‹ Histoire de l'Abbaye de Saint-Bavon et de la crypte de Saint-Jean à GandChapitre 3 sur 31 · PREMIÈRE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉPOQUE

Après le supplice de la reine Brunehault, les peuples francs purent respirer quelques années. L’administration de Clotaire II, qui avait réuni toute la nation francque sous son sceptre, et celle de son fils retrempèrent la vigueur de l’empire et y ramenèrent la prospérité. Les Austrasiens, les Aquitains et les Bourguignons, si longtemps victimes de sanglantes guerres civiles, jouissaient avec bonheur d’un état de repos, qui leur était inconnu : les trois royaumes réunis avaient chacun leur maire de palais.

Tout en secondant leurs maîtres pour réduire à l’obéissance les grands, qui s’étaient approprié d’immenses fonds de terre, qu’ils faisaient valoir par leurs esclaves, ces maires nourrissaient toujours une répugnance instinctive contre la suprématie souveraine.

L’ordonnance, arrêtée par les prélats du royaume, les optimates, les grands et les fidèles rassemblés en concile à Paris, et publiée le 12 novembre 615, restreignait en quelques points l’autorité royale, en abolissant des tributs imposés depuis la mort de Gontran, de Chilpéric et de Sigebert, en annulant les confiscations et en soustrayant les ecclésiastiques à la juridiction des officiers royaux. Elle assurait au peuple le droit d’élire les évêques, auxquels on ne pouvait dorénavant donner de successeur de leur vivant. Ce privilège n’empêclia pas le roi Clotaire d’élever en 621, au siège épiscopal de Tournai, Achaire, moine de Luxeuil en Bourgogne.

Malgré cette ère de prospérité, et peut-être à cause d’elle, un sourd mécontentement régnait chez les Austrasiens, parce qu’ils étaient soumis au roi de Neustrie. Pour prévenir tout prétexte de guerre civile, Clotaire, en politique habile, céda la couronne d’Austrasie en 622 à son tils Dagobert, qui n’avait que quinze ans, et lui donna pour conseiller et ministre, Arnulphe, évêque de Metz, et Pépin, maire de palais en Austrasie. Les Ardennes et les Vosges devinrent les frontières de ce nouveau royaume. A peine cet arrangement avait-il été conclu qu’une grave contestation s’éleva entre le père et le fils, au sujet de quelques provinces qui avaient été détachées de l’Austrasie, et qui y furent de nouveau annexées d’après l’arbitrage de douze chefs francs.

Clotaire n’avait pris aucune disposition pour assurer la durée du partage de son empire; à sa mort une nouvelle guerre civile éclata en 628. Mais les grands parvinrent à conclure la paix entre Dagobert et Caribert, par la cession mutuelle de quelques provinces.

Aidé des conseils d’ Arnulphe, de Pépin et de Chunibert, évêque de Cologne, Dagobert gouverna l’Austrasie avec sagesse pendant quelque temps. Mais vers la huitième année de son règne, il s’abandonna à une vie très-déréglée : quoique époux de trois reines, il entretenait encore un grand nombre de

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concubines. Le même amour de la justice ne guidait plus ses actions; il s’enrichissait des dépouilles des institutions ecclésiastiques et des biens de ses Ieudes. On le vit enlever sa confiance à Pépin pour la donner à Aega, Neustrien de naissance. A la mort de Charibert, il fit égorger son fils pour s’emparer de ses états : dès-lors son empire s’étendit des Pyrénées aux bords de l’Elbe et de l’Océan occidental à la Bohême et à la Hongrie.

Dagobert, qui connaissait l’esprit remuant et inquiet des Austrasiens, avait forcé les primats de ce pays à résider à sa cour, qu’il avait transportée dans la Neustrie. Cette mesure politique dut nécessairement les mécontenter, et ils ne tardèrent pas à réclamer la présence d’un monarque indépendant. Ce prince eut le bon esprit de céder à ces exigences et fit couronner comme roi d’Austrasie, son fils Sigebert, à peine âgé de trois ans. Il réserva le royaume de Neustrie pour son fils Clovis, qu’il avait eu de la reine Nantechilde. Ce partage, confirmé par les serments des prélats, des grands seigneurs et des Ieudes, calma les esprits. Sigebert fut mis sous la tutelle du duc Adelgise et de Cbunibert, évêque de Cologne. A cette époque, les différentes races, qui occupaient les Gaules, n’étaient pas encore confondues, car l’on voit en 656, quand Dagobert fut obligé de former une armée pour réprimer les incursions des Gascons, que dix ducs s’y rendirent avec leurs contingents, et que parmi eux huit étaient francs, un saxon et un autre romain.

Dagobert voulut réformer la législation, qui était alors en vigueur, par la publication des lois des Salions, des Bavarois et des Allemands. Il s’efforça de racheter le déréglement de ses mœurs par les immenses largesses qu’il fit au clergé : sous son règne, le christianisme prit une vaste extension, par la protection constante qu’il accorda à ses apôtres; ceux-ci parvinrent à répandre quelques rayons de la lumière évangélique dans des régions encore abandonnées aux plus brutales superstitions. A cette époque la contrée, occupée maintenant par les plaines fertiles de la Flandre, était à peu près inconnue. D’immenses forêts, des marais profonds en rendaient l’accès fort difficile; les habitants n’y occupaient que ces tertres sablonneux que l’on y rencontre de loin en loin et qui ont été formés par les lais et les relais de la mer dans des temps inconnus. Les eaux de l’Escaut et de la Lys, continuellement refoulées dans les terres par le flux de l’Océan, allaient se répandre dans les terrains bas qui les bordaient, et y formaient des marais. C’est de cette circonstance hydrographique que plusieurs quartiers de la ville de Gand ont tiré leur dénomination. Les seuls endroits accessibles, à cette époque, dans l’espace occupé maintenant par la ville, ne devaient guère s’étendre au-delà des buttes, qui longent la rive gauche de l’Escaut, jusque vers l’embouchure de la Lys. Les rues de Meire, la place du Marais, le quartier de Meerhem, les prairies nommées Groene-lioye et des Moines, le Groenen-briele ne sont que des attérissements : leur dénomination, conservée jusqu’à nos jours, en offre la preuve. Un autre plateau s’élevait encore au-dessus des eaux de ces rivières, à l’endroit où l’abbaye de S. Bavon fut bâtie; il se trouvait aussi au pied de dunes sablonneuses, dont plusieurs ont été nivelées lors de la construction de la citadelle de Charles-Quint (a). Dans les temps les plus reculés ce plateau portait le nom d'Odvea (b), et l’espace compris entre l’Escaut et la Lys, celui de Heirheim.

Le climat y était d’une rigueur extrême, plusieurs de nos animaux domestiques ne pouvaient y vivre. Cette âpreté influa nécessairement sur le caractère des habitants : Venant-fortunat, qui écrivit la vie de

(а) Il est remarquable, pour la constitution géologique du pays, que ces deux rivières coulent au pied de tertres calcaires et sablonneux. D un côté, ce sont les buttes de Sl-Pierre, qui ne sont que les dernières ramifications des hauteurs du Hainaut; et de 1 autre, ces dunes partent de Termonde et se prolongent par Oostacker vers Astene et Deinze par les bruyères de Latliem et de Dcurle. C’est en amont de Gand qu’ils sont percés par ces rivières.

(б) Ode ou Wode, est l'équivalent de Mercure, dans les langues nordiques.

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S. Médard, les dépeint comme d’indomptables sauvages, qui défendaient leurs dieux avec acharnement, et S. Ouen les considère comme un peuple féroce, sans aucune notion du christianisme.

Il nous paraît inutile de nous occuper de l’existence à Gand, d’un ancien fort ou Castrum, dont les chroniqueurs font remonter la fondation à Jules-César, ou à l’un de ses lieutenants. Nous ne saurions nous imaginer qu’ils aient jamais réussi à pénétrer, avec un corps d’armée, dans un pays coupé par d’immenses flaques d’eau et à peine accessible par des grands tertres, couverts d’épaisses forêts, dont les détours n’étaient connus que des habitants. Des généraux aussi expérimentés que ceux qui commandaient les Romains, ne se seraient pas hasardés à aller attaquer dans des retraites impénétrables, ces valeureux débris des phalanges ménapiennes et nerviennes, qui faillirent anéantir l’armée victorieuse de Rome; nous pouvons considérer comme certain que cette partie des Gaules ne fut jamais soumise par la force des armes. Quoiqu’il en soit d’ailleurs, les Romains qui avaient l’habitude de garantir les limites de leur empire par des castella ou par des castra, n’avaient aucun intérêt d’en élever sur les bords de l’Escaut ou de la Lys, parce qu’à cette époque leur domination s’étendait bien au-delà. L’opinion émise sur l’existence d’un castrum romain, à Gand, opinion renouvelée par les chroniqueurs du XIIIe siècle, était abandonnée dès le Xe, puisqu’à cette époque un écrivain attribuait la fondation de cette ville à Hermenric, roi des Visigoths, quoique, d’après son propre témoignage, rien ne le prouvât. Les médailles de Néron, de Gordien, de Trajan et d’autres empereurs qu’on y a trouvées (1), les débris de poterie romaine, de briques et de tuiles que l’on y découvre, peuvent y avoir été perdus ou laissés par d’autres peuples que les Romains, ou provenir des habitations des Gallo-Romains; mais ils ne prouvent pas à priori que les Romains y résidèrent, et bien moins encore qu’ils y bâtirent une forteresse : une antique origine semblait plus honorable pour nos chroniqueurs, qu’une défense héroïque, qui par cela seul, rendait impossible toute affiliation à un nom devenu illustre par l’extermination d’un peuple généreux.

L’empire franc avait été divisé, vers le milieu du VIe siècle, en duchés et ceux-ci en comtés, qui euxmêmes comprenaient plusieurs districts ou pagi. Les diocèses des Gaules furent formés d’après les civitates, ou divisions des diverses peuplades, ou peut-être même selon la circonscription des provinces romaines (2).

Il est fait mention pour la première fois d’un pagus Gandavum dans la légende de S. Amand (a) et dans celle de S. Eloi. Ge district, suivant S. Ouen, auteur de celte dernière, était distinct du pagus Flandrensis. Le pagus Gandavum était borné à l’occident par le Mempiscus et le Flandrensis, au midi par le Courtraisis, à l’orient par l 'ancien Brabant et le pays de Rien, et au septentrion par la Zélande. Les pagus Gandavum et Flandrensis n’avaient pas d’évêque spécial, mais relevaient de l’évêché de Noyon, qui comprenait la civitas Turnacensium. Au commencement du VIIe siècle, ces deux districts faisaient partie d’un comté, gouverné par un seigneur nommé Dotto, et qui résidait à Tournai. Ce comté relevait luimême du duc maritime, dont l’autorité s’étendait le long des côtes, depuis l’embouchure de l’Escaut jusqu’à celle de la Seine. Ce ne fut qu’après l’union de la lille de Charles-le-Chauve avec Baudouin, Bras-de-fer, qu’on donna le nom de Flandre à diverses contrées que ce monarque lui accorda à titre d’apanage.

Au VIe siècle, le christianisme était encore inconnu dans ces contrées; ni les édits de Théodose, ni celui de Childebert de 5o4, renouvelant les défenses sévères des empereurs chrétiens contre le paganisme, n’avaient pu empêcher les habitants de porter leurs offrandes aux dieux Tlior et Oditi. La cause

(a) V. Chronique de Thielrode, p. toi.

