CHAPITRE XXXVI
nies sur calomaies ; les communautés les plus pures ne trouyeront pas grâce deyant elle ; elle ira à la quête des plus petits scandales, et, après les aToir grossis et dénaturés, elle fera rejaillir Topprobre d'un membre indigne sur tout le corps. Elle jettera sur le froc » pour Tavilir aux yeux du monde * les plus monstrueuses turpitudes ; puis, après ayoir débuté par la fange, elle iinira sur Féchafaud, dans le sang I
Elle sera aidée » il est yrai, dans son œuyre de destruction par Topulence d^un certain nombre d*abbayes, la TÎe dissipée et parfois dissolue de quelques cénobites, Tennui du cloître au sein d'une société où bouillonnaient toutes les passions les plus anarchiques. Elle trouyera aussi un puissant auxiliaire dans le pouvoir civil, qui, à force de tyrannie et de vexations, a dégradé Tétat monastique et façonné les religieux à manœuvrer sous ses ordres conune une troupe de yalets.
La grande question du monachisme a été traitée par les sophistes et les économistes » comme toutes les autres , avec la plus déplorable légèreté. Audin a intitulé un chapitre de son Histoire de Léon X : Du rire dam le draine de la Réforme ! Nous engageons ceux qui voudront écrire Thistoire de la ruine des maisons religieuses en France à lire attentivement ce chapitre. Les ennemis des couvents savaient , aussi bien que Luther, qu'aux yeux d'un peuple ignorant et frivole on a toujours raison quand on fait rire; donc, pour provoquer et alimenter le rire , ils recueillirent toutes les vieilles épigrammes qui avaient eu cours jusqu'alors contre les moines , et ils en composèrent de plus piquantes encore ; ils se servirent de la caricature , cette arme de la lâcheté méchante , représentant les religieux sous les plus ridicules accoutrements, avec les physionomies les plus grotesques et dans les postures les plus igno; minieuses. Ils n ignoraient pas que parmi nous on a l'habitude de tout chansonner» le plaisir et la douleur» la vie et la mort.
le ciel et l'enfer, et qii'im grand nombre d'hommes et d'établissements célèbres de notre pa^fs ont été tués par une chanson. Aussi se hâtèrent-fls de rimer les couplets les plus satiriques et de les propager daus ie voisinage de tous les monastères. Le bouYier» le berger» le laboureur les fredonnèrent dans les champs ; Tenfant les répéta sur la place publique ; la fille et le jeune homme les redirent sans rougir au foyer domestique. Un soir d'un jour de noce ou de fête de village» un fermier qui convoitait un pré ou un champ de l'abbaye unissait sa voix avinée à celle de quelque matrone rubiconde et réjouie, et tous deux chantaient ^ aux applaudissements de la compagnie , la gourmandise et l'intempérance des capucins » des bernardins et des chartreux (1).
Dans les villes, le cloître calomnieusement exploité fournira aux théâtres publics les scènes les plus scandaleuses, tandis que dans les campagnes, à défaut de spectacles, on propagera, pour les longues soirées d'hiver, des contes orduriers où il ne sera question que d'intrigues» de rendeas-vous» de rencontres infâmes, et les rieurs, comme bien vous pensez, ne seront pas pour ie pauvre moine. Ainsi» des épigranunes» des caricatm es, des chansons et des romans» voilà toutes les pièces du procès intenté aux cénobites du X\ III" siècle; nous n'avons pas trouvé autre chose, ni dans lecole légère et moqueuse de Voltaire» ni dans celle plus sérieuse mais non moins mjuste de Montesquieu (2y. Morimond fut attaqué par ces armes déloyales comme tous les autres monastères» et il succomba avec eux.
Ainsi que nous Tavons dit» la solitude ne glaçait point le
(l) Nous avons parcoiini quatre ou cinq Chansonniers imprimés de 1760 à et sur cent chansons il y en a de soixante à soixante-dix sur les moines. . (2) Œuvres choisies de Volt, % vol. in-12 (1789), où Ton a recueilli tout ce qoi'U a écrit de plus inflime sur la vie monastique; — Montesquieu, lettrée persanes, ïn-lt, p. 177, lettr. 57, Usbeck à Rhedi; — id., Esprit des Lois, in-il, t. 1, p. SS ; t. », pp. 79, m, i74, tu, 211, etc.
cœur des moines ; ils aimaient souvent à confondre leur \ie avec la vie des peuples qui les environnaient. Mais c'était surtout aux jours du deuil et du malheur qu'ils sortaient du cloître , pour mêler leurs larmes aux larmes des afBigés , sous la chaumière comme au sein des palais.
