‹ Histoire de l'Abbaye de Saint-Bavon et de la crypte de Saint-Jean à GandChapitre 4 sur 31 · DEUXIEME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

DEUXIEME ÉPOQUE

Saint Gérard.

Rien ne dépeint mieux l’état de la Flandre en général à cette époque que le refus de Rollon, un des chefs normands, de la recevoir en apanage, lorsque Charles-le-Chauve lui en fit l’offre en 911 : « Flant Irensem vero provinciam, ut ex ea viveret, voluit rex ei primum dure; sed ille noluil prae paludum empedilione recipere. » Et la Normandie que Rollon préférait à la Flandre, était une contrée couverte de bois et de terrains incultes (a).

Les Normands n’avaient laissé debout que quelques pans de murs de l’abbaye. Le narrateur des miracles de S. Bavon vit de ses propres yeux dans quel état ils l’avaient abandonnée; « ut tolus, dit-il, circumjacens pagus, ita et gandensis coenobii locus videbalur similior deserto vacuatus culloribus, ipsae murorurn reliquiae, quae superarent combustioni, saccressentibus tribulis et densis operiebantur vepribus. » Ainsi au commencement du Xe siècle, il n’existait plus que quelques pans de murs, couverts de ronces et de plantes sauvages, des édifices élevés par l’abbé Briddo ou par Eginhard. La destruction du monastère, à l’exception de quelques murs, était donc complète, et le pays environnant ne présentait plus qu’un désert abandonné.

Ap rès la mort de Baudouin-le-Chauve, le comté de Flandre passa entre les mains d’un prince doué d’une grande fermeté de caractère et d’un esprit organisateur remarquable. Arnould, surnommé le Grand à bon droit, régénéra la Flandre. Après avoir défait les Normands à Falkoberg, avec le secours de son frère et de Rodolphe, roi des Bourguignons, il jeta les fondations d’une nouvelle ville dans la presqu’île formée par le circuit de l’Escaut et de la Lys, nommée Heireheim. Les habitants du plat-pays, disséminés dans les retraites de leurs forêts, reparurent comme par enchantement et vinrent habiter une localité défendue par deux rivières et par une puissante citadelle. Arnould avait pris des mesures pour développer l’agriculture et le commerce; il avait même introduit plusieurs industries : la fabrication des étoffes de lin lui doit ses premiers développements. Il créa des foires et des marchés dans la cité qu’il venait de fonder, la dota d’institutions politiques et prit toutes les mesures opportunes pour assurer ses destinées futures. Un écrivain du commencement du XIe siècle nous apprend que déjà de son temps les étrangers y étaient attirés, non seulement par des sentiments de dévotion, mais aussi dans un but mercantile et par l’attrait des marchés : « Culendae erant oclobris, celebris utique dies ex festivilale S. Bavonis, confluebanl multi plus colito ex diversis regionibus Gnndavum alii oralum, alii mercutum, plcrique curiosilate nundinarum » (b). L’heureuse situation de cette nouvelle ville, sur deux puissantes rivières, qui facilitaient le transport des marchandises; des institutions, qui permettaient à tout le monde d’y exercer sans entraves une industrie; une forteresse qui mettait les personnes et leurs biens

(a) V. Wilhelm Gémit, cap. 17-19, De ducibus Normannis, dans la collection Hibernica anglica, etc., ex bibl. Guill. Camdens. Francfort, 1602. Ce passage est cité dans l’ouvrage du colonel Eenens, sur la Campine.

(b) Y. Acta SS. Lclgii sel., t. 11, p. 568, n° 91.

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à l'abri d’un coup de main, l’exemption de paiement de certains droits d’octroi quinze jours avant et quinze jours après la l'ète de S. Bavon (a), devaient nécessairement y attirer une grande affluence d’étrangers et développer rapidement cette nouvelle ville.

La fondation de ce nouveau centre de transactions commerciales fut d’autant moins favorable aux intérêts de S. Bavon, que le comte Arnould y établit un port, c’est-à-dire qu’il y institua une commune , une ville affranchie, libre, en un mot un refuge, — portion ibi statuit (b), suivant Thielrode : c’est là le véritable sens du mot portus, mot probablement d’origine tudesque et qui a toujours eu cette signification en flamand. Le comte aura octroyé à la nouvelle ville une charte d’immunités, pour y attirer les étrangers et les habitants des lieux circonvoisins : Ueireheim (la résidence du Comte) devint ainsi un lieu de refuge, un port (c). C’est là qu’il faut fixer l’origine de la commune de Gcind, dont l’existence avant l’octroi de Philippe d’Alsace, intitulé hnec sunt puncta, ne peut être niée; commune dont ce prince ne voulut pas confirmer les usages et les privilèges à son avènement au comté de Flandre.

La situation du château, dont nous venons de parler, a donné lieu à de longues controverses ; le plus ancien écrivain qui en ait parlé, est le narrateur anonyme des miracles de S. Bavon. Il le place à l’endroit où nous le voyons encore de nos jours près de la Lys. S’il le désigne sous la dénomination de Novum castellum, ce n’est pas par rapport à un autre plus ancien, mais parce qu’il n’avait été bâti que depuis peu de temps. Peut-on le supposer autrement, si l’on considère que cet écrivain rapporte, comme témoin oculaire, des événements arrivés de son temps? Lui qui parle en termes précis de l’état de ruine et d’abandon où l’abbaye de S. Bavon se trouvait alors, aurait-il négligé de mentionner un château fort érigé dans le voisinage de l’abbaye, échappé miraculeusement aux attaques des Normands, si en effet il eût existé? Cela choque la vraisemblance. Thielrode s’est occupé plus longuement de ce château : c’est lui surtout qui a jeté de la confusion dans cette question purement topographique. Il intitule le chapitre 8 de sa Chronique : « l)e origine castri (d) gandensis et oppidi quod silum est infra Scaldim et Legiam fluvios. » Mais le texte du chapitre est en contradiction flagrante avec cet intitulé, puisqu’il y parle à deux reprises, non d’un château situé sur les eaux de l’Escaut et de la Lys, à la jonction de ces deux rivières, mais d’un château bâti aux bords de la Lys. Le chroniqueur confirme lui-même implicitement cette situation en rapportant le stratagème au moyen duquel ce château rentra au pouvoir des comtes : un chevalier, dit-il, nommé Lambert, vit descendre une femme de suburbio castelli, du faubourg ou du glacis du château et la fit arrêter. Or ces mots suburbium castelli ne peuvent s’appliquer aux environs de l’abbaye de S. Bavon, puisque nous venons de voir que du temps de l’écrivain anonyme de S. Bavon, il n’y existait plus que des pans de murs et que les environs en étaient réduits en désert. Ce suburbium était donc limitrophe d’un autre château, de celui en un mot que Thielrode place lui-même aux bords de la Lys.

