DIVISION CHRONOLOGIQUE
On peut diviser V histoire de l'Abbaye de Saint-Germain en quatre époques différentes: 1° l'histoire des abbés réguliers, parmi lesquels on voit déjà apparaître quelques laïques. Ils ont occupé le siège abbatial pendant 390 ans, depuis l'an 450 jusqu'en B4o , si l'on veut fixer leur origine à saint Germain, fondateur de l'Ordre. On cite, durant cette période , environ douze abbés , dont plusieurs sont honorés comme saints.
2° L'histoire des abbés laïques jusqu'à Heldric, en 989. Cette époque renferme un espace de 149 ans, et fournit environ quinze titulaires.
3° Le retour aux abbés réguliers qui ont porté la crosse jusqu'à la commende, en 4540, ce qui renferme un espace de 550 ans, durant lesquels on en compte vingt-sept.
4° Le règne des commendalaires, qui dure 250 ans et finit
avec l'abbaye elle-même, en 1790, après avoir donné douze abbés.
DE
On n'a rien de certain sur l'époque de la fondation du monastère de Saint-Germain. Tout ce qu'on en sait, c'est qu'il remonte aux premiers siècles du Christianisme. Les fidèles ne s'occupaient alors que du Ciel. 11 fallait faire violence à leur modestie pour les obliger à écrire quelques lignes pour la postérité. Ce fut à la prière de saint Censure, évêque d'Auxerre, et de saint Patient, évêque de Lyon, que Constance, prêtre de cette dernière ville, écrivit l'histoire de saint Germain, vers l'an 490. On croit généralement que ce saint n'est pas le fondateur immédiat du monastère qui a porté son nom. Il établit seulement, au nord de la ville d'Auxerre, dans un lieu élevé, où il avait sa demeure, un oratoire, sous l'invocation de saint Maurice, qu'il mit sous la direction d'un vertueux prêtre nommé Saturne. Un portail très ancien, qui servait d'entrée au monastère, semblait indiquer qu'en ce lieu se trouvait la résidence des préfets romains (I). Il n'est pas probable,
(1) Ce portail, démoli en 1824, faisait face à la rue du Collège et paraissait être du siècle de saint Germain. 11 était bâti de grosses
2 HISTOtftB DE L ABBAYE
comme l'avance l'abbé Lebeuf , que le fond appartint au prêtre Saturne (4). Dom Viole pense qu'il y eut une congrégation du vivant de saint Germain ; car le pieux évôque dota cet établissement de trois terres considérables, qui sont Guerchy, Moulins, près de Toucy, et Corvol, ce qu'il n'eût point fait pour un oratoire confié à un seul homme (2). Il connaissait trop bien son siècle pour avoir négligé un si puissant moyen de salut déjà connu dans l'Eglise des Gaules (3). Un monastère n'était pas alors une simple maison de prières, c'était un asile pour toutes les douleurs et contre toutes les oppressions; c'était l'hospice de toutes les souffrances humaines. C'est pourquoi, après saint Germain, on en élève partout, et ils se multiplient d'une manière évidemment providentielle.
Notre Saint bâtit encore, au-delà de l'Yonne, un monastère de Saintr-Côme et Saint-Damien, appelé depuis Saint-
pierres brunes, carrées et taillées dans le goût des anciens mars romains. An milieu était représenté un homme de guerre , tenant une sorte de bouclier carré à la main droite, et une pique de l'autre. Le désir de trouver, dans ce bas-relief, un sujet religieux , faisait prendre ce guerrier pour saint Maurice. Aux deux côlés de ce portail étaient aussi représentés deux hommes armés, tenant également de la main gauche un bouclier rond et de l'autre une pique. Ces types, entièrement semblables à ceux que l'on voit sur les médailles du Bas-Empire, font croire que cet établissement avait appartenu aux Romains et que c'était la résidence des gouverneurs. Ce morceau d'antiquité traversa les siècles barbares sous la garde des moines, amis des arts. En 1 824, dans un siècle de lumières, on le démolit , avec indifférence, sous prétexte d'élargir une rue où personne ne passe.
(1) Lebeuf, Prise d'Auxerre, p. 11.
(2) Herici de mirac. S. G., llv. i , ch. 25. Labb., bibliot. m$s., 1. 1, p. 542. Jdt'd, hist. episcop Auliss., p. 415.