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<ie cet attachement aveugle au culte de leurs ancêtres, n’était que la conséquence de la condition politique dont les Belges en général jouissaient sous la domination romaine depuis l’empereur Auguste. Quand tous les autres peuples des Gaules avaient dû courber la tête, les Belges ne furent soumis qu’à une simple suzeraineté; on toléra leurs chefs, leurs lois et leur culte. Ils n adoptèrent jamais l’idiome latin, et à l’époque oit cet idiome avait remplace le celtique, le teuton était exclusivement parlé dans nos contrées.

On avait institué, dès avant le \T siècle, des évêques nommés régionnaires, sans sièges fixes, ayant pour mission de répandre les dogmes du christianisme dans toutes les contrées éloignées des sièges épiscopaux et soumises encore à l’idolâtrie. C’est avec ce titre que nous voyons apparaître dans les annales de la Flandre, qui ne datent que de cette époque, le premier apôtre de cette contrée. Il se nommait Amand; il était fils d’un seigneur de Herbasilic, ville située à l’embouchure de la Loire. Le roi Dagobert, ayant appris qu’il s’était dévoué à la mission d’annoncer la foi du Christ, l’éleva malgré lui à la dignité d’évêque régionnaire. Il passa quelque temps à sa cour, qui était plongée dans toutes sortes de dissolutions; il se permit de faire au roi des remontrances, qui loin d’être écoutées, fuient punies par l’exil. En 629 (3) il se retira en Bretagne et parcourut ensuite le diocèse de Noyon, qui depuis sa réunion à la Civitas Turnacensium par S. Médard, s’étendait jusqu’aux bouches de l'Escaut. Dans le cours de ses pérégrinations, il fut informé qu’il existait au-delà du cours de cette rivière, praeter fluenta Scaldis, un district nommé Gandavum, dont les habitants étaient encore livrés au plus grossier paganisme. Sa résolution fut bientôt prise, et à sa demande, S. Achaire, évêque de Noyon, lui confia l’administration de cette partie de son diocèse, qui échappait à ses soins, à cause du grand éloignement du lieu de sa résidence.

S. Amand partit pour le pagus Gandavum vers 630 ou 631; mais il n’entreprit point seul la difficile mission d’y annoncer l’Evangile : il s’associa André , abbé d’Elnon; Jonathan, abbé de Marchiennes; Florbert et Jean, qui devinrent dans la suite abbés de S. Bavon et de S. Pierre, à Gand; Morand et Hubert, abbés de Broïle. Mais à peine y étaient-ils arrivés, que la plupart de ses compagnons, effrayés de la barbarie des habitants et de la rigueur du climat, l’abandonnèrent; S. Amand et ses deux fidèles compagnons, Florbert et Jean, persistèrent dans leur résolution. S. Amand, que les femmes de ces barbares avaient menacé de noyer dans les flots de l’Escaut, et qui était principalement en butte à leurs mauvais traitements, resta inébranlable; sa persistance et sa noble abnégation lui firent surmonter tous les obstacles. Il eut surtout à lutter contre la toute-puissance des Druides, dont le culte y florissait dans toute sa vigueur. Ses premiers soins furent de racheter des esclaves, auxquels il administrait le baptême; il eut même recours à des moyens de rigueur, pour imposer des dogmes qu’il ne pouvait faire comprendre : moyens extrêmes, qu’il pouvait employer suivant les ordres du roi et qui étaient autorisés par le Code Théodosien, publié dans l’empire d’Occident en 439 (a). Il parvint à se concilier les bonnes grâces des autorités, et à faire abattre avec leur concours les idoles et les arbres sacrés, objets de la vénération des habitants. A force de persévérance, il finit par se faire des prosélytes, et vers 631 il trouva les moyens de construire une église et même un monastère, au confluent de la Lys et de l’Escaut, à l’endroit où nous voyons encore aujourd’hui les ruines de l’abbaye de S. Bavon. Fn de ses premiers soins, après l’achèvement de son église, fut d’y exposer à la vénération des néophytes, les reliques de S. Pierre et de S. Paul, celles de S. Philippe et de S. Jacques et même d’autres saints, qu’il avait obtenues du pape S. Martin. Cette église fut consacrée, le 13 novembre, à S. Pierre,

(o) V. Ritter, Preleg. ad Cod. Tlieod., p. 42F.

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et le monastère fut appelé Ganth d’après la dénomination de la localité. Si S. Àmand y eut rencontré d’anciens temples, ce que les anciens chroniqueurs n’établissent pas clairement, il les aurait appropriés à son culte, car à cette époque, la rigidité des propagateurs de la foi n’avait plus un caractère aussi exclusif que dans les premiers siècles (a).

La nouvelle église de S. Amand avait probablement la même forme que toutes celles bâties par les missionnaires; elle était ronde, construite en bois et surmontée d’un toit conique en chaume. Dans une contrée où les habitants lui étaient hostiles, il lui eut été impossible de faire venir d’autres pays les matériaux nécessaires pour la construction d’une église; il aura donc employé ceux qu’il trouvait en abondance sous la main : des troncs d’arbres et des claies en torchis lui auront servi à former l’enceinte de son premier temple. L’exiguité de ces églises primitives ne demandait pas pour les élever de connaissances spéciales, que les missionnaires possédaient toutefois, puisqu’ils étaient astreints à faire des études sur l’art de bâtir, ce que nous apprend le livre Irr, ch. 29, de l’histoire de Grégoire de Tours. En lisant cet écrivain, on est frappé de la rapidité avec laquelle ces temples s’achevaient et de la multiplicité des incendies qui les dévoraient, ainsi que les monastères : circonstances qui seules suffiraient pour prouver qu’ils étaient construits en bois, si plusieurs autres passages de cet écrivain ne venaient constater que ce mode de bâtir était assez répandu pour qu’il fût connu sous la dénomination de mos gallicus; tandis que la manière de construire en pierres équarries était la méthode romaine, mos Romanorum. Et nous ne pouvons douter que les premières églises dans nos contrées ne fussent bâties en bois, à la manière gauloise, puisqu’Arnould , évêque de Soissons, envoyé en Flandre au XIe siècle, remplaça les deux églises en bois d’Ardembourg, par une autre construite avec les pierres, provenant des murs de cette ville (4).

On avait l’habitude, dans les premiers temps du christianisme, de joindre à ces églises des cellules, exliedrae, pour les cathécumènes et les personnes qui désiraient nourrir leur âme dans la prière et la méditation. Il est permis de croire que c’étaient de pareilles constructions que l’on nommait alors monastères (b), et que le premier monastère construit par S. Amand eut la même forme. Que l’on ne s’imagine pas qu’à cette époque ces cellules fussent constamment occupées; elles n’étaient fréquentées que par de laïcs réunis pour une même croyance religieuse, mais presque toujours étrangers à la cléricature. Ces ascètes ne se séparaient pas de la société; ils ne s’astreignaient qu'à la prière, au jeûne et à toutes espèces d’austérités. A cette époque, S. Amand n’aura pu réunir autour de lui des personnes initiées aux ordres, ses compagnons l’avaient d’ailleurs abandonné. Ce n’étaient donc que des néophytes plus fervents qui venaient placer leurs huttes autour d’un centre commun, sous la direction du saint apôtre, pour prier ensemble.

Cet état de choses dura pendant quelques années; mais en 659, le nombre des cathécumènes s’étant considérablement augmenté, ainsi que celui des personnes qui voulaient exclusivement se vouer à la religion, S. Amand introduisit la discipline monastique dans son monastère de Ganth et confia sa direction à Florbert, l’un de ses anciens compagnons qui avaient suivi sa fortune (5). Après cette réforme, que quelques historiens rattachent à une autre cause, s ob causant, dit Sanderus, quod ipsi a primœva sua sanctimonia degenerare ac licentïus vivere inciperent, » S. Amand, entraîné par sa ferveur, entreprit de nouvelles pérégrinations pour propager les croyances chrétiennes.

(a) V. Bedæ VEN., Hisl. eccles. Angl., 1. I, c. 50.

(b) Le cloître de î’abbaye de Brioude n’était composé en 874, que de petites habitations, entourées de cours et jardins. — Y. Recueil des Hist. de France, t. VIII, p. 644.

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A son retour de la Carinthie, en 646 ou 47, le roi Sigebert l'éleva au siège épiscopal de Maestricht, vacant par la mort de S. Jean Agnus. Pendant les trois années qu’il occupa cette dignité, il fut en lutte continuelle avec son clergé, dont il voulait réformer les vices. Ne pouvant vaincre son mauvais vouloir, il se rendit à Rome, pour déposer entre les mains du pape S. Martin des fondions qu'il n’avait acceptées qu’avec répugnance et qui n’avaient été pour lui qu’une source de déboires. Sa demande lui fut accordée.

Sur ces entrefaites, une horde de Normands s’était abattue sur les côtes maritimes de la Flandre (a); elle y séjourna pendant deux ans. Ces barbares y mirent tout à feu et à sang; les habitants ne purent échapper à l’esclavage et à la mort que par la fuite. Ils étendirent leurs dévastations jusqu’au monastère de Ganlh, qu’ils détruisirent de fond en comble avec son église. A son retour de Rome, S. Arnaud trouva partout la mort et la désolation, là où il avait laissé des établissements pleins de vie et d’avenir. Il était accompagné dans sa visite d’un duc de la Ilesbaie, nommé Bavon (à), issu du sang des rois francs. Ce seigneur, livré à toute la dissolution de mœurs de sa caste, abandonna, sur les instances de sa fille, cette vie déréglée pour embrasser le christianisme : S. Amand lui donna la tonsure en 651. Sa fervente piété, l’abandon de sa fortune à l’œuvre de la propagation de la foi, lui acquirent bientôt une grande renommée de sainteté : ce fut avec son généreux concours que S. Amand put faire reconstruire le monastère de Ganlh et son oratoire. Ce point est mis hors de doute par un écrit contemporain, à savoir l’épitaphe que S. Liévin composa pour l’abbé Florbert :

a Quant tu futulasti quae te ienet, inclyte Bavo,

Ecclesiam, meritis protégé, sancte, tuis. »

Quoique S. Bavon fut au nombre des moines, il lui était loisible de parcourir le pays pour y prêcher l’Fvangilc. Il se rendit d’abord à Mendonck ou Medmedunck, village à deux, lieues de Gand, du côté du pays de Waes, au milieu d’épaisses forêts et de marais presqu’infranchissables : son séjour y dura qual'ante jours. II visita ensuite Thorolt (6), situé dans la partie maritime du pagus Flandrense, dans la forêt de Beilu, où un saint personnage, nommé Domlinus, s’était voué à la vie ascétique : une étroite amitié ne tarda pas à s’établir entre eux. Après ces pieuses excursions, S. Bavon revint à Ganth et se renferma dans une cellule (c) bâtie dans l’église du monastère. Il y séjourna jusqu’à sa mort, arrivée en 654, pendant trois ans et quarante jours. Il fut assisté dans ses derniers moments par l’abbé Florbert et par son ami Domlinus, qui, à ce qu’il paraît, était devenu son chapelain. Sa cellule de réclusion lui servit de tombeau. Cette sainte mort attira un grand nombre de lidèles au monastère de Ganlh; plusieurs d’entre eux, pour imiter ce salutaire exemple, se consacrèrent au culte ( d ). Dès ce moment les destinées de l’abbaye de S. Amand furent fixées; et en peu de temps on vit un grand nombre d’étrangers et d’habitants des lieux voisins venir se grouper autour de ce monastère, comme autour d un centre de réunion, et se placer ainsi immédiatement sous l’égide de S. Bavon et profiter

(a) Y. Chron. de Thielrode, p. 119.