L’existence d’un château fort près de l’abbaye de S. Bavon est une chimère, qui a puisé quelque vraisemblance dans cette assertion de Thielrode, qu’il se trouvait situé sur un alleu appartenant à l’abbaye, qui de ce chef recevait une certaine redevance des comtes. Assertion qui est vraie au fond; mais pour trouver la situation de cet alleu, il ne faut pas le chercher aux environs de l’abbaye. Et en effet, la charte de Lothaire du 5 mai 967 prouve que déjà à cette époque l’abbaye possédait tout le territoire,

(а) V. Waiwkoenig, Hist. de la Flandre, t. III, p. 244, n° 2.

(б) V. Chronique «le Thielrode, p. 12.

(e) V. le Lexicon de Pitiscus, au mot portus, in fine.

(d) Selon Ducange, le mot castrum ne veut pas même dire château; « dénotât oppidum exiguum, quod vicum potius majorem appellares vol burgum, uhi nec episcopus, nec cornes, nec praefectus, nec ullus judicum provincialium sedem habuerit. »

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situé à Garni au-delà de la Lys, avec les villages d’Ekkerghem, de Wondelghem etde Marcke ou Mariakerke, dont les limites s’étendaient jusqu’au territoire de Garni. C’était là l'alleu de l’abbaye sur lequel le Château des Comtes était élevé. Il est probable que la dénomination de Marien-land, que portait le quartier de la ville, qui s’étendait encore en 1299 jusqu’au pied du Château des Comtes, ne lui fut donnée que parce qu’il était une dépendance du village de Marcke, Mariakerke, Merekerke et même Meerhem. Et il est si vrai que l’abbaye avait des droits incontestables sur cette terre, que le comte Robert ne la vendit aux Gantois, le Ier avril 1299, que sous la réserve de tous les droits de l'abbaye. Tout ce qui se trouvait dans la mouvance de ce territoire, était donc soumis à une redevance féodale : de ce chef les comtes de Flandre n’en étaient pas plus exempts que pour leur château de Wondelghem. C’est un point qui au surplus est confirmé par les annales de S. Bavon, qui disent à l’année 1073 : « In ecclesiâ novi castelli supra ripant fluminis Legiae in fisco gandensis coenobii, sitâ. » On ne peut donc tirer aucun argument du passage de Thielrode pour fixer la position du château-neuf dans les environs de l’abbaye, tandis que ses assertions contradictoires, que nous avons citées en premier lieu, établissent le contraire.

Des historiens prétendent, Meyer entre autres, que l’empereur Othon Irr, dans le cours d’une guerre qu'il soutint dans l’intérêt de Hugues-le-Grand contre Louis d’Outremer et le comte Arnould, s’empara d’une lisière de pays, située sur la rive gauche de l’Escaut, dans la direction de Gand vers Bouchoute, et d’un château qui la défendait. Thielrode y ajoute que cet empereur fit creuser un fossé à Gand, à partir de S. Jacques jusqu’à la mer, pour fixer les limites de l’Empire et de la France. Ces deux faits peuvent être vrais : si un empereur d’Occident s’est emparé en effet de la rive gauche de l’Escaut, il se sera remis en possession d’un ancien domaine de sa couronne, puisque Louis-le-Débonnaire regardait cette rive comme faisant partie intégrante du Brabant (charte du 12 avril 819), qui appartenait à l’Austrasie. L’existence du fossé ne peut être mise en doute; il n’a pas disparu, à Gand il porte encore le nom de fossé d’Othon, et la Keure des quatre Métiers en fait une mention expresse (a). Mais nous ne pouvons croire que ce fut Othon Ier qui s’empara du château de Gand, parce qu’il n’est pas probable que le comte Arnould aurait déposé les reliques d’un saint aussi vénéré que S. Bavon, ainsi qu’il l’ordonna, dans une chapelle située au pied de ce château et d’où elles pouvaient être enlevées à tout instant. Et le comte aurait-il pu songer dans ce cas à jeter les fondements d’une nouvelle ville à une portée de javelot d’une forteresse, contre laquelle les soldats livraient des assauts sans cesse renouvelés? et comment des marchés se seraient-ils établis dans un lieu ouvert et exposé aux sorties de la garnison du château? Nous ne pouvons mûre qu’à cette époque le château-neuf fut au pouvoir de l’empereur Othon. Mais il est probable que ce fut l’empereur Henri III qui s’en empara, soit en 1007, soit en 1020, à l’époque de sa deuxième invasion. D’autres historiens prétendent que ce ne fut que lors de la guerre que Godefroid, duc de Basse-Lorraine, et Thierri, comte de Hollande, eurent à soutenir contre cet empereur, que le comte Baudouin de Lille parvint à rentrer en possession de son château en 1046. Quoiqu’il en soit, il est certain que cette guerre se termina heureusement pour le comte Baudouin dans le synode tenu à Cologne en 1057, où le pape Victor et Henri Ier, roi de France, devinrent les médiateurs de la paix. Par le traité qui s’y conclut, le comte obtint, à titre de fief, le château de Gand et le pays situé à l’est du fossé d’Othon, ainsi que le pays d’Alost ou d’Eenaeme et les îles de Zélande. Ce fut par suite de ce traité que le comte de Flandre devint vassal de l’Empire.

Le bouleversement de la société chrétienne, dans lequel les incursions des payens du Nord avaient

(a) V. Warnkoenig, Hist de la Flandre, t. Il, p. 2.

