ANNO DNI
HIC JACET EVERDEIUS 2dus ABB. GANDN.
38vus QUI OBIIT X° KL. MAII ANNO dni 1206.
Cette pierre éclaircit un doute, qui résultait des termes dont Thielrode se servit pour désigner le lieu de sépulture d’Adélard, « sepultus est in anleriori choro versus conventum, » sans autre désignation. Or comme la crypte, dont nous venons de parler, n’a pas été démolie et que les pierres, provenant de la démolition de l’église abbatiale, furent employées pour la construction du Château espagnol, il en résulte, comme nous l’avons dit, que par chœur antérieur, Thielrode a voulu désigner celui de cette dernière église.
Ces travaux de démolition ont encore sauvé de l’oubli un morceau de sculpture, que les éclats de la mine ont épargné presque miraculeusement : c’est un tympan, taillé en bas-relief sur les deux faces, placé comme linteau sur une baie de porte intermédiaire (V. pl. 22). Il serait difficile de se méprendre sur l’âge de ce bas-relief : les attitudes généralement raides, les expressions calmes et expressives en même temps, des physionomies, les vêtements ornés de galons et de joyaux à la manière orientale,
ABBAYE DE S. BAVON
les draperies arrondies, à plis fins et pressés, se rattachent à la statuaire du XIe et du XIIe siècles. Cet ajustement des draperies est un caractère particulier des œuvres des artistes byzantins, qui ont toujours adopté cet agencement à petits plis, en forme de fuseaux. L’exécution de ce tympan est trèsremarquable : en le considérant attentivement, on serait tenté de croire que le sculpteur a tâché d’imiter l’art ancien. Le groupe à gauche du bas-relief B se fait surtout distinguer par sa disposition, l’ajustement des tuniques et des camails et par la finesse de l’expression.
Quoiqu’il soit prouvé que le but principal que l’on s’était proposé en adoptant l’ornementation historiée, fût l’instruction et l’édification du peuple et que partant il ne faut chercher l’explication de ces sujets que dans la bible ou dans la légende dorée, il nous semble cependant que le sujet de ces bas-reliefs a été puisé dans une des légendes de l’abbaye, l’histoire des miracles de S. Bavon, écrite avant l’année 1014. On se rappelle qu’à deux reprises différentes on fut obligé d’ouvrir le reliquaire de S. Bavon et d’exposer ses reliques aux yeux du peuple sur la butte de Ste Croix, pour pouver qu’elles n’avaient pas été dérobées. Nous croyons que c’est l’une de ces scènes que le bas-relief A représente. Les reliques sont placées sur une table couverte d’un voile symétriquement drapé; des moines dans une position d’humilité viennent les contempler et s’assurer qu’elles n’ont pas été enlevées à leur vénération. Les traits de leurs figures sont empreints de joie, d’admiration et d’étonnement. Deux personnages en camail et en rochet, la tête couverte d’une calotte, y assistent; ce sont des évêques (a). A droite, derrière les moines, ce personnage à longue barbe, couvert d’un manteau agraffé sur la poitrine, est peut-être l’avoué Fastrade ou Landbert, le chef militaire dont nous avons déjà parlé.
Le bas-relief B représente le complément de la narration, le miracle qui s’opéra durant le transport de la châsse de ce saint. C’est une femme perdue de ses membres se traînant par terre, au milieu des assistants, et qui se relève guérie, après avoir invoqué S. Bavon. Ou bien c’est Menswinde, jeune Anversoise, d’une faiblesse de corps telle, qu’elle restait continuellement étendue sur une litière. Au moment de la cérémonie, elle gisait encore dans la même position devant l’entrée de l’église : « Serai-je donc seule, s’écriait-elle, à ne pouvoir vous accompagner, S. Bavon !» Et à peine ceux qui portaient ses reliques commençaient-ils à déboucher du porche, où l’affluence des fidèles les retenait, qu’elle eut la force de se lever et de danser, tout en chantant sa gloire. Ce sont les témoins de l’une de ces scènes que le sculpteur a reproduits : elle se passe évidemment devant un temple. D’un côté, des femmes du peuple, groupées de la manière les plus heureuse, sont frappées de stupéfaction à la vue du miracle; du côté opposé, la surprise n’est pas moins profonde, mais exprimée avec plus d’humilité : l’évêque qui domine cette scène, semble dire au peuple que c’est aux saintes reliques arrêtées sur l’entrée du temple que l’on est redevable des miracles qui viennent de s’opérer sous ses yeux (b).