Léopold P', duc de Lorraine, invita* à peu près à cette époque, l'abbé de Morimond à venir partager sa douleur, en assistant aux obsèques de son père, Cliarles V. Ce prince était mort au retour d'une expédition guerrière , à Velz» près de Lintz, en Autriche, et son corps était resté quelque temps déposé à Inspruck , dans l'église des jésuites, près de ceux des archiducs; mais son fils l'avait fait transporter à Nancy, dans Péglise des pères cordeUers. Les funérailles, accompagnées de touchantes et magnifiques cérémonies , durèrent trois jours. Les chanoines réguliers de Prémontré officièrent le premier jour; les bénédictins, le deuxième; enfin, le troisième jour, sur les quatre heures du soir, l'abbé de Morimond , accompagné de quatre abbés de son ordre, commença les vêpres et les vigiles des morts , y offîcia pontificalement , de même que le lendemain à la messe, après laqueUe il conduisit le corps à la chapelle ducale , où les pères cordeliers continuèrent leurs prières encore pendant quarante jours (1).
Cet abbé s'appelait D. Henri Duchesne ; il avait succédé à Nicolas de Chevigny vers Tau 1 l . Etant iiiort en 1703, Louis XIV fit écrire aussitôt à nos moines qu'il kur donnait la permitmn de êe réunir pour élire un àbhé, et qu'il nommait l'intendant de Champagne pour assister, comme sou commissaire, à l'élection. C'était à l'abbé de Citeaux à fixer le jour de la cérémonie et à y présider, soit par lui-même soit par l'un de ses délégués.
(1) At-chiv. de la Haute-Mat'ne, cailt. D et 10 ; — D. Calrnet, Hùt. ecciés. et civ, de Lon\f t. 3, p. 1338.
On commençait par la messe du Saint-Esprit, à laquelle tons
les religieux coiniuuiiiaient ; on se rendait ensuite à la salle capituiaire : là, le grand-chantre lisait à haute et intelligible voix le chapitre de la Règle de Saint-Benoît intitulé : Qualiter debeat esse abhds. Le président faisait un discours analogue à k circonstance , et entonnait ensuite le Vent Creator, Les religieux, ayant nommé trois scrutateurs , venaient altematÎYement déposer leurs bulletins dans un calice placé sur Taulel.
Le scrutin étant terminé , les scrutateurs se retiraient pour le dépouiller ; en rentrant, l'un d*eux en proclamait le résultat par ces mots : Notre frère ( un tel) a été élu ahhé. On lisait plusieurs passages des buUes des Souverains-Pontifes sur le régime abbatial, et^ la communauté ayant répondu : Deo grattât, le notaire ecclésiastique , recevant des mains du sacriste les defs de Téglise, les remettait au nouvel élu , en disant : De Vautùrité apostolique à moi commise, je vous établis par la Imdition de ces clefs au yom erncment de ce monastère de Morir moud, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
Les religieux venaient les uns après les autres, suivant leur rang de profession, se iiii ttre à genoux devant Tabbé, et, plaçant leurs mains jointes eatre les sienues , disaient : Révérend père, je vous promets obéissance jusqu'à la mort, sdon la Règle de Saint-Benoit. 11 les relevait et les embrassait, en répétant a chacun : Det tibi Deus vitam (Bternam ; puis il entonnait le verset Adjutorium imtrum, ensuite le Te Deium, pendant lequel on allait à l'église. Enfin, le notaire publiait Pacte de la cérémonie , qui devait être signé par tous les religieux et par deux curés du voisinage servant de témoins.
Tout n'était pas fini : il fallait eaeoi e que Tabbé de Cîteaux confirmât d^une manière spéciale la nomination et installât par lui-même ou par Tun de ses vicaires le nouvel abbé. Venait ensuite le brevet royal , portant que le roi , informé des
bonna vte et nuBun de l'élu, validait réleetion et enjoignait à
ses haillis et Ueutenants de rétablir en possession du temporel de Vabbaye* Les bulles pontificales mettaient le sceau à l'élection et la complétaient ; lorsque le notaire apostolique les avait fulminées, l'abbé se faisait donner la bénédiction par Févéque diocésain, ou par tout autre avec sa permission (1). Ce fut d après ce cérémonial et ces nombreuses procédures qu'eut lieu • la promotion de D. Nicolas-Philibert Aubertot de Mauveignan. C'était un religieux d'une grande piété , d'une rare capacité, doux, bienfaisant» et qui devint la seconde providence de la contrée.
