SAINT HUGUES
Il était réservé à la prudence et à la douceur de saint Hugues de faire disparaître les traces du mal que son prédécesseur avait causé au monastère , et de le relever dans l'esprit et dans le respect des peuples. U était fils de Dalmace, seigneur du château de Montaigu, dans le territoire de Cluny. Elevé auprès de saint Hugues , son oncle , abbé du monastère de ce nom, il prit l'habit de religion, étant encore enfant; l'aménité de son caractère, ses prévenances pour ses égaux , son respect pour les anciens, lui avaient
(I) Dora Viole, mss., t. 2, p. 934. Les auteurs de la Gaule chrétienne attribuent celte bulle au pape Pascal II et la rapportent à Tan 1107. GaU., ckr , t. 12, col. 380.
attiré l'estime et la confiance de ses confrères. Son oncle, voyant en lui un modèle de l'observance régulière , le jugea propre à mettre la réforme à Saint-Germain. 11 l'y envoya accompagné de plusieurs moines , parmi lesquels se trouvait le frère Gervais , son cousin , qui lui succéda dans le gouvernement de l'abbaye. Les moines l'accueillirent comme un envoyé du ciel et réunirent leurs suffrages en sa faveur. C'était l'année H 00. Hugues ne se distingua des frères que par son humilité. Voyant que la liberté es! si naturelle à l'homme, qu'il est sans cesse disposé à secouer un joug qu'il a été forcé de subir, il s'appliqua à convaincre l'esprit des frères et à gagner leur confiance. H leur montra les inconvénients de l'oisiveté, des fréquentes visites des personnes du monde ; il leur fit comprendre que, quand on avait une fois quitté le siècle , il ne fallait pas avoir de rapports avec lui ; que l'unique bonheur qu'ils pouvaient espérer en ce monde , devait venir de la paix de la conscience et de la tranquillité du cœur, et qu'ils ne jouiraient de ces avantages qu'autant qu'ils seraient attachés à l'observance de leur règle. Dieu bénit son zèle ; il rétablit la pratique des vertus intérieures , tant recommandées dans les communautés, telles que l'humilité, la charité, la retraite, l'assiduité à la prière , et l'exercice de la présence de Dieu.
En M 04 , Hugues, comte de Troyes, vint, accompagné de tous les grands de sa cour, visiter les moines de Saint-Germain. Pour leur marquer de quelle haute estime il les environnait , et quelle confiance il avait en leur auguste patron, il les supplia d'inscrire son nom parmi ceux des frères du monastère, espérant , par cette agrégation , avoir une part aux mérites de leurs bonnes œuvres. Ayant ensuite été introduit dans le chapitre, il déclara que, pour l'amour de Dieu et de saint Germain, il abandonnait aux frères les droits de coutume et de sauve garde qu'il
percevait, comme gardien, dans la seigneurie de Barcenay; il ajouta que, s'il s'en était déclaré le défenseur, en vue de la rétribution qu'il en retirait , il prendrait désormais sa défense avec bien plus de zèle, étant au nombre des frères. 11 engagea aussi un de ses chevaliers , nommé Hugues Brise-Loup , d'abandonner quelques droits qu'il avait à Barcenay. L'un et l'autre donnèrent une confirma-* tion de leur concession dans l'oratoire du monastère, en offrant sur le grand autel un livre couvert d'ivoire et d'argent. Milon, évêque de Troyes, Lambert, abbé de Poultiers, Geoffroy de Saint- Fidole , maître-d'hôtel, et quelques autres témoins étaient présents à cette donation. La charte dit que c'était la cinquième année après l'arrivée des frères de Cluny à Saint-Germain ; elle loue la fermeté du gouvernement du comte de Troyes, et sa générosité pour augmenter le patrimoine des églises(l). Ce même comte fit aussi présent de quelques personnes de condition servile, et maintint, comme seigneur suzerain, la donation de Hugues Brise-Loup, sur laquelle ses héritiers avaient voulu revenir. Airard, comte de Brienne, fut témoin de ce nouveau bienfait, en 4114. L'abbé Hugues, pour lui témoigner sa reconnaissance , s'obligea à faire célébrer , après sa mort , un anniversaire perpétuel et un triennaire pour lui et pour sa mère Adèle. Il voulut aussi qu'au jour où Ton chanterait leur obit, les religieux fussent traités honestement au réfectoire , sur le revenu de Barcenay (2). Hugues obtint encore d'Hervey, évêque de Nevers, l'église de Saint-Martin de Thais, et celle de Saint-Pierre d'Alluy. Hugues, duc de Bourgogne, lui remit, avec plaisir, les droits de coutume qu'il percevait sur le prieuré de Saint-Léger. En 1104, Richard, évêque d'Albe , envoyé en France ,
(I) Cartul. de S.-G., feuil. 79.
