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CHAPITRE XXXVIl

Etal de l'abbaye au momeut de ia ciibpei'âiua des moines.

Nous voici arrivés aux derniers jours de Morimond ; mais , avant que le génie de la destruction ne se mette à l'œuvre, descendons encore une fois dans ce vallon solitaire où tant de grandes choses se sont faites depuis sept siècles ; franchissons les barrières du cloître , voyons dans leur intérieur ces religieux sur lesquels l'impiété a essayé de jeter tant d'opprobre; pénétrons dans ce sanctuaire auguste» écoutons si on y chanle encore régulièrement les louanges de Dieu ; asseyons-nous un instant sur le seuil de cette maison bénie, voyons si elle est toujours Tasîle des pauvres et des étrangers ; montons dans les granges, interrogeons les laboureurs qui les exploitent; pénétrons dans ces vastes forêts qui se dressent devant nous, cher*

chons à savoir si elles ont cessé d'être la ressource des incendiés et des malheureux prolétaires durant la saison rigoureuse. Etudions ayec soin et impartialité MorimoDd, et en lui-même et dans ses rapports avec les peuples ; puis, si cet arbre antique nous apparaît mort et vermoulu » nous applaudirons d'avance à ceux qui vont le renverser ; mais , s'il y a encore de la vie en lui, s'il suffit de retrancher ici quelques branches desséchées , là quelques rameaux luxuriants pour qu'il soit pendant longtemps encore un arbre de bénédiction, abritant sous son feuillage d'innombrables générations , les nourrissant de ses productions, les sanctifiant pur son influence céleste, comment appelleron»-noas ceux qui auront Taudace d'y porter la cognée? Nous n'avons point dans notre langue d'autres noms que ceux des barbares et des sauvages, qui coupent Tarbre pour en manger les fruits ?

Doni Chautan , ori<?inaire de Metz , ou de Toul selon quelques-uns, avait succédé à D. Thirion dès l'an 1775; à lui était réservé le triste spectacle de la ruine du monastère et de la dispersion de tons les religieux ; a lui devait finir cette longue série d* abbés qui s'étaient succédé sur le siège abbatial fondé par saint Etienne en 1115, et autour duquel avaient rayonné plus de trois cents monastères d'hommes. Prévoyant le coup qui allait irapper son ordre et sa maison, il essaya en vain de sages réformes, s^efforçant de modifier Tespht de Tinstitut et de 1 harmoniser avec les besoins de l'époque ; l'arrêt de mort était porté: il devait être impitoyablement exécuté. Les débris des dottres se mêleront à ceux des manoirs et du trône; la tête du moine tombera à côté de celle du baron et du roi, dans le même baquet.

La communauté de Morimond se composait encore à cette

époque de novices, d'étudiants, de religieux et de frères convers ; les premiers venaient en grande partie de la Franche-

Comté et de la Lorraine (i). On ne les admettait à faire profession qu'à râge de vingt-mi ans révolus* et à la fin de leur cours de philosophie. Tout le temps qu^ils passaient dans le mouastère» jusqu'à leur entrée dans le novieiat, était employé à réfléchir sur leur Tocation; c'est ce qu'on appelait le postcdat. Les novices avaient leurs cellules à part, sans feu en hiver, et un dortoir commun. Toutes* leurs relations ayec le moD<ie étaient brisées, et il leur était défendu de voir leurs parents autre part qu'au parloir et en présence de l'abbé ou du prieur.

D'après les anciens règlements» chaque maison mère devait ayoir une école de théologie et des professeurs pour toute sa filiation ; or, la filiation de Moriniond étant la plus considérable après celle de Clairvaux, le nombre des étudiants était en proportion. Le cours d'études se maintint jusqu'en 1789. Les étudiants habitaient un quartier à part, couchaient dans le même dortoir » travaillaient réunis dans la même salle» ei avaient leurs promenades et leurs récréations aux mêmes jours et aux mêmes heures t^uc les novices, sans cependant se mêler ensemble.

L'heure du lever était réglée d'après les matines , qui se ( hantaient à quatre heures du matin, en été comme en hiver, les simples dimanches et fériés. Les jours de fêtes solennelles» les moines se levaient à trois heures et restaient environ quatre heures au chœur. On ajoutait la psalniodie de prime aax nocturnes et aux laudes. La grand'messe se disait à neuf heures et demie, avec les petites heures ; vêpres à trois heures et demie; les conipiies à huit heures et demie. Le coucher avait lieu à neuf heures. Le petit office de la sainte Vierge suivait toujours, à toutes les heures, l'office canonial.