Quoiqu’il en soit de cette explication, hasardée peut-être, ce bas-relief est un rare et précieux spécimen de la sculpture d’une époque déjà bien loin de nous et d’un ère nouvelle pour les arts. Nous l’avons déjà dit, des idées plus gracieuses, un genre d’ornements, calqué sans doute sur des monuments de l’Asie Mineure, succédèrent à la gravité de l’art dans les siècles antérieurs, conçu sous l’influence de pensées austères, que la préoccupation d’une fin prochaine devait nécessairement engendrer.
(а) Il est digne de remarque que l’on trouve dans ce MS., à la page 176, l’image d’un évêque portant l’étole, ornée de pierreries et d’ornements cruciformes, comme le personnage qui domine la scène de ce bas-relief. Le costume des évêques au XIe siècle avec la calotte, est reproduite dans YHistoire pittoresque de l'Angleterre, par le baron de Rojoux et Cli. Nodier.
(б) V. A cl. SS. Bel g. sel., t. 111, p. 555, n° 57; p. 564, n°» 80, 84, 85; p. 570, n°s 96 et 97.
ABBAYE DE S. BAVOff.
Betto. — 1151-1177.
Betto succéda à Everdée l’année même du décès de celui-ci, il eut pour prieurs un moine nommé Simon et un autre nommé Guillaume, qui devint abbé après lui.
Godefroid III, duc de Lothier et de Brabant, confirma la donation faite à l’abbaye par les frères Ghiselbert et Jordain, d'un alleu situé à Bocholt, au pays de Rien, consistant en quinze manses, et affranchit ce domaine de la jurisdiction comtale, de la tutelle des avoués et de toutes contributions extraordinaires. L’année suivante, en 1155, Nicolas, évêque de Cambrai, lui donna la chapelle et le patronage de Landscoutre, sous la réserve de ses droits épiscopaux.
Cette église, telle qu’elle peut avoir été reconstruite à cette époque, existe encore de nos jours : son plan forme un croix latine, sans bas-côtés. L’ancienne œuvre a été remaniée à diverses reprises : sa forme est ogivale, mais primaire; les fenêtres en tiers-point sont très-évasées. Quand je fus la visiter, on restaurait le toit du transept; j’ai pu m’assurer ainsi que primitivement, elle n’était que lambrisée et que la voûte n’y a été placée que postérieurement. A l’intersection du transept, les deux ailes sont séparées de la nef par deux arcs ogivaux, soutenus au centre par une colonnette et placés sous un arc majeur. La tour est carrée, surmontée d'une flèche, avec corbeaux sous le toit, et à petites fenêtres ogivales; elle est renforcée par quatre pieds-droits. La porte d’entrée de l’église est très-remarquable; elle est en plein cintre, entourée d’un réglet, et portée par des pilastres carrés, surmontés d’un tailloir. Le tympan en est plein, les battants sont couverts de ferrures non ornementées; ils me semblent fort anciens. Sous la tour, il y a une voûte d’arêtes retombant sur des chapiteaux isolés, sans fûts (V. pl. 9, litt. B.
Gérald, évêque de Tournai, confirma la donation faite à l’abbé Wulfric, par son prédécesseur Simon (lors de son sacre à Reims), du patronage de l’église de Waterlos et de celle de Rodenbourg, qui avait appartenu à certain Godebert (37). L’évêque de Cambrai approuva aussi la donation de la chapelle de Glienlbrugge, faite à l’abbaye par R.obert, doyen de Belle, qui l’avait fondée ou qui en était le propriétaire.
En 1170, Philippe d’Alsace permit à Guillaume de Frankendic de céder à l’abbaye « hereditario jure in perpetuum » un fief, qui relevait de lui, avec les alluvions, situé à Ossenesse et nommé Sand et Grolha. Cette cession se fit tant à titre gratuit, que moyennant un échange de cent mesures de terre, situées à Frankenesse (38). Le même prince lui donna en outre, quitte et libre de toute redevance, un fief d’une contenance de cinq bonniers et demi de terre, situé à Gand, près d’un endroit nommé Spihc , et qui avait été occupé par Wautier Mor de Wissengem (59). La chapelle de Godveirdeghem et de Lathern-Stc-Marie lui furent aussi cédées par Alard, élu évêque de Cambrai en 1176.