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entraîné la Flandre, réagit nécessairement sur les institutions monastiques. Dès 845, le concile de Vernon avait dû sévir contre les moines, « qui cupiditatis causâ vagantur et sanctae religionis propositum impudentes infamant, ad sua loca jubemus reverli... »(16). Le comte Arnould, dans la conviction que la corruption des mœurs amène la dissolution de l’ordre social, rechercha le moyen d’arrêter les désordres auxquels le clergé se livrait; il pensa que la réforme de la vie des cloîtres amènerait une diversion favorable à la société; il songea donc sérieusement à rétablir la discipline dans tous les monastères de ses états. A cet elfet il jeta les yeux sur S. Gérard, abbé de Brogne, qui était doué des plus éminentes qualités. Arnould lui confia cette difficile mission, qu’il accepta avec une sublime abnégation. S. Gérard, qui s’était pénétré de l’esprit de modération et de justice qui avait présidé à la conception de la règle de S. Benoit, pensa qu’elle seule pouvait opérer la réforme de l’institut monastique, qui avait rendu des services si signalés à la civilisation. Cependant il ne voulut pas agir avec opiniâtreté; il ne procéda que par la persuasion : ceux qui ne voulurent pas se soumettre à cette règle, purent se retirer. Les religieux qui prirent ce dernier parti, se rendirent en Angleterre, où le roi Atelstan leur accorda un asile (a). S. Gérard ramena la discipline dans dix-huit couvents des états du comte; après ces heureuses réformes, il se rendit au monastère de Ganth.

S. Benoit promulgua sa règle en l’année 528, et vers la fin du VIIIe siècle, elle était devenue si générale, que Charlemagne doutait qu’il existât dans son vaste empire d’autres moines que ceux de cet ordre, doute cette règle repose sur l’abnégation de soi-même, sur l’obéissance et sur le travail (17). Cette dernière prescription opéra la grande révolution dans l’institut monastique : les moines bénédictins devinrent les défricheurs de toutes les contrées où ils s’établirent. Avec le travail, S. Benoit exigea 1 obéissance passive des moines à leur supérieur : le frère devait se soumettre, quand même on lui demandait quelque chose d’impossible (chap. 08). Cette obéissance aveugle annulait toute individualité et proscrivait ainsi toute idée de propriété individuelle. S. Benoit fit des vœux la base de l’état monastique; il imposa un noviciat d’un an, pour que le novice pût s’initier aux exigences de la règle; jusque-là aucun engagement bien formel n’avait été prononcé de rester dans un monastère, quoique le moine en contractât l’obligation morale. Quant au gouvernement du monastère, c’était un mélange de liberté et de despotisme. Quoique l’obéissance fût passive, l’abbé devait être choisi par les frères; l’élection faite, ils tombaient sous la domination absolue de leur supérieur. Dans les affaires graves, il devait demander l’avis de toute la congrégation, et pour les affaires intérieures du monastère, celui des anciens. Mais cet avis ne le liait pas; il pouvait y réfléchir et faire ce qu’il jugerait le plus convenable. Ainsi, comme le remarque M. Guizot, dans ce singulier gouvernement coexistent l 'élection, la délibération et le pouvoir absolu. La pensée morale et la discipline générale de cette règle sont sévères; mais dans le détail de la vie elle est plus humaine, plus modérée que les lois romaines, que les lois barbares et que les mœurs générales du temps. A tout prendre, les frères étaient gouvernés dans leur monastère par une autorité plus raisonnable et d'une manière moins dure, qu’ils ne l’eussent été dans la société civile (/>).

La désignation des titulaires donnera une idée exacte de l’économie et de la marche intérieure des abbayes.

L'abbé : il avait la direction générale de l’institution et le pouvoir d’un évêque dans les limites de sa maison et des domaines qui en dépendaient; il donnait la bénédiction, portait la mitre et la crosse

(a) Chron. Sancti Bcrtini, Martène et Durand, t. 111, cap. 14, p. 352, 533.

(b) V. Guizot, Cours d’hisl. mod., 14e leçon.

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et conférait les ordres inférieurs de la prêtrise. Il avait un secrétaire ou greffier, fonctionnaire qui sous les Francs se nommait notaire; il devait accompagner l’abbé dans les conciles, lorsque celui-ci y était appelé. C’est d’après les notes de ces notaires que les décisions des conciles étaient rédigées : comme chaque notaire avait une manière d’abrévier qui lui était propre et souvent inintelligible pour d’autres, il en résultait des variantes (a). L’abbé avait un scel particulier : quand il l’apposait sur un acte sans l’intervention de son chapitre, l’abbaye n’était plus liée après sa mort. D’après la règle de S. Benoit, l’abbé devait être élu par son chapitre; mais ce mode de nomination subit beaucoup de modifications. Les abbés devaient être confirmés dans leur nomination par les évêques, à moins que l’abbaye n’en fut exemptée; alors la confirmation devait être donnée par le pape.

Le prieur, « praepositus, prior. «C’était le dignitaire le plus élevé après l’abbé, qu’il remplaçait en cas d’absence ou d’empêchement. Il était assisté d’un sous-prieur, et quelquefois d’un deuxième et même d’un troisième, selon l’importance des abbayes; on les nommait subprior et tertius et quartus prior. Ils portaient d’abord le nom de praepositi et ils étaient amovibles. Il y avait des prieurs de deux catégories : le prieur claustral et le prieur conventuel. D’autres résidaient hors des monastères, quand ils étaient préposés à l’administration des biens de l’abbaye; on les nommait alors foreuses ou rurales. Ces domaines, nommés d’abord cellae ou obédiences, et aussi grangiae, parce qu’on y engrangeait le produit des redevances, furent appelés plus tard des prieurés, « prioratus. » Les prieurs étaient aussi nommés procuratores.

L’abbaye de S. Bavon avait plusieurs prieurs ruraux : celui de l’abbaye proprement dite, qui gérait ses biens au pays d’Alost, dans le Brabant et aux environs de S. Bavon; un autre à Papinglo, résidant dans ce courtil, il avait sous sa direction les biens dans ce village et les poldres, moeres ou tourbières à Ardembourg, Oostbourg, Bicrvliet, Sluus, Ysendike, aux îles de Wulpen et de Cadzand, à Moerbeke et dans les Weerdt, entre l’Escaut et la Durme; un troisième à Wulfsdonc; enfin le prieur de Waterlos, et dans les derniers temps de l’abbaye, celui de S. Àmand lez-Gand.

