GERVAIS
Presque tous les abbés de cette époque sont représentés par l'histoire comme des hommes de science et de vertus, et remplis de zèle pour la discipline monastique. Plusieurs ont été loués par les souverains pontifes ou mis au nombre des saints. Comme leur exemple était une seconde règle , on peut , sans avoir d'autres données , affirmer que, sous leur direction, la communauté fut dans une grande régularité.
Vers l'an 1116, Hugues, devenu évôque d'Auxerre, bénit Gervais, son cousin et son successeur dans l'abbaye de Saint-Germain. Il était aussi neveu du grand saint Hugues, abbé de Cluny. C'était dans cette abbaye, sous la direction de son oncle, qu'il avait fait sa première éducation ; ses liaisons d'amitié avec ce serviteur de Dieu et avec saint Hugues, son prédécesseur, l'avaient confirmé dans les voies de la vie religieuse. Son humilité et sa piété imprimaient à toute sa conduite un air de dignité qui n'appartient qu'à la vertu , et qui est bien supérieur à celui que donnent les grandeurs humaines. Il fit beaucoup de bien, dulrant les trente-deux ans qu'il gouverna le monastère; le temporel reçut des accroissements considérables ; le grand autel fut couvert d'une table d'argent très-massive; la sacristie fut pourvue de chapes, d'ornements de diverses couleurs et de tapisseries.
Gervais veilla, avec une attention particulière, au rétablissement des frères malades, pour se conformer à la règle de saint Benoît, qui trace, dans son inépuisable charité, les devoirs des supérieurs envers eux. L'abbé doit les
servir avec autant de respect que si c'était Jésus-Christ lui-même, qui a dit : a J'ai été malade , et vous m'avez visité. Ce que vous ferez au dernier des hommes, regardezle comme fait à moi-même. » Cette règle recommande aussi aux malades de ne point oublier que c'est pour l'amour de Dieu que Ton prend soin d'eux ; elle les engage à ne point contrister le frère infirmier par leur mauvaise humeur. Toutefois , la règle veut qu'on supporte leurs défauts avec patience, parce qu'une grande récompense est réservée à ceux qui en prendront soin. L'abbé est tenu de veiller , avec une attention scrupuleuse , à ce qu'ils ne manquent de rien. Us doivent avoir une chambre à part, et des frères pleins de vigilance pour les servir. Comme les bains étaient en usage du temps de saint Benoît, il veut qu'on leur en fasse prendre autant de fois qu'on le jugera nécessaire , et qu'on leur permette l'usage de la viande , pendant le temps que durera leur maladie. Enfin, les règlements font peser sur l'abbé toutes les privations que les frères malades pourraient éprouver par suite de sa négligence (1). C'est pourquoi Gervais créa un infirmier en titre, destina la terre de Villiers-Vineux , celle de Carisey et celle de Sougères, pour former le revenu de l'infirmerie. Il ajouta encore les censives de Saissy, de Saint-Sauveur et de Griselle3.
Cette dernière terre était un prieuré de l'abbaye de Saint- Germain, situé dans le diocèse de Langres, à quinze lieues environ d'Auxerre, et dédié à saint Valentin. On l'appelait Egliselles et par corruption Griselles, en latin de Ecclesiolis. Le fondateur n'en est point connu. 11 existait du temps de l'abbé Gervais, vers l'an 1120; car en dotant l'office de l'infirmerie, il donna vingt sous de rente à prendre sur sa censive. Quelque temps après, le comte Guy donna des lettres
(I) Hegul. S. Bcncd. de inflr., cap. 56.
d'affranchissement aux sujets de ce prieuré, pour réparer l'injure qu'il avait faite à l'abbaye, en tuant quelques habitants de Diges. Les bulles d'Eugène III, d'Anastase IV, d'Adrien IV et d'Innocent III, depuis 1151 jusqu'en 1198, en font une mention honorable , ainsi que des églises de Nicey , de Laignes et de Poinchy , sur lesquelles le prieur de Griselles avait des censives, qui s'étendaient jusques sur Beines et sur Milly. Le comte de Tonnerre avait droit de gîte chez le prieur, qui ne devait, comme on le voit par une charte de l'an 4161, l'hospitalité qu'au seigneur luimême et à ceux de sa maison. Il était tenu, en outre, de le recevoir à sa table ; mais le prévôt , les hommes de sa suite , comme ses chasseurs et autres , n'y avaient aucun droit (1). Par un accord de l'an 1293, l'abbé de Saint- Germain céda à Guillaume de Challon , comte d'Auxcrrc et de Tonnerre , tous les hommes mainmortablcs qui lui appartenaient à Griselles et à Laigne; il reçut en échange un droit d'usage dans le bois du Grand-Fey , qui s'étend depuis Nicey jusqu'à la forêt deMaune, et de là jusqu'à Pimelle, et soixante sous de rente sur la prévôté de Griselles (2). Aux censives de cette terre et de celles de Saint- Sauveur, données à l'infirmerie , venaient s'ajouter les
(1) En 1250, Guichard, prieur de Griselles, el Renard, curé de Poinchy, avaient dc6 celliers à Chablis. Les moines de Régny leur payaient , pour le fermage de leur vigne de Poinchy , huit muids de vin, rendu dans ces celliers.