Ces libéralités ne contentèrent par l’abbé Betto; il déclara nettement au comte qu’il était encore en possession de certaines redevances qui appartenaient à son abbaye, en lui mettant sous les yeux la charte de Baudouin ML Philippe reconnut le fondement de ces réclamations, en réintégrant l’abbaye dans la pleine et entière jouissance, sans aucune réserve, des dîmes des anciennes terres, des novales, des alluvions et des tourbières, à Rodenbourg, Cadsant et Wulpen.
Le comte ne se borna pas à cet acte de justice, il exigea que d’autres imitassent son exemple, et d après un canon du concile de Latran de 1197, il ordonna la restitution des biens usurpés, sous peine de confiscation des biens propres, et condamna les détenteurs de mauvaise foi, coupables de lausses déclarations, à payer le double de la valeur des biens possédés illégalement et de plus à une
ABBAYE DE S. BAVON
amende. Toutes ces usurpations avaient été commises de fait par les grands seigneurs et les nobles, qui avaient fini par dépouiller les corporations religieuses, après avoir dissipé leurs biens et les domaines de l’état dans les guerres civiles et dans les croisades.
Vers 1170, à la demande de son vassal, Arnoul d’Everghem, Gautier de Termonde consentit à l’échange d’un fief, consistant en une dîme à Wevelswale ou Boltrcshande, contre une autre située à Elslo, Getscure, Dorenzeele et Adendike, appartenant à la fabrique de l’église d’Everghem, en sus d’une redevance de quatre marcs. Gautier donna ensuite la dîme échangée à l’église d’Everghem.
Le pape Adrien IV confirma de nouveau, sous la réserve des droits épiscopaux, la possession canonique de vingtrquatre églises, que nous avons déjà désignées, en les affranchissant de tout droit de patronage. C’était peut-être un abus de pouvoir, une spoliation même, car d’après les décrétales ce droit n’appartenait qu’au fondateur des églises. Or l’abbaye ne les avait pas fondées et n’avait pas même doté les autels dont elle obtenait l’investiture. Il est possible cependant qu’Adrien n’ait pas à s’imputer cet acte, car dans la bulle les mots ab ornni personatu libéra, sont écrits sur rature. Quoiqu’il en soit, cette donation obtint une nouvelle sanction d’Alexandre III, en 1170. S’il ne mentionne pas dans sa bulle les églises de Lathem, Ekkerghem, Everghem, S. Sauveur et Rodenbourg, il y ajouta celles de Wilrich et de Grimberge, et libéra toutes les terres qui dépendaient de l’église de Waterlos du paiement des dîmes à des étrangers.
Depuis un temps immémorial l’abbaye avait fait le commerce des vins : dès 977 l’empereur Otton III lui avait accordé l’exemption des tonlieux dans tout l’empire, et en 1169 l’archevêque de Cologne lui fit obtenir une faveur toute spéciale. Quoiqu’à cette époque l’exportation des vins fut défendue en Allemagne, l’empereur Frédéric lui permit d’acheter tous les ans soixante cargaisons de vin pour les exporter et les emmagasiner dans ses celliers (40) ; quantité considérable pour cette époque, si l’on considère que dans le décret de la comtesse Marguerite de 1272 sur les Winages, la cargaison d’un bâteau est portée de 24 à 30 pièces, soit dix-huit cents pièces ! On peut juger par là de l’importance du négoce de l’abbaye. Les navires, qui transportaient ces vins, étaient soumis à Rupelmonde à un droit de quinze écus; mais l’abbé sut en obtenir l’affranchissement du comte Philippe, qui mit son abbaye sur le même pied que les habitants de Gand.
Le pape Alexandre III accorda une faveur d’un nouveau genre à l’abbaye, en lui permettant de prendre en nantissement de ses vassaux, les terres qu’elle leur avait données en fief, quoique les constitutions canoniques ne permissent pas aux institutions ecclésiastiques de prêter sur gages (41).