(3) Le premier monastère connu dans les Gaules est celui de Ligugé, fondé par saint Martin en 560. On pense que peu après il y eut aussi à Auxerre un monastère de Saint-Martin , dans lequel se relira sainte Marthe, épouse de saint Araalre. Il était prés du lieu où fut fondé depuis Saint-Corne et Saint-Damien.
Marion, où il se retirait pour se livrer à la prière. Il éleva aussi, à Auxerre, un oratoire en l'honneur de saint Alban, dont il avait apporté des reliques de la Grande-Bretagne. On lui attribue également la fondation du monastère de Saint-Julien. Aussi tôt. que ses dépouilles mortelles furent déposées dans l'oratoire de Saint-Maurice, ce lieu prit son nom, et devint célèbre par le concours des fidèles qui s'y rendaient de toutes parts pour implorer sa protection. Les évêques d'Auxerre, ses successeurs, voulurent être inhumés auprès de son tombeau. Ce fut alors, selon quelques auteurs, que l'esprit de Dieu porta ces prélats et quelques saints personnages à réunir une communauté autour du corps de saint Germain, pour y prier, à son exemple, le jour et la nuit. Il serait impossible, comme nous l'avons dit» de fixer la date de cette fondation. Ainsi il est à peu près certain que notre saint aurait remis, en mourant, l'exécution de ce projet aux mains de Dieu, entre lesquelles rien ne se perd, car ce n'est souvent qu'après la mort des justes que leurs bonnes inspirations se répandent, comme une odeur suave, autour de leur tombeau.
Guy de Munois, qui était abbé de Saint-Germain en 1285, entreprit d'écrire la vie de tous ses prédécesseurs, en remontant à l'origine du monastère. Quoiqu'il eût entre les mains beaucoup de chartes fort anciennes, il avoue qu'il ne trouve rien de certain jusqu'à Heldric, en 989, c'est pourquoi il en fait son point de départ pour écrire son histoire. Supprimer une période historique parce qu'on ne trouve pas assez de matériaux pour la mettre au grand jour, ce n'est pas lever la difficulté. Dom Viole , qui avait fait une étude toute particulière de l'histoire de son abbaye, en fait remonter la fondation à saint Germain, et compte vingt-huit abbés jusqu'à Heldric, mais il regarde les premiers comme des archi prêtres, ou grands vicaires de l'évêque d 'Auxerre. On pense encore que la plupart ont
dû être abbés de Saint-Côme et Saint-Damien ; car autrement ces dignataires seraient tous demeurés dans l'oubli jusqu'en 1139.
Comme le nom du grand saint Germain va paraître, à cbaque page, sous les yeux du lecteur, il convient de rapporter les principaux traits de sa vie.
Germain, cet homme extraordinaire, dont le nom retentit encore dans l'Eglise entière, naquit à Auxerre vers l'an 380, de famille noble. Son père se nommait Rustique et sa mère Germanille. Il fit ses premières études dans les plus célèbres écoles des Gaules ; ensuite il alla à Rome étudier l'éloquence et le droit civil. Bientôt il se trouva en état de plaider devant le préfet du prétoire. Il épousa Eustachie, femme distinguée par sa famille, ses richesses et ses vertus.
Ses talents supérieurs, son esprit élevé, joints à sa haute naissance, le firent connaître à l'empereur Honorius, qui lui confia le gouvernement de plusieurs provinces, parmi lesquelles se trouvait Auxerre, où il fixa sa résidence ordinaire. Sa douceur, son amour constant pour la justice, le faisaient admirer de tous ceux qui étaient en rapport avec lui, mais ses vertus étaient toutes humaines. Il ne connaissait point cet esprit d'humilité, de mortification, de prière, qui est la base du Christianisme. Sa récréation accoutumée était lâchasse. Pour s'attirer l'admiration des citoyens, il suspendait à un arbre qui se trouvait au milieu de la ville, les têtes des bêtes fauves qu'il avait tuées. Comme cette vanité, reste du paganisme, était un scandale pour les fidèles, l'évêque saint Amatre coupa l'arbre en son absence. Cette sainte hardiesse mit Germain en colère et donna quelque crainte au prélat.
Cependant saint Amatre, sentant approcher sa fin, désirait vivement avoir Germain pour successeur. 11 ne douta pas que cet homme de bien, déjà si favorable à la religion,
ne fit le bonheur de son diocèse, s'il pouvait l'enrôler dans son clergé. Après avoir consulté le Seigneur, il fait part de son projet secrètement aux fidèles et s'occupe de le mettre à exécution. Au jour convenu, on se rend à l'église; Germain y vient également ; aussitôt les portes se ferment , l'évêque Rapprochant de lui, déclare qu'il doit être son successeur, que c'est le vœu de la ville, celui du diocèse, et par conséquent la volonté de Dieu. Germain consterné croit reconnaître en effet la voix du ciel, il le remercie et se soumet. On lui coupe les cheveux, on le revêt de l'habit ecclésiastique, et on entonne un cantique d'actions de grâces.
