon avait voula se donner la peine de les mettre en état d*dtre publiés. Us auraient une tout autre beauté. Si Ton
en veut des i^chantillons , on Ip - trouvera dans les cinq que le P. Combefis, dominicain, a fait imprimer dans la Bibliothèque des Prédicateurs , 8 vol. in-fol., Paris, 1680. — Quant au nombre de ceux que renferment les manuscrits, on ne peut guère le déterminer. Oudin dit en avoir découvert deux recueils difflSrents à Tabbaye de Long-Pont, dont le premier contient cinquante-six sermons qui roulent sur les dimanches de PAyent, m ceux de Garôme, sur les prindpales fôtes de Panuée, et spécialement celles de la Ste-Vierge (Selon quelques-uns, ce serait le même que Ton voyait aux carmes déchaussés, àCîlermont en Auverj2:ne). A Téprard du second, il n'en donne nneune notice.
A la bibliothèque du roi (n» 3010), est un exemplaire mannserit des sermons d'Odon, au nombre de cinquante-quatre, différents de ceux du recueil de Long -Pont; le texte du sermon par lequel il s'ouvre sont ces paroles d*Isale : Sihilabit Domùnts muscœ quœ est in extremo fluoiùnm Egypti , et le dernier roule sur celle-ci de S. Pierre : Déponentes omnem dolum, etc. Le trente-quatrième , qui a pour ol^et la Nativité de J.*G., est le même que celui donné par le P. Combefis.
Il y d bien de l'apparence que ce sont des sermons d'Odon qui se ri^neontraient dans les manuscrits du Bec, cotés 109 et 110, et qui portent simplement l'étiquette d'un abbé de Morimond. Si l'on était à portée do conférer ensemble les manuscrits des sermons qu'on attribue communément à Odon, abbé de Shinon en Angleterre, à Odon, abhé de St^Martinnle-laoBataille dans le mé-
de là Tient qiie ces disoonrs Tarient et pour le style et pour
Tarrangement» dans les différeats exemplaires qui nous en restent.
Après Othon d'Autriche , Odon nous semble ayoir été» sous
le rapport scieiitiiii|ue , le religieux le plus remarquable de rabbaye de Morimond. 11 avait embrassé toutes les connais* sances cultivées par ses contemporains : polémique religieuse (1), études théologiques (2), histoire et chronologie (3 , etc. Nous irons plus loin» et nous dirons qu^il a été pour ainsi dire
me royanine, et à OdoD de Soissons, peut-être en poomit^ décooTrir plusieurs qui appartiennent à noire abbé. Ce qui est certain , c'est qnll font Ini
restituer un sermon sur ces paroles de S. Jean : Stabat Juxta crucem mater Jesu, sermon qui a été mal à propos attribiK^ h S. Odon, abbé de Cluny. C'est Maraccio et le cardinal de la Tour-Brùlée (lui en ont fait reconnaître l'erreur* Ce sermon est encore coté sous le nom de Tabbé de Morimond , dans une liste dressée vers Tan 1440, d'écrivains ecclésiastiques qui ont enseigné que Marie a été conçue comme les autres enfonts d^Adam.
Le discsmement des autres écrits de rabbé Odun, tous enfouis dans l*obseurité des bibliothèques, n'est pas moins difficile à fiâire. On conserve à la bibliothèque de S.- Benoît de Cambridg-e un commentaire sur le Pentateuque que Thomas James croit être d'Odon do !n Bataille; un autre sur les Psaumes , qui servait à Oxford dans la bibliolliéque de Bailleul, n* 36, lui est encore attribué par le même critique, amsi qu'une Explication des Evangiles renfermée dans le ils. 87 du même dépôt. C!omme ces trois commentaires sont dans le genre mystique, Oudin pense qu*ils pourraient bien faire partie d*un ouvrage de notre abbé dont il 7 a des exemplaires à Morimond et à Foigny sous le titre ^^Explications mystiques e^ morales de divers endroits de l'Ancien et du Nouveau -Te.<!tament. Les mots par où cette i)roduction débute sont : Ut in noro opff'f' Vefcri.s' vecordemia Trstmnentt, etc. Cependant, en d'autres manuscrits qu'Oiidin dit avoir vus, cHp porte 1'^ nom de Guillaume, abbé d'Auberive ; mais dans le prologue on nous donne la clef de cette variante, en disant que ronvrage serait beaucoup plus parfeit si Odon Ini-mème Pavait rédigé. Le fond des choses lui appartiendrait donc seulement; le style serait de Tabbé d'Auberive, son disciple.