Ce prieuré tomba en commende , comme tant d'autres, et n'exista plus que pour satisfaire le luxe ou l'avarice de quelque riche bénéficier. Les prieurs continuèrent de payer quatorze livres tournois de rente pour la pitance des moines de Saint-Germain , et soixante et dix sous pour la menue pitance. Celle dernière somme était pour acquitter l'obit de la comtesse Agnès. On a conservé les noms de onze prieurs jusqu'en 1061. Dom Viole, mss., t. 2, p. 1394. Cart. de S.-G., feuil. 92.
(2) Archives de la prefect.
porcs , les agneaux , et quatre sous sur la rente en argent provenant des mairies , trois arpents de vigne , trente poules sur la seigneurie d'Héry et sur celle d'Hauterive, cinquante sur celle de Diges, avec toutes les poules dues par le fermier de Néron et par ceux de Gurgy, de Sommecaise, de Pontnaissant et de Villicrs-sur-Tholon.
On appelait mairies les prévôtés des justices du monastère. On en comptait vingt-sept. Voici leurs noms , ainsi que les rentes qu'elles devaient chaque année : le Mont- Saint-Sulpice payait un sou ; Néron , trois sous ; Gurgy , cinq; Héry, sept; Villeneuve-Saint-Salves, neuf; Rouvray, onze; Irancy, treize; Pontnaissant, quinze; Barcenay, dix-sept; Perrigny , dix-neuf; Villemangcr , vingt-un; Lucy, vingt-trois; Vaugines, vingt-cinq; Sommecaisc , vingt-sept; Ormoy, deux; Bouilly, quatre; Haulcrive, six; Neuilly et Guercliy , huit ; Bleigny , douze ; Aucep, quatorze; Venoy et Nangis, seize; Diges, dix-huit; Escamps, vingt; Cussy , vingt-deux ; Beines , vingt-quatre ; Coutar-
noult, vingt; et N , dix. 11 faut ajouter à ces mairies
celle de Saint-Germain. Le sou de ce temps-là pouvait valoir trois à quatre francs de notre monnaie.
L'évùque Hugues de Montaigu, toujours disposé à faire du bien au monastère qu'il avait dirigé, pacifia un différend qui s'était élevé, en 1121, entre son abbé et Guillaume III, comte d'Auxerre, au sujet du château de Saint-Germain (1). L'abbé Gênais fut moins heureux dans un démêlé qu'il eut avec Hugucs-le-Manceau, seigneur de Saint-Vrain et de Cosne , qui avait fait bâtir un château à Annay-sur-Loire, dans la seigneurie du monastère. Après avoir épuisé tous les moyens de conciliation, il lui lit écrire par le pape. Ne pouvant rien obtenir de cet esprit altier, il le fit excommunier et mettre ses terres en interdit, jusqu'à
(1) Cartul. de S.-G., f. 40.
ce qu'il eût rasé son château d'Annay et réparé les dommages qu'il avait causés.
L'abbaye de Saint-Germain possédait à Saint-Vrain un prieuré fondé par les seigneurs du pays. Le baron du lieu était un des quatre qui portaient l'évêque d'Auxerrc, à son joyeux avènement, depuis le monastère de Saint- Germain jusqu'à la cathédrale. Ce bourg et ses seigneurs tirent leur nom de Saint-Vrain, illustre confesseur, évêque de Cavaillon, dont les reliques reposent dans l'église de la paroisse, qui était autrefois celle du prieuré. Tous les ans, le 19 octobre, jour de sa fête, son chef était porté solennellement dans une chapelle du château, dite de saint Vrain. Une foule considérable , tant du bourg que des environs, se rendait à l'église pour implorer sa protection. L'ouragan révolutionnaire de 1789 a porté là ses ravages comme ailleurs. Il ne reste plus des reliques de saint Vrain, qu'un peti! ossement; la chapelle du château est détruite et la procession abolie. Plusieurs papes ont fait mention de ce prieuré dans leurs bulles, depuis 1154 jusqu'à 1198 (1).
