CHAPITRE XXXIV
Réforme de Jean-de-te-Barrière dans la filiation de Morimond ; notre abbaye est iDqniétée par les Huguenots ; elle est anr le point de tomber en eommen* de ; aflkire de Calatrava ; nouvelles guerres ; nos moines préserrent le Bafsigny du poison de l'errenr.
Les plus austères vertus du christianisme scmLlaicnt devoir s'évanouir partout en Europe , sous le soutile dissolvant du protestantisme; le cloître n'était plus un asile sûr : rabomination de la désolation y pénétrait de toutes parts. Cîteaux , plus que tout autre ordie religieux , chancelait sur ses bases antiques; il aurait succombé a^ant la fin du XVI* siècle » si la Providence ne lui eût suscité, dans la filiation de Morimond, Thomme qu'il lui fallait pour eu empêcher la ruine. Jean-dela-Barrière , ayant pris possession de Tabbaye des Feuillants , fondée en 1121» au diocèse de Rienx , par des moines de La Chreste, entreprit sérieusement la réforme de ce monastère; mais il éprouva une si violente opposition» qu'il se serait retiré dans la solitude pour y vivre en ermite » s'il n'en eût été détourné par le cardinal d'Ossat, son maître et son ami (1).
Un moine perverti est une proie que le démon ne lâche qu'à la dernière extrémité; aussi» la tâche de régénérer un monastère indiscipliné et corronipu est presque toujours une tache
(1) Joseph Morotius, Cister. refiorescentiSf seu eongreg* B» M. Fulûnsis Chronol. hùt^ m-8% pp. 5 et sq.
de martyr. Hélas 1 qui dira tous ceux qui en ont été écrasés ! On en vint jusqu'à attenter aux jours du réformateur. 0 se vit
bientôt seul dans son cloître désert, où il demeura ([uatre ans sans trouver d'imitateurs des austérités qu'il pratiquait; austérités si grandes, que pendant tout ce temps 9 ne vécut que de fleurs de genêt et d'herbes sauvages, s:ins pain ni vin. Cette ide extraordinaire le lit délérer au chapitre général de liiteaux comme un novateur dangereux. Il répondit avec tant d'hu- • milité, que plusieurs religieux conçurent une hante idée de ses vertus et vinrent se mettre sous sa conduite ; le nombre en fut bientôt considérable. C'était Bernard avec ses compagnons dans la vallée d'Absinthe; non -seulement ils renouvelaient Fancienne ferveur, mais ils la surpassaient.
Outre l'usage des haires et des disciplines, ib allaient déchaux , sans sandales et la tête nue ; dormaient tout vêtus, sur des plancbes , et prenaient leur nourriture à genoux ; ne se servant que de vaisselle déterre ; s'abstenant d'œufs, de poisson, de beurre, d'huile et même de sel; se contentant d'un potage d^berbes cuites à 1 eau, de pain d*orge pétri avec le son, et si noir que les animaux refusaient d'en manger (1).
G*est en général la gloire de CIteaux d'ayotr cherché jusqu^à la fin às'barmoinser avec les divers besoins des temps. L'agriculture était réhabilitée ; il fallait ouvrir des voies nouvelles à la société. Jean-de-la-Barrière appliqua spécialement ses religieux aux arts mécaniques; les uns cardaient la laine» les autres la filaient, plusieurs étaient occupés à tisser le drap : c'était une fabrique monastique.
Ainsi, pour la troisième fois , Tassociation cistercienne, envahie par le monde, se résumait en quelques pieux cénobites, se personnifiait en un saint, et, comme la chaste colombe à
(1) Hélyot, Hist. des ord*relig., t. 5, c. 38 ; De la Hé forme des FeuUiants en France f pp. 401-420.
rapproche du vautour , elle étendait les ailes et s'envolait au fond des déserts pour s'y abriter dans la virginité» la pau^vreté et le travail, inauizurer une ère uouvelle , l'ère moderne du commerce et de l'industrie.
Sixte-Quint approuva cette manière de vivre, et manda à Rome quelques-uns de ces religieux, pour y fonder un établissement. Le roi de France Henri LU les appela à Paris, afin que de là Tinstitut pût rayonner sur la France. Us furent bientôt disséminés sur toute l'Europe catholique.