LUnstallation d'un nouvel abbé était Toccasion de dépenses énormes pourTabbaye, tous les officiers de l'état civil qui étaient appelés h y concourir se faisant largement payer. Les frais n'étaient pas moindres en cour de Rome. 11 paraît que la componende pour Texpédition des bulles et provisions d'un abbé de Morimond était taxée à 1,400 florins. Dom Aubertot s'engagea envers messire Antlioine, écuyer, avocat, conseiller expéditionnaire» pour la somme de dix mille livres» à condition que ses bulles lui seraient* rendues franches de toute charge» taxe et port.
Notre abbaye » entre des mains si saintes et si habiles , sembla refleurir encore un instant. La partie de Tancien bâtiment
respectée par les impériaux tombait de vétnsté ; les récentes ré- • parations» faites à la hâte, sur un terrain fangeux, n'oUraient aucuné garantie de solidité; l'abbé entreprit de rebâtir successivement tout le monastère sur un plan neuf. 11 en posa la première pierre ; mais nul n'en posa la dernière » car la Révolution trouva encore les moines à Tœuvre. Les granges furent
(1) Archives de la Houie-Mat^, procès- veriMU de Télectioa de dom Aubertot, 1704.
reconstruites .telles que nous les voyons encore aujourd'hui» et on y plaça des colons partenaires.
Doiii Aubertot était tout à la fois Pami , le confident et le coopérateur de Monseigneur de Clermont-Tonnerre , évêque de Liangres. Ce prélat , ayant été député à l'Assemblée générale du ciergé de France en 1707 et 1710, l'emmena avec lui, pour s'aider au besoin de ses lumières et de son expérience. Souvent il se déchargeait sur lui d'une partie de ses fonctions épiscopalcs , lui confiant la missiou de visiter les paroisses et les presbytères du Bassigny, le déléguant pour consacrer les temples que la piété et la générosité des fidèles élevaient au Seigneur.
En 1719 , les habitants du bourg de Meuvy, stimulés par leur saint pasteur» ayant construit avec leurs propres ressources, à force de sacrifices et de dévouement, la belle église que les étrangers vieiment encore admirer, l'évèque de Laugres fit prier Tabbé de Morimond de s*y transporter pour en faire la consécration. 11 y arriva le 23 avril, et le lendemain 24 eut lieu la cérémonie, h laquelle assistèrent plus de cinquante prêtres et les populations des villages environnants. Il consacra, à peu près à la lacaie cpot|ue, la chapelle des récollets de Daniblain (i).
Les moines poursuivaient toujours avec activité les vastes
•coustructions ([u'ils avaient entreprises. Lorsque D. Martenne, le savant bénédictin , se rendit à Morimond , ainsi que nous l'avons dit plus haut, il fut témoin de ces travaux gigantesques. « Il y a trente ans, écrit-il, que l'abbaye n'avait rien de splenik dide extérieurement; mais monsieur l'abbé y a commencé a un bâtiment magnifique, qui ne cédera à aucune nmison de u 1 ordre. Il fait sécher les étangs et couper les montagnes
(1) Archives de la Haute'Mui^, procès-verbaux de la consécration de ces églises, 1718-1719.
« pour douner et Tutile et 1 agréable à son monastère. Le dora toir est un des plus beaux que nous ayons vus ; il n'y manque
u qu'une bibliothèque » (1).
£n effet, l'ancienne bibliothèque avait été détruite par Galas. Dom Aubertot eut surtout à cœur de la restaurer. Personne nï'tait plus propre que lui à cette besogne , car il était d'une insir action très-variée, d'un goût exquis, et très-versé dans la bibliographie ; mais il fut prévenu parla mort et laissa l'œuvre inachevée.
Les moines songèrent à lui donner un successeur. U y avait alors à Morimond un religieux originaire de Dijon, d'une fa* mille distinguée dans la magislniturc et les lettres, et autrefois très-liée avec celle du grand Bossuei. Son père avait exercé les fonctions de procureur-général au Parlement de Bourgogne ; l'un de ses frères, après avoir ju is le bonnet de docteur en Sorbonne* avait été nomnit à la cure de Saint-Sulpice, en 1714, et« second Vincent-de-Paul, étonnait les peuples et les rois par les œuvres prodigieuses de sa charité ; un autre , aprrégé à la maison de Navarre, en était devenu supérieur, puis avait été élevé successivement sur les sièges épiscopaux de Soissons et de Sens. Pour lui, quoiqu'appclé par les riches facultés de son esprit autant que par les précieuses qualités de son cœur à parcourir d'aussi brillantes carrières , méprisant le monde et son prestige trompeur, il s'était sauvé dans la valléê des tombeaux pour s'y ensevelir et y travailler uniquement au salut de son ame : il se nommait Lazare Languet (2).