Des contestations s’étaient élevées entre l’abbé et certain Oston, au sujet de la charge de cervoisier, dont les attributions devaient être importantes, puisque pour les aplanir on eut recours à l’intervention de Samson, archevêque de Reims et légat du pape. Samson, entouré d’un grand nombre d’évêques et de prélats, le fit comparaître devant lui en 1158. Sur son interpellation, Oston s’avoua coupable des torts qu’on lui avait imputés et promit de ne plus molester l’abbé de S. Ravon. Un acte fut dressé de ses déclarations, mais cet acte n’entre dans aucun détail, soit sur les plaintes de l’abbé, soit sur les droits du cervoisier. Nous présumons que le ministerium cervisiae comprenait les fonctions de fermier du droit imposé sur l’épeautre ( gruuter ) et sur les bières. A Gand Le comte avait seul le droit de vendre l’épeautre, et les brasseurs ne pouvaient employer que celui qu’ils se procuraient chez ses agents. Cette ferme y était donnée en fief et relevait de la cour du Vieux-Bourg; le vassal se nommait de Gruutheere, le seigneur de l’épeautre. Ce droit était une véritable imposition, non seulement sur les bières, mais encore sur toutes les boissons fabriquées avec du grain, et qui se percevait dans un certain rayon hors de la ville de Gand. Cet impôt, qui était régalien, appartenait au seigneur à titre de
ABBAYE DE S. BAVON
féodalité et pouvait être exigé par les propriétaires d’une seigneurie des manants qui y demeuraient, en leur imposant, hereditatis jure, qu’ils allassent s’approvisionner d epeautre à la gruerie du manoir. Cette imposition est fort ancienne, on en parle déjà dans une charte de l’empereur Othqn en 999, où elle est définie negolium generale fermenlatae cervisiae et quod vulg'o Gruut nuncupalur (42).
L’étendue de la paroisse de Rodenbourg était si considérable, que l’administration des sacrements était non seulement difficile pour les desservants, mais souvent impraticable. Dans l’intérêt de leurs ouailles, les curés de l’église-mère crurent donc devoir s’entendre avec celui de la chapelle de Henekingwerve pour régulariser ce service. Celui-ci voulut bien s’en charger en partie, mais à condition qu’il aurait droit aux deux tiers des oblations, faites pendant les grandes fêtes de l’année, à l’occasion des enterrements, de la célébration des mariages, des baptêmes et des relevailles des femmes en couches. Cet arrangement fut approuvé par l’évêque de Tournai en 11G9, sous la réserve des droits de l'abbaye, qui en était le patron (43).
Depuis longtemps un différend existait entre les abbayes de S. Bavon et de S. Pierre, au sujet de la sépulture des habitants de la ville de Gand. Elles s’en remirent à l’arbitrage des abbés d’Afflighem, d’Eename et de Tronchiennes, qui décidèrent qu’il était loisible aux habitants de S. Pierre et de Gand de se présenter à S. Bavon, ainsi qu’aux paroissiens de S. Bavon, d’Ekkerghem, de S. Michel et de Wondelghem, d’aller à S. Pierre pour l’administration des sacrements, à condition que l’abbaye de S. Bavon payerait à celle de S. Pierre, à titre de dédommagement, une somme annuelle de deux marcs, parce que celle-ci avait à Gand trois églises sous son patronage, tandis que S. Bavon n’en avait qu’une seule. Cette transaction fut agréée de part et d’autre, et l’abbaye de S. Bavon affecta au paiement de cette redevance seize mesures de terre, qu’elle avait acquises à Oostbourg, au prix de trente-deux marcs. Gautier, évêque de Tournai, et Ingrave, abbé de S. Médard, en sa qualité de prieur du chapitre des abbés réunis à S. Quentin par le pape Alexandre III, l’approuvèrent successivement. Ce dernier donna une seconde sanction en 1170 à cette convention, quand il confirma l’abbaye dans la possession du patronage d’un grand nombre d’églises (a). Le pape y déclare en principe, qu’un chacun est libre de se faire enterrer là où il le veut, à l’exception des excommuniés et des interdits; et en outre qu’à la mort d’un des abbés de ces monastères, l’élection du nouveau dignitaire revient de droit aux moines; que l’élection doit avoir lieu à la majorité des voix, et qu’en aucun cas un abbé ne peut leur être imposé par fraude ou par violence.
