CHAPITRE XXXIII
fin du XVi* sîècile.
les religieuses aux plaisirs hideux de l'adultère et de l'inceste, menaçant de l'exil et de la mort ceux qui n'auraient pas le triste courage dMmiter Luther et Catherine Bore.
Le Christ avait vécu vierge; comment, en voulant ramener le christianisme à son esprit primitif , pouvait-on faire un crime à des chrétiens d'imiter le Christ? On retrouve le lis de la virginité épanoui sur le berceau même de la religion ; comment donc osait -on proscrire cette vertu évangéiique» sous prétexte de faire revivre les temps antiques? Les premiers chrétiens menaient une vie commune ; qui croira jamais qu'on ait proscrit cette vie par mode de réforme chrétienne ? Les petits princes allemands accusèrent les moines de ne plus pratiquer la pauvreté évangélique , et Os commencèrent charitablement par s enrichir de leurs dépouilles ; ils leur prirent tout» sauf la charge de nourrir les indigents, de soigner les malades, d'abriter les voyageurs et de consoler toutes les douleurs. Le peuple leur prêta main-forte au jour de la spoliation ; mais il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'il valait beaucoup mieux pour lui être sous la crosse d'un abbé que sous le sabre d uu baron. Plus de soixante-dix maisons de la filiation de Morimond , dans le noi d-ouest de l'Allemagne, furent détruites de fond en comble. Depuis le passage des Barbares, l'Europe n'avait pas été témoin d'une pareille dévastation (1).
Une foule de pieux religieux, échappés du milieu de ces
ruines, décidés à garder leurs surmcuts au pcril de leur vie, entrèrent en France par l'Alsace, et se réfugièrent la plupart à Morimond, où ils apportèrent leur bon esprit et les bénédictions du ciel. Le cardinal de Givry, alors évéque de Lan^
(1) Surtout dans la Saxe, le duché de Brandebourg , la Hesse, le Mecklembourg, la VlTestphalie, etc. — Voir, aux Pièces jostiflcatives, les prophéties
Si
gres, yini consoler ces intrépides confesseurs, et chargea Tabbé f ayec toute sa communauté, de combattre l'hérésie partout
où elle se montrerait dans cette partie de son diocèse qui se trouvait la plus rapprochée du foyer de Terreur. Ces sentinelles du camp d'Israël firent si bonne garde, que Fennemi ne put ni prendre pied dans la zone du monastère, ni faire des conquêtes dans tout le Bassigny .
Le franciscain Glande Picquet, originaire de cette contrée » dont nous avons déjà cité le témoignage, écrivait en 1610, à la louange de son pays, que la croyance antigue y amit conservé partout sa première pureté, et qu'on pouvait VappeUr la région orthodoxe par excellence. Si nous ivavons pas eu le sort de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine , qui nous touchent de si près» c'est à nos moines , après Dieu , que nous en sommes redevables; ne soyons doue point ingrats; agenouillons-nous un instant sur leur tombeau, et prions le ciel de les récompenser de nous avoir conservé la foi de nos pères I
Bientôt les g uei res de religion éclatèrent sur plusieurs points de la France; les couvents étaient surtout très-maltraités ; nos cénobites comprirent la nécessité d'avoir, en cas de danger, un lieu de refuge plus rapproché que celui de Dijon, ou ils pourraient se retirer. C'est pourquoi ils achetèrent à Langres une maison considérable, à laquelle ils donnèrent le nom de Petit-Morimond. L'hôtel qu'ils avaient à Dijon , composé de sept corps de logis, occupant une partie du pourtour de la place de Morimond, leur devenant inutile et à charge à cause des grandes réparations qu'il fallait souvent y faire , ils le vendirent , avec la réserve que les acquéreurs fourniraient à l'abbé et à ses facteurs, lorsqu'ils viendraient à Dijon, une chambre
d*Beniian, moine de heajn (fltiat* de Morim.)i tnr le rétablissenieiit de c«t abbaves et de la foi catholUine en Allemagne.
garnie de deux lits et une écurie pour les chevaux , sans pro« vision (1).
Notre milice chevaleresque, entre les mains de Charles- Quint, perdait chaque jour quelque chose de sa dignité et de son indépendance. Le chapitre, d*annuel quMl avait été au^ trefois, était devenu triennal ; enfin, il avait été ajourné indéfiniment. La bulle que le roi obtint du pape en 1540 acheva de miner ces ordres antiques. Jusqu'alors les chevaliers avaient été astreints au vœu de chasteté perpétuelle ; ce vœu découlait de leur vocation monastico-miiitaire. Au bivouac, en route et sur les champs de bataille , ils ne cessaient pas d*être moines. Le pape Paul lïl les dispensa de la loi du célibat , et leur permit de se marier une fois et à une Me vier-
ge (2)-
L'accomplissement des deux atih es vœux d'obéissance et de pauvreté leur devint très-difficile , pour ne pas dire impossible, avec une épouse et des enfants. Aussi cette mesure équivalut* elle à un décret de sécularisation , et Tordre se perdit bientôt dans r armée et dans le peuple.
