‹ Histoire de l'abbaye de MorimondChapitre 39 sur 55 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Des moines après la dispersion ; rélablissfmont des Trappistes pn Franfe par dom Bernard de Girmont, moine de Morimond ; ruine des bàtimeoU de l'abbaye.

D*aprè8 les philosophes et les économistes» les moines» vio-

times de la cupidité de leurs familles, frappés d'une injuste eihérédation, avaient été poussés dans le cloître comme un forçai dans son cachot» et gémissaient secrètement au fond de leurs sombres cellules, impatients de briser leurs chaînes. 11 n'y avait» disait-on, qu'à enfoncer les portes» forcer les barrières et les yerroas des monastères^ pour en yoîr sortir» joyeuse et triomphante, la foule des captifs. Une fois que le monde leur serait ouvert, ils devaient s'y ruer et s'y saturer de ces plaisirs et de cette indépendance qu'ils ayaient si longtemps rêvés.

Cependant voilà nos religieux qui s'obstinent à demeurer dans cette sainte maison , nue et dépouillée de tout , lorsque tous leurs biens leur sont enlevés » quand il ne leur reste plus que le froc qu'ils portent» et qu'ils n^ont pas même le pain du lendemain ; préférant cette vie misérable dans le cloître à toutes les joies et à toutes les voluptés de la terre ; et il fautqueia force les sépare et les arrache de ces lieux chéris où ils tout draient mourir.

Où vont-ils porter leurs pas? Les uns cherchent en France quelques hameaux isolés et solitaires au milieu des forêts» p<HV

y vivre selon leurs vœux de religion. Ainsi , quatre d'entre eux passèrent plusieurs années dans un petit village près de Bar4e-1>uc» priant, pleurant, et méditant ensemble les vérités éternelles , pendant que Forage grondait autour d'eux , emportant le trône et Tautel (i). Trois se retirèrent au sein de leurs famiOes et y attendirent en paix et en silence des jours meilleurs, fuyant le monde pour ne pas en ctro souillés [ne pariici' pe$essmteainquimUoni$), Quatre, ayant franchi la frontière, entrèrent sur la terre étrangère et s'abritèrent sous la tente des cisterciens suisses, parmi lesquels ils retrouvèrent de nouveaux, frères. Après le concordat, cinq furent appelés à desservir des cures très-importantes dans les diocèses de Langres et de Nancy, où ils édifièrent les peuples confiés li leurs soins.

DomGuérin, ancien prieur , revint auBassigny en 1807, et, nouveau Jérémie, voulut s'asseoir sur les ruines de sa Jérusalem , pour y gémir jusqu'à son dernier soupir. Lui qui avait joué un si grand rôle dans cette célèbre maison, lui qui certainement avait été le second homme de la contrée, refusant les postes les plus brillants, eut l'humilité et le courage de s'installer dans la loge du portier , et y organisa une petite chapelle , où il disait chaque jour la messe et récitait l'office cistercien.

Qu'il était imposant et lugubre , le spectacle de ce moine au front chauve et sillonné de rides , prosterné le matin dans une misérable mansarde, devant un autel de bois sur lequel il offrait à l'Eternel le sang de Jésus-Christ, errant le soir à travers les débris amoncelés, s'arrétant rêveur, comme une sainte apparition y sur remplacement de sa cellule et de sa stalle , réservé par la Providence pour faire les funérailles de Morimond et partager son tombeau ! ...

(1) La vérité nous feit un devoir de dire que hin d^enz a oublié pins tard MS vcrax et 8*e8t avili.

Dom Ghautan s'était d'aboid retiré au-delà du Rhin; puis, quand le calme commença à renaître» il vint à Bomy , près

de Metz, où il \écut au milieu sa iaraille, pieux, chaste, austère, toujours grand, toujours digue de son glorieux passé. Du fond de sa retraite , il entretint une correspondance incessante avec ses religieux dispersés dans la Lorraine, la Franche-Comté et la Champagne , ce qui contribua puissamment à les mauitenir au mÛieu du monde dans Tesprit de leur TOcaki<m première (1).