(b) V. ib. , ch. 12 cl p. HO.

(c) Les écarts de 1 exaltation ascétique avaient porté bien des personnes à se renfermer dans des cellules froides et humides et il y subir les privations les plus dures. Les Slylilcs eurent des émules en Occident, dans notre pays même. On lit dans les Annales de Meyer, à l’année 688 : « Claruit eo tempore Vulmarus, petiit monasterium Altimontis in Nerviis, ubi postquam aliquantisper persancte vixisset, reversus in patriam devenit in Mempiscum, vastamque ingressus sylvam, in cavà quàdam arbore, triduum absque cibo egit. »

(d) Y. Acta SS. Ilelgii sel., t. II, p. 473, n° 93.

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de la protection et des conseils des moines. Voici comment s’exprime à cet égard un écrivain du XIe siècle (a) : « Unde tant hujus proveclionis gratià quant ob praestentissima S. Bavonis mérita, est idem locus populoso commeatu frequentatissimus. »

Ce môme écrivain nous fait connaître que le nouveau monastère de S. Amand était construit avec magnificence, qu’il était couvert en plomb. Tout en faisant la part de l’exagération où l’enthousiasme a pu entraîner cet auteur, il se peut que le nouveau monastère fut bâti avec un certain luxe, eu égard aux constructions primitives. En tout cas, il n’est pas impossible que S. Amand, qui avait vu la magnificence des basiliques romaines, les temples de Ravenne et ceux du midi de la France, n’ait pas élevé un monument digne de la majesté de son culte, à l’instar de ceux qu’il avait eu l’occasion d’admirer. Car, pas plus dans nos contrées boréales que dans celles du midi, les arts ne périrent jamais entièrement : au VIe siècle l’architecture était très en honneur. Suivant Cassiodore, le roi Théodoric mettait tout en œuvre pour rendre les monuments qu’il élevait dignes des architectes romains (7). La solidité était le caractère principal des monuments de ces temps reculés : le pied droit romain, ornementé de quelques pilastres, formait la base des combinaisons architecturales de cette époque. S. Amand, comme bien d’autres, peut avoir confié la direction de ses travaux à des constructeurs étrangers : la fortune de S. Bavon, mise à sa disposition, lui permettait de faire des dépenses considérables; il avait acquis le concours des habitants et la protection royale lui facilitait le transport des matériaux. Cela est établi par le témoignage d’un légendaire presque contemporain (8).

Existe-t-il encore aujourd’hui quelques traces de ces constructions primitives? Nous le croyons : constatons que jamais on ne s’est avisé de contester l’identité des ruines actuelles de l’abbaye de Saint Bavon avec le monastère de Ganda, fondé par S. Amand au confluent de la Scalth avec la Legia. S’il est vrai, comme le dit Thielrode, qui écrivait au XIIIe siècle, que de son temps on voyait encore la cellule de S. Bavon, restaurée il est vrai, dans le chœur de l’église primitive de l’abbaye, peut-on douter que les solides murailles, debout encore aujourd’hui, n’appartiennent à l’œuvre de S. Amand? L’appareil employé pour leur construction vient à l’appui de notre opinion : nous voulons parler de cette maçonnerie en moëllons, dont les pierres rangées sur le côté et inclinées alternativement à droite et à gauche, sont encastrées dans des rangs de pierres posées horizontalement. Cet appareil est connu sous le nom de maçonnerie en feuilles de fougère, en arêtes de poisson; c’est une grossière imitation de l’opi/s spicatum des Romains ( b ), qui fut employé dans les temps les plus reculés; on en voit un exemple remarquable sur la façade de l’église de Savenières près d’Angers, église construite au VIIe siècle (9).

Ces murs sont percés de fenêtres très-étroites à l’extérieur, mais ébrasées à l’intérieur; elles sont à plein-cintre de petite dimension, sans ornements, supportées par des pieds droits. C’est le type de cette époque. Ce serait une erreur de croire que les incendies et les dévastations, causés par les peuples du Nord, aient effacé les traces de ces constructions primitives ; leur rage était impuissante contre ces solides masses. Or, depuis la restauration de l’abbaye, soit par le comte Arnould-Ie-Vieux, soit par ses successeurs, il n’y est arrivé aucun événement assez grave qui puisse faire supposer que ces murs aient été ruinés ou renversés. Il y a donc lieu de croire que les murs vénérables, que nous voyons encore dans l’enceinte des ruines de l’abbaye et qui portent l’empreinte de nombreux remaniements, sont des témoins muets de l’origine de la civilisation de nos contrées ( c ).

(а) V. Acta SS. Bclgii sel., t. II, p. 614. Miracula S. Bavonis, n° 9.

(б) V. Ilist. de l’art monumental, par Batissier, p. 231 et 461, f. O., à la lettre D.

(c) V. planche I, lilt. A.

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S. Amand avait fondé à une petite distance du monastère de Ganth, deux autres abbayes ; l’une au mont Blandin et l’autre à Tronchiennes. A cette époque le pagus Gandavum était déjà très-peuplé; tous les villages qui couvrent aujourd’hui la Flandre et l’ancien Brabant, existaient déjà. Des chartes du IXe et du Xe siècle en font mention : et on ne peut supposer avec aucune apparence de fondement que ces villages aient juis naissance dans ces siècles, teijips de terreur profonde où tout être vivant était immolé à la fureur des exterminateurs du Nord; les villages et les villes étaient détruits et non fondés dans cette terrible période. Et à peine le pays avait-il échappé à leurs dévastations, que l’abbaye s’empressa de demander au souverain, la restitution ou la confirmation d’une foule de biens, situés dans des villages portant un nom et ayant des églises. Leur origine doit donc se rattacher à des temps bien plus anciens : le nombre considérable de villages ou de hameaux, rappelés dans des documents des abbayes de S. Bavon et de S. Pierre, dont rien ne peut mettre l’authenticité en doute, doit donner la conviction que la Flandre était très-peuplée déjà au VIIe siècle.

S. Amand avait placé son monastère de Ganth sous l’invocation du prince des apôtres : un diplôme de l’empereur Louis-le-Débonnaire, de l’année 819, nous le rappelle. Dans la suite, la reconnaissance des fidèles envers S. Bavon fit associer son nom à celui de S. Pierre; ce n’est guère qu’à la fin du XIIe siècle, que le monastère de S. Amand se trouve désigné sous le titre seul d’abbaye de S. Bavon (10).

L’abbaye fut visitée vers 655 par un évêque régionnaire, nommé Liévin (a), qui appartenait à une illustre famille écossaise. Théagnius, son père, était un des seigneurs de la cour du roi Coloman, et sa mère Agalmia était de sang royal. Après avoir prêché l’Évangile dans sa patrie, il se rendit sur le continent pour continuer son saint ministère. De Boulogne, où il avait débarqué, il se rendit à Térouanne, de là dans la Flandre et même dans la Zélande. Il ne séjourna à Ganth que trente jours, qu’il passa à prier sur le tombeau de S. Bavon et à y célébrer les saints mystères. Il partit ensuite pour le Brabant, contrée qui comprenait tout le pays situé sur la rive droite de l’Escaut, depuis Audenarde jusqu’à Termonde, et une partie de la rive gauche de ce fleuve, à sa jonction avec la Lys (b). Arrivé à Holthem, village à quelques milles de Gand, situé au milieu des forêts, S. Liévin y reçut l’hospitalité chez deux soeurs, nommées Crapliaïlde et Berna . Il annonça l’Évangile dans tout le pays entre

Ninove et ce dernier village : partout il eût cruellement à souffrir de la barbarie des habitants; aucun • * .

mauvais traitement, aucune menace ne pouvait arrêter ses énergiques prédications contre le culte payen. La menace qu’ils firent de lui arracher la langue, tend à prouver qu’il parlait l’idiome du pays, ou du moins qu’il existait une affinité assez grande entre la langue de son pays natal et celle de ces contrées, pour s’y faire comprendre des habitants.

S. Liévin, qui s’était occupé de poésie, composa en vers l’épitaphe de l’abbé Florhert. C’est un curieux monument de la littérature de ce temps. Voici de quelle manière il décrivit le village de Holthem et ses habitants :

« Holtam, villa gravis, quae nescis reddere frucluni,

» Urticas, lappas, cur bene culta refers ?

s IIos postquam populos conspexi lucc serenà,

» Sol mihi non luxit, nox fuit una mihi.

» Impia barbarico gens exagilata lumultu,

» Hic Bracbanta furit, meque cruenta ferit » (r).

(o) V. Acta SS. Bclg. sel., t. III, p. 113, n» 4-1, in fine, et Thielrode, p. 144- et cliap. 13.

(h) La charte de 1 empereur Louis, de Tannée 819, le dit : « Monasterium Ganda, quod est situm in pago Bvacbantinsc. (e) V. Acta SS. Belg. sel., t. III, p. 114, not 34 et 36.

ABBAYE DE S. BAVON

Cette contrée, aujourd'hui l’une des plus fertiles de la Belgique, était si aride à cette époque qu’elle ne pouvait pourvoir aux besoins de S. Liévin : celui-ci recevait tous les jours de l'abbaye le nécessaire pour sa subsistance.

En poursuivant sa mission, il atteignit le village d'Essclie, où il fut assailli par deux frères, nommés Waalbert et Meysone, qui le maltraitèrent gravement et finirent par lui trancher la tète. Craphaïlde, son ancienne hôtesse, et son fils Brictius s’empressèrent d’accourir au premier bruit de cet assassinat, et tandis qu’elle priait auprès des dépouilles du saint, les mêmes misérables la massacrèrent avec son enfant. Ce drame se passa le 12 novembre 657, sur une hauteur près de ce village, où l’on érigea une chapelle, qui fut renouvelée en 1680. L’église d’Essche est moderne, elle date de 1788 : Ghesquière, dans ses Acta, rapporte que celle qui s’y trouvait de son temps ne remontait guère qu’au XVe siècle. Ce n’était donc plus l’église primordiale, ni même celle de 1125, dont l’abbaye obtint le patronage de Burchard, évêque de Cambrai.

L’abbé Florbert ne survécut pas longtemps à son émule; il trépassa le 25 octobre 661. On l’inhuma dans l’église de son abbaye, devant l’autel de S. Pierre : on plaça sous sa tête un petit carreau en marbre blanc, portant l’inscription suivante ; « Hic requiescit Florberlus abba gandensis cœnobii obiit

viii id. octb. » Ce carreau fut trouvé, quand on leva de terre au XIIIe siècle le corps de cet abbé; et on le scella alors dans le mur, près de l’endroit où Florbert avait reposé depuis six siècles (a). Il existe encore, on le conserve religieusement au cabinet d’antiquités de l’université à Gand.

Adalbert.