L'évêque Hugues était inépuisable dans ses bienfaits envers l'abbaye de Saint-Germain, il lui donna l'église de Saint-Fargeau , en 1133, et ensuite celle de Saints-en-Puisaye. Deux ans après, il concilia un différend qui s'était élevé entre Gervais et Hugues de Mâcon , abbé de Pontigny, à l'occasion des usines d'Espaillard ou de Revisy. Les deux abbés convinrent que le moulin et le foulon seraient possédés en commun; que le droit de pêche appartiendrait exclusivement à Pontigny; que si , dans la suite, une des parties élevait, au même endroit , d'Autres usines , comme des moulins à tan , elles en jouiraient également en commun. L'abbé Gervais, le prieur de même nom, Robert, camérier, et un autre moine,
(I) Dom Viole, rass., !. 2, p. 159D. Carlul. de S.-G., f. 40.
ainsi que Hugues, abbé de Pontigny, Etienne, prieur, Gérard et Hervey, moines de ce monastère, Léger, maire (1) de Rouvray, Jean, son fils, Robert des Baudières et quinze autres laïques (2) furent présents à cet accord. En 1096, de nouvelles contestations s'étajat élevées sur les droits réciproques de ces mêmes usines, Radulphe, abbé de Saint-Germain, etMainard, abbé de Pontigny, nommèrent cinq arbitres ; Milon , abbé de Quincy, Vincent, prieur de Saint-Germain, Léotheric, Bailledart etHéliede Saint- Florentin : ils décidèrent qu'on s'en tiendrait à l'accord , passé en H33, entre Gervais et Hugues (3). Le premier souscrivit , l'année suivante , une charte de l'évêque d'Auxerre, en faveur de l'abbaye de Crisenon.
On a vu qu'environ l'an 1050, les comtes de Champagne avaient donné à Saint-Germain les deux petits monastères de Saint-Florentin, pour y mettre des religieux; cette intention ne fut point remplie; on y plaça des chanoines qui ne répondirent pas à l'attente des fondateurs. Henri, dit Sanglier , archevêque de Sens , voulant donner à ces établissements une autre constitution, les remit à l'abbé Gervais , à condition qu'il laisserait aux chanoines leurs prébendes > tant qu'ils vivraient; ce qui fut confirmé par Innocent II, en H38. « Notre vénérable frère Henri, archevêque de Sens , dit le pape , nous a fait connaître que la paresse des clercs avait amené le dépérissement de la discipline dans les monastères de Saint- Florentin. Nous nous reposons sur notre fils Gervais, abbé 8e Saint-Germain, pour y faire revivre le bon ordre, afin que le Dieu tout puissant reçoive , dans ce lieu, des louanges dignes de lui. A mesure que les chanoines décéderont,
(1) En latin major ou le plus riche.
(2) Cartul. de S.-G., f.CI.
(3) /Md., f. 62.
vous les remplacerez, continue le pontife , en s'adressant toujours à l'abbé de Saint-Germain, par des moines qui suivront la règle de saint Benoît. Vous aurez soin de conserver à l'église de Sens sa juridiction, et de ne frustrer en rien lès chanoines de leurs prébendes, tant qu'ils vivront. Voulant donc procurer un bienfait à l'église de Saint- Florentin , nous la remettons entre vos mains et entre celles de vos successeurs , et , par votre entremise, nous l'attachons au monastère de Saint-Germain (1). j>
Deux ans après , les chanoines de Saint-Florentin étant décédés, ou s' étant démis de leur prébendes , l'abbé de Saint-Germain changea les deux maisons en prieurés, augmenta leurs revenus en y ajoutant quelques dîmes de Vergigny , que lui donna l'évêque de Langres ; ce prélat lui remit en même temps une confirmation de toutes les églises que son abbaye possédait sur les terres de son diocèse. Nous avons rapporté ailleurs sur quelles bases reposait cette possession. Eudes, vicomte de Saint-Florentin, abolit tous les droits que ses prédécesseurs avaient perçus jusqu'alors sur les deux monastères de cette ville. Sa femme , Agnès , leurs enfants , Rahère , Hugues et Odon , Hodierne , épouse de Rahère , les enfants de ce dernier , Odon et Hugues, donnèrent leur consentement. La foi seule a pu amener le vicomte à ces larges concessions , car le temps des affranchissements ne faisait que commencer. L'acte fut passé en présence de Thibaut, comte de Blois, de Mathilde, son épouse, et de Henri, leur fils. On remarque parmi les autres témoins : Ebrard , vicomte de Chartres , seigneur de Puiseits, Gervais, prieur de Moutiers, Oger, doyen de Saint-Germain , Jean , prieur de Saint-Sauveur , Thibaut de Châflllon, Guy-le-Gros, Guillaume Doët, comte du Perche, et Hugues de Til.