Morimond, plusieurs fois menacé par des bandes de reUgiomiaires yenant de la Lorraine et de T Alsace» avait été protégé par les armes des seigneurs yoisîns.'En 1572, les huguenots s*étant emparés du château de Choiseul, pour y tenir leur prêche et répandre le venin de leurs erreurs dans tout le pays d'alentour, Barbesienx, lieutenant du duc de Guise, et le seigneur de Lanques convoquèrent la noblesse de la contrée et levèrent une armée aâu de les déloger. Langres leur fournit TartiUerie et les vivres nécessaires. Nos religieux, qui se trouvaient sous le canon de hx forteresse , se retirèrent à Langres, avec tout ce qu'ils avaient de plus cher^ mais la place ayant été prise et démantelée en très-peu de temps , ils retournèrent dans leur monastère, d'où ils sortirent encore quatre ans plus tard, lorsque les reîtres, ayant à leur tête le prince Casimir, pénétrèrent dans le Bassigny par la Lorraine (1).
Dans ces fréquents bouleversements, l'abbaye déserte était envahie par des barbares qui pillaient ou brûlaient tout ce qui leur tombait sous la main. Ce fut ainsi que disparurent tant de manuscrits précieux, tant de monuments des sciences et des arts, tant de merveilles archéologiques dont la perte sera à jamais regrettable ; mais le plus grand malheur qui pût arriver
(1) Àrchhmt de la BauMÊame; — Hist du Eo, de Langres , pp. m et SOS ; — Mignerat, Frésis de tBui. de Langres, p. ISO.
à noire abbaye, c'était celui à'étce privée du droit d élire son chef et de passer entre les mains d'un mercenaire.
Jean Coquey avait été enlevé à sa communauté, après avoir visité tous les couvents de Tordre : en France, en Flandre, en Savoie et en Lorraine ; composé plusieurs écrits cités par Philippe Seguin, dans sa Bibliothèque ciMercienne (i), et édifié les siens par une conduite eiemplaire durant vingt-cinq ans. il eut pour successeur son frère Gabriel de SaintrBlin, fils de Jean de Saint-Biin, su e de Thivet, docteur eii droit civil et canonique, et profès de Gluny.
n paraît qu'il était gouverneur du château de Lourdon lorsque cette place importante, où les cénobites clunisiens avaient transporté ce qu'ils avaient de plus précieux, dans ces temps de guerre et de brigandage, fut prise parle stratagème de quelques gens du pays vendus secrètement aux huguenots et dont il n'avait pas lieu de se délier* Ces traîtres ayant obtenu la permission de pénétrer dans l'intérieur de la forteresse, sous prétexte de faire des confidences au gom eracur, sVtaiciit emparés des clefs des ponisrlevis et avaient ouvert les portes à leurs complices. Le gouverneur avec les siens avait opposé la plus vive résistance, se précipitant lui-môme sur le chef de la troupe, luttant avec lui dans la basse-cour et lui arrachant son arquebuse ; mais il avait été bientôt écrasé par le nombre et fait prisonnier (2).
Les conjurés fouillèrent tous les appartements et les souterrains. On s*attacha surtout à la plus grosse tour, parce que c'était là qu'on avait conduit, comme en un lieu sûr, les choses de grande valeur; il n'y resta que les lits et les tapisseries. On dirigea sur Genève une foule d'objets : les orfèvres y fondirent l'or et l'argent des vases sacrés , des croix, des reliquaires. Des
(1) Gall, christ., t. 4, p. 821.
(9) P. Lorain, Bstai histur, sur ràhb. dt Clm^^ p. 287, c. M.
marchands genevois achetèrent pour plus de 300,000 \i\res de pierreries; des chapes et d'autres ornements d'église furent livrés aux soldats pour les habiller. Rien n'échappa à cette spoliation concertée et réglée. On évalua la perte causée à Tabbaye à plus de 2,000,000 livres.
Cette dévastation porta à Cluny un coup mortel, dont il ne se releva jamais. Quoique dom Gabriel de Saint-Biin eût fait loyalement son devoir et fût innocent de ces irréparables maiheurs, ces lieux désolés, ce cloître désert, ces cellules abandonnées lui rappelaient de trop pénibles souvenirs, et il se retira, au commencement de Tannée 1576, près de son frère Tabbé Jean Coquey , auquel il ferma les yeux cette année même. Quelques mois après, un brevet de Henri 111 et une bulle de Grégoire Xlll lui conférèrent le titre d'abbé commendataire de Morimond ; cette nomination, irrégulière dans son principe, fut légitimée plus tard |»ai la libre élection des religieux.
