‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, Ordre de Saint Benoît et de la Congrégation de Saint MaurChapitre 21 sur 69 · DE SAIN T— G F. H M A I >' . II · texte numérisé non relu

DE SAIN T— G F. H M A I >' . II

et avait été gouverneur de cette ville pendant le siège des Normands (1). Il était fils de Tolbcrt, comte de Meaux; on le fait aussi chancelier de France (2) , sous le règne de Charles-le-Simple. Son crédit à la cour le rendit précieux au monastère. 11 alla trouver Eudes, qui gouvernait alors la France , et le supplia d'étendre sa protection sur l'abbaye de Saint-Germain. Ce grand homme , qui en imposait aux séditieux et aux ennemis de l'Etat par sa fermeté et sa valeur, rendit un instant la paix aux moines. Les choses en étaient venues à ce point que , pour me servir des énergiques expressions de la charte > on voyait des hommes se déchaîner contre les serviteurs de Dieu avec une hostilité et une rage inconnues aux siècles passés. Non contents de se mettre en possession de leurs biens , ils se jetaient sur leur boire et leur manger avec la rapacité des loups (3). Il parait qu'on s'introduisait jusque dans leurs appartements pour en enlever le vin et les autres provisions. Eudes renouvelle dans ses ordonnances les anciens privilèges du monastère qu'il prend sous sa protection spéciale. Il assure aux moines la libre jouissance de tous leurs biens , il défend aux évêques , aux juges royaux et à leurs officiers de les troubler dans leurs franchises. Il ajoute que s'ils étaient obligés , par suite des incursions des Normands , des guerres civiles

(1 ) Un auteur, nommé Abbo, fait son éloge dans ces deux vers latins, qui donnent une idée de la latinité du ix« siècle :

Nobilis egregiusquc, sacro pompatus honore, Tolius Anschcricus virlulis gcrmine clarus.

Anshéric, distingué par sa noblesse et ses qualités personnelles, honoré du caractère épiscopal , se rendit célèbre par la pratique des plus pures vertus.

(2) Cartul. de S.-G., fcuil. 33.

(3) tbid.

\\\ HISTOIRE DE l'ABUAYE

ou autres calamités, do se retirer dans quelque place forte du royaume, ils doivent y jouir des mêmes privilèges que dans Auxerre. Toutes ces faveurs étaient exprimées dans deux chartes différentes datées de Paris, le 11 juillet de l'année 889 , la deuxième de son règne (\). Une aussi haute protection effrayait, pour le moment, les ravisseurs du bien d'autrui, mais le protecteur était-il mort ou occupé à faire la guerre au loin, les mêmes dilapidations recommençaient : ce qui obligeâtes moines à avoir recours à des protecteurs plus rapprochés et non moins puissants; c'est pourquoi ils mirent leurs personnes et leurs propriétés sous la sauve-garde des ducs de Bourgogne. Ils ne tardèrent pas à s'en repentir. Tous les employés de ces princes, comme leurs maréchaussées ou leurs officiers et leurs soldats, se rendaient dans les fermes de l'abbaye, enlevaient les chevaux, le bétail, les grains, le fourrage , sous prétexte que le duc en avait besoin, et que d'ailleurs les moines lui devaient ces subsides pour la protection qu'il étendait sur eux. Ce pillage devint légal : on lui donna le nom de droit de maréchaussée. Il eut fallu aux moines de nouveaux protecteurs pour les défendre contre les premiers. C'est l'histoire de tous les grands protecteurs qui finissent par régner. On donnait à ces défenseurs le nom d'avoués.

Ces procédés barbares nous donnent une idée des mœurs de cette époque et en même temps du désordre et de la confusion que l'iguorance et les guerres civiles avaient jetés dans le gouvernement de l'Etat. On voit aussi l'audace effrénée que déployaient les gens de guerre, même les grands et ceux qui étaient revêtus de la magistrature; ils ne reconnaissaient que le droit du plus fort , et en appelaient sans cesse à leur épée.

(I) Cariul. de S. -G., f. âr> el r>4.