An nombre des pieux cénobites qui vivaient à Morimond vrmi 1 790, il en était un surtout qui se faisait remarquer par la plus irréprochable et la pins édifiante régularité ; d'une piété et d'une ferveur dignes des beaux jours de Cîteaux. Béni de Dieu dès sa plus tendre enfance» il ayait qititté librement le chAteau de ses aïeux, le monde et ses plaisirs, pour se sanyer au désert; c'était, pour tout dire en un mot. Fange de notre monastère. Nommé bien jeune encore maître des novices^ il arait dignement rempli cette fonction jusqu'à la fin. Au jour du départ, ou le vit, sous le portique, se jeter à genoux une dernière fois, embrasser en pleurant une colomie, s'y cramponner de tentes ses forces, protestant qu^il donnerait sa Tie

plutôt ([ue de consentir à abaiitionner cette solitude, dans laquelle il avait promis au Seigneur de vivre et de mourir. Deux gendarmes ayaient été chargés de le conduire jusqu'à Mirecourt, au sein de sa famille. Forcé bientôt j)ar le décret de déportation de chercher ailleurs uu asile» il avait tourné ses pas du côté de la Westphalie» yers le couyent des traj^istes de Darfeld» de la filiation de la Val-Sainte, en Suisse (2). Ce saint

(1) n était chanoine honoraire de Metz.

(1) Il parait que ce couvent avait été fondé dans le canton de Fribourg par les trappistes de Mbitagne, qui de là envoyèrent des colonies en Espagne, en Belgique , en Piémont. Plus tard, obligés de Mr devant les armées françaises, ils alldrenl créer de nouveaux établissements en Prusse , en Rusne et jusqu^am

religieux s'appelait dom Bernard-le-ncgLic do Girmonl, issu d une des maisons les plus distinguées de la Lorraine <

Le couvent de Darfeid avait alors pour abbé dom Eugène BouhcHiinie de la Pradc, geiitilhomine d'une haute naissance, ancien page de Louis XVI, que les révolutions et une foi vive avaient jeté de la cour des rois sous le Iroc des ermites. Là étaient reunis plus de soixante moines, derniers restes des ordres cénobitiques de la France ; là plus de cent enfants d'émigrés morts sur les champs de bataille ou sous le fer des bourreaux, croissaient, conune autant de jeunes Samuêls, à l'ombre des autels, abrités contre l'orage. Ce lut là que dom Bernard porta l'héritage des traditions monastiques de Morimond;.là que se conserva le feu sacré que le souffle de Dieu devait rallumer plus tard parmi nous.

Pendant que toute TEurope était agitée et bouleversée, nos rel^eux espéraient vivre tranquîQes dans cette anse hospitalière; mais, au moment où ils s*y attendaient le moins, le flot des révolutions vint heurter leurs cellules et en emporter les débris. En 1811, un décret impérial ayant supprimé toutes les maisons de la trappe, celle de Darfeid, qui se trouvait dans les états de Jérôme Bonaparte, dut être abandonnée. Quelques trappistes rentrèrent en France, d*autres se réfugièrent à la Val-Sainte.

Au mois de juillet 1814, peu de temps après la restauration de la branche atnée des BourbonSt un vieillard en cheveux blancs, d'un air plein de dignité et de grandeur, portant empreintes sur son pale visage les austérités de la vie du cloître,

Etats-Unis. Quelques-uns s'établirent en Angleterre sous la protection de Thomas Weld, père du cardinal de ce nom, à Lulworth, dans le Dorsetshire, et rentrèrent en France au monastère de Meilleraie de Bretagne, en 1817, sous la conduite de leur abbé dom Ant. Charles Saulnier de Beauregard. — NoHee mr la trappe de Meilleraie , p. 14.

se présentait au guichet des Taileries, à Paris, avec une carte

d*entrée , et demandait d'un ton plein de douceur et de modestie à éire introduit près du roi. C'était le frère dom Bernard de Girmont» c*était le vieux monde qui, après vingt-cinq ans, se levait de son tombeau, secouait son linceul et venait humblement demander au monde nouveau Triumône de Thospitalîtéy non dans les villes et les palais qu^il avait bâtis, mais au milieu des landes, des bruyères et des forêts sauvages.