Saint Amatre étant mort, peu de temps après, les vœux du clergé et du peuple furent unanimes en faveur de saint Germain, qui fut sacré le 7 juillet 418. 11 descendit donc du faîte des honneurs du monde pour embrasser la vie pauvre et mortifiée de Jésus-Christ; en effet, devenu évêque, ce ne fut plus le même homme: il vécut avec sa femme comme avec sa sœur ; il distribua ses biens aux pauvres et aux églises. Sa cathédrale eut la terre d'Appoigny, où son père et sa mère avaient été inhumés ; le grand et le petit Varzy, Toucy, Poilly, Marcigny et Perrigny. Le monastère de Saint-Gôme et Saint-Damien hérita des terres de Monceaux, de Fontenoy et de Mézilles. Déchargé des embarras que causent les biens de ce monde, Germain embrassa une pénitence si austère, qu'elle surpasserait toute croyance si on la rapprochait de nos mœurs relâchées. 11 jeûnait continuellement, ne faisant qu'un repas par jour, quelquefois même que deux par semaine ; il ne mangeait que du pain d'orge et ne buvait que de l'eau. Le jour de Pâques et celui de Noël seulement, il prenait un peu de vin trempé d'eau; il portait continuellement le cilice , dormait tout habillé sur des planches couvertes de cendres. Il pratiquait encore d'autres austérités rapportées par les auteurs de sa vie. Il
portait toujours sur lui les reliques de quelques saints, exerçait l'hospitalité envers tout le monde, lavait les pieds des pauvres et les servait de ses mains à table. C'est en menant cette vie humble et pénitente, qu'il entreprend de planter la croix au sommet de la société où il se trouve. Son ame brûlait d'amour pour Dieu et de zèle pour procurer sa gloire. On lui doit la découverte des tombeaux de plusieurs saints, entre autres de ceux qui étaient morts durant la persécution d'Aurélien. Le lieu de leur martyre se nommait Coucy; notre saint ayant fait retirer leurs corps d'une citerne où on les avait jetés , bâtit sur le lieu même, en leur honneur, une église et un monastère , qui ont donné naissance à la commune de Saints-en-Puisaye(l). La tête de saint Prisque , l'un de ces martyrs , avait été emportée par un chrétien nommé Cot ; saint Germain, ayant découvert cette précieuse relique, construisit à l'endroit même une église autour de laquelle le concours des pèlerins forma la petite ville de Saint-Bris.
Nous ne suivrons pas le saint évêque dans ses deux voyages d'Angleterre. Dans le premier, qu'il fit avec saint Loup, de Troycs , il vit sainte Geneviève , dont il prédit le haut degré de sainteté; il était accompagné dans le second de Sévère, nomme à l'archevêché de Trêves. Nous ne dirons pas comment il confondit l'hérésie de Pélage : on peut lire ces récits dans les différents auteurs de sa vie. Après avoir opéré , pendant ces deux voyages , des choses étonnantes pour la gloire de Dieu, notre saint reprit le chemin de la France, emportant avec lui les regrets de la Grande-Bretagne .
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(1) On montre, dans l'église de Sainls-en-Puisaye, auprès de l'autel, le puits d'où saint Germain relira les corps des martyrs. Cette église possède encore un grand nombre de reliques de ces saints , qu'elle offre à la vénération publique.
A son retour, il trouva ses diocésains accablés d'impôts. Comme il aimait sincèrement ce peuple qui lui était confié, il se mit aussitôt en route pour aller demander son soulagement au gouverneur des Gaules, dont la résidence était à Arles. Le préfet, qui connaissait déjà les grandes choses que la renommée publiait de lui, ne pouvait assez admirer l'air majestueux de son visage , la sagesse de ses discours et l'étendue de sa charité ; mais le pieux évêque ayant rendu la santé à sa femme, qui souffrait depuis longtemps d une fièvre quarte, il reçut de riches présents et obtint la diminution des impôts qu'il était venu demander.