(1) Carlul. de S.-G., f. 15.
Gervais plaça des religieux dans ces monastères et en fit deux prieurés, savoir: celui de Saint Florentin-le-Vieil, où se trouvait la paroisse de la ville et des faubourgs , et celui de Saint-Flqrentin-en-Chàteau. Comme le premier recevait beaucoup plus d'offrandes que le second , parce qu'il servait de paroisse , il fut décidé, dans une transaction passée en 1142, en présence de Guillaume , abbé de Pontigny, et de Philippe , prévôt de Saint-Germain , que toutes les donations seraient partagées entre les deux églises. Cependant les abbés de Saint-Germain , pensant que le tracas d'une paroisse était incompatible avec la quiétude dont les religieux bénédictins devaient faire profession , obligèrent les moines à quitter Saint-Florentinle-Vieil pour passer à Saint-FLorentin-en-Château , où se trouvaient les reliques du saint martyr et les tombeaux des deux comtesses. En effet , dès l'an 4147, il n'est plus parlé que d'un prieuré. L'autre église forma la paroisse de la ville. Ce changement fut approuvé du comte Thibaut et de Henri, son fils. Parmi les témoins, on remarque les fils et petits fils du vicomte de Saint-Florentin, dont il a été parlé plus haut. Les papes Eugène III, eu 4151, Anastase IV, en 4153, et Adrien IV, en 1155, donnèrent aussi leur confirmation.
Dans ce même temps, l'abbé de Saint-Germain passa une transaction , à Saint-Florentin, avec Rahère, en présence du comte Thibaut, où il fut convenu que le vicomte avait droit de sauvegarde, à Villiers-Vineux, sur les hommes de l'abbaye, et que tous ceux qui tenaient une charrue de bœufs lui devaient , pour cet emploi , un setier d'avoine , et les autres une mine , sorte de mesure de ce temps-là. Cette redevance devait être annoncée dans l'église , la mesure livrée rase et payée, sans qu'on frappât les collecteurs, car partout ailleurs que dans ce village, dit la charte , on ne se permet pas ces violences. La maison
de Saint-Germain devait, au vicomte, quarante sous pour droit de sauvegarde.
Les habitants de Villicrs-Vineux devaient payer, chaque année, pendant l'espace de trois jours , un droit de bienvenue, qui consistait en neuf deniers. Ceux qui liaient des bœufs étaient tenus , pour leur corvée , à deux jours de charrois, et ceux qui n'en tenaient point en devaient trois à bras. Si le vicomte ne réclamait pas ces droits durant l'année, il ne pouvait plus les redemander dans la suivante. Il avait la haute justice pour le vol, la fausse mesure et les choses trouvées. Celle de Saint-Germain était libre de toute charge envers le seigneur. Ni lui, ni les siens n'avaient droit d'y prendre de repas, ni d'exiger queiqu'argent ; mais il avait celui de chasse dans les bois de l'abbaye. Le gibier qu'on y tuait lui appartenait. Les fermiersde Saint-Germain, de leur côté , avaient droit d'y prendre du bois , pourvu qu'ils n'endommageassent point les haies ni les palissades du vicomte (1). Les hommes ou les femmes du monastère, qui passaient l'Àrmançon ou qui habitaient dans sa justice, devenaient sa propriété. Ceux qui demeuraient ailleurs qu'à Villiers-Vineux pouvaient passer les rivières , s'allier aux sujets de ce seigneur , sans cesser d'appartenir à l'abbaye. Si les hommes ou les femmes de cette dernière s'alliaient à ceux du chapitre de Saint-Pierre de Troyes, les uns et les autres appartenaient , avec tous leurs effets , à Saint-Germain , mais les enfants qui naissaient de ces alliances étaient au vicomte... Celui-ci, qui prétendait que l'abbaye lui devait un cheval , lorsqu'il lui rendait hommage, vit ce droit imaginaire vivement rejeté (2).
L'anarchie féodale obligea Gervais à se mettre en mesure contre les envahissements des nobles et à suppléer à l'in-
(1) Excepto in haûs et flrmitatibus suis.
(2) Cartul. de S.-G., f. 86.
J9<> HISTOIRE DE L ARÎIAYE
suffisante des lois; c'est pourquoi il fit entourer de murailles le \illage de Diges, et bâtit une forteresse à l'intérieur. Renaud de Narbonne, cbevalier, seigneur de Toucy, s'était emparé d'un droit d'usage dans la forêt de cette ville; pour éviter toute contestation, l'abbé aima mieux le racheter. L'acte en fut passé , à Auxcrre, dans la cour du comte , en 1112, en présence de Garnier, prévôt du monastère , des fils du vicomte de Saint-Florentin, savoir : Renaud. Guillaume, Gautier, Humbaud et Huguet, et devant beaucoup d'autres témoins, comme c'était alors la coutume (1).
