‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, Ordre de Saint Benoît et de la Congrégation de Saint MaurChapitre 17 sur 69 · HUGUES-L'ABBÉ · texte numérisé non relu

HUGUES-L'ABBÉ

L'abbaye est définitivement tombée entre les mains des laïques. En attendant des temps plus heureux, la vigilance des doyens préservera les moines du relâchement, et le rang éminent de leurs abbés séculiers les soustraira aux avanies que tant d'autres éprouveront.

Hugues était (ils de Conrad ; il succéda à son père dans l'abbaye de Saint-Germain , environ Tan 853. Il était cousin-germain de Charles-le-Chauve. Lebeuf pense qu'il était aussi comte d'Auxerre (1). On l'a surnommé l'Abbé, à cause du grand nombre de monastères qu'il possédait. Il était en effet titulaire de Saint-Bertin , de Saint-Waast d'Arras ; il jouissait même de l'évêché de Cologne. D'ailleurs le nom d'abbé était devenu un titre dont se qualifiaient les grands seigneurs propriétaires d'abbayes. Hugues fut chargé de fonctions importantes sous trois rois : Charles-le-Chauve , Louis-le-Bègue et Carloman. Tandis que le jeune Lothairc tenait les rênes de l'état, il demeura maître du royaume qu'il gouverna avec autant d'autorité que s'il eût lui-même porté la couronne. 11 a le titre d'abbé dans une charte où Charles-le-Chauve confirme aux moines de Saint-Germain le domaine assigné pointeur entretien et auquel il ajouta la seigneurie d'Eglény , ainsi que la rivière qui passe auprès (2). 11 se déchargea sur le doyen du soin du luminaire et de celui des festins que les abbés avaient coutume de servir régulièrement aux moines le jour des grandes fêtes. Il convint de la somme qu'il lui remettrait pour acquitter ces charges. Cette transaction fut appuyée par le roi, qui y apposa son

(1) Leb., mém., I. 2, p. 38 ©t 39; Gatl. ehr., i. \% p. 372 et suiv.

(2) Leb., mém., t. 2, pr. p. 3.

sceau. L'histoire loue la piété de Hugues-l'Abbé, ainsi que son amour de la justice et la pureté de ses mœurs (1).

Charles-le -Chauve , se trouvant à l'abbaye de Saint- Germain , en 858 , pria les moines de faire une seconde translation du corps de leur saint patron. Ce prince était venu chercher , dans la vie paisible du cloître, des consolations qu'il ne pouvait trouver parmi des sujets traîtres et perfides. Là, resté presque seul après que son armée l'eût abandonné à Brienne pour suivre l'étendard de Louis, son frère, il oublie la politique et cherche dans l'obscurité ce bonheur que Ton trouve rarement dans les cours; il se livre à des œuvres pies , presse la translation du corps de saint Germain , à laquelle il assiste avec le plus grand recueillement. La cérémonie eut lieu le jour de l'Epiphanie de l'année 859 (2). Héric dit qu'on n'y voyait pas un grand nombre d'évêques, mais beaucoup de prêtres d'une vertu éprouvée, qui accompagnaient le roi dans cette circonstance solennelle. On chanta des psaumes et des hymnes pendant longtemps. Ensuite le monarque , pénétré d'un profond respect, ouvrit le sépulcre lui-même : les restes précieux de saint Germain furent trouvés intacts. Dieu seul , ajoute Héric, connaît la sincérité des vœux et des prières que fit le prince en présence de ces reliques vénérables , et avec quelle contrition il s'offrit , dans son malheur , en holocauste au roi des rois. Les évêques seuls purent toucher le corps du saint. On enleva les riches vêtements qui le couvraient et on les distribua comme autant de trésors. Le roi le revêtit de nouveau d'étoffes précieuses, fit brûler des parfums en abondance, et laissa partout des traces de sa munificence royale. Il voulut que chaque année on célébrât l'anniversaire de cette translation, qui eut lieu

(!) Hi*l. de l'abb.de Saint-Julien, p. 43. (•) Hcric., lih. 2, cap. 9.

dix-neuf ans après la première. Le corps de saint Germain qui , jusqu'alors , était demeuré dans l'église exposé à la vénération des fidèles, fut transporté au milieu des saintes grottes dans la chapelle qui, depuis , a toujours porté son nom.