Germain , à son retour de chacun des voyages que la charité lui avait fait entreprendre, se retirait dans sa cellule de Saint-Côme et Saint-Damien , dont Héric a tracé un portrait effrayant; car elle était si étroite et si gênante pour la nature , qu'on y était dans une pénitence continuelle (i). C'est là qu'il retrempait son ame dans une oraison sublime.
Un nouveau motif de charité lui fit entreprendre un autre voyage qui occasionna sa mort. Les habitants de l'Armorique s'étant révoltés , Zocharicti, roi des Alains , fut envoyé pour les punir. Aussitôt, tout ce peuple consterné envoya une députation au saint évêque pour le supplier d'implorer son pardon. Sa charité, qui ne connaissait point de bornes , se rend à ces prières. Comme le temps pressait, il se met de suite en marche et ne tarde pas à rencontrer le prince barbare , qui s'avance pour punir les rebelles; il veut lui parler : celui-ci refuse de l'entendre. Alors, saint Germain , inspiré de Dieu , saute à la bride de son cheval et l'oblige à s'arrêter. Zocharich se sent désarmé, l'écoute, accepte des propositions de paix , et consent à se retirer avec ses troupes, à condition que l'on obtiendra
(1) Héric, Labb., 1. 1, p. 537.
la grâce qu'il demande d'Aëtius ou de l'empereur. Sans perdre de temps, saint Germain part pour Ravenne , où ValentinienlU faisait sa résidence. Les peuples, instruits <te son passage par la renommée, accouraient à sa rencontre, demandant sa bénédiction et lui présentant leurs malades pour qu'il les guérît. L'empereur, ainsi que Placidie , sa mère, le reçurent avec de grandes démonstrations de foi. Notre saint obtint sans peine la grâce qu'il était venu solliciter pour les habitants de l'Armorique , mais, par une seconde révolte, ils empêchèrent l'effet de la protection de celui qui s'était fait leur médiateur.
Pendant son séjour à Ravenne , saint Germain sentit approcher ses derniers moments. Le 25 juillet , il tomba malade. Celui qui l'appelait à la joie des bienheureux hâtait sa dernière heure. L'impératrice vint le visiter et lui offrir ses services. Ce ne fut pas sans peine qu'elle lui promit de faire transporter son corps à Auxerre , comme il le demandait. Durant sa maladie, on ne cessa de réciter auprès de lui des psaumes et de chanter des cantiques , selon la louable coutume de ce temps-là. Enfin , il rendit paisiblement son ame à son créateur , le 31 juillet US, après trente années et vingt jours d'épiscopat. Un long voyage, des privations continuelles, la nouvelle révolte de ceux dont il était venu solliciter la grâce, précipitèrent les jours d'une vie si précieuse pour le diocèse d'Auxerre.
L'impératrice eut son reliquaire. Six évêques , présents à sa mort , partagèrent ses vêtements ; on embauma son corps, que l'on revêtit d'un suaire de soie et d'ornements précieux; ensuite, on le déposa dans un cercueil de cyprès. L'empereur fit les frais du convoi qui fut des plus magnifiques. Le peuple accourait en foule dans les lieux où passait la pompe funèbre , pour témoigner sa vénération pour le serviteur de Dieu. Bientôt on rencontra le clergé d'Auxerre qui venait recevoir les dépouilles mortelles de
son pasteur. Enfin, le corps du saint évêque arriva dans sa ville épiscopale, cinquante jours après sa mort. On l'exposa pendant une semaine à la vénération publique , et il fut enterré, le i" octobre, dans l'oratoire de Saint-Maurice, qu'il avait fondé.
Quelle foi ! quelle affection pour son pasteur ! Quel est le clergé qui ferait aujourd'hui deux cents lieues pour aller chercher le corps de son évêque ? Ajoutons que ces voyages se faisaient alors à pied. On prenait des bateaux lorsqu'on rencontrait des rivières sur la direction de la route. On ne connaissait pas les véhicules si répandus de nos jours. On a cru retrouver, dans ces derniers temps, la trace du voyage de saint Germain, en suivant la voie consulaire par Vienne, Milan et Ravenne. On prit sans doute la même route en ramenant son corps.
Les historiens ont donné plusieurs versions sur l'itinéraire du convoi. Un écrivain anonyme le fait passer par le Mont-Cenis et par Suze. Héric le dirige par les Alpes Pennines et par les Alpes grecques.