La phase dans laquelle entrait la société française faisait sentir le besoin de nouvelles institutions et de chartes plus libérale s. Lo Bassigny ne resta point en arrière : l'abbé deSaintiiiin lut uonimé député du clergé à rassemblée tenue à La Hothe en 1580, pour renouveler et fixer les coutumes de la contrée (1). Dans le Code qui fut rcdi^^c, et que Ton regarde en grande partie comme son œuvre , nous avons remarqué çà et là des principes de droit civil et politique largement posés , et surtout une connaissance profonde de la jurisprudence de l'époque (2)« 11 mourut à Paris en 1590, à l'âge de quarantequatre ans, sans avoir habité son abbaye.
Si Morimond eût été privé plus longtemps du frein salutaire
({) Nnminatur inter deputatos cleri papri Bassiniacensis, quorum consilio et risscnsu descripta} fuerunt consuetudines hiyuspagi, ann. 1580. — Ex TabuL Lotiiar,^ arcuia Toul, n» 77.
(3) Noua rmns parcouru à la btt>liothèque publique de Cbamnoiil ( Hante- Mame).
de laulorité et de ses légitimes pasteurs , rien n'aurait pu relarder le moment de son inévitable dissolution , et il se serait
englouti comme tant d'autres couvents dans 1 abîme de l'anarchie; mais la honié divine ne le permit pas. La célèbre Ordonnance de Blois lui accorda, de même qu'aux abbayes chebd'ordre, le droit de choisir et de nommer ses abbés. Voulons, y esi'il dit , qu'advenant vacation des abbayes et monastères qui sont chefs d^ardre^ comme Cluny, Citeaux, Pantigny, La Ferté, Clairvavix et Morimond, y soit pounm par élection des re/tgieux profés, suivant la forme des saints décrets et constitutions canoniques.
Nonobstant un règlement si sage, Morimond faillit tomber une seconde fois sous le joug de la commende -, voici à quelle occasion. Les amours criminels des rois ont toujours été pour TEglise et les peuples une source féconde d'épouvantables désordres et de monstrueux abus. Vers ce temps-là» Henri IV avait été fasciné par la magie du regard de Gabrielle d'Estrées, et le cœur de cet esclave couronné était resté enlacé inextricablement dans les boucles de la chevelure d une femme, in uno erine eoUi (1). Gabrielle n*en était pas à sa première conquête ; elle aimait le duc de Bellegarde et en était aimée passionément; c'est pourquoi elle ne répondit pas d'abord aux vœux ardents de son illustre adorateur. Cet obstacle ne fit qu'enflammer davantage la honteuse passion du roi ; il mit tout en œuvre pour arriver jusqu'à elle, et gagna à force de faveurs tout ce qui était autour d*elle, son père, son frère, ses parents et jusqu'à son amant, donnant aux uns des villes et des provinces, aux autres des évéchés, à ceux-ci des corps d'armée, à ceux-là des couvents de moines. Notre abbaye venant à vaquer dans cet intervalle, li la présenta à son rivai comme une
(1) Cant»ceoit.fCAfY»9.
fiche de consolation , et la lui livra par un acte signé de sa propre main et daté d'Attichy, le 21 de novembre 1590 (1 ) .
Les moines, pour se sousti aire aux malheurs qui les menaçaient, se réunirent sous la présidence de Fabbé de Cîteanx, et, usant du'droit que leur garantissait TOrdonnance de Blois» ils élurent François de Serocourl , profes de Beaupré et abbé de Saint-Benoit-en-Yoivre, lequel prit possession le ii3 décembre de la même année» malgré les réclamations et les menaces du duc de Bellegarde. Mais il n'occupa le siège abbatial que quel^ ques mois, et fut remplacé, après son abdication, par D. Claude Masson, le religieux le plus distingué du monastère (2). Le choix ne pouvait être plus heureux : le nouvel abbé s'occupa aussitôt de réparer les brèches faites à la discipline monaslique, et de reprendre sur les seigneurs laïques une partie du temporel du monastère dont ils s'étaient emparés. Les bouleversements se succédaient avec tant de rapidité qu'il n'était guère possible de rien achever.