Dans le catalogue de la bibliothèque Pauline de Leipsick, on fait Odon auteur d'un écrit sur la mort de S. Bernard, De trafisitn s^meti Bernard i. D'autres bibliographes font honneur de plusieurs autres ouvrages à notre abbé , sur des conjectures qui, à la vérité, peuvent être incertaines ; mais elles fournissent elles>mémes la preuve qu'on avait une grande opinion de son mérite et de ses talents.
(1) De relig. christ, efjudaica, Leone et Odone intertocnt., dialog. 1. (S) De variis dogmat. quœH» thtolOff.^ 1. 1. (S) CArofiicor., etc.^ liber nnus.
le Roger Bacon de CItèaux, et qu^il a ébauché^ d'une manière plus ou moins iaforme il est vrai , la plupart des sciences qui font l'orgueil de notre siècle » et auxquelles nous devons nos plus belles découvertes. Oui, il y a plus de 700 ans^ un pauvre moine, enfant du Bassigny, après les longues psalmodies de la nuit, au retour des travaux de la fauchaison et de la moisson» aimait à se reposer en s'occupant des nombrei» de leurs signes et de leurs rapports, de r unité et de ses combinaisons, de mathématiques , de géométrie, et même de formudes algébriques (i). Ces essais, ces élucubrations rudimentaires d*un esprit investigateur sont revêtus d'une forme mystique comme tous les ouvrages du même auteur» ce qui les rend peu intelligibles ; et nous ne voulons pas leur donner plus de valeur qu'ils n'en ont; mais, parce qu'aujourd'hui la voie est faite et que nous pouvons y marcher et y courir à Taise , il ne faut pas oublier ceux qui les premiers ont essayé de la frayer avec des peines infinies à travers des régions inconnues , quand bien même ils n'auraient laissé après eux que Tempreinte de leurs pas.
Nos moines se livraient d'une manière spéciale à l'étude de la théologie ; ils avaient, dans leur couvent, coiDme nous l'avons déjà dit, une école où l'on enseignait cette science, et plusieurs d'entre eux en ont écrit des traités particuliers et même des cours complets (2). L'agiographie « cette portion
(1) De Mathesi copiosœ et doctœ disputatimes ; — De Analyticis ternariis. Ubinr anus; — De Analyticis numerorum, liber alter; — De Signifkationibus mtmêr.f libisr umis; — De Mifsteriis figuranm, liber uniu; — De ReguUs ge* nerationum^ liber imas ; » De Cogmtkmbm et biUarfsr^. immer., liber uniis ; — De SigrUfieatiombus wàtaiis, liber xam ; — De ReloHonièus et earum mytie» riis, liber unuF.
{2) Otho Austriacus, liber octavus: Chronic. de fine mundi, Anti'-hn.s'fi persecutione , Resurrectione mortuorum . Judido fimUi, Gloria beatorumet Suppli" dis dammtorum. — Unus e monacliis reliquu Gommentaria perpétua in quatuor libras Uagistri sententiarom; quatuor divorai Sommas théologie moraUa et catechisticaa.
si instructiTe et si édifiante de Thistoire ecclésiastique» dut fixer particulièrement leur attention.
Vers le milieu du XiV' siècle, l'abbé Renaud l", successeur de Gauthier III, non moins célèbre pour sa science que pour son dévouement aux pestiférés, ainsi que nous Tayons yu dans le chapitre précédent, s'y consacra pour ainsi dire tout entier. Issu d*une noble famille de Metz, au moment où Ses talents» sa naissance et sa jeunesse lui ouvraient dans le monde la voie des honneurs et des plaisirs, touché de la grâce divine , il s'était retiré» à Tage de vingt-deux ans, à Morimond» pour y vi» vre dans l'obscurité et la pénitence. Il avait été converti par la lecture de la Vie des saints ; c'est ce qui explique pourquoi il se plut à tourner de ce coté toutes ses études savantes et celles de ses religieux. Les précieux matériaux qu^il avait recueillis furent dispei'sés et détruits durant les guerres et les dévastations du XVP siècle. C'est lui qui a composé la Vie de sainte Glossinde« originaire de Metz, fille du duc Vintron , Fun des prin«cipaux seigneurs de la cour d'Austrasie , et première abbesse du monastère qui portait son nom , fondé par son père dans son propre palais , où elle vécut dans la plus haute sainteté, partageant son temps entre les exercices du cloître, le soin des malades et le soulagement des pauvres, jusqu'à sa mort, en
L'abbé Himhort, dcLosne, dans le siècle suivant, fut encore plus remarquable par son éloquence, son érudition littéraire et ses connaissances théoiogiques (2). Jean Coquey marcha ensuite sur ses traces.
