‹ Histoire de l'abbaye de MorimondChapitre 33 sur 55 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Développemeiit de la filiation de Morimond dans les Pays-Bas; destruction des monastères de Bohême par les Hossites; réforme de Hartia de Var|^; suite de L'histoire de Galatrava.

La fécondité prodigieuse dont Tabbaye de Cîteaux avait été douée pendant plus de deux siècles était épuisée. Après avoir fait jaillir de son sein sur Le monde entier des Ilots de lie monastique , elle semblait en concentrer en elle-même les der-* niers restes poui prolonger son existence. Clairvaux» dont la

epitapbio :

Hic jacet ia cinerô de Mariiuxuco Joannes, Doctor theologus, virtntum culmine clarus, lû Morimundo pnefiiit abbas, daraquevalle Lux synodi aacrœ, papali dignus honore.

postérité s'était multipliée comme les étoiles daciel, avait perdu depuis bien des années sa force d'expansion. La géné* ration de La Ferté s'était arrêtée en 1246, et celle de Pontigny en 1239. Les austérités avaient peuplé les cloîtres , le relâchement les rendit déserts ; les âmes d*élites s'en sauvèrent , parce qu'elles y auraient retrouvé le monde et ses misères qu'elles fuyaient. Morimond semblait seul se tenir sur la pente de l'abîme ; les observances cénobitiques y étaient toujours en vigueur; aussi sa filiation ne cesse de se dilater pendant tout le XIV* siècle. La sève monte du tronc dans les branches , d'où s'élancent de nouveaux rameaux qui couvrent les Pays-Bas.

Nul pays n'avait un besoin plus urgent de moines cisterciens pour lui apprendre à assainir ses marais , à creuser ses

canaux , à élever ses digues , à féconder ses dunes et à lutter, avec le secours de Dieu, contre Télément terrible qui menaçait alors, plus que jamais, de Uenvahir. Déjà le monastère du Mont-de-Nolre-Dame , auquel la ville d'Yselstein doit une partie de sa sf^endeur» avait été fondé dès Tan 1342 au diocèse d'Utrecht, et celui de Marien-Croon, près d'Heusden, dans l'évêché de Bois-le-Duc. Ald-Gauip, en 1403, envoya une colonie au milieu des landes humides de TOver-Yssel, non loin de Deventer. Cet établissement prit le nom de Galilée-la- Grande, en lantruc vulgaire Zibekeloo. Quelques années plus tard, voilà nos intrépides religieux sur les rivages dù lac d'Harlem, sur les bords de la mer du Nord , dont les flots écumants viennent se briser à leurs pieds. L'une de ces maisons s appelle le Port-de-Marie, l'autre la Porte-du-Ciel ; plusieurs monastères surgissent çà et là dans les ilôts, dans les méandres du Hliia et de ri^scaut, au fond des polders, dans les sables et les bruyères : ici Saint-Sauveur, Marien-Donck, Waerschot ; plus loin , Monickendam , Wateringen » etc. Au

confluent des fleuves qui se mêlent^ se perdent et reparaissent pour se perdre encore, non loin de Tembouchure delà Meuse,

se dressait la Cour de la bienheureuse Vierge [aula heaiœ Vif'* jrtnis ).Morimond, placé aux sources de cette dernière rivière, avait marché de ce côté autant qu'elle ; ils se retrouvaient, après avoir fait l'un et Tautre plus de deux cents lieues, et répandu sur leur route , dans des sphères diflerentes , la £écondité et la vie (1).

L'association cistercienne ne reculait ni devant l'espace , ni devant les climats, ni devant Tingratitude apparente du soL

Nous l^avons vue sous les rochers du midi de la France et de TEspagne , au sein des forets de la Germanie , sur le versant des monts escarpés de la Suisse, au milieu des marais de la Champagne et de la Bourgogne ; la void aujourd'hui en face des plages sablonneuses de la Hollande ; ses granges se transforment en viUages, et plusieurs de ses abbayes en villes. Pour opérer ces merveilles, que fallait-il à nos pauvres cénobites? Une croix et un Psautier. Partout où ils plantaient Tune et récitaient l'autre , ils avaient bientôt renouvelé la face de la terre.

Interrogez nos réformateurs modernes; offrez-leur, je ne dirai pas des déserts en Algérie, dans la Sologne et la Bretagne, mais des champs dans les contrées les plus fertiles de la France. Les fouriéristes, les plus modestes d'entre les socialistes, vous répondront que des champs ne suffisent pas ; qu'il leur iaut de plus, en capital liquide et disponible, la somme de quatre mUùm , d'après leurs plans et devis pour la plus facile et la plus économique des véritications de la loi sériaire, c'es^À-dire la fondation de lai phalange miniature (1) 1

{i) Gasp. Jongel., Notii. abb. Cist. per univ, orb.; prov. Hollaod ; — Aub. Mirxus, Chronic. cid. monach. iîistU. Cist., cOBOOb. apud Belgas etiotoior, German., p. 297, in-ii (biblioUi. de Dijon).

(i) Phaimge, 14* année, série, U 4, Introd., p. IS.

La prospérité, si elle était constante, finirait par nous enorgueillir et nous détourner de notre fin. Aussi Dieu a-t-il soin de la tciiipércr par des revers qui nous sanctKicni en nous humiliant : c'est ce qui arriva à Morimond; mais les coups que la Providence laissa tomber sur sa téte ne firent qu'ajouter une nuuvL lie gloire à son auréole. Le sang de ses euiants avait commence de couler sous le cimeterre des Maures, ensuite sous la lance des Tartares ; maintenant c^était sous les piques et les faulx des Hussites bohémiens.

Le cri de révolte poussé par WicleiT au-delà des mers avait eu en Allemagne le plus grand retentissement; le poison de ses monstrueuses erreurs y avait été apporté et y avait infecté la plupart des universités , spécialement celle de Prague. Jean HusSt qui en était recteur, fut un des plus ardents à propager la doctrine nouvelle. Cité pardevant le concile de Constance et sonunc d avoii* à se rétracter, il s'y était refusé opiniâtrement et avait été condamné à périr sur le bûcher. De ses cendres naquit une des plus horribles guerres civiles dont les annales de rhistoire lassent mention. Ses partisans, au nombre de plus de quarante mille, sous la conduite de Ziska , se ruèrent de toutes parts sur les prêtres et les religieux , pour venger l'allront lait à la Bohême dans la personne de leur maître (1).

La vie monastique est un des principaux éléments du catholicisme et son plus sûr palladium ; aussi» dans tous les temps, les hérétiques ont-ils porté de ce côté leurs premiers coups; ils ont compris partout que les moines étaient la garde avancée de la place cathoUque, et que, pour y pénétrer, il fallait leur passer sur le corps. Les Hussites ne s*y trompèrent pas » et Ziska commença par faire grayer ces mots sur sa massue :

(1) Cochlœus, Histor. Haanit., in-fol., 1. 1, pp.50etsq.;— Jac. Lenfant, Hw/. du Concile de Constance, t. 1, in-4o, passim.

Mort aux Moinesl Au rapport d'/Encas Sylvius, de l'historien bohémien Balbinus et de Sartorius (i), nulle part dans le monde chrétien les monastères n'étaient plus nombreux , et en général plus pieux et plus réguliers qu'en Bohème; on y comptait plus de vingt^cinq maisons de la génération ou de la filiation de Morimond.

La populace hussitique était surtout irritée contre les cisterciens » soit parce qu'ils s étaient montrés en Bohême les plus ardents adversaires de ses dogmes impies, soit parce qu*à Constance l'abbé de cet ordre chargé d'examiner une partie des ouvrages de Jean Huss avait été le premier à les flétrir (2). Elle marchait armée de fourches , de faulx , de broches et de gros bâtons ferrés, et précédée d'un histrion en habits sacerdotaux, portant un calice» dansant, hurlant et faisant mille contorsions. Ziska était au milieu , sur un chariot , un drapeau à la main , sur lequel il était représenté tenant de la gauche la tète rasée d'un moine, et de la droite Técrasant de sa massue. Lorsque Theure du carnage approchait, les prélres hérétiques qui accompagnaient ces hordes immondes donnaient la communion sous les deux espèces, au milieu d'infâmes orgies.

Ziska, qui avait perdu d un eoup de bombai de , au siège de Baby, Toeil qui lui restait , se faisait rendre compte des lieux et de la position des ennemis ; alors , étendant la main et secouant son étendard sanglant, semblable au génie des tempé-

(1) i£n. Sylv., Hist Bohem,, ce. 46, 46; — Balbimis, BoAmi. sand., 1. 2; — Saitor., Cist. Bùtert,, llonast. ord. dst in Bobem., pp. 976-1 OSO. (S) Ex nuUa religione ac sacro ordine, tôt Wiclephists ferro dc flammis ab-

sumpscrunt, qnot c cisterciensibiis non in sola Bohemia, sed et locis aliquot in SUesia et Lusalia. Cur, quceso, tantopere fumres snos exaggeraverunt ? Niminim cistercienses ha!resi ipsonim viri zelosissimi ac doctiùsimi maxime obsliterunt ; imo Gonslanti» hi ipsi cistercienses dogmata ilammis proxime admoverunt, etc. ; — Oeog. Gruger., Socr, IHt/o. ad diem SO augusti,

ss

tes, il criait d'une voix de tonnerre : Frappez là ! S'il s'agissait d'un monastère à ruiner, la troupe se précipitait en faisant retentir les airs de ces mots : Vssakiunah / qui, dans la langue bohémienne, signifient Moine (1).

