CHAPITRE VIL
Qeetion d'un noinrel abbé; fleeond voyage dé saint Etieont Hurding à Morimond; la nuUson se rdève; tes doaaUons des sires d*Aigreinont sont irrévo» ctblement eonfinnées; dernière lettre de saint Bernard aux moines fugilift.
Les œuvres de Dieu ne ressemblent point à edles des hommes : elles grandissent et se fortifient par ce qui devrait humainement les faire périr, semblables au rocher des mers, qui s'affermit sous le choc des flots. L'abbaye naissante de Mori-
(1) D. Le Naîn, OUt, de fani. deCUnux, 1. 1 ; SSene» Mbat. Morim^ Us, abibl. D. Fèvr. de Font., p. 1; — S* Bernard, aper, gen., in*S«', 1. 1, pp. 1 S et 89.
Digitizeci
mond, trahie par son premier abbé , abandonnée de ses meilleurs religieux» attaquée au dedans par ses propres euiants et au dehors par ses anciens bienfaiteurs eux-mêmes » semblait deyoir trouver la mort dans son berceau ; mais elle se releva, appuyée sur celui qui sait , quand il lui plait» changer la faiblesse en force etles humiliations en gloire.
Saint Etienne , ayant appris la li iste fin d'Arnould , en fut d'autant plus alûigé qu'elle lui donnait les plus grandes inquiétudes sur le sort étemel d*une ame qui lui était bien chère ; il pleura sa mort comme un bon père pleure celle d*un fils ingrat ; mais il fallait arrêter les suites d'un aussi déplorable scandale , soutenir les religieux qui restaient » ramener ceux qui étaient sortis. On sentait le besoin d'une main ferme et habile pour réparer ces désastres ; le saint abbé de Cîteaux partit donc aussitôt pour Morimond. Voulant auparavant se concerter avec Thomme de Dieu devenu l'oracle de son ordre et du monde» il passa par Glairvaux» d*où il emmena avec lui Gauthier, prieur de cette abbaye , homme d'une vertu consommée, iormé pendant dix ans à l'école de saint Bernard (1).
Lorsqu'il entra dans le monastère désolé, il y fut témoin du spectacle le plus triste et le plus attendrissant : tous les religieux coururent à sa rencontre , en versant des larmes et en poussant des gémissements. Quelques-uns lui prenaient les mains et y collaient leurs lèvres; d'autres baisaient sa coule et son froc ; ceux qui lavaient connu à Cîteaux se jetaient dans ses bras , se tenaient pendus à son cou ; tous le saluaient en pleurant, comme leur sauveur. Ou n'entendait que des sanglots entrecoupés d'actions de grâces.
Enfin, le silence et le calme s'étant rétablis , le saint parla avec beaucoup de force et de douceur, glissa sur le passé avec
(1) Atmal, eùt.^ 1. 1, p. 165 : Virum saneiimmiim et m sehola Bemardi exercitattimperdeeem amm*
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charité» et insista spécialement sur la nécessité de réorganiser ia communauté et de réparer les broches laites à la discipline monastique par une plus grande régularité, une plus fer^ vente et plus moi ti fiée, une union plus étroite. Ensuite, lorsqu'il eut propose Gauthier» son compagnon de voyage « pour abbé 9 il n'y eut qu'une yoix pour approuver et proclamer cet lieoreuxchoix.il riiistalla donc solennellement , resta quel- (fues semaines encore afin de consolider son œuvre, et, voyant refleurir Tordre et la paix» il dit adieu à ces enfants chéris qu'il venait d'cngeiidrei une seconde fois à Jésus-Christ, et reprit le chemin de Cîteaux (1).
Le nouyel abbé était un de ces douze religieux qui» sous la conduite de saint Bernard , étaient venus s'ensevelir dans la vallée d'Absinthe. Nommé prieur dès le commencement, il i^ii acquitté de ses fonctions avec tant de supériorité» qu'il ne semblait point déplacé à côté de l'illustre abbé de Clair- Tani. Les inhrmités de ce dernier s'étant aggravées d'une manière alarmante » Guillaume de Cbampeaux avait exigé qu'il Kt complèteiin'iit dcohargc dv radministration de i;i maison, et vécût dans une cellule isolée pendant un an. Durant tout ce temps» Gauthier avait gouverné seul toute la communauté» et BU si bien la maintenir à sa iiauteur première , ([ue , selon les historiens, il eût fait oubher tout autre que S. Bernard (2). 0 prouva bientôt qu'il était au niveau de sa nouvelle position.
Le patron laïque de Morimond » comme nous l'avons vu » était animé des intentions les plus hostOes » et le départ d*Ar* nould n'avait fait que l'aigrir davantage. Gauthier, avec ce tact et cette connaissance du cœur humain qui le distinguaient éminemment , comprit qu'il ne pourrait fléchir ce caractère
(1) Armai, cist., 1. 1, pp. 90 et 165.
(2) Annal, cist., 1. 1, pp. 90 et 165.
altier qu'à force de ménagements, de déférence et de douceur, et il finit par le dominer au point d'en obtenir la cession pleine et entière de tous les droits qu'il prétendait avoir sur Tabbaye.
GAiillenc, de l'illustre maison d^Âigremont, occupait alors le siège de Langres (1). Ce prélat, ayant appris cet heureux changement, se hâta de conv oquer à Moi imond ia noblesse du Bassigny» et s'y rendit lui-même avec tous les membres de son oiBdaKté : le notaire épiscopal, ayant rédigé la charte de fondation » dans laquelle étaient spécifiées l'une après l'autre les donations d'Odolric et d'Adeline, il la confirma de son auliH rité, la scella de son sceau et du sceau de chacun de ses archidiacres ; ensuite , il fit jurer sui* les Evangiles à tous les seigneurs présents qu'ils en obsenreraient les danses et conéitions, sous peine d'anathème et d'excommunication (2).
Désormais tranquille sur le soin des choses temporelles , voyant fleurir autour de lui toutes les vertus monastiques» Gaotliiei-, semblable au bon Pasteur, oublia les brebis renferméos dans le bercail, pour ne songer qu'à celles qui étaient garées dans les déserts lointains et exposées à la dent des loups. Ne pouvant aller lui-même les chercher et les ramener sur ses épaules, il ne cessait de les poursuivre partout, tantôt de ses i douces et amicales invitations, tantôt de ses reproches et de ses menaces ; mais, soit que les fugitifs fussent retenus par la honte de leur première démarche, soit que Dieu, pour les punir di leur trop longue désobéissance, eût endurci leurs coeurs, ilj n'en continuaient pas munis de marcher avec une désoiaiitJ obstination dans leurs voies perverses. J
Alors il crut devoir en appeler à saint Éti^ne, le père de 1
(1) D'autres le disent cousin ou frère d^Ebbe, comte de Saulx , et conséqutia ment de cette maison. — Mangin, Hist. ecclés. de Langres, t. 2, p. 330. (S) Gall, Christ., int. iDSt., t. 4, p. 159.