BOSON
Dans l'ambassade que Lothaire envoya, ainsi qu'il a été dit, à son père Charles-le-Chauve, pour le prier de consentir à ses dernières volontés, se trouvait Boson. En commentant quelques expressions du titre par lequel le prince se rend à toutes les demandes de son fils, dom Viole crut que Boson avait été moine de Saint-Germain et qu'il était alors abbé séculier. Cependant les historiens, qui n'ont pas manqué de rapporter cette ambassade , ne font aucune mention qu'il fût entré dans l'état religieux. Boson était un homme de cour, plein de talents pour la guerre et
(1) La charte est datée de Sentis, le dix des calendes de février, indiclion quatorzième , la vingt-sixième année du règne du glorieux roi Charles. Cartul. de S.-G., feuil. 27 et «8.
pour l'administration. Cbarles-le-Chauve, en épousant sa sœur Richilde, en 866, lui donna l'abbaye de Saint-Germain, celle de Saint-Maurfcte-d'Agaunc, l'année suivante, et d'autres aux environs d'Autun , qu'il céda lui-môme à Thierry , comte de cette ville. Le monarque le fit encore capitaine de ses gardes, chambellan de son ftls, Louis-le- Bèguc, puis comte et gouverneur de Vienne et de Bourges. Il devint, dans la suite, vice-roi d'Aquitaine, duc de Pavie, vicé-erapercur d'Italie. Il se fit en outre reconnaître roi de Lombard ie et de Provence, et enfin couronner roi de la Bourgogne cis-juran ne par Aurélian, archevêque de Lyon , quelque temps après le décès de Louis-le-Bègue (1 ) Le pape Jean VIII lui confia l'administration du temporel de ses États. Il avait épousé Ermengarde, fille de l'empereur Louis IL Boson , chargé de richesses et d'honneurs, se démit de l'abbaye de Saint-Germain en faveur de Huguesl'Abbé, qui l'avait déjà possédée, et mourut en 887. La terre de Molay , qu'il tenait de la libéralité du monarque et qu'il laissa au monastère , lui assura la reconnaissance des moines (2). Sa fille épousa Carloman, roi de France.
A côté de tant d'illustrations et d'honneurs , la Providence avait mis l'humiliation. Ces abbés laïques , si haut placés, ne paraissent à Saint-Germain que pour étaler leur faste, troubler la solitude des moines par leur suite bruyante , et dévorer la substance des pauvres. La foi qui régnait alors dans le monde , et surtout dans les monastères, soutenait la ferveur des religieux. Les doyens chargés du gouvernement de l'intérieur en étaient réellement les abbés, les autres n'en avaient que le nom. Ces hommes de bien , qui ont soutenu les moines par leurs exemples et leurs exhortations à travers les temps de calamités du
(1) Viole, mss, I. 5, p. 848. Velly, liist. de Fr., 1. 2, p. 145.
(2) Carlul. de S.G., f. 20.
neuvième et du dixième siècle , sont tombés dans l'oubli. Heureux de s'être assuré dans le ciel une immortalité plus durable que celle qu'ils auraient pu obtenir dans l'oublieuse mémoire des hommes!
Saint Germain était toujours en grande vénération, c'était le thaumaturge de la Bourgogne. Héric rapporte un grand nombre de miracles opérés par son intercession (i). En voici quelques-uns: Un paralytique nommé Adalrique, Sénonais de naissance, fut guéri en 869; un autre de la Touraine le fut également quatre ans après. Un homme des environs d'Auxerre, nommé Pierre , avait les genoux tellement courbés, que depuis longtemps il ne marchait plus; s'étant traîné un jour avec peine à l'aide de ses béquilles jusquedans une église de saint Germain, il recouvra l'usage des jambes. Pour attester la vérité du miracle, il suspendit ses béquilles au-dessus de la porte (2). Une femme de Guercby , appelée Nanette , qui avait perdu l'usage de ses membres, se fait porter dans l'église de Poilly, recouvre la santé et s'en retourne pleine de joie dans sa maison. Une autre de Parly, nommée Berlindc, attaquée de la même infirmité, se fait conduire dans l'église sur une voiture , se met en prière , éprouve bientôt les effets de la protection de notre saint, et se retire en bénissant Dieu.