Horimond sortait à peine de ses ruines» lorsque le duc de Lorraine se précipita sur la Champagne par le Bassigny. Ses troupes, divisées en deux corps d'armée , se dirigèrent , d'un côté sur la place forte de Coiffy» et de Tautre sur celle de Montigny. Les moines, cernés de toutes parts, ne crurentpas devoir déserter leur poste ; leur courage et leur confiance rassurèrent les populations» qui vinrent se réfugier dans leurs granges et jusque dans Tintérieur du monastère» où elles furent respectées par Tennemi (3).
Les protestants de La Marche etde Neufchàteau ne cessaient d'envoyer des émissaires dans le Bassigny ; quelques-uns môme
(1) Archives de la Haute-Marne. — Voir aux Pièces justificatives. (i) Il fut béni à Reims par Vabhé de Cîteauxen 1591. — £x libro, dû titulns : Véritable gouvernement de V ordre de Clfeaux, p. 896. (8) D. Calmet, Hist. ecclés. et civ, de Lorr,, t. 8, pp. 230 et sq.
ayaient prêché publiquement dans les églises de plusieurs tUlages. Charles d'Esears, évéqoe de Langres, écrivit à Claude
Masson pour lui continuer la mission que le cardinal de Givry avait confiée à ses prédécesseurs» de défendre la foi catholique dans la contrée. Notre abbé avait étudié pendant plusieurs années à rUniversité de Paris ; il connaissait à fond les ouvrages sophistiques des réformateurs» les ruses et les détours de leur insidieuse polémique; mais, comme chaque jour voyait éclore de nouveaux systèm«ds, il fallait de nouvelles études, afin d'organiser la défense d'après Tattaque. Il sentit le besoin de s'associer ses religieux dans cette grande lutte» après les avoir initiés à la science des controversistes. C'est pourquoi il dcin;tnda au pape Clément VI 11 la permission de lire ou de faire lire dans son abbaye tous les livres des hérétiques» pour en dégager Terreur et la réfuter ; ce qui lui fut accordé par les cardinaux inquisiteurs, en 1597 (1).
L'ordre cistercien allait toujours s^afiaiblissant ; mais» par une sorte d'instinct conservateur, il s'efibrçait de temps en temps de rappeler en lui la vie qui s*en échappait de toutes parts. Les chapitres généraux ^ en rattachant tous les membres ' entre eux sous l'action d'un seul foyer vital » avaient été durant plusli urs siècles une source d*unité et de force. Edme de La Croix» abbé deCîteaux, après avoir consulté les quatre premiers et révérends abbés de LaFerté» Pontigny, Clairvaux etMorimond, convoqua une assemblée capitula ire poui Tan 1601 (2). Il s'y réunit un nombre considérable d'abbés et de prieurs de toutes les parties de l'Europe» et cette réunion a toujours été désignée depuis sous le nom de grand-chapitre. Claude Masson en fut Tornement et la lumière ; il s'y distingua tellement par son talent pour la parole, sesrares connais^
(1) Cette pièce enste aux ArehWes de la Haate-Marne.
(t) TiroHé Mstor, du cAop. géi&. de Cit9aux, pp. S40 et 50.
sances ea théologie , son aptitade à saisir toutes les questions
et à les traiter en homme supérieur, que le clergé de Lan grès le délégua à rassemblée générale de 1605, et que Henri IV, pour lui donner un témoignage de sa haute estime , le nomma son conseiller et son auinoaier, et lui ea iii délivrer le brevet. Choisi pour vicaire-général de CîteauXt visiteur et réiormateur des maisons de Tordre , il parcourut une partie de TËurope dans un moment où elle était tout en {( u, muni de saufs-conduits et de lettres de recommandation du roi de France (i).
L( > (lilférentes missions qu'il avait eu à remplir PaTaient mis en rapport et lié avec la plupart des sommités de l Eglise de France, les cardinaux du Perron et d'Ossat, de Gondy, de Joyeuse, de Guise et de La Rochefoucauld. Ce dernier lui écrivit, en date du 21 avril 1618, que, désirant lui être agréable et le gratifier en tout ce qui lui sera possible, il lui faisait don de la succession de feu D. Guy de Maulain, prieur et religieux profès de l'ordre de Ciuny. Accablé de travaux et d'infirmités, il se donna pour coadjuteur Claude Briffault, son neyeu, qui lui succéda Tannée suivante (2).