S. Amand mit alors à la tête de son monastère Adalbert : la date de son élévation est incertaine. On cite une bulle du pape Eugène Ier, où il est fait mention d’une donation faite à l’abbaye à la demande de cet abbé. Mais comme rien ne prouve qu’il ait été élevé à la prélature avant le décès de Florbert, il est probable que cette pièce est apocryphe, puisque dans la chronique de S. Bavon, publiée dans la collection des Chroniques belges inédites, qui n’est écrite qu’à la fin du XVe siècle, on lui donne la date de 648; ce qui est une erreur, attendu que le pape Eugène Ier ne fut promu au trône pontifical que le 8 septembre 654. On ignore l’époque certaine de sa mort : la chronique de S. Bavon que nous venons de citer et les annales de la même abbaye assignent pour date de sa mort l’année 660; il serait donc décédé avant l’abbé Florbert.

Fulco.

Fulco lui succéda; on ne connaît aucun acte de son administration. Il mourut en 675.

Wilfrid. — 673-691 .

Cet abbé fut en fonctions pendant dix-huit ans. L’œuvre de la foi prenait de jour en jour de l’extension : S. Eloi avait succédé à S. Achaire dans la dignité épiscopale de Noyon et de Tournai. Ses vertus ne brillèrent pas moins que son habilité dans l’orfèvrerie, qui lui acquit la considération du roi Dagobert, à tel point qu’il lui confia l’administration de ses hôtels de monnaie. Tournai fut sa résidence de prédilection. Il étendit dans la Flandre et le Brabant et jusque chez les Frisons, les conquêtes évangéliques de ses prédécesseurs.

(a) V. Messager des Sciences, 1829-30, p. 1 et suiv. Raepsact ne forme aucun doute sur l’authenticité de cette dalle, que nous avons représentée pl. 4, réduite au quart de sa grandeur.

ABBAYE DE S. B AVON

Après s’être assuré de la réalité des miracles qui s’opéraient sur le tombeau de S. Bavon, il vint présider à l’élévation des dépouilles mortelles de ce saint. Cette cérémonie, qui ne se célébrait qu’à la suite d’un suffrage universel et suppléait alors à la canonisation, eut lieu avec beaucoup de pompe avant l’année 660 et non en 680, comme le dit Thielrode, puisque S. Eloi mourut en 660 (fl).

La misère produite par le dérèglement des mœurs, la mauvaise administration et les exactions des comtes et la rigueur du droit public, avaient accru si considérablement le nombre des esclaves, qu'on ne trouvait plus de cultivateurs de condition libre. On envoyait sur les côtes des bâtiments dont les équipages allaient à la chasse de ces malheureux, pour les vendre ensuite. S. Eloi lui-même parcourait le pays pour en racheter : dans l’une de ses excursions il parvint un jour à en délivrer une centaine.

L’abbé Wilfrid mourut le 21 septembre 690 ou 691.

Reinger. — 691-701.

Il resta à la tête de l’abbaye un peu moins de quatorze ans. Ce fut de son temps que des missionnaires saxons furent envoyés dans l’île de Walcheren pour y prêcher l’Évangile en teuton. Cette mission toute spéciale de prêcher en teuton dans un pays, dont les habitants étaient d’origine germanique, donne lieu de douter de l’exactitude du fait.

La série des actes de libéralité en faveur de l’abbaye, qui élevèrent dans la suite sa fortune à des proportions si colossales, commença par la donation que lui fit une religieuse, nommée Childela. L’acte • porte la date de 694, mais l’abbaye n’en possédait pas l’original. Childela lui donna l'église de Medmeduncj, sur la Dorme; un courtil ou manoir à Enigga, avec les terres qui en dépendaient ; des terres et des prairies à Hamma et à Sclautis, dans le pagus de Gand. Medmedung, aujourd’hui Mendonck, est le village où S. Bavou séjourna pendant quarante jours. L’affluent qui passe à Mendonck, a perdu son ancien nom; il porte aujourd’hui celui de Zuid-Lede et Oude-Vaert, dénomination tout-à-fait impropre, parce que ses sinuosités prouvent qu’il n’a pas été creusé de main d’homme. Ce n'est que plus bas que cette rivière est nommée aujourd’hui Durme et plus anciennement Neder-Seine. Nous ignorons la situation de Enigga; quant à Hamma et Sclautis , qui sont accolés dans l’acte, nous pensons que la donatrice a voulu désigner pur Hamma les prairies situées près de la porte d’Anvers, nommées encore maintenant Ham, et par Sclautis, le hameau de Slooten-dries, dépendance d’Oostacker. Par la disposition finale de cet acte, elle donna à l’abbaye toutes ses autres propriétés, bois et terres, sans en désigner la situation.

Vers cette époque l’on voit poindre le pouvoir de certains officiers de la couronne, nommés saltuarii ou forestarii, chargés de la garde des forêts du domaine public. Comme la Flandre était alors à peu près couverte de bois, il n’est pas étonnant que ces fonctionnaires fussent chargés en même temps de l’administration générale du pays. Après le décès de Dagobert, les rois francs ne gouvernèrent plus par eux-mêmes, ils abandonnèrent le gouvernement de leurs états à des maires de palais, qui durant la minorité de princes, exerçaient la plénitude du pouvoir royal, tantôt en lutte, tantôt d’accord avec leurs tuteurs, ou en guerre ouverte avec les grands vassaux, dont ils tentaient de réduire l’influence dans l’intérêt de la monarchie : cinquante années de guerre civile en furent la conséquence.

Au milieu de ce cahos de malheurs publics, apparut une reine vertueuse, qui d’esclave fut élevée au trône de Clovis II par Erkinald, son maire de palais. Après le décès de son époux, Bathilde prit en main les rênes du gouvernement au nom de ses trois fils : elle se montra digne de sa haute fortune

(a) Y. Chronique de Thielrode, p. 143, 3e alinéa.

ABBAYE DE S. RAYON

par d’utiles réformes. Elle supprima la capitation, cette taxe odieuse qui forçait les habitants à renoncer au mariage et à vendre leurs enfants! Elle mit un frein an trafic des choses sacrées, elle favorisa la création des couvents, souvent l’asile des malheureux dans les tempêtes civiles. L’ignorance était parvenue alors à son comble : le clergé même ne savait plus le latin, il baptisait « In nomine patria, et /ilia et spiritus sancla. » La religion n’offrait plus qu’un amalgame d'idées chrétiennes et païennes : le matin on adorait Jésus-Christ, le midi l’on sacrifiait à Mercure, et l’on mangeait sans scrupule la chair des victimes sacrifiées aux faux dieux, après l’avoir bénite avec le signe de la croix («). 11 n'est donc pas étonnant que pendant une longue série d’années, les annales de S. Bavon ne contiennent la relation d’aucun fait, personne ne sachant le consigner par écrit : et même il est possible que l’abbé Reinger, qui mourut le 15 mai 704, et ses deux successeurs immédiats n’aient pas existé. Thielrode ne fait que citer leur nom, sans fixer l’année de leur élévation ou de leur mort. Suivant les annales de l’abbaye, ALBÉRIC succéda à Reinger, et mourut le 4 novembre 711. Il fut remplacé par WALRAD, qui resta en fonctions jusqu’au 20 décembre 728.

Hildebert. — 728-752.

Du temps de cet abbé, S. Ililduard fonda le monastère de Dickelvenne en l’année 750. De 694 à 752, le souvenir d’aucun événement ne nous a été transmis par les abbés qui peuvent avoir administré le monastère de S. Bavon pendant cette période; mais les légendaires d’une autre abbaye, celle de S. Pierre au mont Blandin, nous ont transmis le souvenir d’un fait politique, que souvent ils n’apprenaient que lorsque la conséquence s’en appesentissait sur eux. La guerre qui éclata entre Charles- Martel et Rainfroid vint troubler la paix de cette abbaye : son abbé prit le parti de celui-ci, qui voulait relever la branche mérovingienne et assujettir les Francs orientaux à ceux de l’Occident. Mais mal lui en prit; car après avoir battu à Vinci en 717, les Frisons qui s’avancaient sur Cologne à l’instigation de son adversaire, Charles se vengea du concours que lui avait prêté cet abbé, en exilant les moines et en supprimant leur monastère. La confiscation de leurs biens en était une conséquence inévitable et plus légitime que celle des domaines des autres établissements monastiques; mesure politique d’une haute importance, qui lui fournit les moyens de récompenser et de soudoyer les guerriers qui l’avaient aidé à sauver la chrétienté. Quoique rien ne prouve que l’abbaye de S. Bavon ait été mêlée dans ces débats politiques, ses domaines n’auront pas échappé au décret de confiscation de Charles-Martel; c’est la cause probable des demandes incessantes qu’elle adressa aux monarques, pour obtenir la restitution de ses biens. Les renseignements nous manquent pour assurer qu’elle obtint, comme toutes les autres institutions monastiques, le solidus par manse ou métairie, qui leur fut accordé par l’ordonnance de Pépin et de son frère Carloman, quand ils se virent assaillis par le clergé, qui réclamait ses domaines, qu’ils ne pouvaient leur rendre sans dépouiller des hommes qui avaient sauvé l’Europe du joug des barbares. Cette ordonnance devait cependant les tranquilliser, puisqu’elle admettait en principe que ces propriétés n’étaient possédées qu’à titre précaire; qu’elles leur seraient restituées dès que la paix permettrait de licencier les armées, qui étaient entretenues par les redevances perçues sur ces biens, ou que leurs détenteurs vinssent à mourir, à moins que des raisons d’état ne s’opposassent à leur restitution.

Si l’abbé Hildebert n’eut pas à pâtir des événements politiques, il devint du moins victime de son attachement à l’orthodoxie. La vénération pour les images avait autant de prosélytes dans le Nord que

(a) Y. Raepsaet, Analyse, v. Il, p. 14.

ABBAYE DE S. BAVON

dans le Midi de l’Europe : Bède-le-Vénérable, en décrivant une église saxonne bâtie en 680, nous apprend que la nef était ornée des figures de la Vierge et des apôtres; dans l’aile du midi étaient représentés les principaux événements de l’Évangile, et dans celle du nord, les visions de l’Apocalypse (a). Les peintures qui couvraient l’intérieur des premiers temples chrétiens, avaient un double objet : l’instruction et l’embellissement, ob pulchritudinem et recordationem . C’était le livre des illettrés, d’après un synode (b). Nous ne pouvons douter que dans l’abbaye de S. Bavon, on ne se soit conformé à cet usage généralement admis. On aura fait représenter dans l’église l’image du Christ, de la Vierge, des scènes même tirées des saintes Écritures, pour faire comprendre aux fidèles ce qu’ils ne pouvaient lire dans les livres. Ce mode d’enseignement iconographique, que l’on intitulait alors le culte des images, suscita de sanglants débats entre l’empereur Léon l’Isaurien et le pape Grégoire II, qui n’avait que les armes du raisonnement pour soutenir la doctrine de l’Église, proscrite par l’empereur, l’épée et la torche à la main. Et sa fureur n’eut plus de bornes, lorsque quatre-vingt évêques d’Italie fulminèrent l’excommunication contre les profanateurs des images. Son fils, Constantin-Copronyme, persévéra dans la même erreur et persécuta aussi cruellement que son père ceux qui refusaient de se soumettre à l’édit, prohibant d’honorer les reliques et' les images des saints. Il convoqua un concile de prélats infectés de l’hérésie, qui déclarèrent fausse la doctrine du pape sur les images : de ce moment on vit se renouveler l’atrocité des supplices et la fermeté des martyrs.

Quoique bien loin du foyer de ces sanglantes discordes, celles-ci eurent un bien triste retentissement jusque dans les murs de l’abbaye de S. Bavon. L’abbé Hildebert, qui avait pris fait et cause pour les décrétales du pape, tomba victime de son zèle. Le 1er décembre 752, dans une discussion qu’il eut à soutenir contre des émissaires de l’empereur, il fut assassiné par eux (c).