Après avoir démontré à Louis XViU la nécessité de rétablir les trappistes en France, notre religieux sollicita la permission de fonder une maison de cet ordre et Tautorisation de retirer de la bibliothèque de Cbaumont (Haute-Marne) les livres liturgiques de Morimond ; ce qui lui fut accordé (1).

Le lien destiné à ce premier établissement était le Port- Rheingeard. M. Leclerc de la Roussière, riche seigneur breton, qui avait connu les moines de Darfeld et vécu de leurs bienfaits dans son émigration, s'était toujours proposé, si Dieu le ramenait dans sa patrie, d'employer une partie de sa fortune à la fondation d'un couvent de trappistes. De retour en Bretagne ,-îl avait acheté dans cette intention le Port-Rheingeard, ancien monastère à demi-ruiné, sur la rive gauche de la Mayenne, près de Lavod, et il s'était empressé de l'otirir à ses pieux et fidèles amis (2) .

Dom Bernard, regardé comme Fhomme le plus capable de faire revivre l'étroite observance de Citeaux, fut chargé d aller en prendre possession avec quelques religieux ; ce qui se fit processionnellement le 21 février 1815, au milieu d*un concours immense de peuple. Elu abbé par sa petite communauté, il fut confirmé dans cette dignité par une bulle de Pie VII, en

(1 ) Le département 8*opposa à Tenlèvement de ces livres. (S) Os raiseigiieiiienU nous ont été transmis par 1« révérend abbé du Portda-8alut«

date du 10 décembre 1816^ et le Portr-Rheingeard érigé en abbaye sous le nom de Notr^-Dame du Port-du-Salut. Ce fut la première maison de lu rulorme de la trappe rétablie caiioniquement en France depuis la Révolution.

Les trappistes^ encouragés par cet exemple, accoururent bientôt de tous les points de TEurope, et s'établirent au Gard en Picardie» à la Grande-Trappe, à Meilleraie» à Belle-Fontaine, à Aiguébelle, au Montnles-OliTes, etc.

Dom Bernard, par ses leçons et ses exemples» eut bientôt rendu son monastère très-ilorissant. Ceux des moines de Morimond qui viTaîent encore à cette époque s'empressèrent de lui envoyer tout ce qu'ils avaient pu recueillir et conserver de plus précieux, au sortir de leur couvent. Dom Guérin, que nous avons revu enrant tristement à travers les ruines de Moriniond, était sur le point de partir poiu: la Bretagne, vers son vieil ami, lorsqu'il fut enlevé par une douloureuse maladie, le 17 janvier 1822.

L'abbé dom Cbautan, dans la nuit de Noël 1828, après avoir célébré les saints mystères, avait succombé sous le coup d'une apoplexie foudroyante , donnant par son testament à Tabbaye du Port-du-Salut ses livres mystiques et liturgiques, sa chapelle, plusieurs objets provenant de l'égUse de Morimond, et quelques ossements de saint Bernard qui lui avaient été confiés comme un dépôt sacré par dom Recourt , dernier abbé de Qairvaux (1).

Dom Eugène, abbé de Darfeld, avait cessé de vivre depuis plusieurs années.