Agie, curé de Poilly, confessa avoir été guéri d'une fièvre quarte par l'intercession de saint Germain. Une femme du même lieu, nommée Doda, pour avoir travaillé un jour de dimanche à faire des tissus en laine, fut sur-le-champ paralysée des mains; mais, ayant reconnu sa faute, elle accourt au pied des autels, implore le secours du saint évêque , fait vœu qu'elle ne travaillera plus le dimanche,
(1) Ils composent deux livres formant ensemble trente-sept pages in-folio. Voy. lAtbb., bibl. mss, t. 4, p. 534. Hericide mirac.
(2) Ibid, t. /,p. ii',7.
et recouvre l'usage de ses membres en présence de beaucoup de monde (1).
D'auttes miracles, accompagnés de preuves irrécusables, sont rapportés par le même auteur. Tel fut celui que nous allons rapporter, qui est confirmé par le chapitre général de l'Ordre , et que dom Mabillon place en Tannée 851. Le roi Charles s'était rendu dans un château qu'il avait auprès de Rouen. Parmi la foule immense accourue pour obtenir quelque secours, se trouvait une fille muette. Celle-ci, n'ayant pu trouver à loger dans le village près duquel se tenait le prince, se retira, pour passer la nuit, dans une chapelle de saint Germain, peu éloignée du château royal. Pendant cette nuit, le saint évéque lui apparut et lui adressa ces paroles: Puisque tout le monde vous a refusé l'hospitalité, je vais vous dédommager autant que je le pourrai, et en même temps il lui toucha la bouche; une sorte d'hémorragie, venant du gosier, s'étant déclarée, le lendemain
(1) Héric, cédant à son amour poor le merveilleux, raconte des miracles qui peignent les mœurs et la foi naïve des peuples chez lesquels ils sont arrivés. Ainsi dans le Morvan, encore peu habité, on entendail, dans les églises dédiées à saint Germain, les cloches sonner d'elles-mêmes aussitôt que l'heure des offices arrivait ; les anges suppléaient à la négligence des hommes. Les lampes qui brûlaient devant les autels venaient-elles à s'éteindre , elles s'allumaient aussi d'ellesmêmes ; un renard enlevait-il la poule d'un prêtre , il demeurait fixé involontairement , avec sa proie, sur le lieu même où il l'avait saisie, jusqu'à ce qu'on se fût emparé de lui. Héric déclare aussi qu'il n'entreprend pas de parler des fièvres et autres maladies graves guéries dans celte contrée par l'intercession de saint Germain. Ces miracles, ajoutel-il, sont journaliers , en sorte qu'on n'y fait plus attention Chez ce peuple, où l'art de la médecine était à peu près inconnu, on réclamait le secours du ciel. On doit conclure de là que saint Germain était trèshonoro dans le Morvan. Ou voit en effet que beaucoup d'églises, telles que celles de Saint-Germain-des-Cbamps , de Saint-Germain-de- Modéon, qui montre encore de ses reliques , celles de Ghastellux , de Magny, de Chalaut, d'Ouroux, de Mhcre , d'Anost , etc., lui sont dédiées. Hericide mirac, apttd Labb., t. 2, p. 55t.
i02 HISTOIRE DE L' ABBAYE
elle parlait distinctement. Elle raconta que saint Germain lui avait apparu avec un air majestueux, que sa taille était médiocre, et que ses cheveux, en partie blancs, le rendaient très-vénérable. On trouva que ces détails s'accordaient à la forme qu'on se rappelait avoir vue à saint Germain lors de sa dernière translation. Toute la cour et une infinité de personnes furent témoins du miracle opéré sur cette fille (1).