(*) Mû.
comme légat, par le pape Pascal II , s'arrêta au monastère de Saint-Germain. On démolit, en sa présence* le grand autel de l'église, dont on voulait changer la disposition. On y trouva des reliques du saint patron renfermées dans un cercueil de pierre. Après les avoir vénérées , on les remit décemment à la même place (1). On voit avec quelle prudence et avec quel respect on portait les mains sur les tombeaux ou sur les châsses des saints.
Le pape Pascal II confirma à Hugues la possession de l'abbaye de Saint-Germain, par une bulle datée de Souvigny, en 4107. Ensuite il associa son monastère à celui de Vézelay. Nous verrons plus loin quelles étaient ces associations fondées sur une communauté de prières et de bonnes œuvres. Le pontife fit aussi modérer les droits de coutume que les officiers du duc de Bourgogne levaient sur les serfs du prieuré de Saint-Léger. En 1 109 , Robert , évêque de Langres , termina un différend qui s'était élevé entre le duc de Bourgogne et le prieur de ce monastère, d'une part, et l'abbé et les moines de Bèze, de lauire, au sujet des dîmes.
Enfin, après avoir gouverné Saint-Germain pendant quinze ans, Hugues fut élu évêque d'Auxerre. Il se montra aussi zélé et aussi mortifié sur le siège épiscopal qu'il l'avaitété dans le monastère. Il portait aux moines uneaffection toute particulière ; son plaisir était de les visiter et de les combler de bienfaits. Il vint souvent au secours de ceux de Citeaux , dont la fondation était récente. L'abbaye de Regny, celle des Roches et celle de Bouras, fondées de son temps, furent honorées de ses fréquentes visites. Lorsqu'il se trouvait au milieu des moines , il oubliait la sollicitude épiscopale ; son visage se couvrait de sérénité, il ne voulait pas qu'on le traitât comme évêque, mais comme un simple
(1) Gall. chr.} t. 12.
religieux, se conformant à ces paroles de l'Écriture : « Que celui qui veut être le plus grand parmi vous, soit le serviteur des autres. » Il avait souvent à la bouche ces paroles de saint Jérôme, qui fut aussi au nombre des moines et même leur docteur : « Je fais de la ville une prison et de la solitude un paradis. Si vous voulez être absolument moine, c'est-à-dire seul, que faites-vous dans les villes? » L'évêque Hugues passait aussi un temps considérable avec les religieux de la Charité. Pour ne pas leur être à charge et pour donner des secours aux frères malades , il faisait transporter, dans leur monastère, du blé et du vin de ses terres de Varzy et de Cosne. On croit qu'il eut l'esprit de prophétie. Il avait toutefois une grande connaissance des hommes, car on remarqua que les jugements qu'il avait portés sur l'avenir de certains moines , se vérifièrent (4). Après sa mort , son corps fut inhumé à Saint-Germain, comme il l'avait demandé. Il fut déposé d'abord dans Je chapitre, et plus tard transféré dans l'église (2).
Quelques auteurs l'ont confondu avec Hugues , abbé de Saint-Germain -des-Prés, également moine de Cluny et neveu de saint Hugues. Des écrivains de Citeaux l'ont
(1) Labb., bibl. mss., 1. 1, p. 461.
(2) On le plaça dans un caveau, au midi, devant l'autel de saint Nicolas. Son tombeau ne fut point visité, avec les autres, par l'évêque d'Auxerre, en 1636, mais en 1682; le caveau qui le renfermait s'étant ouvert parle déplacement d'un carreau, deux religieux y descendirent : ils trouvèrent un reste de vieille lampe et des crochets de fer attachés au mur. Les ossements étaient tous réunis dans le cercueil , sans dérangement. On remarquait un crâne entier; les os des bras, des cuisses et des jambes annonçaient., par leur grandeur, que Hugues avat été d'une haute taille. On voyait aussi des morceaux d'étoffe parmi lesquels on distinguait des tissus d'or ; il s'y trouvait encore une semelle de sandale et une masse noire , apparemment les restes d'un cilicc, avec un lambeau d babil religieux. Lcb. , me m., t. 1, p. 27i.
aussi pris pour Hugues de Maçon , premier abbé de Pontigny.