Notre Saint , pour aller en Italie , dut suivre la route la plus courte alors pratiquée dans les Gaules : c'était celle qui passait par Vézelay ou par Alise , ensuite par Autun , Vienne et Milan. L'histoire ne dit pas en quel endroit on traversa les Alpes. M. Vaudey , curé de Saint-Georges, qui a parcouru , en archéologue éclairé, ces contrées qui l'ont vu naître , a suivi la trace de saint Germain et a constaté son passage par les lieux qui portent son nom , ainsi que par la dévotion que les peuples de ces contrées conservent pour lui. Cet ecclésiastique s'est encore mis en relations avec le docteur Gai , chanoine de la collégiale de Saint- Ours , qui lui adressa une savante dissertation sur cet itinéraire, depuis Novare,Verceil,Aoste, etc., jusqu'en Savoie. En 1845, comme il visitait la chaîne des Alpes et parcourait la province et le diocèse d'Aoste , il fut agréablement
iO HISTOIRE DB L ABBAYE
surpris de trouver parmi les fidèles, depuis le petit Saint- Bernard jusqu'auprès d'Ivrée, une grande et sincère dévotion envers saint Germain. Il remarquait ici un autel , là une chapelle, plus loin une église sous son invocation.
Un fait surtout digne de remarque, c'est que, dans cette contrée, on met les enfants sous la protection du saint évêque ; on les porte à certains pèlerinages, non-seulement quand ils sont malades, mais même lorsqu'ils sont en parfaite santé, pour y recevoir sa bénédiction. Les prières usitées dans cette cérémonie sont toutes particulières et assez longues.
M. Gai dit que l'usage de donner cette bénédiction aux enfants malades s'est établi, non-seulement dans toutes les stations où le corps de saint Germain fut déposé , mais encore qu'il a lieu dans beaucoup d'églises et de chapelles bien éloignées de son passage. Ensuite il décrit la route qu'on suivit en montrant sur cette voie des églises , des chapelles , des croix dédiées en son honneur (1). Héric
(I) Dans le Novarais, dit-il, une charte de l'an 840 y fait figurer un courlil de Saint-Germain et une villa du même nom.
De Novare à Verceil , il n'y a que neuf milles d'Italie. Dans la dernière de ces villes, l'histoire nous a conservé le lieu précis de la station où saint Germain s'arrêta, eu allant à Ravenne , et où son corps lut déposé lors de sa translation. Sollicité par l'évéque, saint Albin, de consacrer la cathédrale qu'on venait de rebâtir , sous le vocable de saint Eusèbe, il promit de le faire en revenant de Ravenne, où il allait en toute hâte ; elle eut lieu, en effet, mais par la seule présence de son corps, ce qui fut regardé comme une consécration merveilleuse, et on en célèbre encore la dédicace ce jour-là.
A cinq milles de Verceil, au couchant, on rencontre sur la route un grand bourg qui porte le nom de Saint-Germain, et qui est sans doute le même dont fait menUon une charte de 1071. Le corps fut porté de là à Quinlo , à cinq milles romains et au couchant d'Ivrée , près de Borgo-Franco II y a , en ce lieu, une grande et magnifique chapelle qui lui est dédiée. Jusqu'en 1200, époque de la construction de Borgo, elle servait d'église paroissiale , mais alors on en bâtit une nouvelle ,
en disait autant au huitième siècle. On retrouve encore aujourd'hui tous ces monuments.
sous le vocable de saint Maarice et de saint Germain. Néanmoins, on a coutume d'aller vénérer le saint Pontife dans l'église primitive. Il t'y fait un grand concours de" fidèles qui y viennent de loin et apportent avec eux leurs enfants.
On entre ensuite dans la vallée d'Àoste , et là, au nord-est, au pied du célèbre fort du Bard, se trouve une église paroissiale où saint Germain est vénéré sur un autel latéral ; on y porte aussi des enfants.
A une heure de marche , on arrive à Arnad, dont l'église, selon la tradition, lui fut autrefois dédiée. A trois heures environ de ce bourg, on atteint Monljavet (Mons-Jovis). Sur ce promontoire et au bord de l'antique voie romaine, on remarque, sous la même invocation, une église dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Sa juridiction était considérable, elle s'étendait jusqu'à Champ-de-Praz. On s'y rend encore de paroisses assez éloignées pour invoquer le grand thaumaturge et y apporter des enfants pour recevoir sa bénédiction.
Dans l'église du bourg de Saint-Vincent, à une heure de marche de Saint-Germain, on donne aussi sa bénédiction aux enfants, et l'on descend, pour cette cérémonie, dans la crypte qui est sous le chœur.
De saint- Vincent au bourg de Chambave, connu par son vin muscat, à une heure et demie de chemin , on trouve encore une chapelle de Saint-Germain, puis une autre dans une église qui s'élève sur la colline, au nord.