En 1420, la bande des bussites appelés orébites détruisit le magnifique couvent de Graditz ; ce ne fut pas un combat , mais une boucherie (2). Quelques jours après celui de la Cour- Royale (Koenigsaal) subit le même sort. Cette maison était le point de mire de Ziska; il la promettait depuis longtemps à sa troupe avide et frémissante comme une proie opime. Plusieurs religieux furent égorgés, d'autres biùlés; un grand nombre noyés. Le cloître et les superbes jardins dont nous avons parlé ne furent bientôt plus qu'un vaste niuiiLcau de décombres fumants. La basilique de Sainte-Marie, entourée de neuf chapelles , dont chacune était de la juste grandeur d'une église (3), ayant été renversée, on brisa les mausolées des rois, et oa jeta leurs ossements dans la rivière voisine. Le cadavre deWinceslas , après avoir été indignement outragé, y fut précipité à son tour ; mais un pécheur, qui avait coutume de vendre du poisson à ce prince» 1 ayant retrouvé, le cacha dans sa cabane , et, lorsque la paix fut rétablie, le livra pour vingt ducats à Tempe i eu r Sigismond.

Ainsi, en 1420, la poussière des rois boliemiens s'en alla dansTeau, comme en 93 celle des rois de France dans la boue. Voilà ce que deviennent les maîtres du monde! Il ne leur est pas même donne de dormir en paix dans leurs sépulcres l Quand comprendrontrils qu'il n'y a pour eux de monu-

(l) C'est ce que l'on peut constater dans VHist. des Hussiies, de Jac. Lenfant,

Lt. i et 2.

(8) Sartor., Cist, BUtert,, pp. 697etlOS6.

(8) Elyiabettia, coigra régis Joannis Lucemburgici, ecclesiam Âula-Reg. novem ad latera clegantissimis sacellia, qjm totidem templa videri poterant, adauzit. Balbinns, Bohem, sanctf \. 9, tit. SO.

ments durables que ceux qu'ils s'élèvent par leurs bien&its

dans le cœur et le souvenir des peuples , et quHl n*y a qu'une seule couronne qu'on ne pourra jamais leur enlever, celle qu'ils auront méritée par leurs vertus dans Téternité?...

De quelque côté que l'on tournât les yeux, on n'apercevait tout autour de soi , sur une ligne imniense , que les reflets de l'incendie qui dévorait les monastères. Plus de deux cents fu^ rent détruits de cette façon par Zîska ; et , pour ne parler que de ceux delà filiation de Morimoud^ nous citerons parmi les plus fameux en Bohème : Plassen, Nepomuk» Osseck, Rzcpor* cy , Guld-Kron , Champ-Sacré , Caurzin , Kamenekcy , Scbalitz (1) , etc. ; en Moravie : Wizovit, le Thrône-du-Roi , Wellehrad (2); en Silésie: Gamentz» Grissow» Henrichaw (3) ; New-Cell et Old-Cell, dans laLusace; Grunheim, en Misnie (4). La horde des callixtins se ruait sur ces humbles asiles de la paix et de la prière, et offrait aux moines Taltemative du symbole bussitique on de la mort. Or, comme les cénobites partout aimaient mieux mille fois sacrilier leur vie que leur foi » leur refus devenait le signal du carnage.

Qui pourrait dépeindre ces scènes lugubres où se trouvaient réunis tout ce que la barbarie a de plus cruel et de plus atroce, rorgie de plus hideux et le sacrilège de plus abominable? Tantôt le couvent devenait un bûcher au milieu duquel tous les moines étaient consumés à la fois ; on les entendait chanter le Tt Jkum ou d'autres hymnes de triomphe jusqu'à ce qu'ils eussent été étouffés parles flammes ; tantôt on les pendait aux arbres de leurs jardins, après leur avoir arraché les yeux, coupé le nez et les oreilles» et les avoir mutilés de la manière la plus

(1) Sartor., Cœnoh.ri.vt. iu Bohem. deperdita, p. 1081,

(2) Id. ibid., Cœnob. dev(istat. ap. MoravoSt p. 1089. (S) Id. ibid., p. 1120.

(4) Id. ibid., p. m.

infâme* On les mettait quelquefois dans des balistes pour lancer dans les airs leurs membres disloqués. Lorsqu'on en trouvait cachés dans les greniers et les mansardes, on les jetait par les fenêtres, et une populace furibonde les recevait en bas sur des lances et des broches (1 ) . C'était à qui briserait les statues « déchirerait les tableaux , mettrait les orgues en pièces , enfoncerait les tabernacles pour les souiller^ foulerait aux pieds les reliques ; puis, avec tous ces débris on allumait un grand feu , autour duquel les tliaboriies se gorgeaient de viande et de vin, affublés d'aubes , de dalmatiques et de chasubles , essayant de danser ensemble en hurlant des chants obscènes.

Ziska, qui ne ménageait aucun monastère, aurait voulu épargner celui de Zedelitz à cause de sa beauté, et avait défendu de Tendommager ; mais ses ordres furent mal exécutés: ses gens y mirent le feu et y massacrèrent plus de cinq cents religieux de divers ordres, qui s'y étaient retirés comme dans un lieu de sûreté (2).

La persécution se ralentit, lorsque le féroce aveugle qui en était l'ame eut été frappé de la main de Dieu ; mais Tinstitut monastique venait de recevoir en Bohême le coup de la mort. Moins d'un siècle après ces désastres , dit un historien du pays, on ne se rappelait déjà plus les noms d un grand nombre de monastères ; le souvenir s*en était perdu dans le feu et dans

le sang. Quelques^^ns avaient été détruits avec tant de barbarie , qu'on aurait dit qu'on avait voulu enlever jusqu'à la terre que les pieds des moines avaient foulée, et il n'en restait pas la moindre trace. D'autres étaient devenus des casernes , des écuries, des magasins de vin, de bière, de blé, ou des laiteries et dies fromageries (3).

(1) Sartorins a raconté ces supplices divers, aiiin qiie Gochlée et Balbinns*

(2) Sartor., Cist. Bistert,, pp. 697 et 985.

(3) .£diûciis in aïoem, vel in staliula equorum et pecoram, vel in oviliael

L'abbaye de Morimond yersa des lannes et poussa des gémissements de doulear et de désespoir à la nouvelle de tant de

malheurs; elle ouvrit son sein aux moiaes qui avaient échappé par miracle à la fureur des Hussites, invoqua comme des saints ceux qui avaient succombé, et fit inscrire leurs noms dans le Ménologe de Cileaux, à côté de ceux des martyrs (1).

Les partisans de Ziska Tensevelirentà Czaslaw, et gravèrent ces mots sur sa tombe» au-dessus de laquelle ils suspendirent sa massue :

llle duccrîi Si rl( I imi, monachos pestemqiie nefandam, Ad Stygias justo fulmine tnisit aqiias ; Testis eritpendens sparsoque infecta cerebro dava luBc> qaœ monachis terror et horror erat (2).

Les couvents fondés par Morimond en Espagne avaient bien dégénéré de leur ancienne régulante. Les guerres intestines » qui ne cessaient depuis longtemps d'agiter cette contrée» avaient troublé profondément la paix du cloître et énervé la discipline; les richesses de quelques monastères avaient été également une source féconde de dissipation et de relâchement sous un ciel voluptueux , au sein d'une nature si riante et si douce. Le moment décisif était venu ; il fallait ou que Cîteaux pérît dans la Péninsule» ou qu'il refluât vers sa source pour s'y retremper et s'y rép^énérer. A Martin de Vargas échut la laborieuse mission de rappeler dans sa patrie l'ordre cistercien aux principes de sa première institution. Après avoir reçu la bénédiction du Souverain-Pontife» il descendit sur les

apothecas vini, cerevisiae, frumenii , vel in cellas butyri et caseorum conversis. — Balbinus, Bolœm. sand., 1. 1, § 110, p. 176.

(1) Menol. Cùt, p. 161.

(2) Dubraw, Bist BtAem., 11. 9S et Ui — MOBU SylviuB, Hitt. Bohem,^ ce. 46, 47 et 4S; — Jac. Lenfailt, Hist. det Hutsites, XL i et S, iii-4«; — Bitt. des ihttsiteSf de Gochlsus» ll< 6, 7 et S.

bords du Tage, erra longtemps, puis, ayant trouTé un lieu trè^auTage et très-solitaire» il s*écria : Cest ici le lieu de mon ■

repos !

