‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, Ordre de Saint Benoît et de la Congrégation de Saint MaurChapitre 29 sur 69 · GUIBERT · texte numérisé non relu

GUIBERT

Le nouvel abbé oubliait insensiblement cette ferveur religieuse qui avait élevé ses prédécesseurs si haut dans l'estime des peuples. Guibert va descendre dans l'arène du siècle et prendre part à ses mœurs licencieuses. L'abbaye de Saint-Germain, hors de la juridiction de l'évêque, n'avait pour chef immédiat que le pape. Celui-ci, à cause de son éloignement, de la difficulté des relations et surtout des affaires de l'église universelle, ne pouvait ni connaître ce qui se passait dans l'intérieur du monastère, ni suppléer à la faiblesse de son gouvernement. Cependant, la chaire de Saint^Pierre était alors occupée par l'illustre Grégoire VII, qui a élevé si haut l'indépendance de l'église, et qui

(I) Dom Viole, niss., t. 2, p. iMHi.

témoignait aux moines une confiance et une affection sans bornes. Guibert était d'une haute naissance ; il avait été reçu à Saint-Germain dès son bas âge et en avait été élu abbé en 1085; il souscrivit des lettres de Richer , archevêque de Sens, en faveur du monastère de Saint-Remi, de la même ville ; il assista au concile de Clermont , en i095 (1); il fréquenta les grands et imita leur faste. Etant donc tombé dans le relâchement, il crut pouvoir mettre ses désordres à l'abri de son nom ; enfin , il alla si loin , que les moines l'accusèrent devant Humbaut , évêque d'Auxerre , d'une faute que l'histoire ne nomme pas (2) , le suppliant d'y apporter remède. Le prélat, qui était un grand serviteur de Dieu , le cita à comparaître au concile de Nîmes , que devait présider Urbain IL Ce pape , issu d'une illustre famille de Châtilïon-sur-Marne , avait été élevé à Auxerre ou aux environs. Il fut d'autant plus affligé d'apprendre ce scandale , qu'il connaissait l'abbaye de Saint-Germain et qu'il lui portait un intérêt particulier. Il blâma d'abord l'évêquc de n'avoir pas veillé sur les écarts de l'abbé; ensuite, prenant le bâton pastoral des mains de Guibert, il le remit à l'évêquc d'Auxerre, en lui disant, avec bonté : « Ayez soin , mon fils , de pourvoir, avec plus de vigilance , au gouvernement qui vous est confié (3). Je vous conseille , ajouta-t-il , de vous adresser

(1) Gall. Christ., t. 12, col. 379. t

(2) Contigit ul in gravis culpœ infamiam laberelur. Labb., bibl., mss., 1. 1, p. 575.

(3) Le chanoine qui a écrit la vie de l'évéque Humbaut, et après lui l'abbé Lcbeuf, aussi chanoine de la cathédrale, jaloux des droits de l'évéque , prétendent que Urbain II fit rentrer sous sa juridiction le monastère de Saint-Germain, que les rois lui avaient autrefois enlevé. Dora Viole soutient le contraire et prétend qu'il fut toujours affranchi de la juridiction de l'ordinaire. Leb., t. 1 , p. 259. Viole, mss., t. 2, p. 927.

au monastère de la Chaise-Dieu, en Auvergne , ou à celui de Cluny , en Bourgogne, ou à celui de Marmoutiers , en Touraine , ou enfin à tout autre plus important dans l'Eglise, pour qu'on vous donne, en toute charité, un moine affranchi de tous ses engagements antérieurs: vous l'établirez canoniquement à la tête de votre monastère; il y rétablira avec fermeté la vigueur de la discipline, en donnant le premier l'exemple de la régularité, et 'que jamais l'Eglise de Dieu ne soit témoin d'une pareille infamie. » A son retour , l'évêque d'Auxerre se hâta d'écrire à l'abbé de Cluny , pour le prier d'envoyer un moine affranchi de toute obédience, pour prendre la direction de l'abbaye de Saint-Germain , le suppliant surtout de laisser de côté ses intérêts particuliers et de n'agir que pour l'amour de Jésus-Christ.