De là on arrive à la cité d'Aoste , où saint Germain était honoré autrefois dans l'église des Cordeliers; depuis la suppression du couvent, sous le régime français, la relique du saint évéque fut transportée dans l'insigne collégiale de Saint-Pierre et Saint-Ours, au faubourg. Un chanoine est chargé de donner la bénédiction aux enfants qu'on y porte en grand nombre. Cette pratique de religion est reçue dans toutes les classes de la société.
A deux petites lieues de la cité, dans l'église de Saint-Léger d' Aimaville, se trouve un autel de saint Germain et de saint Léonard. Cette église, dont le sanctuaire est tourné à l'occident, est construite sur une autre église souterraine bien orientée ; elle mérite l'intérêt des archéologues.
Enfin , à six heures de marche de Saint-Léger, sur la route du petit Saint-Bernard, se trouve le hameau de la Balnie. Dans l'antique chapelle de ce village , on voit sur un autel l'image de saint Germain , et récemment on a fait faire une nouvelle statue. La tradition rapporte que son corps s'arrêta dans ce lieu.
il HISTOIRE DE L ABBAYE
Saint Germain fit une impression profonde sur son siècle. Toutes les populations étaient alors plongées dans l'affliction. L'empire romain s'écroulait de toutes parts. Les nations étrangères envahissaient les Gaules. Les peuples gémissaient sous le poids des charges publiques. Tout-àcoup ils aperçoivent un homme riche , un gouverneur de province, qui renonce , pour l'amour de Jésus-Christ , aux honneurs, aux plaisirs, pour voler au secours du peuple. Il partage ses grands biens aux pauvres et aux églises; il offre sa haute protection à tous. Sa vie est toute céleste. Le paganisme, qui tombait, n'avait jamais rien offert de si grand. Le peuple des villes et des campagnes se jette à ses pieds. Chaque parole qui tombe de sa bouche est prise pour un oracle. Cet homme d'une charité vraie, si différente de
De la Balme, le cortège se rendit à la Colonne-Joux , aujourd'hui le petit Saint-Bernard, où s'était arrêté le clergé d'Auxerre. Ce fut, sans doute , dans le trajet de la Balme à la Thuile, à Pont-Serrant et même jusqu'à Villard-de-Scéz, que les populaUons accourues en foule, pour vénérer le grand thaumaturge, brisaient les rochers, aplanissaient les obstacles des chemins, réparaient les ponts et portaient le corps; car ce passage devait être, comme il est encore aujourd'hui, des plus difficiles à traverser. Ce fut sur les Alpes grecques ou graïennes (petit Saint-Bernard) que les commissaires impériaux et les six éf éques qui accompagnaient le convoi, le remirent entre les mains du prêtre Saturne et de sa suite. Une chapelle fut bâlie dans ce lieu ; une autre se trouve dans le hameau de Saint-Germain, dépendant du diocèse de Scéz ; elle jouissait d'une grande célébrité avant 1792; elle avait pu remplacer celle du petit Mont-Joux, dont parle Héric; les murs étaient couverts d'ex-voto.
Les églises dédiées à Saint-Germain , à travers la Tarentaise, prouvent que le convoi y passa et y fit des stations. La Savoie n'est pas ea arriére de la vallée d'Aoste, pour le culte du saint évéque. On sait que saint François de Sales avait une grande vénération pour le thaumaturge des Gaules , comme il l'appelait. L'absence de renseignements nous empêche do suivre la trace du convoi jusqu'à Vienne. Voyez Description des Saintes Grottes, annotées par M. Quantin, 1846, p. 116 et suivantes.
DE SAINT-GERMAIN. i 'S
notre froid égoïsme, a un cœur qui bat de toutes ses forces pour ses frères; il bait la tyrannie qui pèse sur eux; il s'enferre dans les chaînes de leur servitude pour souffrir avec eux, ou les aider à les briser ; il les encourage, les console , en faisant plonger leurs regards dans les gloires du paradis; enfin, il les ranime, les rafraîchit du souffle de sa foi, comme de ses espérances. Peut-on ne pas chérir un homme qui vous aime si fortement , qui vous offre sa protection, sa fortune, son cœur, toute sa personne enfin ? On aime un tel homme et on finit par penser comme lui, par croire comme lui , par aimer Dieu et le prochain comme lui. La ville d'Auxerre change de face , la cité romaine disparaît; c'est la ville chrétienne , la ville qui va écrire à la tête de sa liturgie : La sainte Église d'Auxerre. Telle est la puissance d'un homme que le génie anime et que l'Esprit-Saint vivifie.