Regardant ces diverses morts comme des avertissements de Dieu, dom Bernard voulut tourner toutes ses pensées vers le ciel et s'occuper exdusivement du soin de son ame ; c'est pour^

(1) Nous ignorons â ew demidres volontés de Tabbé de Morimond ont été «léentées.

quoi il 86 déchargea du fordeaa de Tautorité en 1830, laissant

à son successeur soixante-dix cénobites» tant profes que con— vers et novices. Enfin il mourut, le 22 juin 1834, à l'âge de 76 ans» emportant les regrets» Famour et la vénération de ses

Si nous nous sommes étendu si iotiguement sur le rétablis semmt de Fordre des trappistes en France par nn moine de Morimond , c'est parce que cet institut nous a paru devoir exercer la plus salutaire inûuence sur l'avenir de notre pays* Aujourd'hui , grâce à Dieu , ce point n'est plus contesté : il est admis en économie politique et sociale que rassociation est une- des lois» un des besoins du genre humain; que les hommes trouvent toujours dans Pisolementf la corruption, la misère et la servitude. Or, le type le plus complet, le plus sublime, le plus parfait et le plus économique de Tassociation ici-bas, c*est la communauté de la trappe.

Napoléon» à Saiute-Ilélène, après avoir sondé sans prévention la question monastique avec son regard d'aigle» s'écrivit : Un grand empire comme la France peut et doit avoir des trappiste$l (1) Nous disons à notre tour, non-seulement que la France peut et doit avoir des trappistes» mais qu'il M' en faut à cette heure un très-grand nombre ; et nous ajouterons, quoique notre assertion coure risque d'être incomprise et mai accueillie» il lui en feut sous peine de ruine et de mort.

Nousavons, il esterai, aujourd'hui treize monastères d'hommes de la congrégation de la trappe» en France; mais si nos trappistes n'ont pas exercé jusqu'ici sur les populations tonte

(t) « Je ne suis pas porté pour les couvents, ajoutait l'Empereur; pourt,^rit il y a des raisons qui militent en leur faveur. Un empire comme la France peut et doit avoir des trappistes. Si un souverain infligeait les pratiques qu lis ubsenrent , ce serait la plus abominable des tyrannies , et pourtant ces pratiques si dures font les déUoes de celui qui se les impose volontairement. » De Beauterne, Senim, de Napol* sur le Chriikmime^ p. 40.

frères et des peuples de la contrée.

l'influence qu'on devait ou attendre, cela vient de ce qu'ils n'ont pu avoic autour d'eux des granges et des ateliers pour entrer en communication avec les laboureurs et les artisans séculiers; ensuite, parce qu'au lieu de les envoyer en défricheurs dans les marais et les steppes, on les a ramenés la plupart dans les anciens couTents de Tordre et sur une terre fécondée et toute faite. Sans doute , ils y ont rendu et y rendront encore de très-grands services parleurs prières, leurs travaux et leurs exemples ; mais le désert a été et sera toujours l'élément du moine cistercien ; c'est dans les vallées sauvages que l'ordre a pris naissance et produit des merveilles ; c'est liqu'il doit se * relever et forcer encore une fois l'admiration du monde par ses œuvres. C'est à Staouéli, dans les landes sablonneuses d'Afrique; c'est à Gethsémani» dans les savanes du Kentucky; c'est dans les bruyères de la verte Erin qu'il faut aller voir Fin»titut cistercien pour l'apprécier à sa juste valeur.

En 1831 9 après la mise en état de siège des départements de l'ouest , des trappistes chassés de la Bretagne vinrent en Irlande , dans le comté de Wuteriord , sur le versant des monts Knock-Meledown» où ils reçurent d'un protestant, M. Kean, six cents journaux de terres en friches. Ils ne trouvèrent que quelques cabanes en planches» construites à la hâte sur une colline d'où coulait heureusement une source abondante : de l'eau, de la terre à défricher, un toit misérable, c'était déjà

un commencement de fortune pour de pauvres exilés Les

populations accoururent à l'envi pour subvenir aux premiers besoins des serviteurs de Dieu. Des labonreurs, des artisans venaient avec leurs pioches , des maçons avec leurs truelles * des charpentiers aYec leurs haches, pour les aider dans leurs travaux. On vit jusqu'à quinze cents de ces ouvriei^ volontaires se mettre en marche avec douze chariots chargés de vivres, pour prêter main-forte, a la sainte colonie; et, dans ces rudes

journées de travaux communs, plus de six cents femmes, poussées par une noble émulation, avaient quitté ieuis chaumières t pour apprêter le repas des trayaiileurs*

