SAINT SATURNE
Le nouveau monastère, situé assez loin de la ville pour n'en pas entendre le bruit, s'étendait, au levant, jusqu'à la rivière , qui baignait ses jardins. Le quai , le port , les promenades, et surtout la grande route , n'existaient pas encore.
Saturne , un des hommes les plus éminents et les plus
(1) In Carmagnola , 1648 , t. 1, p. 212. Descript. des saintes grotte*, 18+6, p. H9.
vénérables de son siècle , fut élevé au sacerdoce par saint Germain , dont il avait été le disciple bien-aimé. La confiance dont l'homme de Dieu l'avait environné, justifie pleinement le titre de saint que l'Eglise d'Auxerre lui a décerné. On croit qu'il remplissait les fonctions d'archidiacre en l'absence du saint évoque et qu'il gouvernait le diocèse. Ayant appris sa mort, il en avertit le clergé de la ville et se mit en marche avec lui pour aller au devant de son corps.
En 494, Clotilde, nièce de Gondebault, roi de Bourgogne, ayant passé à Auxerre en allant célébrer ses noces avec Clovis, vint prier devant le tombeau de saint Germain. Cette princesse s'étonna de voir reposer les reliques de ce grand saint dans une église aussi modeste que l'était alors l'oratoire de Saint-Maurice. C'est pourquoi elle forma la résolution d'en bâtir une qui répondît à sa haute destination. En quittant Auxerre, elle donna des ordres pour qu'on en commençât immédiatement les travaux. On croit qu'elle fut construite de l'an 496 à l'an 510. Il serait difficile aujourd'hui de se faire une idée des constructions de sainte Clotilde, à cause du changement que cette église a éprouvé dans la suite des siècles. Héric lui donne le titre de basilique et ajoute qu'elle était spacieuse et remarquable par son architecture (1). La nef, que l'on croyait avoir fait partie de cet ancien édifice, fut démolie en 1820. Elle avait trente-neuf mètres de longueur, en y comprenant la travée, qui subsiste encore, à l'entrée de la partie que l'on a conservée. Sa largeur était de vingt mètres. Les côtés latéraux en avaient dix et demi de hauteur, sous clef. Une seconde nef latérale , haute de cinq mètres , superposée à la première, régnait en forme de tribune autour de la grande, comme on le voit dans un plan conservé dans le
(1) Ingenlis fabrkœ atquc operosœ ampliludinU. Héric, 1. 1, cap. 26.
manuscrit de dom Cotron (1). On pense qu'une partie du portail, démoli en 1820, n'appartenait pas au siècle de Clotilde, car alors les constructions étaient romanes.
Ce portail avait deux tours si différentes l'une de l'autre, qu'on jugeait qu'évidemment elles n'étaient pas du même temps. La tour carrée, au couchant, dite de Saint-Maurice, avec ses quatre ouvertures ogivales superposées, et sou toit surbaissé, était de même date que le portail. Elle a aussi été démolie en 1820, avec le pignon qui la joignait à l'autre ei dont la pointe était décorée d'une statue de la Vierge , de grande dimension , les mains croisées sur la poitrine, et revêtue d'une longue robe plissée et richement ornée. Cette statue semblait dominer tout l'édifice, A indiquait l'honneur que la Reine du Ciel recevait dans l abbaye. La tour du levant trouva grâce devant les démolisseurs. Sa forme svelte, sa flèche en pierre qui s'élanco dans la nue, fixent au loin l'attention des voyageurs.
En avant des deux tours et du pignon qui les reliait ensemUr. se trouvait un autre portail formant trois arceaux, qui figuraient autant de portes, quoiqu'il n'y en eût qu'une seule, dans celui du milieu. Au-dessus de ces arceaux s devaient trois pointes de pignon, qui répondaient aux deux tours et au pignon monumental dont il a été parlé. Chaque pignon renfermait, dans des niches, divers statues et emblèmes. On voit que l'artiste , animé d'une foi vive , avait un ardent désir d'exciter dans l'ame de ses admirateurs l'horreur du vice et l'amour de la vertu. Outre la Vierge qui occupait le sommet de la façade, on voyait sur le pignon du milieu , le Père éternel, assis sur un trône , entouré d'un ornement elliptique ; il droite et à gauche étaient un lion, un taureau, un aigle et un ange, caractères symboliques des quatre évangelistes.
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Le pignon répondant à l'ancienne tour représentait saint Germain revêtu de ses habits pontificaux, tenant son bâton pastoral d'une main, et de l'autre donnant sa bénédiction à la ville d'Auxerre. Deux archidiacres placés à ses côtés, semblaient l'assister. Les mutilations faites aux figures du troisième pignon, ne permettaient pas de distinguer ce qu'elles représentaient; c'était sans doute encore une scène de la vie de saint Germain , car le personnage du milieu était un évèque. Au-dessus de sa tète , un ange à genoux, les mains jointes, les ailes étendues, offrait à l'Éternel les prières de l'homme de Dieu.