Au jour de Télection , ayant réuni tous les suffrages, il résista de toutes ses forces; mais on lit violence à son humilité,
(1] Voyage Litt, de deux Bénédictins de lacongrég, de S,'MûW', p. 141, 1'* partie; 1717.
(2) Nous tenons ces détails de dom Grosjean, le dernier religieux de Mori* mond.
et il fut proclame abbé. — Dans l'Eglise de Dieu, courir après les dignités lorsqu'elles semblent nous fuiir» c*est s*en montrer indigne ; s'en sauver lors mùinc qu'elles viennent nous chercher, c'est prouver qu'on les mérite. — L'abbé Languet» qui avait été terrifié du choix qu'on avait fait de lui, le regardant comme le plus gi and malheur qui pût lui arriver et à la couuuuuauté, prouva bientôt par sa conduite que lui seul s'était trompé. .
Doué au plus haut degré du talent de la parole et de la persuasion, il essaya de rétablir les pieuses conférences instituées par saint Bernard , et qui , pendant plus d'un siècle , avaient fait de Cîteaux le foyer de la vie mystique dans le catholicisme. D'un autre côté, depuis 1699, il n'avait point été tenu de chapitre général (1) ; l'abbé de Morimond , qui comprenait combien ces assemblées importaient à Vunité de l'ordre et au renouveileineat de la discipline, écrivit à l'abbé de Clteaux pour le presser de les convoquer conune précédemment.
De rintérîeur du cloître sa sollicitude s'étendait au dehors, sur les manœuvres , les artisans des ateliers de Tabbaye et les laboureurs des granges» qui étaient au nombre de plus de deux cents. Avec la permission de révéque de Langres, il leur assigna pour église paroissiale la chapelle Sainte-Lrsule, près de la porterie, avec obligation d*y assister aux offices et d'y recevoir les sacrements. Chacun des religieux prêtres était alternativement chargé de la desserte de cette paroisse.
A cette époque fut achevée la reconstruction des granges et du château des Gouttes , incendiés par les Suédois il y avait près d'un demi-siècle (2). Ce cliàteau est encore aujourd'hui,
(1) Traité hif^tor. du chap. gêner, de Clteaux ^ in-4o, pp. 250 et 353 (bibliothèque de Chaumont).
(2) Voyez , sur les ravages exercés par les Soédois BOt» le commandement du duc de Weymar, Hist.des éoéquesde Langretf pp. 114 et 116.
malgré son état de délabrement, uo des plus beaux et des plus grandioses du Bassigny. De ses terrasses la vue embrasse un horizon immense et se repose délicieusement sur une vaste plaine coupée de ruisseaux, semée de bosquets verdoyauLs derrière lesquels se détachent plusieurs charmants villages avec leurs toits de tuiles rouges. C'était tout à la fois une maison de plaisance et un vendangeoir ; un frère convers l'habitait ordinairement, et surveillait les vignerons et les laboureurs qui exploitaient aux frais de Fabbaye un quart de la propriété.
Le plus grand bonheur qui pût arriver à notre abbé et à ses deux illustres frères» c^était de se voir encore une fois sur cette terre et de s'embrasser avant de mourir ; Dieu leur accorda cette faveur en i73.j. Un jour Varchevêque de Sens et le curé de Saint-Su) picc descendirent dans la vallée où vivait , dans Tobscurité et la pénitence, celui qu'ils chérissaient comme un frère et vénéraient comme un saint. Apres avoir passé quelques instants dans une douce intimité de famille et s'être édifiés réciproquement dans de pieux entretiens , Qs se séparèrent pour ne plus se retrouver ensemble que dans Téternité.
D. Lazare, atteint d une maladie de langueur et parvenu à un ftge avancé, voyait sa fin approcher et son tombeau s*entr'ouvrir. La même année, ayant été nommé visiteur des couvents cisterciens de la Franche-Comté et de la Lorraine , il accepta cette pénible tâche; mais ses forces trahirent son courage. Contraint par la violence du mal de s'arrêter au diocèse ' de Besançon, dans le monastère de Rosières, il rendit soname à Dieu le 20 janvier 1736, laissant un nom béni , le souvenir de ses vertus et le regret d'une administration qui n'avait en d autre défaut que celui d'être trop courte.
