ROLAND
En 1075 (2), l'année qui suivit la prise de possession de l'abbé Roland ou Rothlan, un nouvel incendie plongea la ville d'Auxerre dans la consternation. Le feu se manifesta
(1) Gall. christ., t. 12, col. 379.
(?) Dom Viole, inss., t. 2, p. î)22. Labb., bibl. mss.t t. 1, p. 574.
DE SA I N T— (i ERM A I X . 175
d'abord vers l'église de Saint-Pierre, près du ponl, et étendit ses ravages jusqu'aux moulins de Chantereine, où il s'était arrêté onze ans auparavant. Plusieurs ornements de l'église de Saint-Germain furent perdus dans cet incendie , qui eut lieu pendant la semaine de Pâques.
Roland fit confirmer par Eudes, duc de Bourgogne , la donation du prieuré de Saint-Léger, faite autrefois par le grand duc Henri , et spécialement le droit de justice. Il obtint aussi l'abolition des droits de coutume que les officiers des ducs de Bourgogne avaient usurpés sur les terres et sur les sujets de ce prieuré. Eudes déclara en outre que cet établissement jouirait dans la suite de tous les droits de justice. Après onze ans d'administration, l'abbé Roland, sentant approcher sa fin , adressa aux frères ses dernières et touchantes paroles, et expira dans de grands sentiments de foi, le 2 novembre 1085. Il avait assisté, en 1080, à un concile tenu à Sens.
Le monastère de Saint-Germain obtint alors, pour un de ses prieurés, les reliques de saint Thibaut de la famille des comtes de Champagne. Etant décédé en Italie , son corps rapporté en France , en 1075, fut déposé d'abord dans l'église du monastère de Sainte-Colombe, près de Sens, et transporté ensuite, presque en totalité, dans le prieuré de Beaumont, dépendant de Saint-Germain , à deux lieues d'Auxerre, sur la paroisse de Pourrain. Ce qui lui a fait donner depuis le nom de Saint-Thibaut-aux-Bois. L'éminente sainteté de ce grand serviteur de Dieu rendait ses reliques très-précieuses. C'est pourquoi on ne suivra pas sans intérêt les principaux traits de sa vie. Ce fut en lisant l'histoire des pères du désert, que Thibaut se sentit touché d'un grand désir de les imiter. Il enviait le bonheur de leur solitude et de leur contemplation. Il se mit secrètement sous la conduite d'un humble solitaire , retiré dans une petite île de la Seine. Le comte Arnoult . son père, qui
résidait à Provins, essaya en vain de le détourner de ses pieux projets; le jeune Thibaut lui déclara qu'il avait fait vœu d'abandonner le monde. Il entra donc, de son consentement, dans l'abbaye de Saint-Remi, de Rheims, avec un de ses amis nommé Gaultier ; peu de temps après , ils en sortirent, échangèrent leurs vêtements avec ceux de deux mendiants, et se rendirent ainsi à pied en Allemagne. Ils s'arrêtèrent dans la forêt de Petingen, en Souabe, y construisirent deux cellules pour se livrer au travail des mains, à l'exemple des anciens anachorètes ; ils allaient, pendant le jour, dans les villages voisins, travailler en qualité de manœuvres, et rentraient la nuit dans leurs cellules pour prier. S'apercevant que la sainteté de leur vie les trahissait et attirait sur eux les regards de tout le monde, ils quittèrent leur retraite. Les saints ont beau cacher leurs bonnes œuvres au fond des lieux les plus secrets, ce que les hommes ne disent point, les pierres elles-mêmes le révèlent et le proclament. Alors les deux solitaires firent nu-pieds le pèlerinage de Compostelle, en Espagne; ensuite ils entreprirent celui de Rome, en passant par l'Allemagne. Ayant visité les lieux de dévotion qui se trouvaient en Italie, ils se fixèrent dans un désert aflreux , nommé Salanigo, près de Vicence ; ils s'y bâtirent une cellule, où ils se livraient à la prière et à la contemplation. Gaultier mourut au bout de deux ans, Thibaut se préparant plus que jamais à ce dernier passage, redoubla la ferveur de ses prières; du pain d'avoine , des racines et de l'eau faisaient toute sa nourriture; il parvint même à s'interdire l'usage du pain, il couchait sur une planche, portait le cilice; enfin tout en lui annonçait qu'il habitait bien plus les cieux que la terre. L'évêque de Vicence V éleva au sacerdoce. Sous sa direction , beaucoup de fidèles marchèrent à grands pas dans la voie de la perfection.
Son père et sa mère, ayant eu connaissance de sa rc-
traite, l'allèrent trouver ; ils furent si touchés du spectacle qui s'offrit à leurs yeux, qu'ils se prosternèrent à ses pieds, sans pouvoir lui dire un seul mot. La foi prenant le dessus, la joie fit place à la douleur ; ils sentirent la vanité du monde et résolurent de se consacrer sans réserve au service de Dieu. Arnoult , son père, retourna en Brie. Sa mère se fit bâtir une petite cellule , à quelque distance de celle de son fils, et se mit sous sa direction. Peu de temps après, le saint tomba malade, son corps se couvrit d'ulcères, sa patience fut mise à de rudes épreuves ; sentant approcher ses derniers moments, il fit venir l'abbé de Vengadice, qui lui avait donné l'habit religieux, lui recommanda sa mère et ses disciples, reçut le saint viatique, et mourut en paix le 30 juin 1066 (1). Tel était le saint dont les reliques vinrent enrichir le prieuré de Beaumont, vers l'an 1151. Il avait une telle réputation de sainteté, que l'on bâtit, à Joigny, une belle église de son nom et qui subsiste encore, sur le lieu où ses reliques avaient passé la nuit. On en éleva une autre à Sens , près du monastère de Sainte- Colombe , où elles avaient repose. Le concours des pèlerins, le jour de sa fête, donna lieu , dans cette ville , à la création d'une foire.
La bulle du pape Eugène III, de l'an 1151, parle de tous les prieurés et ne fait pas mention de celui de Beaumont. Une autre d'Adrien IV, son successeur , de l'année 1153 , lui donne le nom de monastère, ce qui fait croire que c'est l'époque de sa fondation.
Dumnois, dame de Beauche et de Chevannes, fonda, en 1208, dans l'église de Beaumont, une lampe à perpétuité, en assurant une rente de trente sous par an, ce qui donne une idée de la valeur de l'argent de ce temps-là, car il faudrait cinquante à soixante francs de rente pour acquitter
(1) Voy. Vie des Saints, de Godesc, au 1er juillet.
aujourd'hui une pareille charge. Ce prieuré eut une certaine célébrité lorsqu'il fut dépositaire des reliques de saint Thibaut, que l'on plaça sous un autel de la nef, lequel prit son nom au lieu de celui de Notre-Dame, qu'il portait auparavant. En 1399, l'abbé et les religieux de Saint-Germain, craignant que ces reliques ne fussent profanées pendant les guerres civiles qui s'allumaient en France , les transportèrent solennellement à Auxerre. Dès-lors, le prieuré de Beau mont, qui, depuis deux cent cinquante ans , était embaumé du parfum des vertus de saint Thibaut, tomba dans l'oubli. Ses biens furent annexés à la mense des religieux, spécialement le moulin de la Villotte, donné par l'abbé Renaud , en 4233. On ne connaît aucun de ses titulaires. En 1256, Godefroy contribua pour vingt livres aux charges du monastère , en prenant le titre d'administrateur général du lieu de Beaumont(i).