Ayant abattu plusieurs arbres, il construisit» àTaide des branches, quelques misérables huttes, s*y enferma avec ses compagnons, vivant d'herbes et de racines, dans le silence, le recueillement, les travaux agricoles et toute Tautique austérité. C'était Robert venant de Molesme, s'abritant sous des cabanes de feuillage, au milieu d^un marais de la Bourgogne. Le vieux Citeaux, comme le phénix, allait renaître de sa cendre en Espagne (1).

Cette réforme s'étendit du Mont-de-Sion à Buena-Val, Horta, Palazuelos; aux collèges de Saint-Bernard d'Akala et de Notre-Dame-de-Lorette à Salamanque, enfin à toute la Gastille, spécialement dans la filiation de Morimond. Dieu sembla réserver cette bénédiction à notre abbaye, en échange du sang que' ses enfants avaient versé en Bohême pour la foi.

D autres consolations lui étaient encore réservées au-delà des Pyrénées. Les liens déjà si étroits qui massaient Morimond à Calatrava s'étaient encore resserrés au commencement du XV* siècle. L'abbé Jean de Bretagne, sur l'invitation de Henri 111, roi de Castille, était venu en Espagne, et là, dans Téglise cathédrale de Ségovie, en présence d^une foule d'abbés, d'évêques et de chevaliers, il avait confirmé solennellement la nomination de Henri de ViUena à la grande-mattrise ; ensuite il était allé à Gordoue, où il avait tenu un chapitre de tout l'ordre (2).

Le nouveau grand-maitre était marié et n'avait été séparé de son épouse, par une sentence ecdésiastique, pour cause

(1) Hélyot, Hî.çf. r/cs ord. relig., t. 5, pp. 382 et 887 ; — Sartor., CisL Bù' tert., pp. 37 et 57; — Ilenriquez,, Fasciculif 1. 2, dist. 14, c. 1.

(2) Séries pratfeet. Calatr.» Am* cist,, t. S ad fin.

d^impiriisance, qu*aa moment d'entrer en religion; soit que les chevaliers ne vissent dans cette séparation qu'une manœuvre habile, soit qu'ils eussent honte d'avoir à leur téte un étranger, dont tout le mérite consistait dans la protection que lui accordait le roi de Castille , ils avaient élu Louis Gonzalez Guzman, qui avait été forcé aussitôt de laisser le champ libre à son rival; mais Henri III étant mort après un règne assez court, le grand-maître de Villena, dont il était l'appui, fut viveipent inquiété, et l'affaire matrimoniale imitée de nouveau : on fit valoir la nullité de sa profession faite du vivant de son épouse , qui n'avait pas cru devoir convoler en secondes noces ni entrer en religion parce qu'elle n'avait jamais consenti à la séparation. Louis de Guzman fut proclamé de nouveau , et le chapitre de Cîteaux, saisi de ce débat, se prononça pour la validité du mariage et la nullité de l'élection, dont le vice radical n'avait pu étreeffacé par laconfirmationde Tabbé de Morimond.

Le choix que les chevaliers venaient de faire fut soumis à Tapprobation de Jean de Bretagne , qui non-seulement crut devoir le sanctionner par Tadhésion la plus entière, mais encore visiter le nouvel élu, pour rédiger avi c lui, dans l'assemblée des chevaliers, les statuts que réclamaient les besoins de la milice. Gonzalez de Guzman resta attaché d^une manière inébranlable au roi de Castille , et pleinement dévoué à la cause doublement sacrée du catholicisme et de la civilisation; nul de ses prédécesseurs n'avait disposé de forces militaires aussi considérables. On le vit, en 1 131, niarchei avec le roi Jean 11, à la tète de plus de deux mille chevaliers, montés à la geoeta, armés seulement de la lance et de la targe, les organiser en adalides ou éclaii t urs fl), s'élancer en avant pour aplanir les routes, combler les ravins, jeter des ponts sur les rivières, et

(1) Outre ces chevaliers, le grand •maître pouvait disposer de 6 à 7 mille hommes dMnÊinterie.

livrer, de concert avec les CastîUans, cette fameuse bataille dite duFiguier^où plus de dix mille ennemis restèrent sur la place.

Le monarque chrétien eut pu aisément profiter de cet aran* tage et s*emparer de Grenade, si Alvarez de Lune, son favori» ne se fût laissé corrompre par l'argent des infidèles et n'eût arrêté la marche victorieuse de Farmée.

Gonzalez resta chargé du commandement de la frontière , avec Fadelantade Diégue de Ribera, et assiégea plusieurs places importantes (1). Ce fut au milieu de ces triomphes qu'il reçut la visite et les félicitations de Pabbé de Morimond.

CHAPITBE XXXL

Etat de Gîtfi&ux et de Morimond à k fin du XV« siècle ; nooTelleft conquâtes des chevaliers eu Espagne; prise de Grenade.

L*islamisme , du haut des côtes septentrionales de TAfrique, n'avait cessé depuis sept siècles de vomir sur l'Espagne , avec ses innomhrahies légions» l'esclavage» la barbarie et la mort. Les rois de Portugal conçurent le hardi projet d'aller Tatta* quer à son foyer même, et de le frapper droit au cœur.

Alphonse Vde Portugal» accompagné de D. Henrique» grandmaître de la milice de Christ, de toute la chevalerie et de la noblesse de son royaume » alla mouiller devant Alcaçar, mit pied à terre malgré la vigoureuse résistance des ennemis qui

(1) Mariana, Hist. Hisp.j l. 21, ce. 3 et 4.

bordaient le rivage * attaqua la place et remporta d^assaut le

i8 octobre 1458.

Les Maures s'efforcèrent vainement de la reprendre durant une année entière ; ils se retirèrent, après avoir perdu plus de

cent mille lionimcs, avec une trraiide partie de leurs canons et de leurs bagages (i V D'autres triomphes, et spécialement la prisé d'Andle et de Tanger» valurent à Alphonse le surnom

d'Africain (2).

Le pape Pie 11» apprenant les immenses sf rvices rendus à la cause chrétienne par les ordres militaires de Portugal , et craignaîit que la vigueur de la discipline ne s'y énervât, écrivit à Tabbé de Morimond de les visiter régulièrement et d'y réformer les abus (3).

Pendant que le Portugal luttait avec le mahométisme sur les plages africaines et le terrassait, la Castille le refoulait insensiblement vers Grenade, l'y concentrait pour lui porter un grand et dernier coup. Le grand -maître de Calatrava s*empara d'Archidona et de plusieurs autres places, et pénétra par la vallée du Genil jusqu'à la Sierra-Nevada.

Himbert de Losne était abbé de Morimond . C'était sans contredit le religieux le plus distingué de tout l'ordre de Cîteaux; aucune des sciences que l'on cultivait alors ne lui était étrangère : Ecriture sainte, théologie» droit canon, histoire , éloquence , il avait tout embrassé, et publié sur toutes ces l)rtinches des connaissances humaines des ouvrages très-remarquables. Aux qualités de Vesprit il réunissait les avantages du corps : une taille élevée, un port majestueux, une physionomie pleine de noblesse et de douceur, des manières polies, une parole harmonieuse.

(1) Mariana, 11. et 23, c. 16.

(2) Flcury, Higi. eedét,, t. 23, pp. M et tlS.

^) Archnms de ia SmUe-Mame, 1»» liasses (chartrier de Hlorim.).

Pour obéir aux ordres du Souverain-Pontife, il se rendit en Espagne et visita non-seuleineat Calatrava , Alcantara et Montesa, mais Avis et Christ, en Portugal (i).

Le roi de Caslille , lieuri IV, Tayaut mande à sa cour pour conférer avec lui sur ces diverses milices, admira sa sagesse et sa sagacité. En témoignage de sa haute estime , comme ausd eu recouuaissance des éminents services rendus à l'Espagne par Morimond, il lui conféra à lui et à ses successeurs, à perpétuité, le titre de grand d'Espagne de première classe (2), titre qui donnait à celui qui en était revêtu le privilège de rester à la cour, d entrer dans les appartements du roi, de s'asseoir et de se couvrir en sa présence , de faire partie de son cortège, d'être reçu dans It s villes et les places de guerre avec presque tous les honneurs et le cérémonial réservés aux princes du sang.

Des rives du Tage , l'abbé Himbert passa à celles de la Vistule pour inspecter en Pologne les nombreux monastères de sa filiation. A son retour, il fut nommé ahbé de Citeaux. On ne pouvait Têtre dans des circonstances plus malheureuses; mais il avait tout ce qu'il fallait pour livrer de grands combats : du génie » de la foi et du courage; et si les murs de la Jérusalem monastique eussent dû être relevés, ils Tauraient été par cette main aussi puissante qu'habile (3).