Le 10 février suivant, les religieux reçurent une lettre de Louis XV , ainsi conçue :
u De par le roi :
a Informé du décès de «fom Laxare Longuet, arrivé le ÎO janvier, nous vous faisons celle lellre pour vou$ dire que nous vow laissons liberté de procéder à l'élection de son successeur dam hs formes ordinaires, et vous permettons de convop^ {'ommblée, nous réservant d'y envoyer un commissaire » (1}.
Ce style autocratique» qu'on ne devrait retrouver que dans les fetfas de Tuléma ou dans les ukases des czars, nous montre à quelle immense dislance nous sommes de saint Etienne Harding et de saint Bernard , qui fixaient aux rois et aux empereurs le jour et Fheure où ils pourraient leur donner audience, et dans quel état d'avilissement les monarques très-chrétiens tenaient Tordre de Cîteaux et en général tout letat monastique en France.
Un second rescrit ayant averti les moines que M. de Beaupré» intendant de Champagne» avait été nommé commissaire» il leur fut permis de procéder à l'élection. Dom Nicolas-PhOi— bert Guyot, qiioiqu'à peine âgé de vingt-neuf ans , fut élu par tous ses frères. Depuis sa fondation» l'ahhaye n^avait point eu encore d'abbé aussi jeune ; mais en lui la sagesse avait devan* ce les années, et il ne devait qu'à son seul mérite le choix que les moines avaient fait de lui. Rien ne prouve mieux lardeur avec laquelle il se dévoua aux devoirs de sa place» que la cor* respondance qu'il entretint avec plusieurs princes de 1 Eglise dont il était connu.
« Votre élection» lui écrit le cardinal de Fleury» a été si una- K nime et si conforme aux règles, que je ne doute j>Dinl, mon « révérend père , que ce ne soit la Providence qui vous ait « placé à la tète de votre communauté » pour la gouverner « dans un esprit de paix et de régularité. Je suis persuadé aussi « que vous y donnerez tous vos soins et que vous soutiendrez
(1) Archives de la Haute-Marne, 1736.
« la bonne opinion qu'on a de vous. J'y concouirai volontiers « en ce qui dépendra de moi, pour tous marquer» mon révé- « rend père, Festîme particulière que j*ai pour vous » (1).
Depuis près de deux siècles , notre abbaye n'avait cessé d'être soos le canon et le sabre des Lorrains. Louis XV ayant conclu un traité de paix avec l'empereur, la Lorraine devint province française ; la guerre cessa de toutes parts, et un calme profond se fit en Europe. Le chapitre général tant désiré, tant provoqué par dom Languet, put se tenir cette année 1737. Beaucoup d abbés des Etats catholiques d'outre Hhin s'y reudirent et descendirent à Morimond» où ils se trouvèrent réunis aunombre de plus de quarante, avec leurs domestiques et leurs chevaux. Il y en avait de quinze nations ditléreutes ; c'était toute l'Allemagne cistercienne réunie une dernière fois dans un vallon du Bassigny ; c'était encore un reste magnifique de cette puissance d'association cénobitique qui avait relié entre elles pendant tant de siècles les diverses parties du monde.
Notre abbé était élu depuis près de deux ans, et cependant, ses bulles ne lui ayant point été encore expédiées de Rome, il n'avait pu recevoir la bénédiction épiscopale. Il ne fut muni de toutes ses pièces qu'au mois d'avril i738 , et le dimanche 27 du même mois Jean Bouhier, évéque de Dijon, en l'absence de révéque de Langres, le bénit dans sa chapelle» en pré* sence de plusieurs abbés cisterciens et d'un nombreux clergé. Dans le procès - verbal de la cérémonie , Fabbé de Morniiond est encore qualifié supérieur général des ordres militaires de Calatrava, Alcantara, etc. (2).
Rentre dans son monastère, il s'occupa de former une galerie de tableaux» avec ceux que l'on possédait déjà et d'autres
(1) Archives de la Haute-Marne.