Le nouvel abbé était issu d'une famille très-honorable du Bassigny, et docteur en théologie. Son administration fut longue et troublée par les affreuses calamités qui désolèrent Morimoud pendant presque un demi -siècle; il marcha avec courage sur les traces glorieuses de son oncle. Sa réputation
(1) Annuaire delà Haute-Marne , 18S9, p. 239.
(S) L'épi tapbe gravée sur son tombeau, quoiqu'un peu emphatique, uoxxs donne une idée de Ba capacité et de ses travaux :
D. Ciaudium Shssm, doctm^emtheologum, régis tMsHanissimi emsiliariMn H eleemosynarium, Morim, abbatem breiietpatiimetnUinei, eut* tùius orbis cetemum erit monumentwn. Universus ordo Cùt vkarium generalem laborio^ sum ; Tectomgwn, Arvemorum, Germmorum, Polonortim , Helvetio>iim monasterioriim reformatorem generalem: publicœ Gailiœ et Lotharingiœ como* cationes solertem consiliarium lugent^ deaiderant, etc.
ayant pénétré jusqu'à la cour» Louis XIII, par une lettre datée du camp devant Montauban « le 20 août 1621, lui conféra
les titres d'aumonier et de conseiller royal, et se servit par la suite de sa médiation dans plusieurs négociations impor> tantes (1).
Il avait surtout à cœur de reconquérir le prieuré de Calatrava. Ën remontant à la cause des dissensions qui existaient à ce sujet entre les rois d'Espagne et les abbés de Morimond, il avait cru la retrouver dans les prétentions opposées des deux partis, qui s'étaient opiniâtres à vouloir maintenir chacun un prieur de leur nation respective. Pour mettre fin aux débats, il renonça à la nomination d*un prieur fr uicais, et présenta Ghrysostôme Ilenriquez, le savant auteur du Âlénologe cister" cie», d'origine castiUane, profès du monastère d'Horta. Ge religieux étant n)ort peu de temps après, notre abbé écrivit à Ange Mam'ique , professeur de théologie à l'Université de Salamanque et réformateur général de Tobservance d'Espagne, religieux d'une érudition immense , auquel nous devons les Annales de CUeaux , pour l'investir du prieuré.
La lettre est divisée en trois parties :
Dans la première il établit la juridiction de Fabbé de Morimond, fondée sur une prescription de plus de quatre cents ans;
Dans la seconde il institue Manrique prieur de Galatrava,
avec pouvoir de gouverner cet ordre au spirituel ;
Dans la troisième il mande, en vertu de la sainte obéissance, à tous les membres des milice et couvent susdits, de le recevoir comme le seul véritable prieur de Galatrava , et de lui témoigner en conséquence respect et soumission. « S'il s'élevait , dit-il en finissant , quelque difficulté dans Texécution des
(i) AreMvea de la Baute^MarM, derniers cartons (Ghart. de Morim.).
présentes, nous prions instammeatle roi catholique , administrateur et grand-maltre de Tordre , de vous aider de sa puis-
saute protection. » La lettre est datée de Morimond, le joui' de la fête de Tous les Saints, 1*"' novembre 1633 (1).
Manrîquet ayant reçu cette nomination» consulta les plus fameux docteurs de Salaniauque sur le parti qu'il avait à prendre. D'après leur avis» il adressa à Philippe IV la lettre de Tabbé Briffault» avec les pièces qui établissaient péremptoirement le droit de Morimond. Le roi choisit un certain nombre de juges et leur renvoya la décision de cette affaire. Comme elle leur parut très-grave et très-épineuse» il demandèrent qu'on leur adjoignît quatre autres juges tirés de la cour suprême d'E^ pagne.
Ces magistrats se trouvèrent jetés dans la plus étrange perplexité; car, d un côté, ils ne pouvaient méconnaître la juridiction de Morimond; de l'autre ^ il leur répugnait de confirmer par une sentence solennelle la légitimité de l'intervention d un abbé français dans la nomination au prieuré , surtout au moment où la guerre allait éclater entre les deux nations; alors»pourgagner du temps» ils prononcèrent qu'une ques* tion aussi grave ne devait point être décidée légèrement » mais après un débat contradictoire sur le fond mcme des choses ; qu'en attendant Tissue de ce procès nouveau» Tordre continuerait d'être régi par ses administrateurs actuels (2).
La douleur que l'abbé Briifault ressentit de l'inutilité de tant de démarches et de réclamations infructueuses fut suivie d'une longue série d'autres douleurs plus vives.