Un coup d'œil jeté sur les dessins de ce portail, qu'on a reproduit à diverses reprises, donneront une idée plus complète de ce monument que les descriptions qu'on pourrait en faire.
Le pavé de la nef de l'église de sainte Clotildc n'était pas au niveau de celui des rues de la ville. Comme le terrain avait une pente rapide, on avait été obligé de l'abaisser de trois mèlrcs pour ne pas avoir trop d'élévation à l'autre extrémité.
Voici le jugement que l'abbé Lebcuf portait sur l'antiquité de l'église de Saint-Germain. « Elle a un chœur du quatorzième siècle ; il n'y a que la nef, les tours et le portail qui sont de quelques siècles auparavant. La tour la plus basse est très ancienne; mais rien n'y surpasse, en antiquité, les restes qu'on y aperçoit derrière la grande tour, du côté de Saint-Loup : leur structure, qui est de pierres de taille, taillées, les unes en rond, les autres en forme de croix, d'autres en lozanges, avec des figures d'animaux, d'un travail tout particulier, porte à croire qu'ils ont fait partie de l'édifice bâti par sainte Clotilde, dans le goûl mérovingiaque (1). »
(H I.el»., Pii>o d'Amené.
La nouvelle église prit le nom de saint Germain. Durant le séjour que la princesse fit à Auxerre, la mort enleva un évéuue de sa suite, nommé Loup, qui fut enterré auprès de ce saint patron. Son tombeau se voyait encore au huitième siècle, avec cette inscription en latin et en caractères gothiques (1) : « Ici repose saint Loup, évêque d'heureuse mémoire, qui vint de la Haute-Bourgogne avec la reine Clotilde, dans le temps qu'elle faisait bâtir l'église de Saint- Germain. Il tomba malade dans cette ville et y mourut le 4 5 juin. »
Ce lieu étant le plus vénéré de toute la ville d'Auxerre, on y transporta le baptistère (2). Un ancien martyrologe de Corbieen place la dédicace au 45 avril, sans en marquer l'année. Dans ces premiers temps, on ne baptisait que les adultes, et seulement à la fête de Pâques, à moins qu'il n'y eût péril de mort. Le dix-huitième canon du concile d'Auxerre, de l'année 590, l'ordonne expressément.
Clotaire Ier, fils de Clotilde et de Clovis, se chargea d'orner et d'enrichir la basilique que sa mère avait élevée. Il fit décorer le tombeau de saint Germain d'une coupole ou voûte d'argent doré. Son épouse Ingonde donna, pour le service de l'église, de riches ornements, des vases d'or et
(1) Les caractères gothiques n'indiquent pas toujours une haute antiquité : ils commencèrent lors de la décadence des arts et des sciences. On donna à ces nouvelles lettres , fruits d'imaginations fantastiques, le nom des Goths, qui venaient de renverser l'empire romain. Au treizième siècle, l'écriture gothique eut une phase brillante, les caractères s'arrondirent en formes gracieuses. L'usage de ces lettres devint alors général : elles perdirent dans l'opinion publique au quinzième siècle et disparurent au seizième, car elles furent abolies sous Henri II. On doit à l'imprimerie le retour à un mode d'écriture clair et régulier.
(2) Viole , mém., t. 2., p. 808. Ce baplislère étai* sous la tour de Saint-Maurice.
d'argent du plus grand prix, parmi lesquelson remarquait un calice d'or fin orné de pierres précieuses.
A cette époque, Grégoire de Tours, et après lui Héric, rapportent qu'un trésorier d'Auvergne, nommé Nunnius, s'en retournant de Sens par Auxerre, alla faire sa prière devant le tombeau de saintGermain. Se voyant seul, il tire son épée et en enlève un éclat, dont il s'empare comme d'une relique, et l'emporte dans son pays. Pour réparer sa témérité, dont il se sentit puni de Dieu, il bâtit à Moissac une église en l'honneur de ce saint, et y déposa sa relique. Grégoire de Tours avait visité cette église avec saint Avit, cvêque de Clcrmonl.
Saint Germain était alors en grande vénération. Les miracles opérés par son intercession, et surtout par ses reliques, animaient la confiance des nouveaux chrétiens. Pour juger les faits dont nous parlons, il faut se transporter au sixième siècle. On y voit des fidèles dans leur première ferveur. Tout ce qu'ils apprennent de la religion chrétienne les émeut, les frappe : ils croient, ils prient, ils invoquent les saints. Tout ce qui leur arrive de bonheur, ils l'attribuent aux amis de Dieu, qu'ils ont invoqués. Heureux temps, où la foi remplissait le cœur des fidèles! Ils ignoraient le vide effroyable que le scepticisme laisse aujourd'hui dans les aines.