(S) Ar^vet de la HatUe-Hame, procàs<*vecbal de la bénédiction de dom
qu'il fit venir de Paris et de Rome. Il jeta encore les fondement:^ i de la grande tour qui plus tard éleva son front superbe pardessus les coteaux et les forêts environnantes. Ge bâtiment gigantesque devait servir de clocher, l'ancien campanile ayant été détruit pendant les guerres, et même de citadelle au besoin. Lorsque l'airain sacré retentissait au sommet, ses sons majestueux étaient emportés par le souffle des vents sur tout le Bassigny , et la population agricole de la contrée , dispersée dans les champs, pouvait suivre la vie et les prières des cénobites. Evidenimeiit, le souvenir des incursions lorraines et franc-comtoises avait présidé à la construction de cet édifice ;■ mais les moines» comme les enfants de Noé après le déluge, se fortifiaient (lu côte on il n'y avait plus de danger pour eux.
Dom Guyot était occupé sans cesse, et peut-être trop, du matériel de son monastère, visitant les granges, les métairies, les propriétés les plus éloignées , sillonnant à chaque instant le Bassigny avec son bruyant équipage. Un jour , revenant de Bourmont, il se dirigeait vers le cbâteau des Gouttes ; arrivé au chemin disposé en spirale et appelé vukairenient le Labyrintbe, qui sert d'avenue sur la pente de la montagne, les cbevaux s'emportèrent, la voiture fut renversée et lui-même grièvement blessé.
Cette maison lui était fatale ; y étant couché quelque temps après, la foudre éclata sur ses appartements avec une explosion effroyable, le fluide traversa sa chambre et l'asphyxia. Ces commotions successives altérèrent profondément son organisation, et il mourut Tannée suivante, à la fleur de son âge et ao milieu d'une multitude d'entreprises.
DomThirion, qui lui succéda, fit continuer les travaux commencés. La manie de bâtir possédait, à cette époque, la plupart des communautés religieuses ; elles se faisaient construire des palais, quand il ne leur fallait plus que des tombeaux ; sem-
blables à l'agonisant, qui se cramponne d'auUinl plus l'or te mtiit au teuips et àla vie» qu'il est plus\oisia de la mort et de l'éternité !
Lii façade de l'église n'avait jamais été réparée et ne devait Jamais Tètre-; le nouvel abbé conçut le projet de faire disparaît tre la première IraTée de voûte et d'élever sur Feroi^Uu^ment un vaste bâtiment dont les premiers étages serviraient de bibliothèque et de musée» taudis que le rez-de-chaussée, percé de six portes à plein-ceintre, 'deviendrait comme le vestibule du temple. L*orgue , un des plus beaux et des plus complets de France» fut élevé sur quatre colonnes sous la seconde tra- Tée; ses énormes tuyaux montaient jusqu'à la voûte. Des stalles magnifiques, à double rang, parfaitement sculptées, et ealrepriscs depuis plusieurs années» furent enfin achevées et posées. D. Thirion les fit entourer d'une grille en fer avec deux portes de même métal, ouvrant sur le sanctuaire et d'un aspect imposant. Mais rien ne devait égaler en grandeur, en majesté et en prix le baldaquin du grand-autel, dont la confection occupa pendant dix-huit mois plus de vingt-cinq ouvriers. C'était une inunense couronne de fer doré, représentant la passion de Jésus-Christ» ayant vingt mètres de hauteur et six de largeur, enrichie d'ornements de toute sorte , avec des panneaux de même métal entrelacés, dit T historien Man* gin, de cordons aussi proprement et aussi naturellement que pourraient l'être des cordons de soie mis en œuvre par un habile brodeur (1). Elle reposait sur six colonnes semi- circulaires derrière l'autel» et s'élevait jusqu'à la clef de la voûte, à laquelle elle semblait suspendue. Ce travail, aussi délicat que hardi, lit l'admiration de tous les artistes de la contrée. . 11 n^eût plus failli^ pour harmoniser .les .bâtimeiit^ de l'ab- .
^1) Htst. civ, et eccléa. du diocète de Umgres, t. 2, p. 16t.
baye, que construire une aile qui se serait prolongée jusqu a la porterie, parallèlement à celle où se trouvaient les ateliers; c'est ce qu'entreprit l'abbé ; mais il ne put exécuter qu'une partie de son projet , ayant été enlevé par la mort. Malgré toutes ces réparations et ces embellissements » les traces des vieilles ruines n'étaient point entièrement effacées ; tout était grand , mais simple j et, quand on venait de Citeaux ou de Clairvaux à Horimond, il semblait qu'on passait du palais des rois dans la modeste maison d'un bourgeois.