Egilfride. — 754-762.

Après ce grave événement, la dignité abbatiale de S. Bavon resta vacante pendant deux années; en 754 le pape Etienne II éleva à cette prélature Egilfride. Il rapporta de Home des reliques des apôtres et d’autres saints, et du midi de la France, les dépouilles de Ste Pharaïlde. C’est le seul événement que les chroniqueurs aient trouvé à annoter sous cet abbé. Egilfride , selon Thielrode et Meyer, fut évêque de Liège; le baron de Villenfagne d’inghihoul, dans ses recherches sur cette cidevant principauté, croit aussi qu’un Agilfride fut élevé à ce siège par Charlemagne, qui aimait ses mœurs et sa conversation; il fixe l’année de sa mort à 784. Il y a évidemment erreur de la part des premiers, non à cause de la différence de la première voyelle, substitution très-ordinaire, mais parce qu Egilfride mourut en 762, tandis qu’Agilfride ne décéda qu’en 784, vingt-deux années plus tard, dates qui sont inconciliables et qui auront échappé aux chroniqueurs de l’abbaye, qui étaient fiers de pouvoir compter un évêque dans les rangs de leurs abbés.

Robert, de 762 à 77 R

Weric, de 771 à 780.

Eynold, de 780 à 794.

Wonebold, de 794 à 809.

(«) V. H ont. in nat. D. Benedieti, t. Vit, col. AG5.

(6) V. Jonas, De cultu imaginum, 1. 1, c. t, et Synod. Attr., c. 3, an. 1065.

(e) V. Ann. de S. Bavon, an. 752. Chron. belg. inédites.

ABBAYE DE S. BAVON

Thielrode cite seulement le nom de ces abbés, et les annales de S. Bavon y ont ajouté l’époque de leur mort, sans y ajouter aucun autre événement.

Quoiqu’il soit dit dans certaines chartes de l’abbaye, que ses anciens actes furent détruits par les incendies ou lors des invasions des peuples du Nord, rien ne prouve qu’elle ait jamais eu des diplômes mérovingiens. Elle possédait cependant depuis un temps immémorial des privilèges, des redevances et des biens-fonds considérables, dont elle ne pouvait produire de titres • cela ne doit pas nous surprendre, car elle n’en a jamais eu les actes. Et en effet, au VIIe siècle, les missionnaires et les évêques, qui avaient le plein pouvoir de l’autorité royale, se mettaient en possession des terres, où ils élevaient des églises et des monastères, pour procurer des moyens d’existence aux communautés qu’ils y établissaient. Personne n’avait intérêt à s’opposer à ce qu’ils tirassent partie de ces immenses latifondia, improductifs, et qui, sous l’administration gallo-romaine, étaient abandonnés au premier occupant. Ils se sont très-peu souciés d’actes, que les donateurs n’auraient pu rédiger. Au reste, le manque de documents doit être attribué à la barbarie dans laquelle était tombée la monarchie franeque : on ne dominait alors que par la violence. L’ignorance la plus crasse, qui suivit ces désordres sociaux, atteignit même le clergé : de là résultèrent ces profondes ténèbres, qui se sont répandues sur les existences des abbés et les événements qui se sont passés dans les monastères. Aucune histoire locale ne pouvait donc exister alors, et si l’on trouve de loin en loin la citation de quelque événement grave, elle n’est souvent due qu’à une main bien plus moderne, qui les avait puisés dans d’autres légendes.

En 795, Charlemagne pour repeupler la Flandre et nos contrées, dont les habitants avaient été décimés par les Normands, y fixa une partie des Saxons (n) qu’il fit prisonniers sur les bords de l’Elbe et qu’il garda comme otages. Il prit cette mesure en 799, 803 et 804. Une partie de ces prisonniers fut mise sous les ordres de Lidéric, auquel la garde des côtes maritimes était confiée en ce temps (b). La contrée où ils furent internés, forma dans la suite la Flandre flamingante.

Charlemagne, qui arrêtait par son épée les invasions des barbares, soutenait aussi de son bras puissant les missionnaires qui entreprenaient d’adoucir par la parole, la farouche rudesse des peuples de son empire. Il attribua à chaque église une inanse, exempte d'impôts et de corvées. Il assura la perception des dîmes, dont il fit répartir le produit entre l’évêque, les prêtres, les fabriques d’église et les pauvres (11). II réforma les abus à l’aide desquels certains ecclésiastiques dépouillaient les églises de leurs biens, pour en doter leur famille. Quoiqu’il reconnût ses Comtes comme les protecteurs officiels des églises, il étendit la juridiction canonique jusqu’aux crimes entraînant la peine capitale. Comme le clergé se trouvait presque dégagé de toute dépendance envers l’État, il mit des bornes aux concessions qui lui étaient faites. Sur la fin de sa vie, il restitua aux peuples et aux ecclésiastiques l’élection des évêques, qu’il s’était toujours réservée. L’exemple de ces prélats, souvent élus quoique indignes, descendait facilement dans les rangs inférieurs; aussi les conciles, et il s’en tint au moins quarante sous son règne, réprimèrent-ils principalement le relâchement de la discipline monastique. Les édits de l’empereur, en matière ecclésiastique, révèlent les mœurs du clergé de ce temps. On leur défendait de se trouver seuls avec des femmes autres que leurs mères; on leur interdisait le faste, la chasse, le service militaire; ils ne pouvaient attirer dans les monastères des jeunes gens opulents, dans le but d’acquérir leurs patrimoines et de les soustraire au service des armées. Les vestiges du paganisme étaient loin d’avoir disparu entièrement à cette époque en Occident : les synodes s’élevaient

(а) V. Chronique Norlmannorum, etc., par Kruze, p. 29, 33, 53, 57.

(б) V. Ann. Meyer, an. 783.

ABBAYE DE S. BAVON

continuellement contre la célébration de fêtes ridicules, de danses sacrées, contre l’intervention des puissances infernales dans les transactions humaines. Le concile de Leptines condamna la violation des tombeaux, les Iupercales, l’adoration des bois et des roches; il dut encore défendre de porter des amulettes, de tirer des augures du vol des oiseaux, du nodfyr (feu produit par le frottement de deux morceaux de bois), et, ce qui est bien plus étonnant, de fréquenter les temples de Jupiter et de Mercure.

Charlemagne ne négligea pas l’instruction publique, un grand nombre de ses Capitulaires ont été promulgués dans le but de l’encourager. Si à l’époque du IV et Ve siècle il ne manquait pas d’écoles civiles dans les Gaules, instituées par le pouvoir temporel, pour enseigner les sciences profanes, il n’y avait pas d’écoles ecclésiastiques. Mais à la fin du VIe siècle les rôles étaient intervertis, il n’existait plus alors des écoles laïques . à la place des écoles municipales s’élèvent les écoles des évêques, dites cathédrales ou épiscopales. On voit même dans certains diocèses des écoles établies dans les campagnes; enfin il y en avait dans les monastères, où l’on donnait un enseignement direct aux membres des congrégations et aux jeunes gens qui y étaient élevés; la dialectique, la grammaire, la géométrie pouvaient y être professées, mais dans leurs rapports avec la théologie, pour former des clercs. C’est à l’état moral de la société du VIe au Xe siècle que la littérature des légendes doit sa richesse et sa popularité. Le spectacle quotidien de la dépravation du peuple révoltait les instincts de l’honnête homme, il ne trouvait l’expression du devoir, du respect du droit, qui font la sécurité de la vie, que dans les légendes des martyrs et des saints, qu’on se plaisait alors de mettre par écrit (a).

Les actes de Charlemagne en faveur de la civilisation, ne forment aucun ensemble; ce sont des actes isolés, tantôt par la fondation de certaines écoles, ou des recommandations générales pour l’instruction des clercs et des laïcs, tantôt des mesures prises pour régulariser les olhces ecclésiastiques; mais le plus souvent une protection empressée pour les hommes distingués de tous les pays dont il put s’entourer. Vingt-trois hommes célèbres qu’il avait appelés à lui, sont morts ou nés sous son règne.

Charlemagne fit adresser à toutes les congrégations monastiques une épitre pour les exhorter à établir des écoles destinées à l’instruction des moines, parce que, y dit-il, il s’était convaincu par les écrits que plusieurs monastères lui avaient adressés, que les sentiments exprimés dans ces requêtes étaient bons, mais conçus en termes grossièrement incultes. Cette épitre ne resta pas une vaine recommandation : elle fut le point de départ du rétablissement des écoles dans les cités et dans les monastères. La sollicitude de l’empereur pour les intérêts intellectuels des séculiers n’était pas moins éclairée : ainsi Théodulf, évêque d’Orléans, qu’il avait appelé à lui, prit une résolution très-remarquable à ce sujet et que l’empereur probablement lui avait suggérée. Il ordonna aux prêtres de tenir des écoles dans les bourgs et dans les campagnes, et d’y admettre gratuitement tous les enfants qui leur seraient confiés pour leur faire étudier les lettres.

Charlemagne voulut introduire de l’ordre dans l’administration de la Flandre; il investit Lidéric, comme nous l’avons fait entendre, du gouvernement de ce pays, qui se trouvait, en 814, sous la direction générale d’Angilbert, duc maritime depuis l’Escaut jusqu’à la Seine, et secrétaire de l’empereur. Lidéric reçut pour mission spéciale de purger la Flandre des forbans qui l’infestaient, de rendre la sécurité aux cultivateurs, d’y construire des routes et d’y faire respecter les lois. Il y releva quelques châteaux, des ports de mer et d’autres monuments ruinés par les invasions. Meyer dit que ce monarque concéda la Flandre à Lidéric à titre héréditaire, parce qu’il était de son sang et qu’il lui avait donné

(«) Guizot, Cours d' Histoire moderne.

ABBAYE DE S. BAVON

des preuves de sa fidélité (a). Quoiqu’il en soit au reste, il paraît certain que son fils Ingelram lui succéda dans ce bénéfice.

On voit dans les annales des peuples du Nord, que Charlemagne assigna à Heridage, évêque de Hambourg, le monastère de Renaix, « cellam Rodnach in Gallia, » pour résidence, en cas d’invasion des Normands (b).

Biuddo. — 809-81 G.

Il succéda à Wonebold : les chroniqueurs ne sont pas plus explicites sur ce qui serait arrivé sous son administration que sous celle de ses prédécesseurs immédiats. Ils nous ont cependant conservé le souvenir de deux faits importants pour l’histoire locale.

Le premier, c’est l’arrivée de Charlemagne à Gand, au mois de novembre 811, pour y inspecter les vaisseaux qui y étaient en construction. Voici à quelle occasion : dès l’année 800 il avait fait équiper quelques flottilles, soutenues par des légions de gardes-côtes, pour s’opposer au débarquement des hommes du Nord. Ses premières tentatives ayant été couronnées de succès, il rendit cette mesure générale en 810, en ordonnant l’équipement de flottilles pour défendre l’embouchure des fleuves, depuis les bouches de l’Escaut jusqu’en Espagne (c). C’est à la suite de cette grande mesure, que nous avons vu renouveler mille ans après lui par Napoléon, qu’il se rendit à Gand, pour s’assurer par lui-même de la manière dont ses ordres étaient exécutés. L’abbaye de S. Bavon lui donna probablement l’hospitalité. À cette époque l’Escaut n’était pas resserré par des digues dans son lit, et à quelque distance de Gand, ses eaux devaient se répandre sur les terrains bas qui s’étendent au pied des dunes ou des tertres sablonneux, qui s’élèvent en aval de la ville de Gand.