Lorsqu'on s*est mis à élever les murs de l'église et de la communauté , il y avait une fouie de maçons travaillant avec les trappistes et les dirlgeaiit. . . ; et quand , d'après leur règle , les religieux suspendaient quelques instants leur travail pour élever leur ame à Dieu, les maçons aussi et les autres manœuvres tombaient à genoux, et les protestants, témoins de ce qpectacle pieux, en étaient eux-mêmes émus j usqu'aux larmes.

Nus solitaires, des la première année de leur établissement, plantèrent 40,000 pieds d'arbres fruitiers et forestiers, la se* conde année 30,000. Les six cents journaux de landes de M. Kean lurent bientôt défrichés et se couvrirent de riches moissons de seigle, d'avoine , de navets et de poomies de terre. Avant que les disciples de saint Bernard ne les eussent labourées , on ne leur donnait pas d*antre nom que celui de terre$ maudites , et à présent on les appelle terres hénies.

Lorsque» dans le pays^ on vit les étonnants résultats du travail des trappistes, tout le monde s'est adressé à M. Kean pour amodier de ces terres, regardées jusqu'alors comme infertiies, et, quelques années après rétablissement des bons Religieux, plus de cinq mille acres de mauvaises bruyères étaient fécondées par la culture, et le propriétaire en retirait une somme de plus de 4,000 livres sterlings (cent mille francs)* Tels furent les commencements de l'abbaye de MountbrMeiUeraie.

C'est incontestablement, dit un écrivain irlandais, le plus grand phénomène de notre temps. L'admiration s'accroît de plus en plus, lorsqu'on entre «kns les détails des immenses avantages que produit cette entreprise héroïque ; quand on voit de nouvelles termes construites, des habitations commodes s'élever de tous côtés, à une assez grande distance de Vabbaye;

le traTaQ et Findusirie s'établir : précieux avantages auxquels

les membres de la coinniuiituito ne font pas participer seulement les gens destinés naturellement à partager leurs travaux et leurs modestes exercices de piété. Par eux beaucoup de manœuvres de la campagne sont employés , un grand nombre d^eniants sont instruits, le pauvre est appelé à partager leur chétive pitance » le voyageur à se rafraîchir et à se reposer (1 ) .

Pendant que l'association cénobitique opérait as prodiges au-delà de la Manche, le socialisme près de Paris faisait ses premiers essais. A Hénilmontant, au point culminant de la côte, le chef de la secte saint-simonienne avait comme propriété patrimoniale une vaste maison et un fort beau Jardin. U résolut d*y pratiquer en petit Tassociation partielle. U s'agissait dV bolir la domesticité , en faisant participer les natures les plus fières à la tâche du prolétariat ; il s agissait de former à une discipline presque conventuelle ses jeunes disciples.

Tout ctaiit préparé, quarante nouveaux cénobites se cloîtrèrent dans ce jardin , le bouleversèrent dans tous les sens» taillèrent les arbres» bêchèrent et sablèrent, nivelèrent, arrosèrent, ém'ondèrent, échenillèrent , se firent indistinctement, à tour

de rôle, chefs d'office , cuisiniers » sommeliers, échausons. On organisa le travail par catégories : on fit des groupes de peUetmrs, dehrouetteurs , de remhlayeurs, et, pour que la besogne fût moins rude» on raccompagna d'hymnes composés par un membrede la communauté. L^uniforme était simple et coquet : justaucorps bleu à courtes basques, ceinture de cuir verni, casquette rouge , pantalon de coutil blanc , mouchoir noué en sautoir autour du cou ; cheveux tombant sur les épaules , peignés et lissés avec soin ; moustaches et barbe à Forientale. Quelques semaines se passèrent ainsi; mais un jour on n'eo-

(1) The complète mth. direct.^ Alm. for the year 1838 ; — Vfrhnrh. par M. de Feuillide, 1839 ; — Vie du H, P, Antoine, abbé de MeiUeraie, pp. 264 et sq.