Notre abbaye était située de laçou que Tennemi ne pouvait faire un pas du côté de la France sans la fouler ; tantôt c'étaient
(1) Elle est citée entièrement âans les Armi* etst., t. 8» p. 191. {%) Am» ciU,f U 8, Séries prmfM. Caitttr,^ p. 88.
les Suédois, tantôt les AUeaiaQds, aujourd'hui les Francs- Comtois , demain les Lorrains qui Tinquiétaient. Durant cent cinquante ans il n'y eut point de secousse dont elle ne ressentit le contre-coup , pas une guerre dont elle ne fût la première Yictime. Le torrent ne respectait rien , et entraînait tout dans son cours, le castel des vieux barons » la chaumière des laboureurs et la cabane des ermites.
En 1636 9 le baron de Ciinchamp * révolté contre le roi » se mit à la tête des Lorrains et se porta sur l'abbaye. Il ne se con* tenta pas de piller et de dévaster le cloître , la sacristie , Téglise , qui perdit ses plus riches ornements et ses vases sacrés» mais il se livra avec sës soldats à des actes de brutalité atroces sur la personne des religieux , dont plusieurs moururent de leurs blessures; puis » se jetant du côté de Langres « il brûla sur son passage Fresnoy, Parnot»Ravennefontaine» Golombey» Maulain, Montigny, Chézeaux , Ison ville et Belfays (1).
Ce premier orage avait à peine disparu , que le tonnerre commença à gronder plus fort sur un autre point de Tfaorisson. C'était Galas, général de renipereur, qui arrivait avec quatrevingt mille hommes , chassant devant lui péle-méle» comme un troupeau destiné à la boucherie , une foule innombrable de vieillards, de femmes et d'enfants. Les laoiues se sauvèrent à Langres 9 où ils restèrent plusieurs années. Les ennemis incendièrent une grande partie du monastère et toutes les granges enviru il liantes ; de sorte i[ue i autk[ue Morimond n'offrit plus au2L regards des pauvres et des voyageurs désolés qu'un amas de cendres et de débris. Les laboureurs des granges se réfugièrent dans les bâtiments du monastère , qui avaient été conservés» et se logèrent, les uns dans le laboratoire et la porterie , les autres dans la bu&nderie ^ en attendant qu'ils pussent
(1) Am, de la HatUe^Morw, 18S9, p. 820 ; NoUce sur Fresnoy.
reprendre leurs travaux ; mais ils se virent bientôt forcés de chercher ailleurs an asile et du pain ; il ne resta plus dans le Talion quW ménage séculier, ayec un religieux prêtre et un frère convers (1).
La communauté exilée , composée de quarante moines , ne pouTaitni se loger conyenablement, ni vivre longtemps dans la maison de Langres ; plusieurs se retirèrent en Languedoc , en Provence et en Gascogne , dans les couvents de la tiiiatioa de Morimond. Le il avril 1639 , Tabbé était encore à Langres avec un certain nombre de religieux , comme nous l'apprenons par la réponse qu'il adressa à Jongelin^ profès de TabbayedeVieux-'Mont, quipubUait alors Y HisUnre généalogique des maisons de l'ordre de Clleaux.
a Ce m'est, ditr-il, un très-sensible déplaisir de ne pouvoir, « sitost que je le souhaiterois , satisfaire par mes réponses aux « lettres que vous m'avez adressées depuis quelque temps en «c çà, car je suis depuis trois ans réfugié en cette ville de Lan- «t gres f laquelle depuis les guerres présentes a toujours été « tellement environnée de troupes amies et ennemies , qu'il
faut bien savoir prendre sou temps pour faire tenir nos pac- « quets sans que nos messagiers soient tuéz ou pilléz sur les « chemins. Ayant donc rencontré une commodité assurée » je (( vous adresse les réponses tant à vous qu'à nos abbés de Pont logne; je vous envoyé ^ conformément à votre désir, les at- « mes avec les blasons de Ctteaux et des quatre premières mai- «c sons de 1 ordre* estant extrêmement consolé , parmi les mal- « henrs de ce temps » que Dieu vous ayt suscité dans notre « filiation pour relever par vos escrits Fesclat de notre ordre « sacré; ce sera une œuvre digne de vostre zèle et de voslie
(1) Arddves de la Baute'Mojme , 10« et 11« cartons; — Migneret, Préiis de tHist. de Langres, pp. SiO et tl8; Amuaire de la Haute'Mamef 1838, pp. iSO et 187.