Le second fait dont les annales de S. Bavon font mention, est la destruction totale de l’abbaye par un incendie qui la dévora en 813. Le compilateur des miracles de S. Bavon, qui écrivait au Xe siècle, entre dans de détails circonstanciés à cet égard. Après avoir rappelé que les moyens de l’abbaye s’étaient accrus par le don de redevances de toute nature, pour le soutien des moines, et pour l’entretien et l’ornementation des édifices, il ajoute : « Haec omnia, quae praediximus, exlerioris abundantiae commoda unius luminuris incautè tractati consumpsit negligentia. Emissâ namque flammà per contiguos velorum tractus, quippe quae solempnis obtentu, festivitalis erant expensa, favillalenus intus et extra cuncta sunt depasta. » Ainsi, ce fut à la suite des pompes d’une fête solennelle, peut-être celle de S. Bavon au 1er octobre, que le monastère et l’église furent réduits en cendres, cent soixante-et-deux ans après leur fondation. Les draperies, qui furent la cause de ce malheur, font présumer que cet oratoire étalait la même richesse d’ornementation que toutes les basiliques, où de larges draperies, suspendues à des tringles, fermaient le narthex et entouraient le sanctuaire où les mystères de la messe se célébraient (12).

La destruction de l’abbaye fut si complète, que faute d’asile, les moines durent se disperser pendant quelque temps. Le même écrivain ajoute à sa narration : « Verum iterum, Deo miserante, et collaborante sudore fidelium, ad pristina vigoris sunt adintegrata statum. Sicque mansit diuturnis spatio temporis usque ad tempeslatem Northmannorum infestationis. La reconstruction du monastère commença sous l’abbé Briddo; mais il est probable qu’il n’en vit pas l’achèvement, puisqu’il mourut le 28 février 816.

(а) Ann. Meyer, an. 783.

(б) Chron. Norlmannorum, etc., par Kruze, p. 04.

(e) Pertz, Mon., t. II, 014, t. Y, p. 709, 710. Fi ta S. Caroli magni. Acta SS., 28 janv., p. 885, n° 22.

ABBAYE DE S. BAVCPÎ.

Eginhard. — 816-850.

Il était secrétaire de Charlemagne; son maître l’éleva à la dignité abbatiale de S. Bavon, mais 1 année de son élévation est incertaine. 11 est probable cependant qu’il fut nommé en exspectative en 811, lorsqu’il vint à Garni avec l’empereur; sa nomination est toutefois antérieure à 814, année de la mort de ce monarque. Ce qui est certain, c’est qu’il était en fonctions en 819; cela résulte d’un diplôme de Louis-le-Débonnaire, qui l’intitule : « Vir venerabilis Einliardus, abba ex monasterio quod dicitur Gandu. » Aucun écrit à peu-près contemporain n’attribue à Eginhard la gloire d’avoir relevé l’abbaye de ses cendres; nous croyons cependant qu’il acheva les travaux de Briddo. Au reste, quoi qu’il en soit, et c’est là un point d’un intérêt tout-à-iait secondaire, comme nous allons le voir, l’abbaye était reconstruite en 819, suivant la charte prérappelée : « Abba ex monasterio, quod dicitur Gandu, quod situm est in pago Brachbatense, constructum in honore, etc. »

Le narrateur des miracles de S. Bavon fait observer que l’abbaye, après sa reconstruction, resta dans le même état jusqu’à l’époque de la nouvelle invasion des Normands en 851. Que ce soit donc sous Briddo ou sous la direction d’Eginhard que les bâtiments du monastère furent relevés, la chose devient à-peu-près indifférente, puisque cette année les Normands l’incendièrent de nouveau et qu’ils n’y laissèrent debout que quelques pans de murs.

Rien ne prouve non plus qu’Eginhard ait résidé dans son monastère de Gantla : il suivit toujours son maître pendant sa vie, et à sa mort (24 janvier 814) il abandonna les affaires publiques pour aller habiter dans son domaine de Mulinheim, situé à Odanwald, où il s’occupa de 814 à 820 de la biographie de Charlemagne, et il ne quitta sa retraite que pour se rendre à Compiègne, afin de s’opposer aux tentatives criminelles de Clotaire contre son père, l’empereur Louis. Arrivé à Valenciennes, une maladie grave le força de revenir sur ses pas. 11 retourna à Gand par bateau; il n’y fit qu’un très-court séjour et retourna à Mulinheim, où il finit ses jours en 851 (a). Nous devons faire remarquer qu’en général, quand un monarque gratifiait un de ses seigneurs d’une dignité abbatiale, c’était pour les récompenser pécuniairement, au moyen des revenus que les monastères leur assuraient, mais qu’ils n’étaient pas tenus d’y résider. Eginhard nous fait connaître dans sa correspondance qu’il y avait confié ses intérêts dans l’abbaye de S. Bavon à un mandataire, pour recevoir les redevances qui lui étaient dues : c’était à un prêtre nommé Willibold, agent fidèle, dit-il, « ut credimus. »

A la demande d’Eginhard, Charlemagne avait accordé une charte d’immunité à l'abbaye : c’est un point qui est mis hors de doute par le diplôme de l’empereur Louis du 12 avril 819. Ce document n’est pas parvenu jusqu’à nous, quoique Eginhard le mit sous les yeux de ce monarque, qui confirma ce privilège, d’une haute importance pour son abbaye, d’après son contenu. Suivant le système de la grande propriété, qui à cette époque formait la base de l’organisation politique en ce pays, le monastère de S. Bavon était considéré comme grand propriétaire homme libre, et partant soumis à la juridiction des comtes. Or ceux-ci, qui présidaient les plaids légaux, profitaient souvent de leurs prérogatives pour vexer les communautés religieuses. Poussées à bout enfin par des exigences toujours croissantes, elles adressèrent leurs doléances au chef de l’État, qui, après s’être assuré de la réalité de leurs plaintes, leur accorda une charte d immunité civile, qui défendait aux comtes d’aller rendre justice sur les terres des abbayes, ou d y aller exiger des prestations en nature ou en numéraire , sans l’autorisation des

(a) V. Ckron. Nortmannorum, etc., par Kruze, p. 108.

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abbés. Voici dans quels termes ces chartes étaient expédiées, termes sacramentels qui furent en usage jusqu'au XIe siècle :

a Jubemus ut nullus judex publicus tel quislibet ex judiciaria potestale in ecclesia aul loca vel agros seu reliquas possession es.. . monaslerii... ad causas audiendas vel freda exigenda, aut manciones vel paralas faciendas, aul / idejussores lollendos, aut Itomines ipsius monaslerii, tam ingenuos quant et servos super terrain ipsius commanentes distringendos nec ullas reddibitiones aut inlicilas occasiones requirendas nostris et futuris temporibus, ingredi audeat vel ea quae supra memorata sunt poenitus exigere praesumat. »

Cette charte d’immunité ne faisait que confirmer l’origine allodiale des propriétés de l’abbaye; elles étaient libres de toute foi et hommage, ne devant rien à un seigneur suzerain ou de mouvance et ne reconnaissant pas de seigneur justicier. L’abbé seul, comme seigneur suzerain, avait droit d’exercer la justice sur les hommes et les fonds, dans l’étendue de ses seigneuries : ses domaines, investis des libertés et des prérogatives de l'ancienne propriété germanique, étaient affranchis de redevances de toute nature.

On conserve encore aux archives de la Flandre orientale deux documents signés par Eginhard; l’un, du 21 janvier 828 à 829, est relatif à un acte de prestarie, délivré à certain Norbert, pour une donation qu'il avait faite à l’abbaye de S. Pierre , au mont lllandin , dont Eginhard avait aussi obtenu la prélature. Cette pièce est signée par seize prêtres, diacres, sous-diacres et simples clercs et par Eghesarius, vice-dominus. Ces seize témoins étaient probablement des moines de l’abbaye de Saint- Pierre; quant à l’intervention d’Eghesarius dans cet acte, elle nous paraît très-intéressante comme fait historique, puisqu’elle désigne le fonctionnaire qui gouvernait le pays à cette époque. Vicarius, vicecontes, vice-dominus, sont des mots synonymes, s’appliquant au même fonctionnaire. D’après l’opinion de Raepsaet, le rang des officiers francs dans la hiérarchie administrative se trouve clairement établi dans la loi des Visigoths, puisqu’en les nommant elle les classe suivant l’échelle de leurs grades. En tête se présente le duc, ensuite le comte, et en troisième lieu, le vicarius : ces vicarii, vice-comites ou vice-domini, plus tard vicomtes ou burggraves, étaient les commissaires des comtes dans les différents districts du comté. Regum comités, dit Hincmar, in civitatibus suis, vicarii in plebibus. Ainsi le comte était à la tête du pays, et le vicomte administrait le ressort d’un arrondissement dépendant du comté (a) : ce serait de nos jours le gouverneur et le commissaire de district. Eghesarius était préposé à une pareille subdivision, probablement au pagus Gandavum, car il n'aurait pas signé sous ce titre un acte concernant un établissement monastique situé hors de son ressort.

La seconde pièce signée par Eginhard, est un acte de la même nature, délivré à Engelhard pour la donation d’un manoir situé dans le pagus Rodait inse, à la même abbaye : il porte la date du 7 septembre 839. Cette date est fautive ou la pièce est apocryphe, puisqu’Eginhard mourut en 830 : il n’a donc pu revêtir cette pièce de sa signature en 839, peut-être même en 841, puisqu’elle porte la date de la vingt-septième année du règnede Louis-le-Débonnaire.

Sur une carte des biens de l’abbaye dans les paroisses de S. Sauveur, Loochristy, etc. ( b ), on voit figuré un vaste pré communal, nommé Eynaerds-triest ou laetschip von Hendricx-laer. Les mots hier et triest signifient en vieux flamand lieu vague; de là procède le mot plus moderne de dries, qui a la même signification. Ces dries ou prés communaux étaient des vaines pâtures, dont le défrichement, du temps des Francs, était défendu sous peine de mort. Ce pré aura été nommé le pré d’Eginhard, Eynaerds-

(o) V. Raepsaet, Analyse, t. I, p. 27t.

(&) \ . n° 3G9 de l'Inventaire des cartes des Archives de la Flandre orientale.

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tricst, en souvenir de cet abbé, qui en avait été probablement le donateur. Le domaine de Loochristi, littéralement forêt du Christ, portait ce nom depuis les temps les plus reculés. Suivant Thielrode, ce domaine était regardé comme la plus ancienne propriété foncière de l’abbaye, dont elle ne pouvait produire le titre d’acquisition, et dont S. Arnaud ou les premiers abbés s’étaient mis en possession. Ce laetschip ou cour féodale de Hendricx-laer avait un tribunal échevinal spécial; la carte prérappelée en indique la situation sous le titre de : « Het oudl hof van Henricxlaer, daer de vierschare staet. » Eginhard avait accordé à Lidéric la permission de chasser dans ce domaine, à condition que la dixième bète abattue fût donnée à l’abbaye.