Le prieur de Papinglo s’était permis d’empiéter sur les prérogatives du curé titulaire de l’église de Maldeghem, l’archidiacre Robin. L’évêque de Tournai intervint dans cette affaire pour l’aplanir : il arrêta que l’abbaye ne pouvait faire administrer dans ce village les sacrements, ni participer aux oblations; qu’elle n’avait que le droit d’y inhumer ses religieux et qu’elle était tenue de payer au curé la dîme des terres qu’elle y faisait défricher.
Si les évêques veillaient à ce que l’abbaye n’empiétât pas sur les droits des curés, l’abbé ne soignait pas moins les intérêts des églises dont elle avait le patronage. Ainsi il fit décider dans un chapitre tenu à Bruxelles, que les églises de Sellick et de Cobbenghem ne pouvaient être considérées que comme de simples chapelles, non sujettes aux redevances dues par les églises paroissiales; que
(a) Dans ce nombre se trouvent quelques églises dont il n’a pas été question jusqu’ici, entre autres de Dorla (Deurle) et de Lathem-S. -Martin. Cette dernière ne porte plus de traces d’ancienne construction. L’église de Deurle, au contraire, remontait au XIIe siècle; le mélange du plein cintre au tiers-point indiquait nécessairement une époque de transition. La tour, qui était de forme carrée, était placé du côté du chœur; les transepts qui s’appuyaient contre elle, étaient beaucoup moins anciens; elle n’existe plus.
ABBAYE DE S. BAVON
partant l’évêque de Cambrai n’était pas fondé à en réclamer de cette nature. Dans une autre occasion l’abbé fit valoir les droits de son abbaye auprès de Thierry de Gand, seigneur d’Alost, sur une serve nommée Hildegarde, que son oncle Baudouin et son père Ivain avaient donnée à l’abbaye avec sa fille.
La chapelle de l’infirmerie de l’abbaye fut consacrée en 1165, sous l’invocation de la Trinité : peutêtre se trouvait-elle au-dessus de la crypte de la Vierge ; les colonnes circulaires, figurées sous la planche 18, litt. B, peuvent lui avoir ainsi servi de décoration, mais ce n’est qu’une supposition de notre part. En 1167 un duel judiciaire (44) eut lieu dans le manoir de Loochristi, entre Michel Tue et Arnould Bouiers , pour une infraction aux droits et prérogatives de l’abbaye sur la forêt de Loo, ou Eijnards-Triest. L’un de ces champions était probablement l’avoué de S. Bavon, car il entrait dans les obligations de ces officiers de défendre les biens de leurs commettants en champ-clos, quand à défaut d'autres preuves, il fallait en venir à ce moyen extrême.
Betto ne laissa échapper aucun moyen de jeter de l’éclat sur son monastère ou d’exciter la ferveur des fidèles. Ainsi il renouvela la châsse des reliques de S. Liévin ; Gautier, évêque de Tournai, vint les y placer lui-même, et «à cette occasion elles furent exposées publiquement le 27 juin 1171. 11 obtint aussi quelques reliques des onze mille Vierges, et il déplaça les dépouilles mortelles de S. Machaire « de crijptâ super sanctunrium. » Les annales de S. Bavon ne s’expliquent pas sur ce sanctuarium , et laissent dans le doute, si elles ont voulu désigner le sanctuaire de la crypte ou celui de l’église abbatiale, ou bien la chapelle qui fut dédiée dans la suite à S. Machaire.
L’abbé Betto mourut en 1177, avant le 12 mars; on l’ensevelit dans la cryptej devant l’autel de la Vierge. Nous n’avons pu conserver la date que Thielrode assigne à son décès, 1167, 3 octobre, attendu que cet abbé est encore mentionné dans une charte de 1177.
Guillaume. — Ü77-1187.
11 fut promu l’année même du décès de son prédécesseur. Durant son administration il eut pour prieur le moine Lambert, qui devint dans la suite abbé du monastère d’Eename. Ces deux dignitaires établirent entre leurs abbayes une association de participation mutuelle à leurs bonnes œuvres.