Chaque religieux était semainier à son tour, ce qui durait

(1) Sur trente religieux, il v en avait au moins vingt-cinq de ces deux contrées.

quatre semaines : la première, il chantait la messe dite con^

ventuelle ; la seconde , celle qu'on appelait de réserve ; la troisième » Defieata; la quatrième, Pro defunctîs. L'office, dans les grandes solennités, était toujours célébré par Tabbé, as-* sistc de douze ou quinze religieux, et présentait un spectacle aussi majestueux qu'édiiiani (i).

L'antique abstinence avait fléchi» sans doute» mais elle n'avait cependant pas disparu. Les dimanches , mardis et jeudis la nourriture des moines consistait en un potage et deux mets gras à midi. On servait, le soir» à sept heures» deux plats, dont un de viande et l'autre de légumes. Les lundis, mercredis, vendredis et samedis , et tous les jours depuis ia Trinité jusqu'à TExaltation de la sainte Croix ^ les aliments gras étaient prohibés. On n^usait de poisson qu'en Carême, et il tenait lieu de troisième portion à midi. Le soir, en ce saint temps, on £ûsait la collation froide, avec du laitage et des fruits (2).

C'est le propre des passions humaines de lutter sans cesse contre les lois de toute espèce. Les règlements monastiques dont nous venons de parler ne furent pas, sans doute, observés toujours et par tous avec la même exactitude, le même scrupule.

Aux époques de dégénérescence , ce devaient être surtout les chefs de communauté qui , par leur pouvoir et leur gouvernement des choses temporelles , pouvaient plus iaciicnient s'adonner aux jouissances mondaines. La masse des simples moines, au contraire, restait toujours condamnée aux obligations les plus générales du cénobitisme. Quand ils mouraient, on les mettait toujours sur un lit de cendre et on leur faisait baiser , un crucifix de bois, pour les fahre souvenir de leur pauvreté

(1) Nous tenons ces détails de personnes qui étaient au service de i'abbaye au moment de la Révolution.

{%) Durant rXvent, abstinence complète, comme en Gaiéme.

et de leur hamilité chrétienne (!]. Maïs , alors même (pie les abus se glissaient dans les cloîtres , que le relâchement dimi- Duait Faustérité des pratiques , ce n'était pas encore là une existence joyeuse et enviable, telle que se la figurent les hommes du monde. Ce n'était pas là surtout cette vie jetée en pâture à toutes les passions les plus sales duXVIll* siècle» avilie par tant de contes ridicules, tant d^anecdotes obscènes, tant de couplets orduriers.

Morimoûd était toujours la ressource des ouvriers de la contrée* Il y avait encore , à cette époque » beaucoup d^ateliers dans reuccinte du monastère, comme menuiserie, tonnellerie, charpenterie, boulangerie» serrurerie, tisseranderie» etc. Tous ces métiers étaient exercés par des ouvriers séculiers, au nombre de cinquante à soixante (2).

Cent manœuvres au moins étaient employés dans les champs, les jardins» les prés, à Tentour des étangs et dans les granges.

Depuis le mois de déccnibre jusqu'à la fin de mai, la maison occupait plus de trois cents bûcherons dans ses forêts, et durant tout Tété et le printemps environ cent cinquante maçons ou tailleurs de pierres dans ses divers chantiers de construction (3). Enfin» près de six cents ouvriers gagnaient leur vie et celle de leurs petits enfants au service des moines» sans interruption» sans chômage, car dans les grandes abbayes comme celle-ci on faisait toujours abstraction du temps et des dépenses : on tenait» avant tout» à bien faire ce qu'on entreprenait.

Morimond n'avait point cessé d'être un asile de miséricorde pour les malheureux. Les aumônes étaient ou ordinaires on

(1) p. Lorain, Histou f de l'ahbaye de Cluny, p. ?B7.

{%) Les ateliers de Morimond étaient considérables ; voir le Plan de Tabbaye.

(3) Aujourd'hui encore, dans le Bassigny, lorsque quelqu'un fait construira plusifliirB années de suite, on dit de loi : i? €st comme les mûmes de Morimmidf çest toujours à son tour de bdtit\

extraordinaires : les premières consistaient, comme autrefois, dans des distributious quotidiennes» auxquelles les enfants des manœuvres attachés aux ateliers ou aux granges avaient un droit particulier. Lors€[u*un père de famille mourait au service de Tabbaye, les moines adoptaient ses enfants» qui étaient nourris et élevés à leurs frais (i).