Dans toutes les abbayes il y avait en outre six grands fonctionnaires :

1" Le camérier ou chambrier, nommé aussi cubiculaire, « camerarius. » Il avait la même charge que celui des évêques. Dans l’abbaye il devait particulièrement avoir soin des intérêts temporels. Il avait sous ses ordres un employé commis à l’entretien du vestiaire et de la literie. Le chambrier fournissait au sacristain les vases et les ornements nécessaires au culte.

2° Le cellérier, « cellerarius » : il avait le soin de la dépense de la bouche, c’était l’économe de l'abbaye; on le nommait aussi le provisor ou procurator. Il avait sous sa dépendance les grenetiers, « granetarii, «chargés de la conservation des grains, et les foulons. Le cellerarius coquinae ou deuxième cellérier était un laïque remplissant les fonctions de chef d’office. Il commandait encore aux boulangers et aux bûcherons. Le cellérier avait aussi des fonctions plus importantes à remplir : il avait la direction du commerce de vin de l’abbaye, qui était fort étendu et dont il avait à rendre compte; il avait des suppôts dans les celliers de l’abbaye, nommés cnaepen van den ivine, dont il était responsable. Dans un document publié par l’abbé Wouter en 1395, 20 février, concernant les mesures et le soutirement des vins, il est parlé du Wynwaerder ou de son remplaçant : c’est le cellérier qu’il a désigné par cette dénomination.

3° L 'aumônier, « elemosinarius. » 11 était chargé de distribuer les aumônes ; une fois la semaine il allait visiter les pauvres : des biens spéciaux étaient affectées à ce service de bienfaisance, dont

(«) Capitul. ter, de 805, a. 3.

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l'aumônier avait même le pouvoir de disposer en faveur des pauvres, mais seulement pour leur vie durant. C’est ainsi que nous trouvons qu’en 1220, l’aumônier Baudouin donna à ce titre un terrain situé entre l’abbaye et la vieille Lys, à Lismode, veuve de Waslin Brusch. Dans les cartulaires de l’abbaye, ces biens sont placés sous une rubrique particulière (litt. Q), intitulée pro elemosina, contenant 56 articles. L’aumônier devait prendre soin du jonc, pour joncher l’église, le cloître, le chapitre et l’école.

4° Le magister operis, l’architecte, le chef-ouvrier. Il avait à prendre soin de l’entretien des édifices (18).

5° Le pitantiarius était chargé de la distribution des pitances ou de la distribution extraordinaire pour la table, soit en mets, soit en boissons.

6° Le sacrista, le sacristain-chef, oppercoster. 11 avait soin des joyaux, du trésor, des ornements sacerdotaux de l’église. Il avait à rendre compte des oblations faites aux églises et aux autels dont l’abbaye avait le patronage, et des legs faits à la fabrique; il y plaçait à cet effet des hommes de confiance pour prendre note des libéralités des fidèles. 11 avait encore à pourvoir au vin nécessaire à la célébration de la messe et devait veiller au service des inhumations. Les prêtres qui célébraient leur première messe dans une de ces églises, étaient assujettis à un droit qu’ils pouvaient rédimer, ainsi que les confréries, qui devaient s’entendre avec lui au sujet des oblations.

11 y avait en outre des emplois plus secondaires :

Le bibliothécaire: il gardait les livres, réglait les chants et les lectures, et remplissait quelquefois les fonctions de secrétaire ou de notaire pour la rédaction des actes.

Le chantre : il dirigeait le chœur et les chants, conservait le sceau de l’abbaye, prenait soin des cartulaires et devait pourvoir à tout ce dont les paléographes et les enlumineurs avaient besoin (a).

L'hospitalier était spécialement chargé du soin des étrangers logés à l’abbaye, de la gastria ou bâtiment affecté à cet usage.

L'infirmier, « custos infirmorum, nosocomiarius; » il avait la direction de l’infirmerie et de la pharmacie de l’abbaye, et devait pourvoir aux préparatifs des enterrements et des embaumements.

Le refectionnarius : c’était le moine qui avait la garde des ustensiles de table, du linge, de la vaisselle; il avait sous ses ordres les frères servants.

Le cuisinier, « coquinarius. » Il paraît que l’abbé avait son cuisinier particulier, dont la fille avait droit à certaines parties des mets qu’elle avait à préparer.

Le jardinier, le portier et le cuisinier signaient souvent les actes de l’abbaye comme témoins (b).

L'aedituus, l’intendant du trésor de l’abbaye.

Le Bajulus abbatis : c’était plutôt l’homme de l’abbé que du chapitre; il en avait plusieurs sous sa dépendance; ils devaient lui faire rapport de toutes les affaires qui pouvaient intéresser l’administration des biens de l’abbaye et de la discipline intérieure du monastère : c’était un inspecteur-général.

Les nuncii ou praecones, messagers spécialement chargés de s’enquérir des jours de plaid et de la manière dont la justice était administrée.

Le minutor, le saigneur. Pour la saignée on avait prescrit certaines saisons et interdit d’autres. On avait recommandé dans l’ordre de Citeaux les mois de février, d’avril, de septembre et le mois de juin

(а) Dans une charte de S. Bavon de 1120, on trouve que les fonctions de chantre et de chancelier étaient remplies par le même individu.

(б) Ils étaient spécialement désignés, à ce que nous croyons, sous la dénomination de servientes abbatis. Plusieurs personnes signèrent en cette qualité un acte en faveur de l’abbaye du 12 mai 1252.

vers la Saint-Jean. C’était l’abbé qni désignait en chapitre les religieux qui devaient se soumettre aux soins du minulor, qui probablement exerçait encore à l’abbaye les fonctions de chirurgien et de médecin.

Parmi les fonctions de l’abbaye, nous devons encore compter le cervoisier, fonctions importantes à en juger par cette circonstance qu’un haut dignitaire, un archevêque de Rheims, légat du pape, intervint dans une transaction sur une difficulté qui existait entre un des abbés de S. Ravon et son cervoisier.