Au reste , l'Eglise resta parfaitement dans son droit et conséquente avec elle-même : elle seule s'était choisi cette milice ; c'était elle qui l'avait retrempée aux sources du menachisme pour la durcir et l'envoyer ensuite affronter la lance et le cimeterre des Maures ; une fois la bataille gagnée et la paix faite , elle crut devoir la délier de ses serments et la licencier. Quoi qu'il en soit, à dater de ce moment Texistence de la chevalerie cistercienne ne fut plus qu'une longue et convulsive agonie.
La mort de Qaude d'Avenue, arrivée en 1&52, fit naître
(1) Ardttves de la Haute-Marne, Cette vente se fit en 1544 ; maû il leur resta
encore d'autres maisons dans la place de Morimond. (8) Séries prœfecU Calatr^ t* S , ilfiit. ciff., p. 86.
d^intermiViables dtflBcoIfés. Depuis longtemps les rois d'Espagne supportaient avec peine la présence d'un moine français à la tête d'une partie considérable de leur année. Cette servi* iude devait surtout les gêner lorsque les deux nations étaient
en guerre, ce qui arriva souvent dans le cours du X\ P siècle ; alors ils redoublaient d'efforts pour la secouer. Charles^}uint, qui avait si positivement reconnu les droits de Morimond, commença à les contester ; pais , accablé sous le poids des témoignages, il essaya d'abord par lettres, puis par courriers» de se faire donner une délégation de pouvoirs pour nonuner un prieur; mais il ne put arriver par aucun moyen à son but : rabbé de Morimond resta inébranlable. Cbarles-Quint ayant abdiqué» Philippe, son successeur et son fils, marcha sur ses traces, et nia la juridictiou de Morimond; enfin, ne pouvant résister à T évidence des faits , il envoya dans le Bassigny un ehevalier de Calatrava pour solliciter la permission de pourvoir au prieuré vacant, en représentant que cette concession ne pourrait qu'être très-utile à la milice et n'aurait rien de blessant pour Morimond, qui conserverait toujours son droit , puisque le roi ne nommerait pas de sa propre autorité , mais par procuration.
Le caractère altier de Philippe n'était point accoutumé à
l'humiliation d'un rrfas ; pour Féviter à tout prix, il écrivit en même temps à la reine de France, Catherme de Médicis » dont il avait épousé la fiUe* et à Tabbé de Cîteaux, dans Tespoir que cette double médiation assurerait le succès de la négociation (1). L'abbé de Morimond était alors Jean Coquey, religieux très-habile « très-versé dans les affaires , docteur en théologie, ancien proviseur du collège des Bernardins de Paris, où il s'était fait remarquer par Tétendue de sou érudition et la
(1) Ces deux lettres sont citées intégralemeiit à la page 19S du tome t des 4mu dit*
fermeté de son administration. Circonvenu de tontes parts par
les plus hauts personnages , il ne se laissa point éblouir ni intimider, et se tint immobile dans son droit. Le roi fut étonné de cette inyincible résistance dW pauvre moine retranché dans sa conscience comme dans un fort inexpugnable ; mais il ne voulut point s'avouer vaincu , et , n'en poursuivant qu'avec plus d'opiniâtreté son premier projet, il s'adressa au chef su> préme de l'Eglise.
Pie dans sa réponse , après avoir constaté l'usage immémorial où Ton avait été dans la milice de recevoir un prieur d'origine française , tiré de Morimond et nommé par l'allé de ce monastère, consentait à ce qu'il y fût déroge en cette circonstance seulement» dans Fespoir sans doute que le temps» en calmant les esprits , rétablirait Tordre antique (1).
L'abbé Jean se soumit avec un respect filial à cette haute décision , qui remédiait momentanément à un état de choses dont il gémissait depuis si longtemps et sauvait ses prétentions pour l'avenir. Ainsi voilà, depuis quatre siècles , le premier prieur nommé sans la participation de Morimond. Nul autre ne lui succédera ; car, d'un côté les rois d'Ëspagne s'obstinant à rejeter les moines français, et de Pautre les abbés de Morimond ne voulant rien céder de leur droit , ia milice restera veuve de ses pasteurs légitimes et l'esprit cistercien finira par se retirer entièrement d'elle.
(1) Ârm. cist.f t. 3, Séries prœfect. Calatr : «...Ut ei illa duntaxat vice, semper alias in suo robore permansuro , derogaretur. — Romse, apud S.-Petrum, die 17 dflcsombrb anni 1566. »