C'était surtout dans les moments de disette publique et de calamité qu'ils se signalaient par leur charité. Elle ne s'était point refiroidie dans les derniers tempsî ainsi , après les désastres occasionnés par les guerres civiles» le passage de Galas» la coiiquète de la Franche-Comté , plus de soixante villages du Bassigny etde la Lorraine» ruinés, bouleversés de fond en comble , reçurent gratuitement de la main de nos cénobites les bois nécessaires à la rccuiistruction de leurs maisons. Dans le cours du dernier siècle, cinquante communes des environs» incendiées par accident» virent s'ouvrir devant elles les magnifiques foré^ de iVbbaye (2).

Dans les grandes crises alimentaires» le monastère nourrissait ordinairement» chaque jour» environ deux cents personnes. Le pain et le vin semblaient» au besoin , se multiplier dans les mains des moines , comme autrefois dans celles du Sauveur des hommes : leur table s'étendait à la mesure de la contrée; les populations affamées venaient s'y asseoir, et s'en relouniaient en bénissant Dieu.

INotre abbaye était sans cesse ouverte aux voyageurs» à tous les pauvres pèlerins de la foi , de la science et des arts » qui y trouvaient un abri et le plus cordial accueil. Lu eluu lté hospitalière propremeut dite a disparu du Bassigny en même temps

[ij Plusieurs vieillards, qui existent encore, out été ainsi élevés.

(2) La commune de Blevaincourt (Vosges) fut la derûière<im fiit ainsi wcoitroot 601788 oa 1788. Oa donna aux incendiés cent biehetsde blé (meaiire de Ghc^seul) et environ trois cents pieds de chêne.

que Morimond. Dam ces contrées, on n*accorde» de nos jours, rhospitalité qu'à ceux que Ton connaît persoimeUenient et qui sont ea état de la rendre ou de la payer. Si rétranger, surpris par la nuit dans les forêts» sur les frontières des Vosges, est sans coûoaissauces et sans argent , qu'il se hâte de gagner le plus prochain village, et là , après avoir frappé à plus de cinquante ou soixante portes, demandant à coucher pour une nuit, au nom de Jésus-Christ , il trouvera p( ut-être un peu de paille dans une écurie. S'il a de Targent, ii sera reçu dans quelques misérables cabarets, où il éprouvera une réception calculée sur les moyens de sa bourse , en compagnie des ivrognes de la localité, dans la saleté et l'ordure.

Les cultivateurs qui exploitaient la propriété monastique y trouvaient deux avantages bien précieux : d'abord, l'avantage de la fixité et de la continuité : un monastère était, si je puis m'exprhner ainsi, un propriétaire qui ne mourait jamais; ses maisons et ses terres ne passaient point eu d'autres mains; ses chênes n'avaient jamais à craindre la hache d'un héritier dissipateur, ni ses fermes un changement de mattre ; ses fermiers, n'étant par conséquent sujets à aucune de ces innombrables incertitudes qui pèsent» sur les autres agriculteurs, se regardaient comme des espèces de propriétaires; tandis que les moines, ne pouvant rien posséder en particulier ni rien léguer, n'étaient pour ainsi dire que simples usufruitiers. Pendant près de deux cents ans les mêmes familles se succédèrent de père en fils dans les granges de Morimond.

Le second avantage des monastères, c'était la dépense des revenus dans la localité. U faut que la terre appartienne à quelqu un ; ceux qui en sont les maîtres doivent avoir la distribution de ses produits. Que si ces produits» convertis en capitaux, reviennent en grande partie au peuple qui les crée par son travail, alors le travaiiieur doit vivre paisiblement et à

raise sous son toit de chaume ; si » au contraire , la valeur de ces produits est aliénée , st on la transporte à grande distance pour la dépenser parmi des étrangers , la niaspe du peuple attachée au sol doit évidemment être très- pauvre, remuante « avide de changements et de révolutions ; idiors il faut élever à la place du monastère un dépôt de mendicité ou une prison et une caserne de gendarmes (1). Les métayers et les tenanciers de Fabhaye payaient leurs rentes annuelles ou en nature ou en argent. Selon que les années étaient plus ou moins mallieureuses, on leur faisait une remise du quart, du tiers ou de la moitié. Dans un laps de temps de cent cinquante ans , les registi e^ (ios comi)tes témoignent que les fermiers ne soldèrent que quinze lois leurs redevances complètes (2).