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tendit plus ni les chants , ni la musique , ni le bruit des brouettes ; le couvent était désert ; les moinn couraient le monde. Les uns étaient allés rêver an sein des forêts vierges de l'Amérique ; les autres étaieut partis en Afrique s occuper du barrage du Nil on du percement de Tisthme de Suez ; quelques-uns en Asie à la recherche de la femme lil)re !

Or, ces tentatives d'association agricole que nous retrouvons dans le saint-simonisme» ainsi que dans le fouriérisme et le eabétianisiiie, sont une preuve de plus que les utopistes sentent comme nous où est le mal: seulement ils sont bien loin des ao> corder avec nous sur le remède à y apporter.

Ouiy nous ne pouvons nous sauver que par un déplacement de population » en dérivant le trop plein des villes manufacturières sur les campagnes , entre le clocher du hameau et l'enceinte tutélaire du cloître. La colonisation agricole est la seule planche de salut qui nous reste. Or, nous avons essayé de coloniser r Algérie avec de l'argent, des soldats, des travailleurs bien nourris et bien payés ; qu'est-il arrivé ? Lisez le rapport de Louis Reybaud : après un an d'existence, la colonie était tuée dans son berceau. On a offert les broussailles de la Sologne aux ouvriers de Paris sans ouvrage, après la révolution de Février; on leur promettait des instruments , le vivre et le couvert : pas une famille ne s'est présentée. Pourquoi? Parce que le peuple ne veut jamais marcher qu'à son tour. Voici Tordre providentiel suivi pendant plus de quinze cents ans dans les sociétés européennes, en fait de colonisation : 1" conquête du sol par le sang du soldat ; 2"* défrichement et fécondation parla sueur des cénobites ; 3* exploitation par les bras du peuple; ainsi» après le soldai le moine , après le moine le peuple.

Chez nous y Tceuvre du soldat est accomplie; quelque part que vous posiez le doigt sur la terre de France, vous avez sous votre doigt une goutte de sang. Or, ce sang attend la sueur

des moines, surtout dans ces huit millions d'hectares de teiv rains TÎerges que nous appelons improductifs, non parce que

Dieu les a créés tels , mais parce qu'il leur manque un élément de fécondation. Faites-y construire des monastères cisterciens an grand complet, accompagnés de granges et d*atelier8 en harmonie iiou-seulement avec les besoins actuels , mais surtout avec ceux de TaYenir; car jetez les yeux à l'horizon : n'est-il pas fout en feu? Cette tempête qui s'avance en grondant, n'est-ce pas le souffle de la justice divine qui la pousse sur nos têtes? Ne vous semble-t-il pas que la vieille société, troublée dans son esprit et dans son cœur, pense, parle et chancelle comme un homme ivre, selon l'expression des saintes Ecritures ? Ne voyez-vous pas les anciens royaumes inclinés sur l'abîme qui doit les dévorer? Ah 1 il est temps que de pieuses colonies se sauvent dans quelque désert sauvage, avec la bêche et la croix, les souvenirs et les traditions, pour 7 préparer des asiles à ceux qui survivront au cataclysme , y déblayer remplacement des provinces et des villes futures, y fonder sous des cabanes de terre et de feuillage , dans les privations, les travaux et la peine, le berceau d*un nouveau peuple!