En vain les papes avaient prié, menacé et fulminé : les fureurs et les désordres de la guerre, une longue succession

(1) Annal, cist., t, 1, p. 526 ;id calcem. — Les comices de Bourgogne députèrent cet abbé en vers Charles, comte de Charolais, qui sYlait révolté contre son père Philippe-le-Bon; il hn parla avec tant de persuasion qu'il alla se jeter aux pieds de son père pour lui demander pardon. — Ce fut Uimbert de liOEDâ qui ordonna qne le Saive Regim serait chanté dans tons les monastères de rordre, après les compiles.

(i) Mathieu, Hisf. fJc<s é\ deLangreSf p. 68.

^3} Amiai, cist.f i. 1, p 499, Séries abbat. cist.; — GalL chrùLt u 4, p. 1004.

d'années calamiteuses avaient tellement bouleversé le cloître et causé une si grande disette de toutes les choses nécessaires à

la vie, que, dans un certaia nombre de communautés, la régularité avait presqpie entièrement disparu; et qu'on y mangeait de la viande sans scrupule. Ceux qui voulaient s*en abstenir tombaient malades par défaut de nourriture, ou ils étaient si faibles qu'ils ne pouvaient observer la r^le ; mais nul fléau n'était comparable à celui des commendes, qui menaçait d'engloutir Tordre.

Le mal était ancien : dans beaucoup de couvents la mense abbatiale avait été séparée avec ses revenus de la mense conventuelle; peu à peu les religiemc s'ima^iiiereiil pouvoir vivre régulièrement sans l'abbé , et l'abbé Scuis ses religieux. Cette scission inspira au pouvoir civil l'idée de se saisir de la portion abbatiale pour en gratifier h: scrvilisme des abbés de cour ou • pour en doter les cadets des grandes maisons , à la seule condition qu'ils porteraient une tonsure sur la téte et un Psautier à la inaiii. De la une multitude innombrable de moines acéphales, vivant dans l'anarchie et les désordres qui raccompagnent; de là ce scandale déplorable d'une foule de clercs séculiers pourvus d'abbayes qu'ils ne connaissaient que de nom, et dont ils dévoraient la substance dans le luxe et la débauche » se couvrant d'un opprobre qui rejaillissait sur la religion.

Le chapitre général de Tan 1473 délégua Himbert, abbé de Cîteaux, et Jean de Cirey, abbé de Maizières, vers le Souverain- Pontife pour le conjurer de remédier à tous ces maux. Himbert, en présence de toute la cour romaine, fit un tableau si touchant et si lugubre des malheurs de son 01 dre , que tout l'auditoire en fut ému jusqu'aux larmes (1). Mais Tabus des

(1) Goram poatiûce cardiiialibii8C[ae adeo acriter peroravit contra cominenda3, ut lacrymas extoraine dicator ab omiumn ocidîB. — Séries abbat, dei., p. 4S7, GolL christ.

eommendes était tropgéuéralet trop enraciné ; le pontife ue put que gémir, et faire des promesses pour TaYenir. Quant à la nourriture, Sixte IV, réfléchissant que le droit naturel l'emporte sur toutes sortes de lois d'autorité apostolique, donna, par une bulle, plein pouvoir aux chapitres et aux abbés de Ctteaux de dispenser, selon leur conscience , de Fabslinence de la \iande, autant de temps que durerait la nécessité pré— sente (1).

La condescendance du chef de TEglise fit nattre une aflRreuse confusion : parmi les abbcs, beaucoup se montrèrent trop faciles, plusieurs trop rigides* Dans le même couvent» les uns mangeaient delà viande, les autres du poisson, des œufSs, des légumes. Cette diversité engendrait des disputes et des récriminations sans fin; le chapitre de 1485 crut trancher toutes * les difficultés en ordonnant que dans tous les monastères on servirait de la viande trois fois par semaine à un seul repas , savoir : le dimanche, le mardi et le jeudi, en un lieu séparé du réfectoire ordmaire (2).

Cette mesure porta le coup de la mort à l'institut monastique de saint Etienne Harding, et à la haute et antique renommée d*austérité dont jouissait le moine cistercien. Son front, aux yeux du monde, ne paraîtra plus environné de Fauréole des macérations ; Citeaux ne sera désormais regardé que comme un honnête hàïely et cet hôtel ne sera bientôt plus qu'un tombeau.

Les socialistes reprochent sans cesse à Tassociation cénobitique d'avoir sacrifié un des éléments de Thumaaité, en donnant tout à Famé et rien ou presque rien au corps; c'est ce

(1) EélfoU Bût des-mt, relig», L S, pp. 858, 859.— L*abbé HindMrts^était adjoint les abbés d'Aldemberg pour la Germanie, du Poblet (Popoleti) pour

TEspagne , de Theuley pour la Bourgogne. (S) Hélyot, t. 5, p. 860; — GalL christ^ t. 4, p. 1004.

qui a été y selon eux, la principale cause de sa ruine ^ et ils la repoussent comme incomplète et contre natnre. Or, comment

se fait-il que les communautés qui ont toujouis leiiu la chair dans la dépendance de Tesprit, par le plus austère régime, soient précisément celles qui ont eu la plus loi^ue durée? par exemple Tordre des chartreux , qui existe depuis huit siècles sans avoir eu besoin de réforme , tandis qu'au contraire les maisons les plus solidement fondées ont constamment dégénéré en proportion des concessions que Ton y a faites à la chair et aui sens? Après avoir survécu à Tincendie, au pillage, à la dévastation, à toutes les calamités réunies, nous les voyons succomber sous Tapparition d'un mets nouveau dans leur réfectoire.

Morimond vivait dans cette atmosphère : il dut en subir toutes les influences diverses ; cependant la régularité s*y main- ♦

tint longtemps encore , soit à cause de sa position , qui Téloignait des grands foyers de corruption , soit à raison de son affranchissement du joug de la commende, mais surtout parce que la Providence lui suscita jusqu'à la lin do savants et pieux abbés y qui prêchèrent plus encore par leurs exemples que par leurs discours. De ce nombre fut Guillaume II, élu canoni-quement en 1466, et que nous pouvons appeler l'ange gardien de son monastère, le législateur par excellence de Calatrava (i).

Les seigneurs de Castille s'étaient révoltés contre Henri IV, elle grand-maître s'était rangé de leur côté. Le monarque, comprenant qu'il ne soumettrait jamais les factieux tant qu'ils auraient l'appui de la milice cistercienne , voulut gagner son chef à tout prix ; il le traita comme sou égal et en vmt jusqu à lui offrir la main de sa sœur Isabelle. La proposition fut accep-

(1) Cet abbé est appelé Gaillaome Ul ea plu&ieurd endroits.

tée, et Henri écrivit au pape pour le prier de relerer le grandmaître de ses yœux, dans l'intérêt de la paix du royaume. Le

pape y consentit, permettant en même temps qu'il résignât sa place à D. Rodrigue Tellez Gyron, son bâtard» qui n'avait que huit ans, à condition qu'il aurait pour coadjuteur D. Jean Pacheco» maïquis de \ iilena » son oncle.

Par ce mariage , le grand-maitre Gyron espérait un jour monter sur le trône ; mais comme il allait à Madrid épouser rinfante, rêvant fortune et gloire, il tomba malade en chemin, et succomba d'une manière si subite et si extraordinaire, que Fopinion publique soupçonna le roi de Castille de n*être point étranger a sa mort (1).

Un enfant à peine sorti de son berceau se trouvait à la tête de la première milice d'Espagne ; sa nomination avait été ra- • tiûée par les chevaliers, et régularisée par un induit pontifical. Morimond seul ne lui avait point encore donné sa sanction. On écrivit à l'abbé Guillaume 11 de venir organiser un conseil de surveillance et d'administration. Il arriva au commencement de l'an 1467, assembla un chapitre général, dans lequel il statua que l'on choisirait quatre administrateurs, avec pleins pouvoirs pour gouverner jusqu'au moment où Rodrigue Tellez aurait atteint l'âge de majorité. Nous oriannonê, dit-il en finissant, quil sera procédé à celle élection par les grands cimmandeurs» chevaliers y etc., d'ici au prochain dimanche de Qua^ifMda, sous psiné d'êxcommunieaiim par h fait même, qu^m^ cmirraient tous ceux qui, après ce délai, 7i auraient pas exécuté nos ordres, il porta ensuite , pour le régime intérieur de Tordre, des lois si sages on elles-mêmes , si bien appropriées aux besoins du moment et si bien accueillies par les chevaliers, qu'ils ne consentirent dans la suite à promettre obéissance aux

(1) Am, cUt,, Séries prœfèd, Caiatr,, t. S ad flnem.

rois d'Espagne qu'à condition qu'ils s'engageraient par serment à respecter et à maintenir intacts les règlements de Tabbé Guillaume f qui devinrent le code unique de toutes les imlices cisterciennes jusqu'à leui: extinction (1).

L'abbé de Moriinoud, avant de quitter TEspagne, avait pris des mesures pour que les cendres de saint Raymond» le pre** mier fondateur de l'ordre , fussent transportées de la place de Cirvelos au monastère de Mont-de-Sion, près de Tolède, siège principal de la réforme de Martin de Vargas. Cette cérémonie se fit au milieu d*un immense concours de peuple accouru de toutes les parties de la Péninsule.