Les diverses irruptions des Normands avaient propagé la terreur dans toutes les provinces. En 864, on crut qu'ils allaient envahir la Bourgogne. On s'occupa aussitôt de mettre en sûreté les reliques de saint Germain , ainsi que la châsse précieuse dans laquelle le prince Lothaire les avait fait placer. On creusa donc une fosse très-profonde dans la chapelle obscure où il reposait au milieu des cryptes, et on y déposa cette châsse renfermée dans un tombeau en pierre qui fut recouvert de terre que l'on foula fortement. Ensuite on en mit au-dessus un autre qu'on cimenta avec soin de tous côtés, et qui ne renfermait que des fragments de son cercueil en cyprès, dans la persuasion que si les barbares brisaient le premier cercueil, ils n'iraient pas plus loin.
Les habitants de Tours s'occupèrent aussi des moyeus de sauver les précieuses reliques de leur saint patron. Comme lesNormands se portaient, en 889, sur la Touraine, l'abbé Hébernus, vingt-quatre moines, douze chanoines et un pareil nombre de citoyens attachés à leur service , chargèrent sur leurs épaules le corps de saint Martin, et se transportèrent avec leur trésor d'abord à Orléans où ils s'arrêtèrent; mais ayant appris que les ennemis poursuivaient leur marche sur cette ville, ils passèrent à Saint- Benoît, et delà, toujours pressés par les Normands , ils
(1) Lab., bibl. mss. Uericide mirac> t. 1, p. 518.
allèrent jusqu'à Chablis, où se trouvait un monastère dédie à ce saint thaumaturge et dépendant de celui de Tours. Assaillis bientôt par de nouvelles craintes, et ne se croyant pas en sûreté dans cette place trop peu fortifiée pour résister à une attaque, ils prirent le chemin d'Auxerre et vinrent enfin se fixer dans le monastère de Saint-Germain, qui méritait l'honneur de servir d'asile aux restes mortels du grand évéque de Tours. Ils déposèrent leur précieuse relique dans une chapelle des saintes grottes, qui a pris delà le nom de saint Martin. Les moines de Saint-Marien, par un secret pressentiment du malheur qui devait leur arriver, y portèrent aussi le corps de leur bienheureux patron.
Les annales du monastère de Fleury-sur-Loire rapportent un trait de bravoure d'un de nos abbés laïques (I). Les Normands, en quittant Orléans, se disposaient à venir piller ce monastère. Les moines, informés de leur marche, chargent à la hâte leur butin sur des chariots et prennent le chemin de leur terre de Marigny. Les barbares, trouvant l'abbaye abandonnée, se mettent à leur poursuite en suivant les traces des charriots. Hugucs-l'Abbé, ayant appris celte nouvelle en revenant de la Bourgogne, et se sentant plein de confiance dans la protection de saint Benoit, secondé d'ailleurs par Girbold, comte d'Auxerre, fond sur eux avec le peu de troupes qu'il avait à sa disposition, les met en fuite et laisse le champ de bataille couvert de morts. Ces barbares, s'étant ralliés à d'autres corps d'armée qui les suivaient, pénétrèrent jusque dans la Bourgogne.
La ville d'Auxerre, que les Normands semblaient avoir épargnée, ne tarda pas à tenter leur cupidité; ils firent une excursion dans cette contrée, en 887 , assiégèrent le monastère de Saint-Germain , qui fut pris et livré aux
(I) I.eh., mcm., I. 2, j>. ôi).