Tous les grands fonctionnaires de l’abbaye devaient être moines; les familiers ou serviteurs pouvaient ne pas l’être, ceux-ci devaient s’aider mutuellement dans la cuisine, au moulin, au jardin et dans les autres soins intérieurs, même à l’égard des hôtes et des étrangers, qui avaient des logements et une table séparés; les mets qu’on leur servait, étaient les mêmes que ceux de la maison. La règle de S. Benoit n’accordait aux moines qu’une livre de pain et une hémine de vin. La viande leur était défendue, Dans la suite du temps l’ordinaire fut augmenté; il se composait de deux plats, quelquefois d’un troisième, quand il y avait pitance, de légumes, de poisson, d’œufs et de pain à volonté. Les religieux avaient un demi-pot de vin par tête, dont le tiers devait être gardé pour le souper. 11 n’y avait pas de jeûne depuis Pâques jusqu’à Pentecôte; mais depuis cette dernière fête jusqu'au 13 septembre, on jeûnait les quatrième et le sixième dimanches. Et depuis cette époque jusqu’à Pâques il y avait abstinence tous les jours. Durant le carême le jeûne était très-sévère : non seulement on diminuait le manger et le boire, mais aussi les heures de repos, de récréation et de causerie.

On admettait dans l’abbaye, suivant la règle de S. Benoit, tous ceux qui s’y présentaient, les enfants, les adolescents, les adultes, les pauvres et les riches, les nobles et les roturiers, les serfs et les émancipés, les savants et les ignorants, les clercs et les laïques.

Les enfants, les novices, les profès, dormaient dans des dortoirs distincts, dans des lits joints, mais entourés de rideaux : les fonctionnaires de l’abbaye n’avaient pas de logement séparé, sauf l’abbé. Il paraît qu’un doyen ( deken , tienman, hoofd van tien kloosterlingen) avait dix moines sous sa direction. Ils étaient tonsurés; une tonsure différente distinguait les diacres et les prêtres entre eux. Ils portaient une tunique et deux capuchons avec ceinture; un scapulaire, quand ils s’occupaient d’ouvrages de mains, pour ménager la tunique ou sagum, qui ne venait que jusqu’aux genoux et était liée des deux côtés. La tunique était blanche; le capuchon et le scapulaire étaient noirs; la tunique noire ne fut portée que longtemps après, quand on se vêtit de chemises de toile, usage qui s’était introduit au VHP siècle.

Les vigiles se récitaient vers minuit; après les matines on devait se livrer à la lecture et à la méditation. Après le premier office, labeur de mains depuis Pâques au 1er octobre, pendant trois heures; durant les autres mois de l’année, pendant deux à trois heures. Dans les premiers temps de l’ordre, la messe ne se célébrait que le dimanche et les jours de fête; tous les moines devaient y communier. Après le dîner, lecture et travail; si les frères étaient occupés hors du monastère, ils devaient écouter mentalement et à genoux le service divin durant les heures ordinaires.

La règle permettait la construction dans un monastère de deux ou de plusieurs oratoires; l’église principale ou conventuelle se nommait souvent la basilique. Les malades et les infirmes avaient des oratoires séparés; il y en avait même pour les moines qui désiraient faire des retraites ou prier en particulier, et même dans la suite on éleva des chapelles ou des oratoires pour les domestiques.

On signale dans les annales bénédictines (1. 1, p. 18, n° 41) la différence qui existe entre la clerici, les ministri altaris et la laïca mullitudo. Les clercs ne prenaient pas ce nom, parce qu'ils étaient tonsurés, mais parce qu’ils remplissaient les fonctions ecclésiastiques : les ministres des autels étaient tous ceux qui

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avaient reçu l’ordination. Les simples moines, non ordonnés, étaient désignés sous le nom de laïci, laïcs, et pour les distinguer des laïcs séculiers, on les désignait quelquefois par laïci majoris praeposili. Et on nommait tourbe laïque tous les séculiers qui étaient employés auprès des moines.

Womaue. — 957-082.

Thielrode prétend et Sanderus d’après lui («), que le comte Arnould s’empara de plusieurs domaines de l’abbaye pour les donner au château-neuf; il cite entre autres la forêt de Meerhout, les villages de Loochristi, Hyfte, Desseldonck, Dorezclc et Sprendonck, dont les habitants furent soumis à un tribut. Cette allégation supporte difficilement l’examen, car nous voyons dans la suite que ces biens se trouvaient dans sa possession , sans que l’on rencontre des chartes faisant mention d’une restitution. Quoiqu’il en soit, le comte revint bientôt à de meilleurs sentiments et se montra même trèsgénéreux envers elle.

L’abbaye se trouvait toujours dans le même état de ruine depuis plus d’un siècle. Transmare, évêque de Noyon et de Tournai, prélat distingué par sa piété et son zèle pour les institutions monastiques, déplorait l’exil volontaire auquel les frères de S. Bavon s’étaient condamnés; exil préjudiciable surtout au développement de la civilisation dans ces contrées. Il s’adressa en conséquence avec S. Gérard, au comte Arnoul et à son fils Baudouin, pour les prier de vouloir relever l’abbaye de ses ruines; prière que ces princes accueillirent avec faveur, et l’on vit bientôt s’élever un nouvel édifice, sur les murs de l’ancien monastère. C’est un point historique confirmé par une charte du roi Lothaire, du 11 décembre 958; c’est le troisième document en rang de date de l’abbaye, qui soit parvenu jusqu’à nous. C’est une pièce extrêmement intéressante par les détails qu’elle donne : « Erat, y est-il dit, idem locus, multis temporibus tam incursione paganorum, quant negligentia incolentium deserlus et in solitudinem redactus et pene inhabitabilis effectus in tantum ut vix quicquam divini offteii Deo inibi persolveretur. Postea vero ammonitione venerabilis viri Gerardi abbatis, plaçait ei (. Arnulpho ) eumdem restaurare locum. » Cette charte confirme ce que le compilateur des miracles de S. Bavon, dit des ruines de l’abbaye; car le locus se rapporte ici au monastère « in vico gandavus posito, ubi Lcgia et Scalth confluant. » Elle établit donc présomptoirement que ce fut le comte Arnould qui releva l’abbaye de ses ruines. 11 trouva cependant de l’assistance dans le concours des fidèles, au nombre desquels on doit ranger un vieillard, qui à la suite d’une vision se rendit à Gand et qui pendant le restant de ses jours s’évertua à concourir à la restauration de l'abbaye, suivant l’écrivain que nous venons de citer.