L'abbé Guillaume mourut Tan 1472» après ayoir gouyemé Tabbaye pendant six ans ; il eut pour successeur Antoine de Boisredon, prieur de Serqueux» allié aux iamilles de Cboiseul et de Beaufremont» un des hommes les plus distingués de son • siècle par sa haute probité et ses talents administratifs. Louis XI l'ayant nommé son conseiller ordinaire , l'employa dans plusieurs négociations importantes près des plus grands princes de FEurope, et n*eut qu'à se louer de sa prudence et de sa rare capacité (2) .

René 11 , duc de Lorraine t étant en guerre avec le duc de . Bourgogne » ne cessait de recourir à ses conseils et à son dévouement, mais, après la défaite de Chai lcs-le-Teméraire sous les nmrs de Nancy , la contrée étant paciliéet notre abbé voulut profiter de ces courts instants de repos pour visiter les ordres militaires. Il arriva à Calatrava au moment où toute l'Espagne était en mouvement et allait se mettre en marcbe pour forcer rislamisme dans ses derniers retranchements.

(l) Ann. cist., Senesabbat. Morim., t. 1 ad flnem.

(î) Ang. Manriq., Ann. eût., ser. abbcU. Morim. ^ t. 1 ; — Gall. christ., i. 4, Séries abbat. Morim. di;pces Lingon. ; EJus opéra in multisttsus e^t Ludovi- €Us XI t rex Ft ancorum , p. 8ii.

L'heure fixée parla Proyidence deyait bientôt sonner : Christophe Colomb, debout sur les côtes de Gènes, sombre et silendeux en face de la mer, rêvait Fautre hémisphère. Traité de visionnaire par ses concitoyens , ce fou sublime s'était rendu en Espagne, la terre classique de la chevalerie et des aventures ; mais pour que TEspagne puisse se mettre à la quête d'un nouveau monde, il faut que le joug maure soit brisé et qu*un seul étendard , celui de la croix, se dresse sous le beau ciel de Tantique Ibérie, de Gibraltar aux Pyrénées.

Isabelle avait succédé au roi Henri , son frère , sur le trône de Gastiiie , et épousé Ferdinand d^ Aragon , roi de Sicile. Ce mariage, en réunissant les Etats de Castille à ceux d'Aragon, donna naissance à un nouveau royaume d*une puissance colossale ; mais ce mémorable événement, qui portait dans son ' sein tout l'avenir de l'Espagne , et nous dirions presque les destinées du monde entier, avait amené de graves complica*tiens qui n'avaient pas permis aux princes castillans de continuer les conquêtes de leurs aïeux. Après quelques années, ces obstacles n*existant plus, ils n*attendirent qu'une occasion fa— vorable de recommencer les hostilités ; elle leur fut fournie par le roi de Grenade lui-même, qui , au mépris des traités et de la foi jurée, s'empara de la forteresse de Zahara et en massacra les défenseurs.

Isabelle et Ferdinand mandèrent aussitôt à tous les adelan*tados et alcaydes des frontières de vdller à la défense de leur pays et de se tenir prêts à entrer en campagne. La ville mauresque d'Alhama ne put tenir devant les intrépides escalado' rës du marquis de Cadix.

Ferdinand assembla un conseil de guerre, et on y délibéra sur ce que Ton ferait de cette place ; la majorité des membres furentd'avis d'en raser les fortifications ; mais les chevaliers de Calatrava, la considérant conmie un point d'appui que le ciel

avait accordé aux chrétiens au centre du territoire ennemi, pour étendre de là leurs conquêtes» se chargèrent de la défendre à leurs risques et périls.

Il fut décidé en mciue temps qu on mettrait le siège devant Loxa, place très-iorte» voisine d^Alhama. Les troupes de Castille , s*ékant avancées trop imprudemment « se virent bientôt enveloppées ; le combat dura une heure. Parmi les braves chevaliers qui succombèrent sur les monceaux d'ennemis qu'ils avaient abattus» se trouva le grand-maître Rodrigue Gyron, percé de deux flèches dans la région du cœur (1). Il fut regretté de ses souverains et des chefs de l'armée comme un ûdèle compagnon d'armes » tandis que le comte d'Urena le pleurait avec la tendre affection d*un frère. Lopez de Padilla lui succéda. Ce dernier unissait aux vertus qui font les saints religieux les brillantes qualités qui distinguent les grands capitaines. Par sa modestie, sa douceur» c'était un agneau dans le cloître; par son courage et son audacieuse intrépidité, cet agneau devenait un lion sur les champs de bataille. On le voyait à cheval , Fépée à la main , le casque en tête » traverser les rangs des chevaliers ; puis , un instant api es , renfermé dans sa cellule, il jeûnait -et priait comme le plus fervent des anachorètes. Depuis longtemps la cuirasse ne s'était alliée aussi heureusement au scapukire sur la même poitrine.

Sa première pensée fut d écrire à Tabbé de Morimond pour le prier de confirmer sa nomination, le conjurant surtout» lui

et ses religieux, d'attirer les bénédictions du ciel sur la milice dans cette terrible guerre (2).

L'armée catholique se composait non-seulement d'Ëspa-

(1) Séries prœf. Caiatr., Am. cist.y t. 3.

(2) Séries aàbat. Morim. ; Recueils de M. Tabbé Mathieu ( Evôché de Langres).

gnols, mais de soldats venus de tous les points de la chrétienté. On pouvait , dit un historien , entendre tout à la loin et la joyeuse chanson du Français , qui se croyait encore sur les bords de la Loire et de la Garonne , et les sons gnttnraux de i Allemand, entonnant un air martial , et la sauvage romance du Castillan» célébrant les exploits du Cid» et la mélancolique ballade de TAnglaîs. Ces guerriers, d*origine, de mœurs et de langues si di veines, manquaient souvent d'ensemble dans leurs opérations* ayant plus d'élan et de fougue que de vrai courage. Les cheYaliers cisterciens» au contraire» calmes et dignes» étaient assis comme des tours sur leurs coursiers vigoureux. Toujours sous les armes , ils observaient mieux la discipline ; aussi étaient-ib plus forts et plus redoutables dans les combats.

L^islamisme avait perdu successivement ses places les plus inqtorfantes et ses plus habiles défenseurs; cependant une grande ville tenait encore au commencement de 1492 , apparaissant seule debout, semblable à une colonne au milieu des débris d'une ville ruinée ; c'était Grenade » la dernière capi* taie du califat d^Occîdent, le paîradis des Maures, avec son air si pur, ses cinquante Ion laines sans cesse jaillissantes» son féerique Alhambra» ses soixante mille maisons » ses murs de quatre lieues de circuit» flanqués de mille trente tours avec leurs créneaux , ses dômes dorés , ses jardins plantés d'orangers» de citronniers et de grenadiers » qui lui donnaient l'aspect d'un bocage enchanté. Cette magnifique cité capitula enfin , après huit mois de siège , et ouvrit ses portes au\ vainqueurs. Les chevaliers de Galatrava se comptèrent alors ; plus de la moitié d'entre eux avaient péri. Le grand-maître était mort Je ses blessures ; mais la cause chrétienne qa ait triomphé ; ils en bénirent la Providence et entonnèrent une hymne d'action de grâces pendant que leur bannière flottait au haut

des minarets, à la place du croissant, à côté des drapeaux d'A' ragon et de CastiUe (1).

CaiAPITRE XXXII.

Les ordres militaires d Espagne sont absorbés par la puissance royale ; la juridiction de Morimond «I mditteiiiie ; correspondance de Gliarlei-Quint aTec l'abbé Edme.

Le voyageur , arrivé au sommet de la montagne , s*assied et se retourne un instant pour contempler la plaine qu'il vient de franchir et admirer encore une fois les ch&mps coaverts de moissons , les prairies émaillées de fleurs , les bosquets verdoyants f les ruisseaux sinueux , les viUages et les coteaux ; de même ^ arrivé au point culminant de notre histoire , avant de toucher à cette époque désastreuse où le monde monastique que nous venons de traverser doit perdre son antique splendeur et s'écrouler presque entièrement au milieu des bouleversements des révolutions civiles et des ravages de Thérésie, jetons sur lui uu dernier regard, disons-lui un dernier adieu (2).

Le diocèse de Langres s'étendait alors des rives du Serein et de TArmançon à celles de la Meuse, de Satnt-Jean-de-L6ne à Bar-sur- Aube, de Champlitte à Chablis, occupant ainsi tout le nord-est de la Bourgogne et le midi de la Champagne. Sur ce vaste espace, plus de trois cents instituts religieux, abbayes,

(ï) Mariana, Hist. Hisp.^ 1. 25, ce. 16 et 17.