N'est-ce pas l'histoire des grands hommes, c'est*è-dire des saints que l'Église produisit au cinquième siècle. Il fallait, avec les nouveaux chrétiens , l'éloquence des faits, la logique palpable des prodiges: et Dieu donne à son Église saint Martin de Tours, le plus grand thaumaturge de l'église gallicane, saint Germain d'Auxerre, saint Loup de Troyes, saint Remy et saint Waast d'Arras, saint Éloi , saint Claude, saint Agricole de Châlons, saint Césaire d'Arles. Alors que tout s'écroule dans l'ancien monde , l'Église , soutenue par l'héroïsme de nos grands hommes, s'élève au-dessus des ruines. La vie de ces premiers évêques des Gaules semble, en effet, fabuleuse , tant on en a dit de bien. Ces hommes apparaissent comme des astres au milieu d'une société dégradée, avilie par le paganisme, pressurée par les exactions des proconsuls et les invasions des barbares, pour l'éclairer et la guider; ils sacrifient leurs grands biens, leur santé, pour le soulagement de l'humanité opprimée. Les populations , frappés d'un désintéres-
sèment jusque-là sans exemple, et d'un amour qu'elles ne comprennent pas, se jettent aux pieds de ces envoyés de Dieu, leur demandent la guérison de leurs malades, la cessation des fléaux du ciel. Leur confiance est si grande, qu'elles croient pouvoir tout obtenir par leur médiation. En effet , à leur aspect les armées barbares s'arrêtent (1) , les bourreaux sont désarmés, les prisons s'ouvrent (2). S'ils meurent, la langue n'a pas assez de richesse d'expressions pour publier leurs bienfaits. Le comte Gbérard , homme puissant par son rang et sa fortune , qui fut le fondateur de l'abbaye de Vézelay , de celle de Poultiers et de tant
(1) On montre encore à Troyes , prés de l'hôpital , le lieu où saint Loup , évéque de cette ville , arrêta Attila , roi des Huns. Le prince barbare, frappé de respect à la vue de cet homme vénérable, suspend la marche de son armée et épargne la ville.
(î) Saint Germain traversant une certaine rue, à Ravenne, entendit une foule de prisonniers qui, instruits de son passage, lui demandaient leur grâce à grands cris ; il va trouver l'Empereur, obtient leur élargissement, fait ouvrir la porte de la prison, et cette foule de détenus accompagne son libérateur jusqu'à l'église , pour remercier Dieu avec lui de son heureuse délivrance. L'historien Constance dit qu'il se mit en prière, et qu'aussitôt les portes des prisons s'ouvrirent et que les chaînes des prisonniers se rompirent. Viole, vie de saint Germain, p. 4*4.
Fortunat rapporte que saint Germain , évéque de Paris, étant passé à A vallon, descendit chez le comte de cette ville. Celui-ci ne crut pouvoir mieux fêter son hôte qu'en lui remettant les clefs de la prison. Le Saint , plein de joie de pouvoir faire des heureux , y court aussitôt, et annonce aux détenus qu'au nom de Jésus-Christ , il les rend à la liberté. Ces actes de charité lui étaient si familiers, qu'on le représente avec des clefe à la main. Courlépèe, t. 7.
Jusqu'en 1789, lorsque l'évéque de Nevers prenait possession de son siège, en traversant une cerlaine rue, le concierge lui remettait les clefs des prisons. Après la cérémonie , il envoyait un homme de loi interroger les détenus. Sur son rapport, il se transportait aux prisons, et, après une exhortation paternelle adressée aux malheureux qui y étaient renfermés, il les renvoyait libres et quittes envers la société, quelques crimes qu'ils eussent commis. Album du Nivernais, p. 438.