Aucune heure ne fut octroyée par l’abbaye aux seigneuries qu’elle avait sous sa dépendance; Diericx n’en a découvert aucune trace. Nos recherches n’ont guère été plus heureuses à cet égard; nous avons cependant rencontré une copie sur papier, intitulée : « ’T vermoejhen van de heerelichede van Muucxswalme, » ou pouvoir judiciaire de la seigneurie de Muncxswalme, qui est une ordonnance de cette nature. Cette pièce ne porte pas de date, mais l’écriture accuse le commencement du XVe siècle; nous en parlerons quand nous serons arrivés à cette époque. La seigneurie de Waterlos. l’une des plus considérables qui appartinssent à l’abbaye, n’avait pas de pareil octroi : il est établi par une enquête (a), que cette seigneurie ressorlissait au Gonseil de Flandre, et que l’on y suivait la coutume de ce pays. La même pièce doit contenir une copie des coutumes spéciales de ce village et du mode d’y procéder devant l’autorité judiciaire. Mais ce n’est que par mention que nous en avons connaissance.
Les lois que Philippe d’Alsace publia à Gand en 1176 ou 1178, n’étaient pas obligatoires pour la ville de S. Bavon; puisque l’une de ces lois, qui n’est qu’un code pénal, ne fut publiée que pour les habitants de la ville de Gand et de sa banlieue. Celle intitulée Haec sunt puncta était applicable à tout
(a) Celle pièce est inscrite dans l’ancien inventaire de l’abbaye dans la case 24; sans date.
ABBAYE DE S. BAVON
le comté de Flandre, per universam terram suam cornes observari praecepil [a). L’abbaye de S. Pierre tombait sous l’application de ces lois, parce qu’elle était située en Flandre; mais il n'en était pas ainsi pour S. Baron, dont le territoire dépendait de l’empire. D’ailleurs cette seigneurie formait un alleu, existant avant l’inféodation du comté de Flandre par Charles-le-Chauve; c’était une de ces terres, dont les prédécesseurs de ce monarque avaient disposé sans réserve, et qui ne relevaient que de Dieu, du soleil et de leur épée. Aussi la cour féodale de S. Bavon n’était subordonnée ni à une cour royale ni à une cour comtale.
En l’absence de toute loi spéciale, la justice était rendue d’après le droit romain, les coutumes et les usages établis par la jurisprudence, laquelle trouvait sa source dans les jugements des chefs-juges ou rédigés par des jurisconsultes
Wautier d’Axle et Alard, fils de Simon d’Oostburg, s’adressèrent à Philippe d’Alsace, comme à leur seigneur féodal, pour lui demander de vouloir prendre en échange de biens allodiaux situés à Axle, Swanewerve et Ostburch, plusieurs parties de terre à Y al, Grotenflit, Strinc, Bertenhue, Sumpel, Cornet, Dumbinsvliet, et dans le Kerkpolre, dépendances de Cadzand, pour les donner à l’abbaye libres de tout lien féodal. Le comte consentit à cet échange par un acte qui ne porte pas de date, mais qui cependant ne peut être antérieur à 1177, puisque l’abbé Guillaume, mentionné dans cet acte, ne fut élevé en dignité que cette année (45). C’est dans cette charte que l’on rencontre la première mention du mot poire, terre d’alluvion gagnée sur la mer {b).
L’abbaye obtint de l’évêque Everard la concession de l’autel d'Uijtberghe (46), que Robert, doyen de Schellebelle, avait résigné entre ses mains, ainsi que le patronage de l’église de Zele, à condition d’y célébrer un anniversaire à son intention (12 mars 1177). Le 6 novembre 1185, Lucius III confirma cette donation, en y ajoutant l’autel de Gremlerghe. Le même évêque rapporte qu’en 1177 le curé de Waterlos, qui se nommait Alulfe, avait causé à l’abbaye des dommages si considérables par son apostasie (c), qu’il s’était trouvé dans la nécessité de le destituer et de donner cette cure à l’abbaye, en l’autorisant à en nommer le titulaire et y percevoir à son profit les dîmes et les oblations aussi longtemps qu’elle n’aurait pas été indemnisée des pertes que la conduite d’Alulfe lui avait causées. Dans la suite Guillaume, archevêque de Reims, parvint à aplanir les difficultés qui avaient été cause de la conduite de ce curé, lequel approuva l’arrangement arrêté par l’évêque, à condition que l’abbaye lui assurât une pension de dix sols esterlings l’an, sur les moyens de l’église de Waterlos, et qu’il y fût vêtu et nourri dans l’hospice.