Digiti
flammes, si nous en croyons la chronique de Limoges (1). Du reste , l'histoire ne nous apprend rien de ce qui s'est passé relativement aux reliques de saint Germain et à celles de saint Martin. On aime à suivre l'opinion de certains critiques qui pensent qu'il s'agit, dans la chronique, d'un autre monastère du même nom ou de celui de Saint- Marien, qui fut détruit par ces barbares. Vingt-cinq corps conservés dans une grande armoire des saintes grottes et portant des traces de feu, de coups de lance, passent pour être ceux de ces religieux qui tombèrent sous le fer des Normands. Après avoir été immolés inhumainement, ils eurent leur première sépulture sous les débris fumants de leur église. Qui pourrait dire ce qu'il y eut de résignation et de sacrifices dans ces vénérables moines, qui attendirent la mort prosternés au pied des autels! car les monastères et surtout les églises excitaient l'ardeur de ces barbares pour le crime. Richard-le-Justicier, duc de Bourgogne, qui fut abbé de Saint-Germain, leur fit éprouver un échec auprès de Saint-Florentin. Ils opérèrent leur retraite par
(1) Quand on pense aux fortes murailles qui environnaient alors le monastère de Saint-Germain, on est porte à croire qu'il y a une erreur de copiste, et que la chronique veut parler de Saint-Maricn , qui Tut réellement brûlé et dont les moines furent massacrés. Charles- le - Chauve avait trouvé la place de Saint-Germain assez forte pour s'y réfugier en 858. Le roi Robert l'assiégea en vain en 1003; comment aurait-elle succombé en 887 ? La même chronique ne parle pas de la prise d'Auxerre. Dans un second passage de ces barbares, en 889, les faubourgs d'Auxerre tombèrent seuls en leur pouvoir. Lebeuf, en ajoutant ces deux mots : forlè paris, en marge de l'exemplaire du père Labbe, a pensé qu'il s'agissait d'une autre abbaye de ce nom. M. Leclerc, dans sa notice sur Saint-Germain, dans V Annuaire de l'Yonne, a partagé son sentiment. Voioi les deux passages de la chronique :
DCCCLXXXVII. Monaslerium sancti Gcrmani a Normannisiiicensum est. Eodemanno Guiboldus (Wibaui), episcopus Autissiodorensis obiit.
DCCCLXXXIX. Normanni ilcrato Aulissiodorum repetentes, suburbia ejus incenderunt. Labb., t. 1, p. 333.
DE SAINT-GERMAIN. lOo
Avrolles , Champlost et Sens , en marquant partout leur passage par le meurtre, le pillage et l'incendie. Depuis bien des siècles, les barbares et l'Eglise se disputent le monde, les barbares pour le détruire , et l'église pour le sauver. Aux premiers la mission d'expiation par le sang et les ruines: à celle-ci une mission de paix, de salut et de civilisation. L'Eglise eut enfin la victoire en donnant jusqu'à son sang pour faire de ces hordes sanguinaires des chrétiens et des hommes.
En 878, selon la chronique de Saint-Pierre-le-Vif de Sens, de nouveaux trésors vinrent enrichir l'église de Saint-Germain. Formose , légat du pape Jean VU1, lui fit présent de plusieurs reliques précieuses que l'on joignit à celles de tant de saints personnages que l'on possédait déjà. L'abbaye de Saint-Germain put désormais se regarder , après l'église de Rome, comme le sanctuaire le plus vénérable de toute la chrétienté. En etl'et, les religieux bénédictins de la congrégation de saint Maur, qui ont fait une étude particulière de 1* histoire ecclésiastique , ont écrit dans la Gaule chrétienne, dont ils sont en partie les auteurs, qu'après les catacombes de Rome, l'abbaye de Saint-Germain est le lieu le plus vénérable, non-seulement de la France, mais encore du monde entier (i). Les géographes écrivains et autres qui ont parlé de ce que le déparlement de l'Yonne renfermait de plus intéressant, ont oublié de signaler l'église de Saint-Germain, qui n'a pas son égale dans toute la France, à cause du nombre extraordinaire de corps saints qu'elle renferme.