(2) D. GauiUierot, Anast.de Langres, p. 132; — GalL CJu ist., t. 4, p. 508.

prieurés, chapitres, collégiales , commanderies , etc., rayonnaient autour de l'église de Saint-Mammès , et lui formaient comme un yétement de gloire d'une admirable variété.

L'église de Saint-Etienne, bâtie dès l'année 343, était devenue le noyau de la ville de Dijon , qui avait groupé autour d'elle ses maisons et ses édifices. Là » pendant six ou sept siècles , avaient été concentrés tons les cléniLiits de la vie religieuse et civile de la province : c'était en même temps un palais de justice et une maladrerie, un hôtel des monnaies et une celle d'ermites, le temple et le forum de la cité (i). Les grands établissements cénobitiques que nous avons signalés au commencement : Moutiers-Saint-Jean (2), Saint-Seine, Bèze (3)) Pothières, Molesme (4)» Saint-Michel de Tonnerre, avaient grandi, s'étaient dilatés au loin et n'avaient cessé d'être simultanément des cloîtres et des écoles , des hôpitaux et des asiles sacrés, des maisons de prière et des centres agricoles et manufacturiers.

Le monastère de Saint-Bénigne a atteint , sous les abbés Guillaume et Jarenton, l'apogée de sa grandeur. Après avoir donné à FEglise les plus saints religieux, jeté plus de soixanteseize colonies de la Côte-d'Or aux Vosges» du Doubs à la Seine . et à la Loire ; lutté pendant six siècles contre plus de vingt famines et autant de pestes ; échangé pour du pain ses livres, ses reliquaires» ses croix et ses vases sacrés ; vu ses abbés » avec le titre de chorévéques, partager Tautorité épiscopale des prélats langrois et marcher de pair avec les ducs ; cette maison avait enfin couronné toutes ses œuvres de foi, de science et de cha-

(1) Fyot, Hisi, de Fabbaye de Saini-SHemie, in-fol., pp. tS et S4S. (S) BeûmaùSj seu Hisi. Monasi, 8. Joatm, Iteom., 1687,

(8) Chronic. Besuense^ Spicileg. d'Achery , t. 2, pp. 401 el 463.

(4) Nous n'avons trouvé nulle part des détails aussi intéressants sur ces abbayes que dans le tome l*"" de Vllist. ecdés. et civile du diocèse de Langre*t par Mangin. — Voyez sur Molesme , AnnaL cist., 1. 1, pp. 1 et 16.

rité par la constraction de sod église, vers Fan 1288 : tombeau

magnifique de l'apôtre de la Bourgogne, dont les colonnes élancées et la ûèche aérienne semblent vouloir porter jusqu'aux cieux le sang du saint martyr» et renvoyer à Dieu la gloire de son apostolat (1).

Plus de trois cents prieurés-cures relevaient de ces diverses abbayes» et les abbés avaient souvent le droit de les visiter» d*en nommer les prieurs , de les révoquer, d*y officier avec tous les insignes pontiiicaux , de bénir le peuple et même d'accorder quarante jours d'indulgence. Rien ne les faisait souvenir de leur dépendance que Tobligation où ils étaient de se rendre chaque anute à lu iète de Saiiit-Mammès pour prêter serment d'obéissance entre les mains de révèque; et» loi*sque ce dernier paraissait dans sa cathédrale au milieu de ses cent chanoines et de son clergé, environné de tous ces princes du cloître eu chape » avec la crosse et la mitre » on devait se croire dans une de ces vieilles basiliques d*orient» au temps des Basile et des Grégoire.

Toutes ces maisons ne cessèrent d être unies à Morimond par les liens d'une confraternité spirituelle » mais spécialement Mulcstne et Saint-Bénigne, dont les religieux desservaient un grand uoiubre de cures dans le Bassigny» sur les frontières de la Lorraine et de la Franche-Comté (2).

Parmi les couvents de la réforme deCîteau\, on distinguait celui de Clairvaux, qui comptait huit cents monastères des deux sexes de sa filiation ; Morimond n'en avait que sept cents»

(1) Voirie Heeuetide» Chariis, Flondaiioi», etc., de VÀhbai/e deSaxnt'Miigm (Bibliothèque de Dijon) in-folio ; — Spicileg,^ d*Aehéry, t. 2, p. 357.

(2) Les religieux de Molesme «étaient à Varennes, Choiseul, Pouilly, etc. Ceux de Saint-Bénignn h Saint-Blin iSnnrtu'i Benignus). Damhlain, ( Domnus Benignus) , Moatigny-le-Roi , Serqiieux, Ëofonvelie, Bourbonne, Nogent, Clémont, etc.

a¥ecua nombre considérable de bénéfices (1) eilesprincipaiii ordres militaires d'Espagne. Fontenay, LaChreste, Auberive,

Longuay, Biaulieu, Quincy, Vaux. -la -Douce, Mores, de ce diocèse, faisaient partie de ce vaste empire, il laui y ajouter huit ou dix abbayes de femmes qui se rattachaient à la maison

de Titt, {des de Dijon, avec toutes celles de la I rauce du même ordre.

Nous n'a'vions que deux Chartreuses : celles de Dijon et de

Lugny (2). Les dominicains avaient été installés de bonne heure dans nos principales villes (3). Les franciscains étaient en vingt endroits divers et se partageaient les modestes campagnes pour les évangéliser. Au temps de la fauchaison et de la moisson , on les voyait veuir de loin avec leurs frocs de grosse laine rousse, leur longue barbe, roulant sous leurs doigts les grains de leurs chapelets. Ils s*arrêtaient près des fauclieurs et des enjaveleurs, comme de saintes apparitions, demandant humblement l'aumône d'une poignée de foin ou de blé, promettant en retour une prière, une pieuse image. S'ik essuyaient un refus , ils se retiraient en idisanl une profonde révérence et secouant la poussière de leurs sandales : c^était toute leur vengeance. Les moines de Morimond les appelèrent à Damblain et à Bourl)oiuie, et même leur confièrent plus tard la desserte de leurs granges.

Les carmes de Langres, avec leurs longs manteaux, venaient aussi vers la fin de l automne distribuer des reliques, des médailles et des scapulaires aux villageois. Un leur offrait en re-

(1) Quelques auteurs portent le nombre de 068 bénéfices à 700 environ. — Ifangin , Hist. ecclés. et civ. du diocèse de Langfes, t. 2, p. 162.

(«) ÏJigny, fondé par Hugues II (1177), entre Menéble et Leuglay (Côte-d'Or) . M. Théod. PistoUet de St-Fergcux, Tun des pins savants antiquaires de la Haute^-MamCi a une histoire manuscrite de celle dbbn'^e.— Ant.de Long., p. 308 (Luquet).

(8) Les dominicaios sont étabUs à Langres par révèqœ Hugues de llontréal, yen Vm Ittt.

tour un peu de froment, d*orge ou de seigle, pour eux et pour les mendiants qu'ils nourrissaient : c'étaient bien souvent des fils de grands seigneurs, des savants , des officiers d'armées qui s éiaieni faits volontairement pauvres pour réhabiliter les pauvres et ièur apprendre leur éminente dignUé dans VEgliee de Dieu, selon l'expression de Bossuet (i).

Au commencement de l'Avent, les ermites et les frères garde-chapelles descendaient de leurs montagnes et parcouraient les hameaux, redisant dans leurs chants ou sur le hau^ bois champêtre les cantiques populaires de la fête de Noël.

Tous les ordres monastiques que TËglise avait institués dans sa sagesse et son amour semblaient s'être donné rendez-vous sur cette terre bénie ; elle avait même été le berceau de plusieurs d'entre eux. Le Val-des-Choux , dans le Châtillonnais , avait fondé trente prieurés» dont quatre étaient du diocèse : ceux de Dijon, de la Génevroie, de Magny-sur-Tille et de Vauclair. Le Val-des-Ecoliers , ainsi appelé des écoliers de Paris qui s'y retirèrent en 1201 , délicieuse solitude dans la vallée delà Marne, près de Chaumont, avait vingt-deux prieurés dans sa dépendance ; les plus voisins de nous étaient : Bonvauxsous-Talant et Sainte-Marie de Pontailler. Une union très-intime, sous le nom de société spirituelle, existait entre les abbés et les religieux du Val-des-Ecoliers et de Morimond. Lorsque Fun d'eux venait à mourir, on lui faisait un service funèbre dans l'une ou l'autre église ; si un moine de l'un des deux monastères se présentait dans Tautre , on lui oiii ait gracieusement l'hospitalité avec le rafraîchissement de la charité; au jour du malheur, on devait se secourir réciproquement (2).

Des cénobites, aux costumes aussi variés que leurs obser-

(1) Ils sont à Ligny en 1510 , à Sainl-Gilles en 1644, h Lanjn'cs en inss.