En 85 2 l’empereur Louis visita la Flandre : il se rendit au monastère de Thorhold, qu’il donna en 834 à Ansgase, archevêque de Hambourg, pour y élever dans la religion chrétienne les enfants slaves et danois, rachetés de l’esclavage. Ces enfants étaient envoyés au monastère de Thorhold, parce qu’on craignait toujours que l’archevêché de Hambourg ne fût envahi par les Danois; et lorsque les expéditions de ces farouches guerriers empêchaient Ansgase d’annoncer l’Evangile dans les contrées soumises à sa direction, c’était dans ce monastère qu’il venait se réfugier avec ses disciples (a). Les chroniques ne disent pas que l’empereur Louis vint à Garni à cette époque.

L’empereur Louis fut très-favorable à la religion : il chercha à rétablir la discipline monastique; à ramener à l’unité primitive tous les ordres religieux, en appuyant la nouvelle réforme des moines, qui s’accomplissait par l’influence d’un homme qui prit le nom de leur premier réformateur en Occident, de saint Benoit d 'Aniane. Cette réforme n’était au fond qu’un retour à la règle primitive de S. Benoit, si sensée, si libérale, si étrangère à toute vue étroite; humaine et modérée pour la vie pratique, mais rigide quant à la pensée générale. S. Benoit d’ Aniane, qui ne semble dans les premiers articles de sa constitution que vouloir remettre en vigueur la règle primitive, y a ajouté une législation surchargée de petits détails et d’observances sans but. Au VIe siècle la réforme monastique avait été large et loyale; au IXe elle fut niaise, remplie de ridicules puérilités, abaissant le caractère de l’homme. Malgré plusieurs tentatives faites depuis cette époque pour ramener l’ordre monastique vers son caractère de grandeur première, il ne put plus sortir de l’ornièie de basses servitudes où S. Benoit d’ Aniane l’avait précipité (h).

Louis ordonna qu’un dixième du revenu de l’épiscopat fut consacré aux pauvres, et que les moines s’adonnassent à l’instruction de la jeunesse; il leur rendit le privilège d’élire leurs abbés. Il détermina ce que les monastères devaient à l’état comme propriétaires, et en général il défendit aux prêtres de diriger des couvents de femmes. Par son capitulaire « Nolitia de monasteriis, quae reyi militiam, dona vel solas orationes debent, » de l’année 817, des quatre-vingt-quatre monastères les plus considérables de son empire, quatorze seulement furent astreints au service militaire et à payer des subsides en argent; seize à de simples dons, et dix-huit à des prières pour l’empereur et sa famille. L’abbaye de S. Bavon n’était comprise dans aucune de ces catégories.

A cette époque le pouvoir temporel gouvernait l’Église; tous les canons, toutes les mesures y relatives, étaient publiés en son nom. Charlemagne avait nommé tous les évêques de son vaste empire; et même sous ses faibles successeurs, l’intervention de la royauté fut reconnue en cette matière par le pape Léon IV en 853, et en 879, par Jean VIII.

(а) V. Pertz, Monum., II, p. 698 et Chronicum Norlmannorum, etc., par Krüze, p. 112, 115, 116, 120. — Après la mort de 1 empereur Louis, Thurholt passa dans la possession de Régnier. Ib. , p. 139.

(б) Guizot, Cours d'Ilist. mod.

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L'empereur Louis, en voulant combiner l’unité île l’empire avec le système de division en usage sous les Mérovingiens, prépara de sanglantes guerres civiles entre ses fils et ouvrit les frontières aux incursions de ses implacables envahisseurs. Son père avait prédit les fléaux qui auraient assailli ses états après sa mort, lorsque se trouvant dans la Narbonnaise, il vit des pirates normands débarquer audacieusement sous ses yeux. Louis fut assez impolitique pour aller au-devant des vœux des Normands, en accordant au Danois Hérold une province de son empire. A sa mort toutes les bouches des fleuves furent dégarnies des bâteaux armés qui y croisaient pour la défense des côtes, et comme si cette mesure n’était pas encore assez imprévoyante, ses fils appelèrent les Normands à leur secours dans les sanglants combats qu’ils se livraient entre eux : Pépin II crut même s’assurer leur concours, en abjurant le christianisme pour adorer leurs faux dieux. Après la bataille de Fontenay en 841, oii toutes les forces de la France vinrent se briser, les Normands assaillirent toutes les côtes de l’empire, depuis l’Elbe jusqu’au Guadalquivir. Ils abordèrent la Flandre sous la conduite de Ilasting, et y causèrent de nom breux ravages. Ils remontaient le cours des rivières avec leurs navires et répandaient une telle épouvante par le son de leurs terribles cornets, qu’ils appelaient des tonnerres, que les habitants prenaient la fuite avec leurs troupeaux. Pour comble de malheur, la tranquillité du pays avait été troublée depuis quelque temps par les révoltes des esclaves : un capitulaire de l’année 827 fait connaître que ces désordres s’étaient non-seulement manifestés dans la Flandre et le Mempiscus, mais même tout le long du littoral. L’État n'intervenait dans ces luttes d’esclaves à maîtres, que pour faire condamner ceux-ci par ses missi à une amende de 60 sols, parce qu'ils ne ramenaient pas leurs esclaves au devoir (a).

Dans l’origine de ces invasions, le pagus Gandavum et le Dracbatinse échappèrent aux invasions des Normands, et l’on jouissait dans l’intérieur des terres d’assez de tranquillité pour permettre à Thierry, évêque de Cambrai, d’aller à Houthem procéder à l'élévation des reliques de S. Liévin, le canoniser et lui ériger un tombeau.

Heinkeric. — 844-852.

Ce ne fut qu’après un intervalle de temps de quatorze ans, qu’on songea à remplacer Eginhard par Heinkeric; il est probable qu’il fut élu par sa communauté, cependant aucune pièce ne nous a fourni quelques renseignements à cet égard.

Les incursions des Normands entretenaient l’épouvante dans tout le pays, surtout dans les localités traversées par des fleuves : l’abbé de S. Bavon se trouvait dans des transes mortelles, que la situation de son abbaye justifiait assez. Il se décida enfin à se retirer à S. Orner, avec ses reliques, ses chartes et sa communauté : cette ville était entourée de fortes murailles et défiait la fureur des assaillants (b). Il abandonna son abbaye à la garde de quelques moines, qui ne tardèrent pas eux-mêmes à se retirer. Depuis l’année 846 elle fut laissée à la merci du premier venu. Jusqu’en 850 les Normands n’étendirent pas leurs ravages au-delà de la Hollande. Mais lorsque Lothaire, qui n’avait pu les combattre, fut forcé d’abandonner à l’un de leurs chefs, Roric, frère ou neveu de Hérold, plusieurs de ses comtés, une partie même du Mempiscus, cession qui témoigne de la faiblesse du gouvernement, celui-ci, de concert avec un autre chef, étendit ses expéditions et vint s’abattre sur le pagus Gandavum, et l’un de ses premiers exploits fut de mettre le feu à l’abbaye de S. Bavon (c). Ils portèrent alors leurs

(a) Walter, Corpus juris germ., t. II, p. 470, n° 7.

(b) V. Lib. Floriius, p. 240, n° 16 du catalogue des MS. de la Bibliothèque de Gand.

(c) V. Pertz, Monum ., t. I, p. 585-443.

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ravages vers Beauvais et Rouen, et chargés de butin ils revinrent à Gand, qui semble avoir été le centre de leurs opérations, pour y réparer leurs barques; de là ils se retirèrent vers Aix-la-Chapelle. Au témoignage du compilateur des miracles de S. Bavon , ils immolèrent tous les habitants qu’ils purent atteindre et réduisirent en désert toute la contrée aux abords de l’abbaye. Sur ces entrefaites, l’abbé Heinkeric, qui avait eu pour prieur un moine nommé Frangerus, était mort le 3 novembre 852, suivant la chronique de S. Bavon du XVe siècle, et le 15 juillet de la même année, au dire de Sanderus.

* Tasrade. — 852-867.

L’audace des Normands, qui grandissait avec leurs succès, fit craindre qu’ils n’attaquassent S. Orner. L’abbé Tasrade, d’une pusillanimité outrée, prit la résolution de se réfugier à Laon avec ses moines. Il y arriva eu 853 et fut généreusement accueilli dans le monastère de S. Vincent et de S. Christophe, situé à quelque distance de cette ville. D’après les chroniques de S. Bavon, les moines avaient emporté dans leur retraite, non seulement leurs reliques des saints, mais aussi leurs documents et autres objets précieux. 11 est possible qu’ils aient possédé la correspondance de leur abbé Eginliard, quoique aucun écrit ne le dise; mais il est une circonstance qui nous le fait croire. On ne connaît qu’un seul manuscrit de ces lettres, probablement la minute, et il repose depuis mille ans dans la ville de Laon. Ne peut-on pas en conclure que ce furent les moines de S. Bavon, qui par reconnaissance y laissèrent ces lettres, qui n’avaient pour leur abbaye que l’intérêt du souvenir, tandis qu’elles en offraient un bien autrement important pour l’histoire générale de la France?

Pendant quelques années le pagus Gandavum jouit d’une grande tranquillité, grâce à la vigilance des ducs maritimes et des vice-domini ou forestiers qu’ils avaient sous leurs ordres. En 853, suivant un capitulaire de Charles-le-Chauve , les comtés de Noyon, de Vermandois, de Courtrai, d’Artois et de Flandre étaient administrés par un seigneur nommé Ingelram, qui vivait encore en 858, puisqu’on le trouve mentionné parmi les comtes qui prêtèrent serment dans le synode de Kiersy, tenu dans le courant de cette année.

Dès 840 un chef, nommé Baudouin, associé au pouvoir d’Ingelram, ou son vicarius, portait le titre de Marchio ou Cornes limitaneus, c’est-à-dire marquis ou gouverneur de la Marche ( marcha , marka ) ou frontière septentrionale et maritime de cette partie du royaume de France. Baudouin combattit avec succès dans toutes les rencontres qu’il eût avec les Normands : ses victoires lui firent penser qu’il pouvait prétendre à l’alliance d’une princesse de sang royal, et il jeta les yeux sur la fille de Charles-le- Chauve. Judith, qu’il convoitait, avait été promise en mariage dès l’âge de dix ans à Edelwulf, roi des Angles, à la suite d’un traité de paix. A sa mort elle devint l’épouse de son fils, qui mourut, l’année même de son mariage, en 858. A son retour en France en 862, Baudouin l’enleva. Son père, pour se venger de cet outrage, envahit alors les provinces soumises à son pouvoir. Le roi voyant qu’il ne pourrait subjuguer une nation d’indomptables guerriers (a), commandés par un chef valeui’eux, qui les avait toujours conduits à la victoire, eut recours aux armes spirituelles et le fit excommunier. Baudouin et Judith se rendirent alors à Rome pour implorer leur pardon du pape. Celui-ci commença par lever l’interdit et dépêcha à la cour de France deux prélats, afin d’y convoquer un synode. Le roi, ramené à des sentiments plus paternels par la crainte que les Flamands (b) et leur chef ne se joignissent aux Normands, approuva enfin le mariage de sa fille avec Baudouin en 863, et leur assigna pour apanage

(а) « Feroeem atque indomitam gentem haud facile pervinci armis posse perpenderat. •> Ann. Meyer, an. 862.

(б) « Simul veritus ne indomita adhuc Flandrarum natio cum Danis.... se conjungeret. » lb., an. 863.