C'est l'époque où les seigneurs du comté d'Auxerre fondèrent leur domination temporelle. Toujours prêts à se provoquer les uns les autres , ils ne se crurent plus en sûreté dans leurs maisons. Ils construisirent des tours fort hautes (I) à côté de leurs habitations , afin d'y trouver un refuge dans le danger. Ces châteaux protégeaient souvent le brigandage en assurant l'impunité à leurs maîtres. Dèslors les religieux furent aussi obligés de fortiûer nonseulement leur monastère , mais encore leurs fiefs. L'abbaye , ferme située à Gurgy , qu'ils mirent en état de défense dans ces temps de détresse, et qui subsiste encore, peut nous donner une idée de ces sortes de travaux de sûreté : elle présente une enceinte carrée de la contenance d'environ un arpent. Les murs ont un mètre d'épaisseur. On voit que leur hauteur, qui est de trois à quatre mètres, a été réduite. On remarque à un angle les restes d'une tour, l'enceinte des fossés, ainsi que les vestiges d'un pontlois. La tradition attribue aux moines de Saint-Germain le défrichement des terres de cette contrée.

Les campagnes étaient tombées dans un état complet de servitude. Le sol était au seigneur, qui abandonnait à ses serfs (c'est le nom que l'on donnait aux habitants) les prairies pour le labour et les bruyères pour y conduire le bétail ; comme la terre qu'il avait abandonnée ne lui

(1) La tour de Joigny était bâtie en 939. Heribert, évéque d'Auxerre, en fit construire une à Saint-Fargeau et une autre à Toucy, en 990. Celle de Selgnelay fut fondée quatre ans plus tard; celle de Ligny-lc- Cbâtel ayant Fan 1100. La tour de Saint-Bris, qui avait bravé tant de siècles, a été démolie en 1855. La ville spécula sur le prix des grosses pierres de grès dont elle était revêtue au dehors. Celle de Saint- Sauveur , plus considérable que celle dernière , subsiste encore ; elle est un peu ovale ; sa circonférence est de 50 mètres et sa hauteur de 17. On distingue encore l'ancienne tour de Saint-Fargeaa parmi celles qui font partie du château. On voit un reste de celle de Toucy près de l'église.

lit) HISTOIRE DE LABB.AYE

rapportait rien , il en exigeait peu de chose , quelquefois un denier, une poule, une mesure de grain , quelques journées de travail. Aux yeux du seigneur, l'homme était le vrai revenu, c'était lui qui combattait pour sa défense, qui lui était dévoué à la vie et à la mort. Il ne reconnaissait pas d'autre maître, d'autre juge, d'autre capitaine que lui, en sorte que le seigneur mettait dans le dévouement et la loyauté de ses vassaux sa force et son orgueil. C'est pourquoi, à son ordre, tous prenaient les armes, couraient à la défense du château : de là naissaient une foule de petites ambitions qui , ne pouvant se satisfaire qu'aux dépens les unes des autres , étaient sans cesse en guerre ; aussi le pillage et les violences forment le type de cette singulière époque. On est étonné que des chrétiens ignorassent à un tel point les premiers éléments de la religion et de la politique , qu'ils se crussent permis de se faire justice euxmêmes et de prendre les armes les uns contre les autres.

Les sciences, encore cultivées dans les cloîtres et dans les cathédrales par les clercs, étaient abandonnées du peuple et surtout des nobles , qui regardaient comme au-dessous d'eux de savoir lire ou écrire ; alors l'ignorance, qui n'est bonne à rien, se développait avec tous ses vices : de là ce caractère de violence , d'àpreté , de férocité. Que penser des bonnes mœurs? La concupiscence, qui est la même dans tous les hommes , ne manque pas de produire ses effets, si elle n'est retenue par la raison aidée de la grâce. H eût fallu des lois nouvelles confiées à des mains fermes; mais où trouver des législateurs assez sages pour les dresser, et assez éloquents pour en persuader l'exécution. Cependant l'Eglise, qui triomphait de tout par la force de sa constitution, tenait des assemblées d'évêques et de seigneurs pour désarmer ces mains accoutumées au meurtre et au pillage. Elle employait la sanction des peines canoniques, sanction puissante et nécessaire au

génie dur des peuples de cette époque. Elle usait , dans ce rude apostolat , de l'héroïsme accoutumé de ses papes, de ses évêques, de ses abbés, de son clergé. Elle parvint avec le temps à polir les mœurs et à enfanter des chefs-d'œuvre de civilisation.

Anshéric vivait encore en 909, mais il semble que, neuf ans auparavant, il s'était démis de l'abbaye de Saint- Germain*

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