L'abbé de Cluny envoya aussitôt Yves, son grand prieur, avec quinze moines qui furent bien accueillis. Le lendemain, on les introduisit au chapitre, et on leur demanda à quelles conditions ils allaient demeurer dans le monastère ; ils répondirent qu'ils venaient en prendre possession au nom de leur abbé, et que désormais il lui serait assujetti. C'était contre l'intention du pape, qui voulait seulement qu'on y plaçât nn saint abbé avec quelques bons religieux , pour y rétablir la discipline. Le monastère de Cluny était alors sous la direction de saint Hugues, homme rccommandable par ses vertus et par son habileté dans le gouvernement, il avait étendu la filiation de son abbaye dans toute l'Europe, par les nombreux prieurés qu'il avait fondes. On ne doutait pas que, s'il demandait le monastère de Saint-Germain au pape Urbain II, il ne l'obtînt aussitôt, car Urbain avait été son disciple ; c'était lui qui l'avait envoyé à Grégoire VII , et qui lui avait ouvert le chemin pour parvenir au trône pontifical. Un cri unanime s 'étant élevé contre les prétentions de l'abbé de Cluny, les moines

Je Saint-Gcnnain déclarèrent aux frères nouvellement arrivés qu'ils pouvaient reprendre le chemin de leur monastère. Le clergé, l'évêque d'Auxerre et plusieurs notables de la ville, présents au chapitre, approuvèrent leur fermeté. Les envoyés de Cluuy se retirèrent, sans renoncer à leurs prétentions. Leur abbé s'adressa , sans succès , à Etienne, comte de Champagne» un des principaux avoués ou gardiens du monastère de Saint-Germain, et dans lequel les moines avaient beaucoup de confiance. Pour terminer le différend, l'évêque d'Auxerre écrivit à la Chaise-Dieu et à Marm ou tiers, toujours sans rien obtenir, à cause de l'opposition de l'abbé deCluny.

Depuis trois ans que durait ce débat, le monastère était comme un vaisseau sans pilote, exposé à la tempête. Le comte de Champagne y vint lui-même, et ayant trouvé le mal plus grand que la renommée le publiait , il se sentit animé du zèle de la maison de Dieu; il alla trouver l'évêque d'Auxerre et écrivit avec lui une lettre à saint Hugues, pour le supplier de mettre de côté les intérêts temporels de son Ordre, pour ne voir que le salut du troupeau de Jésus-Christ. Ils lui représentèrent que les moines étaient disposés à se soumettre à l'abbé qu'il enverrait, pourvu qu'il respectât l'indépendance de leur monastère ; ils lui rappelèrent la charité de saint Mayeul , un de ses prédécesseurs, qui y avait rétabli l'étroite observance, sans néanmoins le rendre dépendant de Cluny. Saint Hugues se rendit à leurs prières , et envoya Hugues de Montaigu , son neveu , élevé dès ses plus tendres années dans son abbaye. Celui-ci répondit aux vues de son oncle et à celles des moines. Sa présence ne tarda pas à ramener dans le monastère l'ordre et la paix.

Dans la bibliothèque de Cluny, publiée par les soins d'André Duchêne, on trouve une bulle adressée par le pape à Hugues, abbé de ce monastère, par laquelle il le nom me

pour réformer celui de Saint-Germain et pour en disposer à perpétuité (1). Cette bulle a toujours été* regardée comme subreptice, parce qu'elle est sans date et tout-à-fait contradictoire avec ce qu'on lit dans la chronique de Guy de Munois. Si elle a été expédiée en cour de Rome, c'est sans que les parties aient été entendues. Les abbés de Cluny ayant, dans la suite, élevé des prétentions sur le monastère de Saint-Germain, comme on le verra, le pape écarta leurs réclamations et le conserva dans son indépendance ancienne.

Malgré sa condamnation au concile de Nîmes , Guibert fit tous ses efforts , pendant trois ans , pour rentrer dans l'abbaye de Saint-Germain. 11 eut beau protester de son repentir , il ne put jamais reconquérir la confiance des moines , ni celle de l'évêque. On ne lui pardonna point d'avoir laissé dépérir entre ses mains l'honneur abbatial. Sa mort arriva vers Tan i 100.

Page 1