Ces difficultés , dont la durée va être longue , n'empêcheront pas les moines de Saint-Germain de poursuivre leur tache conciliatrice; à l'exemple de leur divin maître, ils passent en faisant du bien partout. Ils encouragent l'agriculture dans leurs terres, sans les grever d'impôts. Ils se mêlent à la politique , en établissant un gouvernement paternel dans leurs seigneuries; quand l'heure d'affranchir les serfs sera venue , ils aideront les rois à l'accomplissement de ce grand œuvre social. Si tout ce qui les entoure marchait comme eux, les temps meilleurs arriveraient vîte. Mais les guerres intestines, la misère, la confusion qui régnent de toutes parts, ne leur permettent pas de triompher de tant d'obstacles à la fois.
L'abbé Gervais fit quelques acquisitions à Bleigny et à Aucep. En M3\, Seguin de Meners, chevalier, légua à son monastère un muid d'avoine sur ses tierces des Chastelènes, près d'Avallon (2). L'acte fut passé par-devant Hugues, archidiacre de cette ville. Cette donation était pour le remède de son ame , de celle de son épouse Maaude , et pour faire célébrer leur anniversaire.
(1) Carlul. (le S. -G., f. 55.
(-2) De Caslelleneà apvd Avalonem. Cariai, de la pit. de S.G., f. 20.
En 1148, Hier de Maligny, chevalier, Guillaume et Anselme, ses frères, abandonnèrent à l'abbé de Saint-Germain un droit de censivcs et quelques héritages, situés à Lignorelles, qui avaient déjà été donnés par Jean de Cassel , lorsqu'il entra en religion. Les conventions furent écrites au palais épiscopal, en présence de Hugues et de Geoffroy, évèques, l'un d'Auxerre , l'autre de Nevers, de Renaud , archidiacre, de Guillaume, comte de Nevers, d'Adam de la Marche, de Guillaume, prieur de Saint Germain, et de Deimbert de Seignelay.
Le poids des années ne diminuait en rien le zèle de l'abbé Gervais pour le salut des a mes qui lui étaient confiées ; il semblait même redoubler d'ardeur à mesure que sa mort approchait , afin d'amasser pour le jour des rétributions. Sentant approcher ses derniers moments, il appela la religion à son aide pour ce grand et dernier combat. Après avoir prié pour son monastère et levé ses mains chargées de bénédictions sur la tète de ses frères, il s'endormit du sommeil du juste, le 20 août 1148. On l'inhuma dans le chapitre, sans épitaplje. Le prieur Guillaume y fut aussi déposé , avec cette modeste inscription en latin : Ici repose Guillaume de Foret, autrefois notre prieur, priez pour lui.
Saint Bernard opéra, dans ce même temps, à Saini- Germain, un miracle qui eut beaucoup de retentissement. Une femme , percluse des pieds et réduite à se traîner sur ses genoux et sur ses mains , se transporte sous le portail de l'église , où elle attend le saint abbé , qu'elle savait y être entré pour prier. Aussitôt qu'elle le voit sortir, elle se jette à ses pieds et le supplie de la guérir. Le saint, faisant sur elle le signe de la croix , lui commande , au nom de Jésus-Christ et du confesseur saint Germain , de se lever. Elle obéit, se lève sur ses pieds , et , après avoir remercié son bienfaiteur, elle regagne sa demeure en bénissant
198 ÎIISTOIRE DE L ABBAYE
Dieu. Comme elle était très-connue dans la ville, personne ne douta de la vérité du miracle (1).
ARDUIN.
Arduin fut un de ces hommes fermes et courageux que la Providence suscite, dans les temps difficiles, pour soutenir les intérêts de son Église. 11 naquit en Bourgogne, de famille noble. Son élection eut lieu le 15 avril \ 148. Hugues de Maçon , éveque d'Auxerre, le bénît avec les cérémonies accoutumées. Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluny, surpris qu'on ne l'eût point consulté pour cette bénédiction, s'en plaignit amèrement au pape Eugène III , qui se trouvait alors à Cbâlons-sur-Marne , parce qu'il prétendait être le supérieur général de l'abbaye de Saint-Germain. 11 accusait l'évèque d'Auxerre d'avoir profité des circonstances pour prendre, sur l'abbé et les moines, une autorité qu'il n'avait jamais eue: c'est ce qu'on apprend d'une bulle, datée de Châlons-sur-Marne et adressée à Pierre-le-Vénérable (2). Le crédit dont celui-ci jouissait à la cour de Rome , son éloquence, ses raisons, que personne ne combattait, puisqu'il était seul entendu, persuadèrent si bien le pape, qu'il délivra, sur-le-champ et sur ses instances réitérées, la bulle par laquelle il veut qu'on remette l'abbé de Cluny dans ses droits, qu'on ne procèdeà aucune élection sans le consulter, parce que, disait-il, la correction régulière des religieux lui appartenait. Quant à l'évoque d'Auxerre, le pontife lui attribue le pouvoir canonique d'approuver ou de désapprouver l'abbé qui aura été élu , de le bénir, de recevoir de lui le serment d'obéissance, de le déposer dans le cas et dans l'ordre prescrits par le droit, enfin d'exercer sur lui
(1) De mirac, s. Bernard., cap. 15 et 1C. Colron, p. 800.