Nous nous sonunes promené triste et rêveur dans les champs de Citeaux, de Clairvaux , de Morimond , de La Ferté, etc. Nous y avons cherché et retrouvé de vieux domestiques, d'anciens fermiers des moines, qui nous ont tous parlé avec attendrissement de leurs maîtres , et nous ont montré en pleuraut de regret les terres qu ils cultivaient autrefois. Nous avons interrogé ensuite les serviteurs des nouveaux propriétaires : ils nous ont paru mécontents, trouvant intolérable la position qui leur était faite, racontant avec une joie maligne à quel vil prix rhériti^ monastique avait été primitivement vendu , at~ tendant aussi de leur côté des révolutions à venir quelques chances favorahies de faire fortune.

Les germes de spoliation jetés dans la société commencent à porter leurs firuits* Ceux qui ont dépouillé, il y a soixante

(1) Gobbett, Utt sw la Béfi^rme, t. i, pp. 168, 180 ; in>18. — U y a plus de cent eoQveaU aa France qui sont devenus des prisons départementales et centrales.

(î) Nous n'avons pu nous procurer que les livres de .compte des fermienr de FTaucourt, des Gouttes et de Yaudenvillers.

ans , la noblesse et le clergé , sont menacés à leur tour. Que de fois nous nous sommes rappelé, dans nos excursions à l'entonr de ces monastères, l'apologue antique de Taiglc qui , cmportant.de l'autel de Jupiter les viandes offertes à ce dieu et brûlant en son honneur, emporta en même temps un charbon qui

mit le feu à son nid !...

Morimond renfermait encore, à la fin du XVIII* siècle» environ cinquante religieux profès, une vingtaine de frères couvers et beaucoup de domestiques séculiers; c'étaient autant de places 9 autant d'espace vide pour d'autres dans le monde* .Nos économistes socialistes, effrayés à la vue de la population toujours croissante, nous prédisent une série de bouleversements à époques ûxes. 11 semble qu'aujourd'hui la terre ne soit plus assez vaste pour que nous puissions y marcher sans nous coudoyer et sans nous renverser les uns les autres. Les païens, pour se débarrasser de Texubérance populaire , avaient , outre l'infanticide, les printemps sacrés et les colonies, essaims qui débordaient d'une ruche qui ne pouvait plus les contenir et s'envolaient dans des champs lointains.

L'Eglise catholique veut qu'on laisse assister au banquet de la vie tous ceux que Dieu y appelle; seulement, depuis sod établissement, elle a toujours séparé les convives en deux classes , selon leurs goûts et leur vocation. Aux uns elle a dit : Croissez et multipliez ! Aux autres , plus pénétrés du néant des choses d'ici-bas , ennuyés de i exil de ce monde, effrayés de ses désordres, tatigués de ses déceptions , elle a ouvert la solitude des déserts, avec les compensations sublimes de la foi et les perspectives magnifiques de l'éternité. Le trop plein de la vie humaine en Europe, pendant douze siècles, s'est constamment déchargé dans le cloître , où il a produit les œuvres les plus prodigieuses de piété, de science et de charité. Aujourd'hui, il vient se perdre dans le triple cloaque du malthusia-

nisme (1), de l'onanisme et de la prostitution, et tombe ensuite dans le gouffre des révolutions» où ses explosions volcaniques ne cessent » depuis soixante ans » de Mre trembler le sol de notre patrie.

M. de Maîstre a dit, en parlant de Robespierre : « Si cet homme ayaiiété couvert d*un froc au lieu d'une robe d'avocat , quelques années avant le jour où sa puissance a éclaté » un profond philosophe aurait crié : — A quoi sert ce capucin? — et cependant la retraite de cet honrnie et de son ambition du sein de la société eût été assurément le salut d'un grand nombre. »

Tant de bienfaits ne devaient pas sauver notre abbaye : l'orage grondait depuis longtemps, et personne ne se méprenait sur le sort réservé aux maisons religieuses. L'abbé de Morimond suivait du fond de sa solitude les péripéties diverses de ce long et terrible drame. Après avoir recueilli les principaux reproches que Ton adressait à son ordre , il crut avoir trouvé pour lui un moyen de salut , en essayant de lui Caire subir une transformation qui le mettrait en harmonie avec les nouveaux besoins de la société : c'était d'en faire un corps enseignant, un corps savant et utile.