(2) Voir rhistoirr" de la fondation du Val-f3^s-Eco]iprs, d'après une vieille chronique manuscrite, dans V Annuaire de la haute-MamCf 1838, p. 108.

yances, se croisent en tons sens snr le sol langrois , répondant

partout ou à un besoin de l'époque ou à une des innombrables misères de l'humanité. Les prémontrés sont à Sept-Fontaines, les mathnrins à Bar-snr-Seine , les augustins à Champlitte, les minimes à Bracancourt. Seize corporations de chanoines chantent tour-à-tour les louanges de Dieu au chœur, et étudient les saintes lettres dans le silence dn cloître (1). Encore quelques années, et les jésuites avec les oratoriens viendront grossir les rangs de cette armée monastique.

Les ordres militaires sont à leurs postes» à Fentour du camp d'Israël : aux templiers avaient succédé les chevaliers de Malte et de Saint-Jean de Jérusalem dans les commanderies de La Marnotte» d'Esnouveaux, du Corgebin» de la Madeleine de Dijon ; ceux de Rhodes occupent Mormant.

Outre les hôpitaux des grandes villes , nous avons compté plus de cent maladreries pour les pauvres infirmes des campagnes. Quelques-unes des stations érigées par les empereurs sur les levées romaines pour abriter les légions prétoriennes avaient été converties en hôtelleries pour les pacifiques pèlerins du christianisme (2) . On en bâtit encore plusieurs : elles n'étaient jamais à plus de quatre lieues l'une de l'autre, parce que rhomme, après avoir parcouru cet espace » éprouve ordinairement le besoin de se reposer pour réparer ses forces. Soit que l'étranger entrât dans le diocèse de Langres par le midi , soit qu'il y arrivât par le nord, il pouvait aller tranquillement d'une extrémité à Tautre» de gîte en ^te, à renseigne du Christ et de la Providence (3).

(1) A Dijon : La Ste-Ghapelle, que le duc Hugues 111 appelait la capitale de son duché, tmê iùur de taiui et de sûreté; la Chapelle-au^Riche ; le» collégiales de Saulx-le*Diic, de Fauvemay, d^Bpoiaseï, deHonfbard, de Grancey, de Mussy, de Larrey, de Bar-sur- Aube, de Chaumont, de Tonnerre, deBai^ 8ur-Seine, de Châtillon, de Château villain.

(î; P. ÎRcobiis Vip^nerius» Chronic. Ling., p. 111 (bibl. divion.) ; 1665, in-18.

(3) Ce service de charité ne fut complètement organisé qu*à la fia du 13« siècle.

Ainsi» «apposons qu^O ait passé la nuit à Brochon, près de Nuits, à Fhôlel de Charlemagne ; il en sortira le matin , après avoir dejeùné, et pourra facilement se rendre à midi pour diner à Tasiie de Tordre de Saint-Antoine» que les seigneurs du Val-SaintJulien lui ont préparé à Norges-la-Ville. De là il ira, s'il est trop fatigué , coucher à la Maison-Dieu de Tréchàteauy desservie par trois frères convers et sept sœurs ho6pita<« lières ; ou , si ses forces le permettent « à Vhospice de Sacque« nay ; puis il gagnera successivement Montsaugeon ou Grosse- Sauye» Saint^ilies ou La Harnotte» Bonuecourt ou Belfays etMorimond (1). Le voilà en Lorraine, ou la religion lui a ménasré d'autres étapes jusqu^au Rhin. Il eût été aussi facile et aussi sur pour notre pèlerin de traverser le diocèse dans un autre sens , de Tonnerre à Saint-Jean-de-Losne.

Lève-toi» ô église de Langresi lève-toi avec ta force anti* que » dans la splendeur de ta parure» comme une épouse» une reine ornée de toutes ses pierreries, de tous ses diamants {gtULsi sponsam ornatam monilihm suis) I Vois avec bonheur tous ces enfants sortis de ton sein ou qui te sont venus de loin ! Par eux tu as adouci les mœurs farouches des barbares, tu as vaincu le despotisme anarchique de la féodalité ; par eux tu as lutté contre tous les fléaux de la guerre , de la peste et de la famine; par eux tu as chassé T ignorance et tu as fait de notre patrie TAttiquc de la France; par eux tu as mérité un honneur sans égal dans le monde» Thonneur d^avoir été la mère de saint Bernard et de Bossuet !

Parmi ceux qui ûrent les plus larges brèches à cette magnifique organisation monastique » il faut placer en première ligne les rois d'Espagne» tpii» après la prise de Grenade» s'efforcèrent d'isoler la chevalerie cistercienne de Morimond, c'est-à-

(1) Nous avons suivi la Carte de Bourg, par De L'Isle, 1709, et l'ouvrage de DenysGauitherot, Ungres chrestierme, 1649, iii-4o.

dire de la source de sa vie. A la mort da dernier grand-maltre,

comme les chevaliers se disposaient à lui donner un successeur, les princes de Casiille leur ûrent signiiier une bulle d'Innocent VIII > par laquelle le souverain-pontife réunissait la grande -maîtrise de Calatrava à la couronne d'Espagne , et en conférait radministration à Ferdinand d'Aragon. Quels que fussent le rang et la dignité du nouvel administratear, il crut cependant devoir notifier sa nomination à Tabbé de Morimond. C'était alors Jacques de Livron, ou plutôt Jean de Vivien » qui eut bientôt pour successeur Jacques de Pontaiiler» ancien proviseur du collège des bernardins , auquel le pape Jules II donna une juridiction immédiate sur les ordres d'Alcantara, d'Avis, de Montesa et de Christ, par une buUe datée de Sûnt- Pierre de Rome la première année de son pontificat (1). Ayant été transféré sur le siège abbatial de Cîteaux, il fut remplacé par Remy de Brazey.

Pendant ce temps-là , le roi de Castille et d'Aragon , administrateur de Calatrava , était mort; la milice fut forcée d'accepter pour chef et président son petit-fils Charles, issu de PhOîppe , archiduc d* Autriche , et de Jeanne de Castille , jeune, prince âgé d'environ seize ans , destiné au trône d'Espagne, sur lequel il monta cette année même. Léon X ayant confirmé cette mesure par une bulle spéciale , Charles se rendit à Barges où étaient rassemblés tous les chevaliers; là, en leur présence, la main droite sur TEvangile, il jura quUl observerait inviolablement les règlements de Vabbé Guillaume IL Le secrétaire prit acte de son serment, et aussitôt il fut reconnu et proclamé administrateur de Calatrava (2).

Ce titre lui donnait pleins pouvoirs, et il était d'ailleurs empereur et roi; cependant la juridiction de Cîteaux était si an-

(1) Sf^rfps^ nbtxit. Monm., Ann. cist., t. 1 ; — Gall, christ. ^ t. 4, p. iOOS. (3) A/m, cist.f t. 3, Séries prœfect. CcUatr,, ad fiuem.

demie et si incontestable , qu'il ne crut pas pouToir s'y soustraire, et Tabbé de Morimond fut peut-être le seul homme au monde devant lequel s'iadioa généreusement ce front chargé de tant de diadèmes.

Remy de Brazey, après avoir parcouru presque toute l'Europe pour Les aÛ'aires de son ordre , avait mérité de passer à une meilleure vie, en 1517 (1). Apeine eut-il rendu le dernier soupir, (pic la communaut<' , a cause des guerres et des brigandages dont le Bassigny était ie théâtre (2), se vit contrainte de se retirer au Petit-Citeaux , à Dijon ; là on procéda à Télection. Edmond Oraot de Pichauge, abbé du Miroir, réunit tous les suffrages. Le plus rare mérite personnel s alliait en lui à Téclat de la naissance la plus distinguée. Oiarles^Quint, qui le connut , lui donna sa confiance et son estime, et à dater de ce moment va commencer entre le grand empereur et le pauvre frère Edme une correspondance suivie , qui forme la partie la

plus curieuse et peut-être la plus glorieuse de Thistoire de

Morimond.

Dans le chapitre qui avait été tenu àUordoue en iSll» sous le roi Ferdinand , les chevaliers et les commandeurs ayant représenté qu'ils étaient chargés de trop longues prières , contrairement aux anciens statuts, on avait agité la question de la réforme de Toffice quotidien , et il avait été décidé que Ton consulterait préalablement Tabbé de Morimond, maître spirituel de toute la milice. Diverses circonstances avaient empêché qu'on ne donnât suite à ce projet» qui fut repris plus tard.

CharleMîuint fit partir un courrier pour Morimond, porteur d'une lettre dans laquelle il exprimait ses intentions à ce sujet. 4C Feu le roi catholique» notre aïeul, disait41» de concert avec

(1) Ordinis reformator freneraiis peragravit universam Gennaniam, Bohe^ miam et Poloniam, atuiû 1504.

(i) MigDflret, Précis de rhistoùv de ùmgres , p. 174.