(2) Dom Viole, t. 2, p. 944.
el sur la personne des moines , la correction canonique. C'est lui qui doit conférer, dans l'abbaye, les ordres sacrés, procéder à la consécration des autels , du chrême et des saintes huiles (1).
Aussitôt que cette bulle fut connue à Auxerre , l'évêquc et l'abbé réclamèrent contre les prétentions de Pierrc-le- Vénérable. Ce débat dura , comme on le verra plus loin, près d'un siècle, et se termina à l'avantage de l'abbaye de Saint-Germain.
Depuis les premiers siècles du christianisme , quelques monastères, élevés çà et là sur le sol de la France, avaient traversé, non sans gloire, des temps difficiles. La mort de Charlemagnc avait laissé l'Europe en proie à l'anarchie ; le pouvoir, sans point d'appui, se fractionnait chaque jour de plus en plus. L'homme avili se rattachait à la terre , demandait au château sa défense et son salut, parce que nul lien social ne semblait exister. Dans ce dépérissement de la société , des hommes d'une piété éminente sonnent le réveil de la civilisation ; mais voyant les cités et les campagnes sourdes à leurs voix, ils rassemblent les fidèles dans des cloîtres; là on trouve la règle , l'ordre et la paix. Une foule de chrétiens de tous rangs, ennemis du désordre et dégoûtés de vivre dans un état de choses trop lent à s'organiser, accourent dans ces cloîtres, les peuplent et les font fleurir. C'est alors que commencent les grandeurs de la vie monastique. En cinquante ans, à partir de l'an 1100, le seul Ordre de Cîteaux fonde près de mille établissements. Lorsque saint Bernard, alors âgé de vingt-deux ans, y entra, trente jeunes seigneurs y furent reçus en même temps. Lui-même réunit jusqu'à sept cents novices dans son monastère de Clairvaux. Cette seule filiation, la troisième de Citeaux, fonda, de son vivant, plus de centsoixaulo
<l) Cart.de l'abl». Lcb., uitw., I. 1, p. 2LU
établissements: qu'on juge, par ce seul fait, du mouvement de l'esprit religieux. Cluny créa aussi des prieurés dans toutes les parties du monde chrétien.
En H 14, commence la célèbre abbaye de Pontigny , deuxième fille de Citeaux , fondée sur les bords du Serain, à trois lieues d'Auxerre. Un homme de bien , nommé Ancius , consacre à cette bonne œuvre les biens qu'il possède en cet endroit. Saint Etienne , abbé de Cîteaux , y envoie douze religieux sous la conduite de Hugues de Maçon. On sait le retentissement que les vertus de ces moines eurent dans toute l'Europe.
Une autre colonie de religieux, partie de Clairvaux treize ans plus tard, fonde le monastère de Regny , près de Vermenton.
Un clerc de la cathédrale, nommé Hier, reconstruisit le monastère de Saint-Marien , qui avait été ruiné par les Normands sur la fin du neuvième siècle. Aidé de quelques gens de bien, il travailla avec tant de zèle à son rétablissement, qu'il en vint à bout. Les travaux touchaient à leur fin, lorsque le pape, arrivant à Auxerre, voulut bénir luimême cette maison, qui devint si célèbre dans l'histoire de la ville, par les vertus de ses moines. 11 officia pontificalement au milieu d'une foule immense à laquelle il adressa un discours où il prit pour texte ces paroles de Jacob : « Ce lieu est vraiment saint, et je ne le savais pas. » Des moines de Prémontré prirent possession de cet établissement.
En M 34, les religieux de Molême quittent le monastère de Crisenon , situé dans une île de l'Yonne , près de Bazarnes , et cèdent leur place à des religieuses de Juilly, de même Ordre. Ce monastère avait été fondé, comme on croit, avant l'an 1H0, par trois frères, Hier, Hugues et Nariot, seigneurs de Toucy et de Bazarnes. Des hommes, remarquables par leur savoir et leur sainteté, président à la fondation de tous ces établissements. A leur tête, on voit
saint Bernard , un des plus grands hommes de son siècle.