<( plume, et à laquelle je contribuerois Toloniiers quelofues <ic mémoires, parfîcalièrement touchant notre abbaye deMori- « mond et certains beaux droits et prérogatives que nous ayons « en Pologne , etc. Dieu par sa bonté nous yeuille conserver « ce que reste » (1).
Parmi les principaux privilèges dont les moines de Morimond jouissaient en Pologne, il faut placer celui qui leur avait été accordé parBolcslas V, en 1270, de pouvoir vendre, acheter, recevoir des legs et donations dans ses Etats, comme s'ils eussent été ses sujets; d'aller et venir avec leurs cbevaux et voitures sur toutes les terres de son royaume , sans payer aucun droit de péage ; d'être exempts de toute dîme et de tout impôt pour les champs, maisons,, troupeaux qu'ils y possédaient et pourraient y posséder , etc. Enfin , il paraîtrait que Vabbé de Morimond pouvait ajouter à tous ses autres titres ceux de noble de première classe, de sénateur et de conseiller royal de Pologne (2).
Rien ne grandit les hommes comme i iuuocence et le malheur. Morimond, broyé et en quelque sorte anéanti sous les pieds des chevaux et sous le sabre des Comtois , des Lorrains et des Allemands, n'avait jamais été plus élevé dans Testime et Famour des populations. On réclamait de toutes parts ces bons religieux qui s'étaient tant de fois dévoués pour le salut de la contrée ; quoique dispersés sur toute la France , on ne cessait de mettre les pieuses fondations sous leur patronage, comme s*ils n'eussent dû jamais périr. Phisieurs riches bourgeois de Bourmont et de La Marche les poursuivirent de leurs bienfaits jusque dans lexil. Florentin de Laval, ayant fondé
(1' Citée par Joiiî^cl., Nofit. ahb. cist.. yp. 30 et sq.
(2j C'est ce que nous avous retrouvé U.iiis un vieux titre de Tau 1515, par lequel Remy de Brazey rattache Tabbaye de Corunovia, en Pologne, ûlle de SuleoW) à Lubens en Silésie.
une chapeUenie dans Téglise de GermainTillers , avec une dotation de qiiaraiite fauchées de pré , en rhoniicur de la sainte Vierge et du saint Uosaire, la mit à la collation et sous la protection de Tabbé de Morimond, au moment même où Morimond était ruiné et désert.
Le calme sembla renaître après une si rude tempête : de 1642 à 1643 , les moines retournèrent un à un de tous les coins de la France dans leur chère solitude. Tel le vallon était apparu aux premiers cénobites venant de Cîteaux, tel il apparaissait après plus de 500 ans aux yeux de ses nouveaux hôtes : c'était encore une fois la vallée de la mort , et on pouvait ajouter de la désolation , à la vue de tant de ruines amoncelées. U ne restait plus qu'une moitié de la nef de Véglise ; le magnifique portail avait disparu ; la maison abbatiale , les dortoirs , le réfectoire, le quartier des hôtes étaient à demi-renversés. Le grand étang ayant rompu une de ses dignes» l'eau avait envahi le jardin et les cours; on apercevait l'emplacement des granges d'alentour m\ niouceaux de pierres calcinées qui couvraient çà et là le sol; ToBuvre prodigieuse des moines, Fœuvre delà patience et des siècles avait été détruite en quelques instants par de nouveaux barbares. Il eût fallu de nouveaux siècles» de nouvelles générations, d'autres travaux herculéens, et la Providence, dont les conseils sont impénétrables, n^envoya que de nouveaux malheurs (1).
(1) Nous nvons X\ré tout ce que nous avons dit de cette époque désastreuse : du P. Jacques Vignier, Chronic. Ling., pp. 160 à. iSO; des Archives de Monmomî , el de VHist. des ëvêques de Langves, pp. 200 et 216; — mais nous croyons qu'il n'est pas possible d'écrire fidèlement Thistoire des guerres des Ooalefl, des Espagnols, des Impériaux, dans le midi de la Champagne aa coimnencement du XVU« siècle, sans consulter le Ns. ln-4« intitnlé : Mé^ ftwire des ^oset Us plus considérables qui se sont passées au bourg d'Orthes ei aux environs y observées par M* Clément Macberet, prestre, curé d^Onhes depuis 1628 jusqu'à 1658.