Nous venons d'être les témoins de la dispersion et de la mort des religieux de Morimond; il ne nous reste plus qu'à assister à la ruine des bâtiments de cette abbaye : ils s*en allèrent comme ces pyramides égyptiennes doat les Arabes emportent les pierres une à une , pour se construire des huttes dans le désert. Les habitants du voisinage qui avaient à bâtir des écuries ou des granges venaient avec leurs voitures et achetaient qui un pan de mur, qui une porte, qui un ironton, etc. C'est ainsi que disparurent les dortoirs, le noviciat, le cloitre,le chapitre et Finfirmerie. L'église eut aussi son tour : les cénotaphes, les colonnes , les baldaquins, les autels, la toiture, la

charpente et les murs s'écroulèrent successivement sous les coups du vandalisme. Les stalles, les grilles et Torgue furent réservés pour la cathédrale de Laugres, où on les voit encore. U ne restait plus que la grande tour, toujours debout comme un obélisque au milieu d*une ville renversée. Trois fois les barbares avaient essayé de la démolir à l'aide de marteaux et de leviers, trois fois ils s'étaient retirés, s^ivuuant impuissants devant cette masse compacte dont toutes les parties étaient liées entre elles par un ciment indissoluble. Il fallut la faire sauter avec de la poudre ; le fracas de sa chute retentit dans tout le Bassigny : la terre en fot ébranlée. C'était le dernier écho de la voix du vieux Horimond qui s'engloutissait pour ne plus reparaître jamais î

Lorsque nous nous sommes présenté, en 1846, dans ces lieux illustrés par tant de glorieux souvenirs et sanctifiés par tant de bonnes œuvres, nous avons demandé ces terres fécondées par la sueur des moines , et on ne nous a montré que des landes couvertes d'un jonc stérile. Les hautes et superbes fch taies, Foeuvi c de Dieu et des siècles , avaient disparu pour toujours ; car les individus n'ont ni assez de temps ni assez de ressources pour attendre la croissance entière des grands végétaux. On peut voir dans sa vie cinquante ou soixante générations de roses, mais il n'y a qu^une association se survivant à elle -même qui puisse assister tranqufllement au développement complet d'un chêne. Les beaux ormes d'alentour étaient tombés avec les cénobites qui les avaient plantés. Sur le sommet croulant de la porterie croissaient des touffes de giroflées jaunes et de graminées saxatiles. Partout le silence de la tombe : les môles de l'étang, dégradés , battus par les flots, semblaient rendre un bruit de mort. Plus de cette vie bruyante des ateliers, se mêlant au son des cloches et à la psalmodie des religieux; une misérable iamille vivait à

grand'peiîie dans ime affinerie de pointes, là où étaient occupés constamment plus de cent cinquante ouvriers il y a soixante ans. Les jardins, dépouillés de leurs aii»res fruitiers et de leur verdure, étaient jonchés de déconiljres; nous Youiûmes franchir le ruisseau : c^était une graude statue en pierre , d'un évéque ou d'un abbé » jetée en travers sur le courant, qui tenait lieu de pont. Une aile du palais abbatial à laquelle on avait essayé de coudre un mesquin bâtiment servait d*engrangeage; c'est tout ce qui restait de tant de magnifiques édifices. Un hangar remplaçait Phètellerie où pendant une longue suite de siècles la veuve, Forphelin, le vieillard et l'étranger trouyaient toujours une table servie. Quelques soubassements de piliers effleurant à peine le sol, une baie latérale avec deuK ou trois colonnes engagées dans un reste de mur» c'était toute l'église. Nous avons cherché quelques vestiges de ces sépulcres où dort toute l'antique noblesse du Bassigny* et nous n'avons trouvé que des ronces et des orties. Le porche » où les barons regardaient comme une insigne faveur d'être admis à s'agenouiller pour y suivre les prières, où les chevaliers de Galatrava attendaient prosternés que les portes du temple s'ouvrissent devant eux» était transformé en une écurie. Sur l'emplacement du chœur, nous avons vu un tas d'immondices infectes ; à l'endroit du grand autel et du presbyterium, un fumier !.*• — Nous nous éloignâmes, Tame navrée de douleur, répétant tristement cette parole de saint Paul : 0 al' titudo / . . . . 0 profondeur des jugements de Dieu i . . .

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