Le monastère de Saint-Germain, suivant paisiblement la voie tracée par son fondateur, n'eut pas cette énergie que des hommes éminents imprimèrent alors aux nouvelles congrégations , car le christianisme était devenu Tunique affaire des humains. Le monde est prosterné au pied de la croix. Les peuples entrent en foule dans les monastères. Là, tout captive l'attention. Le chef de la communauté est élu par tous les moines ; c'est le plus vertueux, le plus éclairé , le plus saint des frères , qui réunit les suffrages. On se soumet à sa direction , et encore no gouverne-t-il pas par lui-même. La règle est écrite, il veille seulement à la faire observer. Tous les frères trouvent en lui un père , un ami, et sont heureux de le posséder et de lui obéir. La règle est en môme temps une œuvre de haute politique, un code de législation, un livre de véritable économie sociale. Tous les grands mots de liberté publique, de liberté individuelle, au nom desquels, dans ces derniers temps, les peuples ont poussé des cris d'allégresse, étaient écrits, depuis mille ans, dans la règle des moines : car le catholicisme renferme ces institutions élevées, qui fent la vie des grandes nations et qu'un gouvernement ne méconnaît pas impunément, témoins ces provinces de l'Asie , si florissantes sous l'empire du catholicisme, et si avilies sous l'islamisme. Qu'on ne se le dissimule pas , les moines, par leurs constitutions, publiées dans toutes les provinces où se trouvaient leurs établissements , ont contribué , pour une large part, à faire germer la civilisation sur le sol de notre patrie. Alors l'Eglise était libre et n'attendait rien du pouvoir civil, déjà trop faible pour se soutenir lui même. Elle était forte par la foi des peuples et par la vertu de ses religieux; elle prospérait et grandissait au milieu de celle indépendance que guidaient les canons des conciles.
Outre les motifs de paix et de tranquillité que 1 on frou-
202 HISTOIRE DE L ADBAYE
Tait dans les monastères, un autre plus puissant , qui les dominait tous, était d'assurer son salut éternel. Les moines, à ces époques de ferveur religieuse, passaient pour autant de saints. Or , quel entraînement pour des hommes de foi d'être agrégés au nombre des saints de la terre, et de fouler aux pieds, comme eux, les biens et les jouissances du siècle.
La multiplication des maisons religieuses avait fixe l'attention du chef de l'Église. Il leur fallait , dans ces siècles d'anarchie , de puissantes protections : c'est pourquoi les papes les appuyaient de tout le poids de leur autorité. Eugène 111, que l'on a vu si favorable à l'abbé de Cluny et à l'évêque d'Auxcrro, étant à Vignic, en Italie, publia, en 1151, une bulle en faveur de Saint-Germain, dans laquelle il déclare qu'il place, pour toujours, l'abbé Arduinel ses moines , leurs prieurés et leurs biens sous la protection spéciale du Saint-Siège; il ordonne que tout ce qu'ils possèdent, provenant de la libéralité des prélats, des rois, des princes et autres fidèles, ou des économies de leurs prédécesseurs, demeure au monastère en touto propriété ; il veut, en outre, que les moines nomment les curés des églises de leurs terres et des lieux qui en dépendent; mais ils devront être approuvés de l'évêque, lui prêter serment pour le spirituel , et ne reconnaître que l'abbé et les religieux pour le temporel. Le pape Anastase IV confirma tous ces privilèges , en 1453 , et Adrien IV, deux ans plus tard (1); ils y ajoutèrent celui d'enterrer, dans le monastère, toutes sortes de personnes, excepté les excommuniés et les interdits.
Une inhumation remarquable eut lieu dans le chapitre de Saint-Germain, en 1161. Ce fut celle de Guillaume III, comte d'Auxcrrc, qui y reçut les honneurs de la sépulture
(I) Les bulles expédiées à ecl effet sont dans le Cartulaire de S. -G. Ou trouve daus chacune d'elles une récapitulation des biens du monastère.