Il paraît qu’il existait encore des moines de S. Bavon; dès qu’ils furent informés de la résolution du comte, ils s’empressèrent de retourner dans leurs foyers; ils étaient encore au nombre de sept : le compilateur des miracles de S. Bavon était l’un de ces moines, ce que l’on peut inférer d’une passage de son ouvrage. A leur arrivée les travaux de l’abbaye et de son oratoire n’étaient pas assez avancés pour qu’ils pussent y être accueillis. Le comte dut encore leur accorder un asile dans la chapelle palatine de son château : ils eurent beaucoup de peine à s’y loger, avec leurs reliques (b). Ils durent cependant y séjourner trois années; car on mit tout ce temps à la reconstruction de l’abbaye.

Enfin le 1er octobre 940, après un exil de quatre-vingt quatorze années, les moines de S. Bavon pri-

(a) Fland. illust ., t. I, p. 120.

(b) « Tan litlilas angustioris oratorii, » dit l'écrivain des miracles.

ABBAYE DE S. BAVON

ient pied de nouveau dans leur abbaye; ils y rentrèrent processionnellement, ayant S. Gérard à leur tète, portant les reliques de S. Bavon. Mais avant d’y entrer, ces reliques furent exposées à la vue de tout le monde sur le cimetière de l’abbaye, pour détruire la rumeur qui s’était répandue qu’elles avaient été enlevées. S. Gérard ôta le voile qui entourait la châsse, et montra aux assistants que le sceau, qui y avait apposé avant l’émigration vers les Gaules, était intact dans toutes ses parties. Cette vue excita la plus vive allégresse parmi le peuple, et après cette cérémonie les reliques, furent transportées dans la nouvelle église et exposés sur un reposoir, « illata itaque nuper reaedificalae ecclesiae celebri sunt, quo hodièque cernuntur, sublimata repositorio (a). Des écrivains rapportent que les moines de S. Bavon donnèrent, sur la demande du comte, quelques parcelles du corps de leur patron à l’église de Sle Pharaïlde, à condition que son chapitre se rendrait annuellement avec elles à l’abbaye. Nous ne doutons pas du fait, mais nous croyons qu’ils ne firent pas ce don dans ce moment, car on ne pourrait s’expliquer alors l’état d’intégrité dans lequel ces reliques furent trouvées quelques moments après leur départ.

Le comte mit en 957 à la tête de l’abbaye qu’il venait de relever, un disciple de S. Gérard, nommé Womare, qui avait été associé à Aguilon, moine de l’abbaye de Toul, dans la direction de l’abbaye de S. Bertin, pendant la mission de S. Gérard.

Ce fut en 958 que l’abbé Womare, sur l’avis des abbés Agenold, du monastère de Gorze, de Humbert, abbé de S. Apri, des abbés Hildebrand, Lideric et d’autres protecteurs de l’Église, s’adressa au comte Arnould et à son fils pour les prier de demander au roi Lothaire de vouloir approuver la réinstallation de sa communauté dans le monastère restauré et de lui en assurer la possession. Le roi s’empressa d’aviser favorablement sur cette demande, et le 11 décembre de la même année il assura à Womare et à ses frères la pleine et entière propriété du monastère et de ses biens, en leur permettant d’en disposer suivant leurs besoins et leurs statuts. 11 confirma en outre le privilège qu’ils avaient d’élire leurs abbés, tout en maintenant en fonctions l’abbé Womare, qui avait été nommé par le comte.

Ces divers points sont établis par une charte originale, à l’abri de toute critique, et contredisent ce que les annales de S. Bavon allèguent sur la résignation de S. Gérard en 955 et sur la nomination, avec l’assentiment du comte et de Rodolphe, évêque de Noyon, d’un certain Ilugo, qui aurait occupé la dignité abbatiale jusqu’en 965, époque de sa démission et de sa mort. Ce qui certes n’est pas, puisque Womare fonctionnait encore en 957 : peut-être cet Hugo n’était-il qu’un prieur de l’abbaye? Au reste, d’après le texte d’autres chartes, celui-ci était encore abbé en 977.

11 paraît que le comte Arnould réclama, jure beneftcio, toutes les reliques que les autres monastères avaient fait enfouir pour les soustraire aux profanations des Normands, et qu’il ordonna de les déposer à l’abbaye de S. Bavon. C’était un droit régalien, dont le comte pouvait se prévaloir, mais qui dépouillait plusieurs institutions pour en favoriser une seule.

Les mêmes annales, à l’année 947, font connaître que l’évêque Transmare accorda à l’abbave le privilège de l’exemption de l’ordinaire, c’est-à-dire qu’il les affranchit de la suprématie épiscopale. Mais cette exemption n est étayée par aucune charte. L’autorité des évêques sur les monastères avait été établie par le concile œcuménique de Chalcédoine en 451; le concile d’Agde, de 506, défendit d’en fonder de nouveaux sans leur intervention, et enfin le concile d'Orléans, de l’année 554, confirma de nouveau d une manière très-expresse les prérogatives des évêques à cet égard. De ce moment ils exer-

/') Y. Acta SS. ISclrj. sel., t. II, p. G 1 7 , nos 21, 22, Miracula S. Bavonis, aulorc anonymo.

ABBAYE DE S. BAVON

cèrcnt leur pouvoir avec une témérité sans bornes; ils usurpèrent même, dans bien des cas, les droits des monastères, en plaçant à la tète de ceux-ci des membres de leur famille et en leur procurant des avantages souvent iniques («). Ces injustices donnèrent lieu à des réclamations, que les conciles tentèrent vainement de redresser. Les moines finirent par résister ouvertement aux évêques et ne les admirent plus. De là excommunications et interdictions de la part des évêques; un arrangement mil enfin un terme à ces scandales, au moyen de chartes d’immunités délivrées par les évêques aux monastères, et dont l’usage devint si fréquent que Marculfe en a conservé une formule dans sa collection. L’abbaye de S. Bavon s’est toujours opposée avec énergie aux empiétements des évêques sur ses droits; rarement l’élection de ses abbés a été soumise à l’approbation épiscopale; mais nous n’avons rencontré dans ses archives aucune charte d’immunité délivrée par un évêque. Ce ne fut que vers la fin de son existence qu’elle fut déclarée exempte par une bulle du pape Paul III, il est donc probable que l’exemption accordée par Transmare est apocryphe.