Enfin, nos religieux, dans tous les genres, ont payé leur tribut à la science : à la bibliographie , en recueillant les livres
(1) Garol. de Visca, Biàlioth, script, sacr. ord. Cid,, in-4o, pp. 199 et sq.
(2) Scripsit Lctud, vitœ tolU*; — Sermon» de caUirmt.; — Deianguore spi^ riiut ; — Jk leeUone Awloncoftim.
les plus rares et les pins curieux ; en formant ces collections de saints Pères, de coniroversistes et de théologiens, les plus riches qu*ii y eût en Champagne et en Lorraine. Leur bibliothè- (jue, quoique pillée et dévastée deux fois, en 1560 et en 1624, renfermait encore environ six mille volumes en 1790 , dont quatre à cinq mille furent transportés à Chaumont, où ils ont formé le noyau de la bibliothèque publique dé cette yiDe. Os s'occupaient de géographie : les murs du cloître étaient tapissés de cartes , de mappemondes magnifiques » monuments du talent et de la patience monastiques ; d'histoire naturelle : leur cabinet offrait des coquillages, des minéraux de toute espèce; de botanique : on montre encore le jardin où ils avaient recueilli, de toutes les parties de l'Europe , les plantes les plus rares (1) ; de poésie : nous avons souvent admiré les grâces naïves et l'harmonie de plusieurs pièces Iji^nes composées par eux dès le milieu du XIl** siècle ; de linguistique : Fabbé et un certain nombre de moines parlaient et écrivaient l'aile* mand, le polonais et l'espagnol aussi facilement que leur propre langue.
Les beaux-arts ne leur étaient pas étrangers ; ils avaient leur musée enrichi des portraits de tous les abbés (2), la plupart peints par des moines, et d'une grande quantité d'autres toiles représentant les papes , les cardinaux et les plus grands saints de Tordre de Gîteaux, au nombre d'environ deux cent soixante , achetées en partie a liomc , formant une collection très-remarquable, une des plus curieuses qui fût en France (3). Le tableau si remarquable de Lazare sortant du tombeau,
(1) L*emplaceniflnt de ce jardin «^appelle eneore a]qjonrd*luii le Jardin 6o-
tanique.
(2) On retrouverait encore à cette heure qoinxe OU vingt de ces portraits
dans les environs de Morimond.
(8) Ces tableaux, ont été pUlés et dispersés à la Révolution ; nous en avons
que les étrangers Tenaient admirer, était sorti du pinceau d^un religieux. Céiait encore un moine qui avait tracé à la voûte de la chapelle abbatiale les peintures à fresque figurant TAssomption. L'abbaye de Moriiaoud était l'académie et rathéuée du Bassigny, une école toujours ouverte à tout ce qull y avait d'hommes de goût et de science, un asile pour les artistes malheureux , une société d'encouragement poui^ les talents naissants.
Elle a donné à Thistoire Othon de Frisingue ; à la jurispro^
dence, Guillaume III et Gabriel de Saint-Bliu; à la diplomatie, Aliprand et Guy» ainsi que plusieurs autres abbés qui ont traité les plus graves affaires avec la plupart des princes de leur temps; au concile do Constance, Jean de Bretagne ; à nos rois, trois conseillers : Antoine de Boisredon , Claude Masson et Claude Briffaut ; an^ souverains-pontifes, quatre légats; à l'Eglise, un pape de sa filiation, Benoît XII j à l'Espagne, des soldats qui Font délivrée du joug ignominieux et abrutissant de rislamisme ; à TAllemagne, des missionnaires civilisateurs qui en ont chassé Tignorance et la barbarie (1).
retrouvé quelques-uns dans les villages environnants, à Uontigny-le-Roit par
eiemple.
(I) Voyez, parmi les Pièces justificatives, à la fin du vol., la Liste des abbés et des moines de Morimond qui oui écrit sur ie£> diverses branches des connaissances humaines, avec rinâication de leurs ouvrages , soit imprimés, soit mannscrits.