d'autres, a reçu de si grands éloges de la part des moines, ses historiens, à cause du bien qu'il avait fait aux maisons religieuses, aux églises et aux pauvres, que sa vie a fini par devenir un roman, et qu'aujourd'hui on n'a rien de certain sur cet homme de bien. C'est l'histoire de l'humanité. Les anciens n'ont-ils pas mis au rang de leurs dieux ou de leurs demi-dieux, ces hommes fameux, dont le courage les avait délivrés des brigands qui infestaient leur territoire. Que n'a-t-on pas dit, dans ces derniers temps, d'un saint Vincent-de—Paul, ce héros chrétien qui a tant honoré l'humanité? Ces grands hommes sont comme des reflets de la divinité dont ils sont les images. Toute la religion se réduit à la pratique de la charité, c'est-à-dire à aimer Dieu et le prochain. C'est pourquoi, toutes les fois qu'on verra paraître un homme animé de cette vertu suprême, les populations souffrantes pousseront des cris d'allégresse , parce que, diront-elles, un père veille sur nous. Ces réflexions aideront à comprendre pourquoi saint Germain a reçu tant d'éloges et pourquoi on lui a attribué tant de miracles. Sa vie a été écrite par Constance, prêtre de Lyon, environ quarante-deux ans après sa mort.
Nous laissons à d'autres à tracer le tableau magnifique que présente son pontificat. Ses trente années sur le siège d'Auxerre ont fait faire un pas immense à la civilisation. Il se présente sur le passage des barbares, protégeant les populations vaincues, d'une part , convertissant et civilisant les hordes conquérantes de l'autre. Soutenu de l'héroïsme de son clergé et de la sagesse de ses institutions tutélaires, il se place entre les vainqueurs et les vaincus. Rien de prodigieux comme son activité : deux voyages en Angleterre, un dans le Midi, un troisième en Italie, et tant d'autres dont on ne nous a point parlé. Germain se trouve dans les temples, dans les hospices, dans les prisons, dans les camps, dans les cours, partout où il y a un malheur à
réparer, un crime à pardonner, une victime à sauver, une erreur à foudroyer, une grande chose à exécuter.
Un fait qui domine tous les autres et qui justifie la haute idée que les peuples ont eue de lui, c'est le grand nombre d'églises, de villes, de bourgs , de villages qu'on rencontre de toutes parts, portant son nom. Il n'est pas jusqu'à la plus ancienne basilique de la capitale qui ne soit dédiée à saint Germain FAuxerrois.
« Je ne finirais point, dit l'abbé Lebeuf, si j'entreprenais de rapporter le nombre d'églises qui sont sous son invocation , puisque , dans le seul diocèse de Sens, on en compte près de quarante. Les savants collecteurs des Actes des Saints avouent, dans les préliminaires de sa vie, que l'ancienne Église des Gaules le préférait à tous les saints de la nation, et l'égalait même au grand saint Martin, puisqu'il y a, selon eux, presque autant d'églises de son nom que de celui du saint évêque de Tours... Je crois pouvoir ajouter, continue-t-il, que saint Germain est, avec saint Martin, le seul dont les Églises de France aient dit dans les hymnes de l'office public, qu'il égalait les apôtres. On a chanté, de saint Martin, une strophe qui commence par ces mots : Martine par Apostolis (Martin égal aux Apôtres), et on en chante , dans toutes les provinces du royaume , une autre composée, dès le neuvième siècle, avec cette strophe :
Germanus admirabilis, Est kujus auctor gaudii, Qao nemo post Apostolos, Alter fuit prœstantior (1). »
Le témoignage du jésuite Alford est formel là-dessus , pour ce qui regarde la Grande-Bretagne , puisqu'il assure
(1) L'admirable Germain est l'auteur de ce jour de joie. Depuis les Apôtres, aucun saint n'a brillé dans l'église par autant de vertus.
qu'on y a élevé, sous son nom, des églises, des monastères,
des autels et même des villes. La Savoie, le Piémont . le Milanais et autres quartiers de l'Italie . ont aussi , comme nous l'avons vu, leurs églises du titre de Saint-Germain.
Un ouvrage de Paul Britio (1) , évèque d'Albe, écrit en italien, confirme les mêmes faits. «Les miracles opérés par saint Germain , dans le passage qu'il fit pendant sa vie et après sa mort par le Piémont , furent si nombreux et si éclatants , que non-seulement on trouve beaucoup d'églises, d'autels et de chapelles qui lui sont dédiés, mais encore quelques terres et nobles châteaux qui conservent, avec le nom, le véritable souvenir de saint Germain. » Constance, Grégoire de Tours , Héric et beaucoup d'autres se sont plu à peindre ses vertus, à raconter ses miracles et à le présenter comme le plus illustre personnage et le pontife le plus accompli de son siècle.
Pour ne rien omettre de ce qui a rapport à l'histoire du monastère de Saint-Germain , nous parlerons d'abord de ses abbés jusqu'à Heldric, en 989. Ces hommes , pour la plupart recommandables par la sainteté de leur vie, ont illustré la ville d'Auxerre.