Le chroniqueur Thielrode raconte qu’en 902 Wichman, châtelain de Gand, donna le village de Destelberghen à l’abbaye de S. Pierre, au mont Blandin, où son épouse Lcutgarde, hile d’Arnould-le-Vieux, était inhumée, et il cite une pièce à l’appui, qui porte cette date. Mais elle est inexacte, puisqu’il fixe la treizième année du règne de Lothaire à 962; ce roi ayant été sacré à Rheirns en 954, il aurait fallu dire la huitième année de son règne. Au reste, Sanderus et Ghesquière, dans ses Acta, n’ajoutent pas grande foi à cette pièce : en effet, peut-on supposer qu’ Arnould, protecteur de l’abbaye, eût toléré que son beau-fils lui enlevât un domaine aussi important? Il y a plus, le village de Destelberghen n’est mentionné dans aucun acte de donation antérieur à cette date. Thielrode parle de Thessela, qu’une main postérieure a traduit par Desselberghe : nous avons peine à croire que cette traduction soit exacte; n’est-ce pas plutôt Desselghem, dans l’arrondissement de Courtrai? Quoiqu’il en soit, l’abbaye fut largement indemnisée de cette usurpation par le roi Lothaire, qui lui confirma le 5 mai 967 le privilège d’immunité civile et ecclésiastique, et défendit aux archevêques et aux évêques de s’immiscer dans ses affaires, sous quelque prétexte que ce fût, sans en référer à sa personne, sous peine d’une amende de cent livres d’or, au profit de l’abbaye.

Ce document la maintint aussi en possession de toutes les maisons et demeures qu’elle possédait dans le port de Gand (b) au-delà de la Lys; de l’église d 'Ekkerghem, avec ses dépendances et dix inanses du domaine de Marke, comprenant Wondelghem et Everghem, avec son église; d’une manse à Maglina ; de Dotnest, avec la forêt qui pouvait nourrir mille porcs; du manoir de Fronestalle, dont les précédents relevaient; de l’église de Vinderhoute, avec une manse; du village de Ledringhem, avec ses terres, bois et prairies; des hameaux de Sclotrahega, Sclota, Thesledung, Dorensale, Springedonck, Mendonck, avec l’église et Siggingehem; de deux manses à Hachtinne, à Berginne et à Hemthorb; du village de Herlingehem, avec les terres et les prairies qui en dépendent. Dans le Courlraisis, dix manses; l’église avec les terres, bois et prairies de Siggingehem; une manse à Aulingehem; la quatrième partie de l’église de Haspere, ainsi que la moitié d’une métairie; sept manses à Gutdingahem; le village d 'Elsoia, avec 58 manses, l’église et toutes ses dépendances; l’église de Caninghem, avec trois manses. Dans le Mélantois, à Scelmis, sept manses, deux à Cambe et deux moulins; une autre à Wilde et trois à Merendré. En Flandre, l’église-mère et la chapelle, avec leurs dépendances, de Rodenburg. Cette église avait été consacrée sous l’invocation de S. Bavon en 960.

Thielrode énumère dans sa chronique les objets précieux, joyaux, reliques, vases sacrés, que les

(а) Y. les conciles de Lérida et de Tolède, an. 524 et 655.

(б) Ainsi à cette époque déjà, le monastère de Ganth avait transmis son nom à la nouvelle ville d'Arnould: ce n’était plus le porlus Heirehcm, mais bien le portas Gandavum.

religieux trouvèrent encore dans le trésor de S. Bavon, après les invasions des Normands, à leur retour de Laon; cette pièce est publiée dans le Corpus Chronicorum Flandriae, t. I, p. 546^

L’empereur Otton Ier avait promis de restituer à l’abbaye plusieurs propriétés dont des particuliers ou des agents du fisc s’étaient emparés; mais la mort l’empêcha de réaliser sa promesse. L’abbé Womare réclama de nouveau près de son fils Otton il, qui lui fit rendre, le 21 janvier 974, les biens suivants : Northrewic, dans la Taxandrie, avec l’église et ses dépendances; Sethleca, dans le Brabant, et Buocholt, dans le pagas Riensis, avec les églises et leurs annexes. En 976, les 18 et 19 janvier, le même empereur restitua à l’abbaye, le domaine nommé Creka et Papingalant, son église et une terre nommée Golda, assez vaste pour nourrir 900 moutons, dans le pagus de l’Escaut. Dans le district de Beveland, l’espace de terre compris entre Suthera, Suthflita, Curtagosus et Campen, et tous les biens que l’abbaye avait possédés à Walacra et Brumsale; à Hosiholt, la terre située sur l’affluent nommé Laliara, et celle sur le Dipanha, qui pouvaient nourrir 600 moutons. Dans le Brabant, le village de Warminia, avec deux églises et leurs dépendances; les villages de Flithersale, Papeghem, Bavenghern, GiSingusela, Sethleca, avec leurs églises et dépendances; dans la Hesbaie, les villages de Wintershove et Winethe, ainsi que leurs églises. La même charte approuve l’échange que fit l’abbaye avec le chevalier Folgbert du village de Holthem, dans le Brabant, et de celui de Felthem, dans la Flandre, et de leurs églises, contre les domaines de Northrewic et Idingehem, dans la Taxandrie. Nous ferons remarquer que le village de Wintershove, situé entre Tongres et ïlasselt, sur la Merck, avait été donné à l’abbaye par S. Landoald, l’un des compagnons de S. Amand, et que Baudouin-lc-Chauve s’en empara pour le donner à l’un de ses chevaliers, nommé Tielbold. Ce diplôme qui confirme aussi tous les privilèges qui avaient été accordés à l’abbaye à l’occasion de ces biens, est encore intéressant sous un autre rapport, en ce qu’il fait mention de quelques mesures agraires spécialement employées dans certains pays : ainsi il estime l’étendue de plusieurs biens par les têtes de bétail, qu’ils pouvaient alimenter; mode qui était en usage chez les Frisons et suivi en Zélande, qui avait encore adopté d’autres coutumes de ce peuple ; chez les Francs et chez les Saxons, les terres étaient mesurées par bonniers ou par manses.