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et à titre héréditaire (13) toute la contrée située entre la Somme, l’Escaut et l’Océan. Baudouin, élevé au rang de comte, prêta foi et hommage, et le roi pour consolider la paix et adoucir les mœurs des habitants de ce comté, y fit transporter les reliques de S. Donat : déposées d’abord à Thorold, elles furent ensuite transférées à Bruges par ordre de Baudouin (14).

Le pays jouit d’une paix profonde durant toute la vie de ce glorieux comte (a). Quelle raison peut donc avoir engagé l’abbé Tasrade à abandonner son monastère et la direction de ses biens? L’anarchie était loin de régner à Gand, puisque l’bistorien Meyer avance que les reliques de Slc Amalberge furent transportées à l’abbaye de S. Pierre par Baudouin et l’évêque Reinbelm; ce qui prouve que cette abbaye était déjà restaurée. Il y a plus : non loin de Gand il existait aux bords de l’Escaut une résidence royale des monarques francs, que Charles-le-Chauve occupait en 804; c’était la villa Petlingeham, Peteghcm près d’Audenarde (b), où ce monarque fit expédier une charte concernant les affaires de l’abbaye de S. Bavon. Les chroniques ne s’expliquent pas sur cet étrange abandon, qui devait avoir de funestes conséquences; car enfin l’abbé ne pouvait ignorer que le roi, en vertu de sa prérogative royale, regio beneficio, avait le droit de se mettre en possession des biens délaissés de son abbaye. Charles-le- Chauve ne tarda pas à s’en prévaloir, il en donna l’administration à Adelhelm, comte d’Arras, auquel il confia dans la suite la tutelle de son fils. Le roi agit avec beaucoup de ménagement en cette circonstance; car tout en ordonnant une mesure conservatrice, sur la demande du comte et de l’évêque Reinbelm, il maintint l’abbaye en possession des biens qu’elle avait obtenus de la munificence des rois ses prédécesseurs, et qu’ils avaient distraits de leurs propres domaines, « ex villis suorum vsibus delegatis, » sans qu’il exigeât la production des titres qu’ils en avaient eus et qui avaient été détruits par les invasions des peuples du Nord et les incendies : <i Innotuerunt Canonicos ipsins coenobii ( quod vocatur Ganth super fluvium Scaltli)... confirmationis quondam habuisse praecepla, sed nimia infestatione paganorum... eadetn deperisse igneque cremata fuisse. » Cette allégation n’était pas vraie dans toutes ses parties, car à l’origine des institutions monastiques, surtout dans nos contrées, la seule prise de possession était un titre pour elles, nous l’avons déjà dit : la nécessité leur en faisait une loi.

Le diplôme, dont nous venons de citer quelques passages, porte la date du H octobre 864 et fut expédié de Pettingehem. Adelhelm y est intitulé Rector, on n’y fait aucune mention de l’abbé Tasrade, quoique la charte fut délivrée memoratis sanctis fratribus, nommés chanoines dans le préambule.

Ce document offre en outre un grand intérêt sous le rapport topographique; c’est le plus ancien titre de l’abbaye, qui fait mention de quelques-unes de ses propriétés. Elles étaient situées à Marka, dans le pagus de Gand, aujourd’hui Mariakerke; à Warminia, Flithersala et Gisingasule, dans le Brabant; à Helsoia, Elseghem, dans le Mempiscus; à Colonia, dans le Cambrésis; à Vaislei, une église et des vignes dans le Soissonnais, aujourd’hui Walez; à Schelnum, Séclin, dans le Mélantois; à lilummariscum, dans la Flandre; et enfin dans le Friesinze ou la Frise (15). Ces biens lui avaient été donnés sous les précédents abbés, ou elle les avait acquis à un autre titre, comme dit la charte, « sic ut in eorum praeceptis plenius continuisse visum est. » Ces titres avaient donc été produits en partie; et le roi en

(а) « Balduinus monarchiam Flandriarum gloriose pollebat, vir cujus ingcnio et militia nil in vii'is clarissimis gloriosius unquam habuit Flandria, cui ex occasione fortissimi animi cognomen accessit fereus,.... » dit un écrivain du XIe siècle. V. Acta SS. ord. S. Bcncd., saec. III, p. t, c. 16, p. 511, Vila S. Wecinoci.

(б) V. Sanderus, Chron. sacra Brabantiae, p. 42, Arx Peteghcmia.

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assura la possession incommutable à l’abbaye dans les termes suivants : « Confirmemus perhenniter eonim usibus famulandas ac nemine inquiétante uni subtrahante vel irrtminuentê sive commutante non abbate nec ulla iudiciaria potestate decernimus iure perpetuo serviendas et pro eorum libitn vel necessitate atque utililate ordinandas. »

L’église actuelle de Flithersala, Vlierzele, fut remaniée à diverses époques; on ne peut se faire une idée de son caractère primordial. Celle de Ghysenzele, Gisingasule, conserve encore une partie de son ancienne construction, qui toutefois ne remonte pas au IXe siècle. Le chœur en est primitif, il est bâti en grand appareil et est éclairé par cinq fenêtres ogivales fort évasées. Les murs en sont renforcés par des contreforts à deux retraites; la partie antérieure de l’église, qui est moderne, est élevée sur les anciennes fondations, sa forme est basilicale et la tour carrée. Nous ne croyons pas qu’on puisse lui assigner une date plus ancienne que le XIIIe siècle.

A l’année 864 un voile épais s’étend de nouveau sur les destinées de l’abbaye de S. Bavon; depuis cette époque jusqu’à l’année 937, aucun document ne vient y répandre quelque lumière. On connaît le nom de quelques abbés qui furent élus sur la terre étrangère; mais nous ignorons complètement ce qui s’est passé non seulement dans le monastère de Ganth, mais même dans ses environs, et à quelles mains la direction des biens de l’abbaye fut confiée dans une période de soixante-et-treize ans. On sait que l’abbé Tasrade mourut à Laon en 867, au monastère qui l’avait accueilli. Il ne paraît pas cependant que les moines de S. Bavon aient quitté cette ville pour se retirer à Nesle-la-Reporle, comme quelques écrivains l’ont avancé ; car le narrateur des miracles de S. Bavon affirme que les reliques des saints de l’abbaye furent rapportées à Gand de Laon et non de Nesle-la-Reporte.

Radulfe. — 867-882.

Les habitants de nos contrées rachetèrent bien cruellement les quelques années de tranquillité, dont ils avaient joui sous le règne du vaillant Baudouin, surnommé Bras-de-fer. A peine son fils, Baudouin-le-Chauve, fut-il investi du pouvoir, qu’une expédition formidable de Normands aborda sur nos côtes. En 880 ils vinrent hiverner à Gand; tous les lieux fortifiés que les habitants avaient élevés depuis 861, comme points d’appui dans la prévision d’invasions, tous les monastères le long de l’Escaut et de la Lys, qui leur avaient échappé, furent dévastés; leur fureur ne respecta que le tombeau de S. Liévin à Ilouthem. Leur rage sanguinaire s’appesantit surtout sur les Suèves et les Ménapiens, qui s’étaient toujours opposés avec énergie à leurs invasions : S. Orner, Térouanne, Tournai furent réduites en cendres. A en croire les annales de S. Bavon, ils étaient guidés dans leur marche sanglante par un moine apostat, qui poursuivait les chrétiens avec l’acharnement d’une bête fauve (a). L’année suivante ils retournèrent à Gand pour s’y reposer des excès de leurs criminels exploits. Nous ne pouvons croire, comme on l’a avancé, que Baudouin ait tenté de relever l’abbaye de Tronchiennes de ses cendres vers cette époque et d’y rassembler ses moines, qui vivaient épars.

Les fils de Louis-le-Bègue échouèrent dans leur expédition contre les Normands pour les chasser du pays. Ceux-ci furent cependant arrêtés dans leurs dévastations, qu’ils avaient étendues jusqu’à Beauvais. Battus à Saulcour, ils se replièrent sur Gand, qui était le centre de leurs opérations. Mais ils revinrent à la charge l’année suivante et poussèrent jusqu’à la Somme. Le comte Baudouin remporta quelques avantages sur eux dans la forêt de Marinai, et en 888, ils essuyèrent de sanglantes défaites dans

(o) Y. Chron. belges inédites, t. I, p. 492.

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la forêt de l’Argonne, à Noyon et sous les murs de S. Orner : enfin après des fortunes diverses ils abandonnèrent la Flandre en 893. Nous avons anticipé de quelques années sur la succession des temps, pour ne plus revenir sur cet objet.

L’abbé Radulfe, qui avait vécu tranquille loin des terribles événements qui avaient bouleversé sa patrie, mourut à Laon en 882 (a).

Helya. — 882-895.

On ne connaît que la date de son élévation et celle de son décès, qui eut lieu en 895; il fut ense veli dans l’église de S. Yincentien, à Laon. Sa mort fut le signal de la dispersion des moines de

S. Bavon. Réduits à la misère, ils vivaient aux dépens de la charité des corporations qui les recueillaient; ils ne songèrent plus à l’élection d’un chef. La dignité abbatiale resta vacante tout le

temps que dura leur dispersion, jusqu’en 937, c’est-à-dire pendant quarante-deux ans.

Depuis le départ des Normands en 893, aucun motif n’existait plus pour que les moines se condamnassent à un exil volontaire et àkla misère. On doit dire que c’était volontairement qu’ils abandonnaient la jouissance de leurs biens à des étrangers préposés à leur administration. Charles-le-Chauve ne les avait pas dépouillés de leurs propriétés et redevances, il avait reconnu au contraire la plénitude de leurs droits à cet égard; nous ne voyons pas qu’ils aient fait jamais la moindre tentative pour les récupérer. Si les revenus de ces biens, qui certes avaient eu à souffrir des invasions, étaient insuffisants, la charité publique en ce temps ne leur aurait pas fait défaut. Rien ne peut faire supposer qu’ils eussent des raisons de craindre de nouvelles incursions de ces terribles hommes du Nord : de tous les côtés le pays se couvrait de châteaux, ce qui devait donner de la sécurité pour l’avenir. A Gand le comte Baudouin-le-Chauve élevait une forteresse formidable : construction rendue peut-être nécessaire par une autre cause, depuis que Gand, par le traité de Verdun, se trouvait placée sur les limites de la France et de l’empire. Dans l’enceinte de ce château, le comte jeta même en 912 les fondements d’une chapelle palatine, qui fut dédiée à Stc Pharailde, et où il convoqua en assemblée générale tous les seigneurs et les abbés de son comté, pour aviser aux moyens de mettre ordre aux affaires de la Flandre. En 915 ne voyons-nous pas ce même comte, avec le concours d’Aynard, évêque de Noyon, transporter les reliques de S. Gérulphe de Merendré à l’abbaye de Tronchiennes, qui se relevait déjà de ses ruines? Tous ces événements n’étaient-ils pas de nature à tranquilliser les moines de S. Bavon et ne devaient-ils pas les engager à revenir dans leur patrie? Nous le répétons, aucune raison n’a jamais justifié à nos yeux l’exil auquel ils ont bien voulu se condamner.

(a) A cette époque un abbé du même nom administrait l’abbaye de S. Pierre à Gand : il était comte de Cambrai. Mais nous ne pensons pas que ce soit le même personnage, puisque l'un mourut en 882 et l’autre en 896. V. Ann. abb. S. Pelri, éditées par l'abbé Van de Putte.

ADBAYE DE S. BAVON.

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