Charles-le-Chauve resta deux mois dans l'abbaye. La confiance qu'il avait mise dans saint Germain ne fut pas trompée. Tandis qu'il prie, son ennemi, qui pouvait le perdre sans retour, s'il eût su profiter de la victoire, s'amuse à faire des largesses aux chefs des factieux, donne des ordres pour assembler les évêques, renvoie une partie de son armée de peur que ses désordres ne lui aliènent l'esprit des peuples. Charles, informé de ce qui se passait, rassemble ses troupes , s'avance à marches forcées et présente la bataille à son frère, comme il le croyait encore à Auxerre. Vaincre et recouvrer ses pertes fut pour lui l'affaire d'un jour (1). 11 fut grand à Saint-Germain, ce roi que l'histoire accuse d'avoir été sans talent et sans vigueur, et qui, au lieu de combattre les Danois ou Normands, leur opposait de l'or. Il fut loué et aimé des savants qu'il protégeait. Il était sincèrement religieux. Les évêques, auxquels il donna une trop grande autorité, contribuèrent à ses malheurs.

Le monastère de SainUGermain était , à cette époque , une citadelle de premier ordre , qui s'étendait jusqu'à la porte de Saint-Siméon et renfermait tout le bourg de Saint-Loup : c'était le nom de la paroisse sur laquelle se trouvait l'abbaye. Les troubles sans cesse renaissants auxquels la France était en proie , avaient obligé les abbés à tirer parti de la situation avantageuse de leur établisse- , ment. Le côté du nord avait ses défenses naturelles. Les murailles , descendant l'escarpe de la colline, venaient

(1) ni«l. deFr. Velly, f. 2, p. 84.

prendre fièrement l'Yonne pour fossé. Une ceinture de fortifications élevées et flanquées de tours , défendaient les abords des autres parties. Ce fut un des motifs qui engageaient les princes et les rois à s'y retirer, comme dans une place forte où ils trouvaient à la fois les consolations de la religion et leur sûreté personnelle. Pendant les irruptions des Normands, on y transportait de fort loin les trésors des églises et des monastères pour les soustraire au pillage. Loup de Ferrière nous apprend qu'on y déposa les ornements de son abbaye (4).

11 n'y avait pas un an que Cbarles-le-Chauvc avait quitté Saint-Germain, que déjà les moines étaient en butte à toutes sortes de vexations. L'abbé porta leurs plaintes au pied du trône. Le roi leur expédia immédiatement une charte dans laquelle il leur accorda des privilèges trèsétendus. « Hugues, abbé de Saint-Germain, dit le monarque, qui nous est très-cher et qui tient à nous par les liens du sang, a rappelé à notre mémoire les faveurs que le roi Louis , notre père , marchant sur les traces de ses aïeux , avait accordées pour l'amour de Dieu à l'abbaye de Saint- Germain , dont il avait pris la défense, en plaçant ses privilèges sous sa puissante protection. Voulant aussi nous-même, en vue du divin amour, couvrir de notre appui paternel ce même monastère , ainsi que la congrégation qui se livre , dans son enceinte, au service de Dieu, nous défendons à l'évèque du diocèse, ainsi qu'à tout autre, d'exercer aucune autorité dans votre monastère, ni de disposer des biens qui vous appartiennent, soit pour lui-même , soit pour qui que ce soit. » Le roi ne fait que prononcer le maintien d'un privilège accordé par le pape Nicolas 1er, dans une bulle qu'on n'a plus. Ensuite il ajoute: « Que personne n'exige d'argent de vous , soit dans la

(l) Epitre 125. Leb., mcm., 12, p. 34.

poursuite de vos procès, soit à litre d'impôt, soit à titre de logement ou de cautionnement; cette exemption s'étend à tous les hommes qui dépendent de votre monastère ou

qui pourraient en dépendre dans la suite, qu'ils soient libres ou esclaves ; les moines peuvent acheter toutes sortes de marchandises dans la ville, dans les campagnes et jusque sur les ports, sans payer de droits: il est fait don aux serviteurs de Dieu de tout ce qui pourrait revenir au trésor public. » Pour donner plus de sanction à sa décision , le prince y apposa le sceau de son anneau. Cette charte fut confirmée par Carloman en 881, par Charlcs-lc-Gros deux ans après, par le roi Eudes en 880, elle fut renouvelée par Louis d'Outre-Mer en 936, et par le roi Robert en 1005 (1). Chacun d'eux y ajoutait les modifications que comportaient l'esprit de son siècle et la situation du monastère.

Aucun prince n'a expédié autant de chartes en faveur de Saint-Germain, et ne lui a fait plus de bien que Charlesle-Chauve et son fils Lothairc,que nous allons voir à la téte du gouvernement de l'abbaye. La chasse de Saint-Germain, qui valait des sommes immenses , à cause de l'or et des pierreries dont elle était enrichie, venait en grande partie de la libéralité de ces deux princes.

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