A en croire les chroniqueurs, les Normands n’avaient laissé derrière eux que ruines et déserts, et à peine trente années s’étaient-elles écoulées depuis leurs dernières invasions que l’abbaye réclame et qu’on lui restitue une foule de métairies et d’églises! La création en un si court espace de temps d’églises et de métairies, qui demandaient la construction de bâtiments pour la demeure des serfs, qui en dépendaient, peut-elle être attribuée à cette activité, quelque vivifiante qu’elle puisse avoir été, qui dès le milieu du Xe siècle avait remplacé ce découragement dans lequel les invasions des Normands, ces précurseurs de la fin du monde, avaient jeté toutes les populations des côtes maritimes de l’Europe? Et que l’on veuille remarquer que ce même fait se reproduit partout où il y avait des institutions monastiques. Nous ne pensons pas que cette activité puisse avoir créé en si peu de temps tant de constructions agricoles, d’églises et de villages. Tout tend à prouver, au contraire, que ces établissements n’avaient pas été détruits et qu’il faut taxer les chroniqueurs d’exagération dans leurs récits. Il est dit dans Yllisloire universelle de M. Cantu (a), que des recherches approfondies démontrent que la Germanie ancienne pouvait nourrir au plus un dixième de la population actuelle et qu’il n’en pouvait être autrement dans une contrée couverte de forêts, d’étangs et de fleuves, dont rien n’arrêtait la violence; que ce ne fut pas l’excès de la population, mais l’âpreté du climat, qui chassait les hordes de la Scandinavie; que d’ailleurs il existait un usage chez ces peuples, que tous les cinq ans les habitants renvoyaient leurs enfants adultes, à l’exception de ceux qui étaient destinés à perpétuer la famille. Lors

(a) T. VII, p. 285.

ABBAYE DE S. B AVON

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donc, continue le même écrivain, que les chroniques parlent de torrents de barbares, il faut faire une large part à la terreur des contemporains : et eu égard au petit nombre d’habitants réunis dans un hameau, l’incursion de trois à quatre mille étrangers pouvait paraître formidable. Rien ne prouve mieux le nombre inférieur des barbares à celui des habitants du pays où ils venaient s’établir, que de voir le latin ou la langue romane prévaloir sur les dialectes qu’ils parlaient.

Ces considérations jointes à cette apparition subite d’une foule d’églises et de villages, nous induisent à croire que les récits de nos chroniqueurs sont très-exagérés à cet égard et que les ravages des peuples du Nord ne se sont guère étendus au-delà des rives des fleuves, et qu’ainsi on ne doit pas être étonné de voir reparaître les villages et leurs églises immédiatement après le départ des hordes germaniques.

L’abbé Womare obtint de l’empereur Otton il une faveur qui devint dans la suite la source de grandes richesses pour l’abbaye : ce fut l’exemption de tous les tonlieux perçus dans les municipes, villes, châteaux et autres lieux de son empire, sur les marchandises en destination pour l’abbaye, transportées par eau ou par terre. Ces lettres d’octroi portent la date du 22 mars 977; l’empereur y déclare en outre prendre sous sa sauvegarde toutes les transactions commerciales que l’abbaye arrêterait dans l’étendue de son empire (19) : c’est à compter de ce moment qu’elle entama avec l’Allemagne un commerce de vin très-actif.

Nodger, évêque de Liège, envoya à l’abbé Womare, au mois de juin de l’année 980, la biographie de S. Landoald et de ses compagnons, qu’il avait composée lui-même : cette œuvre se trouve encore en original aux archives de la province. Il paraît qu’à cette époque le livre des légendes des saints de l’abbaye avait été brûlé (a). Cet envoi eut lieu à la suite de la permission que Womare avait obtenue du pape (à), d’exhumer les reliques de ce saint et de ses compagnons de martyre. Sarabert, curé de l’église de Wintershove, où ces saints avaient été ensevelis, lui remit trois reliquaires, contenant le corps de S. Landoald et ceux d’Amantius, de Vinciane et de Landrade, abbesse de Bilsen ou Munsterbilsen. Les habitants de ce village ne laissèrent pas partir ces reliques sans murmurer; mais ils ne s’opposèrent pas cependant à leur départ : apportées à S. Bavon, en décembre 980, elles furent déposées dans le martyrium de l’abbaye. L’arrivée de ces reliques y fit époque : les offrandes que l’abbaye reçut à cette occasion, furent si importantes que leur produit permit de faire exécuter trois nouvelles châsses en or et en argent. Ce fut Luidulf, évêque de Noyon, qui y déposa les reliques de S. Landoald et d’Amantius, le 15 juin 982, en présence du comte Arnould-le-Jeune, de sa cour, du clergé et des religieux de S. Bavon. Les reliques de S‘e Vinciane et de Ste Landrade n’y furent déposées que le 1er décembre de cette année.

L’empereur Otton II, l’un des plus fervents protecteurs de l’abbaye, mourut en 983. L’abbaye l’avait associé, par reconnaissance, à la participation de ses bonnes œuvres; faveur qu’il avait prisée à un haut point, suivant le témoignage de son successeur au trône, Henri II, qui déclare dans une charte du 5 février 1003, « qualiter ipse ob amoremDei... proprietates rerum, quorumdam tyrannica invasione iniuste prereptas, eidem monasterio restituent... et quod gratiam fraternae societatis in eodem monasterio sibi conccssam habuerit. »

L’abbé Womare, qui eut la gloire non seulement de concourir à la réorganisation de son monastère (o) V. Chron. de Thieirode, p. 53, in fine.

(b) Thieirode dit du pape Jean : si c’est Jean XIII, pape de 96a à 972, cette date ne concorde pas avec celle de l'arrivée de ces reliques à S. Bavon. Jean XIV, de 983 à 983, Jean XV et Jean XVI, de 983 à 996, ne peuvent avoir accordé cette autorisation, puisqu'il est constaté que ces reliques étaient à S. Bavon en 982. C’est le pape Benoit Vil, de 974 à 983, que Thieirode aurait dù désigner.

ABBAYE DE S. BAVON

et à la reconstruction d’une grande partie de ses édifices, mais aussi d’obtenir la restitution de ses biens, qui avaient été usurpés, peut-être depuis le temps de Charles-Martel, ou dont l’administration lui avait été enlevée quand ses abbés s’exilèrent volontairement, mourut le 26 août 982. Thiclrode ignorait le lieu de sa sépulture.

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