Le prieuré de Papinglo ob'int le 6 mars 1187, de Roger, châtelain de Gand, et de son épouse Marguerite, tous les biens-fonds qu’ils possédaient à Severen, sous la clause que l’abbaye y fonderait un autel, pour faire dire tous les jours une messe à leur intention par un desservant, qu’elle nommerait à cet effet : ces biens étaient affectés spécialement à ce service.
Nous avons dit qu’en 4170 le prieur de Papinglo s’était obligé par transaction, à payer la dîme des novales que l’abbaye y possédait; mais celle-ci trouva le moyen de se soustraire à cette obligation. A cette fin elle s’adressa au pape Lucius III, qui défendit le 8 octobre 4183 d’exiger des prestations de
(а) V. Diericx, Mom. sur les Lois, etc., t. I, p. 17, 18 et 61.
(б) Ce mot peut avoir sa racine dans put, qui signifie s’accroître en samskrit; peut-être dans bol, globe, ou dans poel , marais. V. Schoebel, Anal, constit. de la langue allemande, p. 102.
(c) Ducange définit ainsi Vapostala: « Apostare dicuntur monachi, cum voto obstricti, cucullam exuunt et ad vitam secularem redeunt. Auctor Breviloqui ait, apostasiam in tribus consistere : 1“ quidam in demissione fidei christianæ, 2° in demissione habitus religionis et 3° in demissione tonsurae clericalis. »
cette nature (les terres que ses moines y défrichaient; défense qui fut renouvelée par Urbain III, le 6 juillet 1186. Ce pape permit en outre au prieur de ne plus partager avec le clergé ordinaire les oblations, qui pourraient être faites soit au prieuré, soit à la chapelle de N. Dame et de S. Martin. Cette manière d’agir de l’abbaye en cette occurence n’est certes pas à l’abri du reproche de déloyauté, déloyauté d’autant moins excusable qu’elle rendait les papes solidaires de son manque de bonne foi vis-à-vis de ceux avec lesquels elle avait contracté. Il est très-possible que ce soient des procédés de cette nature de la part de l’abbaye, qui donnèrent lieu aux dissensions ( querelae ) qui s’élevèrent entre elle et le curé Alulfe, qui renonça peut-être à ses fonctions, parce qu’elle le réduisait à une portion trop congrue. Le même pape Lucius dut intervenir dans une contestation entre l’abbaye et les chanoines d’Harlebeke, pour la perception des dîmes dans les paroisses de Rodenbourg et de Maldeghem. Il approuva la décision de l’évêque Everard, qui avait mis les parties d’accord en délimitant ces paroisses respectives (47).
En 1183, le comte Philippe donna à l’abbaye une famille composée du père, de la mère, de deux tils et de quatre filles, qu’il avait tenue en servage malgré ses réclamations. Le comte adoucit cependant leur sort; car en ne les assujettissant qu’à de simples redevances de deux deniers l’an, de six en cas de mariage et de douze au décès de l’un d'eux, ils ne pouvaient plus être considérés que comme de simples tributaires. Le comte Philippe, pas plus que les autres seigneurs, n’était guidé dans ces actes de quasi-affranchissement par un sentiment d’humanité; mais par les calculs de l’égoïsme, pour conserver ses intérêts privés, lesquels étaient gravement compromis par des excès de despotisme, qui avaient poussé les serfs à la révolte et à l’émigration. Dans la crainte que leur position ne fût compromise, les seigneurs convertirent les services en simples redevances et abolirent la servitude par consent des tenants et le désire des seigneurs (48).
L’abbé de S. Pierre, à Gand, obtint en 1187, du pape Urbain, un privilège, qui défendait de construire des chapelles ou des oratoires dans les paroisses, dont le patronage lui appartenait, sans sa permission et celui de l’évêque diocésain. Diericx a dit qu’un pareil avantage avait été accordé à S. Bavon (a); mais il n’a produit aucun document qui le prouve, et nous n’en avons pas trouvé dans les archives; ce qui ne nous a pas étonné, parce que cette défense était une conséquence nécessaire du droit de patronage, droit dont l’abbaye pouvait tirer avantage ipso jure.
L’abbé Guillaume mourut le 15 novembre 1187 : il fut enseveli dans la crypte de la Vierge, à côté de l’abbé Wulfric.
(a) V. Mi'm . sur la ville de Gand, t I, p. 548.
ABBAYE DE S. BAVON