En 1785t il écrivit donc à tous les abbés de sa filiation d'ériger des collèges dans leurs monastères, et d'employer à l'instruction de la jeunesse leurs religieux les plus distingués. 11 donna lui-même l'exemple^ et Tannée suivante vingt enfants du Bassigny furent reçus dans l'abbaye comme élèves et pensionnaires. Le noinbie s'en éleva jusqu à cinquante, divisés en trois classes, sous trois professeurs et un principal (2).

La bibliothèque étant terminée > on se disposait à y trans-

(1) Ainsi nommé deMalthus, ministre anglican.

(2) Plusieurs personnes du Bassigny se ressouviennent encore du collège de

Iforîmond*

porter lesliYres; trente grands tableaux allégoriques» représentant les arts et les sciences , avaient été achetés a Paris , et devaient en faire IVi neinent. Un long avenir semblait encore réservé à Morimond» lorsque pamt le décret de l'Assemblée nationale portant que les bicus monastiques avaient été déclarés propriété de TEtat, et qu une pension serait allouée à tous les moines profès. L'émission des vœux de religion ayant été suspendue , le noviciat fut fermé. Ordre vint ensuite àTabbé de dresser un inventaire détaillé des immeubles de sa maison , avec menace ^ dans le cas d'une déclaration frauduleuse, d'être déclarés déchus , lui et ses religieux, de tout droit à leur pension. L'inventaire était à peine expédié, que l'on apprit la suppression des ordres religieux , prononcée le 13 février 1790.

Nos moines étaient encore au nombre de vingt-cinq. Quatre ou cinq se retirèrent au foyer paternel « emportant des lettres d'obédience et le vain espoir de se réunir un jour. L'abbé » décida à prendre la maison à bail , et y resta avec dix-huit religieux. Un jour» trois voitures, attelées chacune de plusieurs chevaux, entrèrent par la porterie et vinrent s'arrêter en face du palais abbatial; elles étaient précédées d un membre de la municipalité de Bourbonne, qui somma l'abbé de lui remettre à l'instant même le catalogue de la bibliothèque, des archives, du musée et l'inventaire de la sacristie. Le lendemain les voitures repartirent^ emportant les richesses artistiques et scientifiques accumulées là par quarante générations de c&iobites* Les épiciers, les droguistes, les fromagers se les partagèrent» sauf quelques débris, transportés plus tard au chef-lieu du département. Par un oubU providentiel, les vandales laissèrent le Missel, les Psautiers» le calice et les ornements de la chapelle Sainte-Ursule, et les moines purent continuer leurs prières et leur psalmodie pendant une partie de cette année.

Dom Chautan espérait toujoars que son bail serait maintenu ; mais, hélas! son illusion devait être bien cruellement dissipée. Le dimanche des Rameaux 1791» au moment où les derniers restes de la communauté étaient réunis au pîed de Tautel pour assister aux saints mystères que l'abbé allait célébrer, deux commissaires^ envoyés par le district de Bourbonne et accompagnés de deux gendarmes , entrèrent dansTéglise et leur signifièrent d'avoir a sortir du monastère, ne leur laissant que tïois heures pour faire leurs préparatifs. L'abbé dit la messe» distribua à ses religieux h pain des forU, h frommt , des élus, leur adressa une touchante et dernière allocution , les embrassa et les serra sur son cœur Tun après Tautre , et ils se séparèrent pour jainab. L'abbé sortit le dernier» comme le capitaine du vaisseau, au moment du naufrage (!).

Telle fut la fin de Morimond» fondé en 1115 pai^ àaint Etienne Harding, doté par la bienfaisance des maisons de Choiseui et d' Aigrement, enrichi par la munificence de plus de cent autres barons , marquis, ducs et princes ; ainsi disparut cette antique abbaye , qui a fertilisé toute la contrée qui à'étend de la Marne à la Moselle, envoyé ses colonies civilisatrices et des milliers de défricheurs dans les forêts de l'Alleinagne jusqu'au Dniester et au Niémen , donné à TEspagne les milices généreuses qui ont brisé le joug du Maure; des évêques, des cardinaux et un pape à l'Eglise ; des conseillers et des diplomates aux rois; du pain et des consolations aux pauvres» du travail et le bon exemple aux ouvriers ; des secours à tous les malheureux de tous les pays pendant plus de six cents ans; la bénédiction du Bassîgny et la gloire de la France !

(1) Ce que nous avons dit des derniers jours de Morimond nous a été commimiqué par dom Grosiiean, ancien religieux de Alorimond, vivant encore & cette heure et habitant Mollans, près Lm (Hadta-Saône), et par pliudears témoiin oculaires dignes de foi.

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