« les autres membres capitulaii'cs, avait résolu d'envoyer «c quelqu'un de sa cour à votre dévote personne » coinme à la «( source et à Forigme de rinstitut» pour la consulter en ces <( matières ; niais les temps et la vicissitude des événements «c ne lui ayant pas permis de réaliser son désir» nous qui lui «t avons succédé dans son administration nous avons cru con- « venable de mettre à exécution ce qui a été alors décrété (( avec tant de sagesse ; c'est pourquoi nous vous prions ins- <x tamment de vouloir bien, à raison de tout Tintérét que vous « devez porter à un ordre dont vous êtes le chef suprême « {cujm tu supremum caput exislis), l'aire rechercher dans les « archives de votre abbaye Tancien Formulaire de prières» <K et nous en transmettre une copie authentique. Si par hasard « vous ne pouviez le retrouver, vous nous indiqueriez la ma- <i nière de prier de vos frères convers , car nous avons de puisce sants motifs de croire qu'elle conviendrait également à nos « chevaliers » (1).

L'abbé Ëdme s'empressa de remettre à l'envoyé de Cbarles- Quint les pièces qu*Q demandait : il y ajouta un exemplaire magnifique du livre des Us et prières des frères convers. Ces derniers t au nombre de cinquante seulement, desservaient Fabbaye et cultivaient encore à cette époque presque toutes les granges d'alentour; mais depuis longtemps les exploitations agricoles ne se faisaient plus sur une aussi vaste échelle. Les religieux abandonnèrent le travail des mains à la fin du XV* siècle - alors les frères convers, n'étant plus soutenus par leur exemple» ni dirigés par leurs conseils, ni retenus par leur surveillance, désertèrent de toutes parts ; il fallut confier à des familles laïques toutes les propriétés de Tabbaye.

(1) Archives de in Haute-Mm ne. Il n'existe que des copies de ces lettres, les originaux ayant été renvoyés en Espagne à roccasioii du procès dont nous parlerons plus tard. ^ On les letroaTe dans les Am* de CUeaux, t. 3, p. 195, et Séries pœjèti, Cakâr^ p. SS^nsd. lib., t. S.

Nous sommes loin de blâmer cette mesure en elle-même :

le monastère était devenu le centre de populations considérables, qui semblaient attendre le moment iixe par la Providence pour entrer en possession de la terre que les cénobites leur avaient préparée ; mais on ne pouvait ni on ne devait sacrifier l'élément agricole; il fallait, ou restreindre la culture mo-

nastique aux granges voisines» ou aller attaquer un désert nouveau.

En renonçant à la bêche, le moine cistercien renonça à son sceptre : il se dépouilla de ses plus austères habitudes , de sa force antique , de sa majesté patriarcale. En abdiquant Tagri-culture, il renia son origine : le vieux Morimond s'en alla avec la charrue ; il n'en resta plus que Tombre au fond du vallon.

Une grande corruption de mœurs s'était introduite depuis le XIV' siècle dans la société ; la foi était surtout gravement menacée : les vieilles fondations des âges précédents ne suffisant plus , il fallait à la chrétienté malade quelque remède nouveau et souverain , il fallait à ses membres engourdis une secousse violente, il fallait à TEglise d'autres bras plus puis* sants ; aussi saint Ignace avait suivi de près Luther, et la compagnie de Jésus, recueillant toutes les traditions, résumant tous les éléments, toutes les missions des divers instituts cénobitiquesdu catholicisme, se leva devant la Réforme « qui réunissait de son côté toutes les erreurs éparses dans quinze siècles.

Pendant que notre abbaye inclinait chaque Jour de plus en plus vers sa fin» Calatrava et les autres milices chevaleresques qui s'y rattachaient semblaient entraînées avec elle au fond de l'abîme. Les commanderies , qui autrefois ne se donnaient qu'aux vieux guerriers mutilés, en récompense de leurs services, devenaient la proie des courtisans et des baladins. L'an 1525, un second messager de Charles-Quint vint frapper à la porte de Morimond; l'empereur, dans une lettre datée de To-

lède, priait Tabbé de vouloir dispenser quatre chevaliers de sa cour de iaire le stage d*uiie aimée dans une maison de Tordre, pour être habiles à posséder des commanderies , attendu qu*ils ne pouvaient être séparés de sa personne et lui étaient actuellement nécessaires. Nous ne savons queUe fut la réponse de dom Edme ; mais cette demande fut sntvie de deux autres Tannée suivante, à l'effet d'obtenir la même faveur (1).

Morimond n'avait jamais cessé d'exercer» depuis i^uneurs siècles , le droit dénommer au prieuré de Calatrava. Desreli* gieux tirés de son sein avaient été presque toujours chargés de cette importante fonction (2). Le demiert envoyé par Tabbé Edme, s'appelait Claude Gollin ; mais» soit que son administration fût entravée, soit que son caractère ne pût se plier aux mœurs espagndes ou sa santé se foire au climat, il donna sa démission. Ch8rleM)uiiit, l'ayant acceptée» le renvoya à Morimond avec des lettres de reconimaudation attestant que frère Collin» après lui avoir exposé les motifs très-légitimes qu'il avMt de se démettre» l'avait prié de lui accorder la permission de retourner dans le monastère où il avait fait profession» et qu'il avait cru devoir la lui accorder ; «fu'aioâi il par-* tait emportant ses bonnes grâces, ce Nous aurions vivement dé- « siré » ajoutait le roi, lui donner pour compagnon de voyage « un chevalier de Calatrava qui vous aurait en même temps « porté nos lettres ; mais nous ne l'avons pu à cause de la « guerre que le roi de France nous a déclarée. Nousyous prions tt donc de traiter avec distinctioa le susdit prieur» ensuite de « ne point nous m envoyer d'autres avant d'avoir reçu un « message de notre part. » — Cette lettre est datée de Barcelonne» le 6 juillet 1529.

(1) Ces deux lettres ne seretroavent qa*aiiz Archives de laHaute-Uame (ancien chartrier de Morimond), l«r9 cartons. (S) Voir aux Pièces justiâcatives la Série des prieurs de Calatrava.

L'abbé de Morimoiid , entrevoy ant quelque arrière -pensée sous ces paroles, erut devoir se hâter, dans l'intérêt de son droit, comme aussi dans celui de la mflice ; et , {prévenant le message impérial, il fit partir dom Pierre Nivard (1) , Tnn de ses moines f avec le titre de prieur. Cette mesure blessa au vif Fombrageuse fierté de Charles-Quint, qui ne dissimula point son mécontentement; et le nouveau prieur eu fui la victime. Déconcerté par l'accueil qu'on lui ût, se voyant sans appui au milieu d*une nation dont il ignorait et la langue et les moeurs, en face à au avenir qui lui apparaissait sombre et oia^^eux, il se décida à revenir en France , avant même d'avoir pris possession de son prieuré. U était accompagné du commandeur de Valence, porteur d'une lettre de 1 empereur à l'abbé de Morimond.

Après avoir dit dans cette lettre qui I pies mots sur le départ de frère Claude Colliu, Charles-Quint parlait de Tanivée de frère Pierre Nivard en qualité de prieur^ et donnait ensuite les motifs qui avaient nécessité son retour, a Nous n'avons u point agi, cotitiauait-il , dans Tintention de porter préju- «c dice à votre juridiction, que nous reconnaissons encore par <c les présentes, mais dans l'intérêt de Tordre. Le chapitre géi< néral , réuni à cette heure à Madrid , nous a représenté dans a une supplique que la maison étant depuis longtemps sans <K prieur, il importait grandement au bien de cette insigne c< milice qu'il ) lut proinptement pourvu. Nous vous demana dons donc instamment que , usant de votre droit de nomina- « tion, vous envoyiez à Calatrava un religieux de votre moce nastère, d'un âge iiiùr, recounnaudable par son instruction a et la pureté de ses mœurs (2). L'ordre vous députe frère

(1) Appelé aussi Nebalius, Nebardus*

(i) Gstte lettre est reproduite intégralement au t. 8 des Ann, eUter.^ p. IM,

a Antoine Cejudo , prieur de la maison de Valence» «jui vous a infonnera de tout plus amplement» et accompagnera le nou-

« veau prieur. »

L'abbé Ednie, ayant reçu ce message » désigna pour prieur Nicolas d'Arenne, qu'il envoya en Espagne. Ce religieux fut accueilli avec autant de politesse que de respect par le roi et les chevaliers , et remplit honorablement tous les devoirs de son ministère jusqu'à sa mort, arrivée en 1552.

Certes ! ce n'était pas une faible gloire pour Morimond , qu'un de ses religieux ^ durant la tenue des chapitres généraux» après avoir officié pontificalement » assisté de plus de cinquante chapelains , en présence de Vélîte de l'armée et de la plus haute noblesse , vint s'asseoir avec la crosse et la mitre a cote de Charles-Quint l...

Réforme en Allemagne ; Galatra?a sous PbUippe II ; état de Morimond a la

Les prétendus réformateurs, par leur étrange doctrine,

avaient profondément bouleversé l'Allemagne ; or , conuiie l'institut monastique est le fort avancé du catholicisme» c était de ce côté qu'ils avaient conunencé l'attaque , se précipitant

sur tous les monastères, brisant les barrières des cloîtres, les souillant par des turpitudes inouïes, conviant les religieux et

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