au milieu d'un concours considérable. En exprimant la volonté d'être inhumé dans l'abbaye , il donna à Dieu et au bienheureux Germain , la moitié de la seigneurie de Villeneuvc-Saint-Salve, située, dit la charte, dans le bois de Tul. Son fils Guillaume , par un titre remarquable de la même année, approuva l'aumône de son père et ajouta la renonciation au droit de gîte dans le bourg et dans la terre de Diges. o Je fais ce don , dit-il , pour l'honneur de Dieu et pour le salut de l'ame de mon père , afin que, par les mérites et par l'intercession du bienheureux Germain et des autres amis du Christ, au milieu desquels son corps repose, dans la même église, il obtienne le pardon de ses péchés et de ses négligences. Cette gratification, que je fais à l'église de Saint-Germain, et aux moines qui y servent Dieu le jour et la nuit , sera sans aucune réclamation de ma part; c'est afin qu'ils ne cessent pas d'intercéder en faveur de mon père. Je donne encore un homme, appelé Pierre Scot, ainsi que ses héritiers , et en outre, soixante sous sur ma censive de Saint-Gervais, pour qu'on distribue aux frères du monastère , le jour que l'on célébrera l'anniversaire de mon père, une très-copieuse réfection en pain , en bon vin et en poisson (1). d Hugues, archevêque de Sens, et Alain, évêque d'Auxerre, furent témoins de cette charte, à laquelle le comte apposa son sceau.
L'abbaye de Saint-Germain ne sut pas profiter du mouvement général, qui portait les hommes à entrer dans les cloîtres, pour multiplier ses prieurés. Outre ceux dont il a déjà été parlé, on en trouve seulement trois nouveaux fondés à cette époque, ce sont : Notre-Dame-dc-la-Chapclleaux-Chatz, Pesme, dans le diocèse de Besançon , et Vay, ~
(i) Donavi ad largùssimam monachorum inibt commoranlium
refeciionem punis et vini gcncralis cl pilantiœ piscium in die anniverwii. Cartul. de S.-G., f.
dans celui de Nantes. On croit que le premier a été fondé par une famille de ce nom, qui était autrefois une des plus nobles du Nivernais. Il est situé à cinq lieues de Decize et a le titre d'église dans une bulle du pape Eugène 111, dans une autre d'Adrien IV et dans une troisième d'Innocent IV. En 1256 , Pierre en était prieur , en même temps que de Moutiers-Héraud. Pour subvenir aux besoins du monastère de Saint-Germain, il donna cinquante livres, comme titulaire desChatz, et quarante, comme prieur de Moutiers- Héraud. De tous ceux qui ont dirigé cet établissement, on ne connaît que lui et maître Mathurin, bachelier, en 1543(1).
Il est parlé pour la première fois du prieuré de Pesme, dans une bulle d'Anastase IV, adressée, en 1153, à l'abbé Arduin et aux religieux de Saint-Germain. 11 jouissait alors d'un m;dique revenu, quoique la chapelle de Saint-Paul, dite des Tombes, lui fût annexée. On n'a conservé le souvenir que de deux prieurs, savoir: Jean Châtelain, qui vivait en 1480, et Jean Deschamps, présent à une visite de cet établissement, en 1540.
Le prieuré de Vay, dédié à saint Germain, était bâti entre la ville de Nantes et celle de Rennes : il est cité dans une bulle du pape Clément III, en 1188. Son revenu était, en 1540, de trois à quatre cents livres. François Boarl, chanoine de Chartres, en était prieur commendataire, en 1600(2).
C'est tout le développement que prit l'abbaye de Saint- Germain, dans un temps où d'autres étendaient, d'une manière prodigieuse, les maisons de leur filiation; le mode de son gouvernement, cjui ne voulait qu'un seul abbé avec des prieurs dans les maisons de sa dépendance , nuisit à son agrandissement , parce que ces titulaires jouissaient
(1) Dom Viole, mss., I. 2, p. 1048 et suiv.
(2) Ibid., p. 1 i()9.
DE SAlNT-CEttMAIX. 205
d'une autorité trop secondaire. L'Ordre de Cluny, pour établir l'uniformité, ne voulut de même avoir qu'un abbé avec des prieurs. Les fondateurs de Cîteaux crurent que le relâchement de cette maison venait de l'autorité absolue de ses abbés. Pour aller au-devant d'un tel inconvénient , ils en établirent dans tous les nouveaux monastères , et voulurent qu'ils s'assemblassent, tous les ans, en chapitre général , afin de voir s'ils étaient uniformes et fidèles à observer la règle. Ils conservèrent à Cîteaux une grande autorité sur ses quatre premières filles , et laissèrent aussi à chacune d'elles beaucoup de pouvoir sur les monastères de sa filiation, en sorte que le titulaire présidait à l'élection des abbés de ses filles, et pouvait, avec le conseil de quelques-uns d'entre eux, les déposer s'ils le méritaient; par ce moyen , ils maintenaient la discipline , et les maisons qu'ils fondaient jouissaient d'une tout autre considération que les prieurés.
La misérable coutume d'accorder les différends par le duel avait toujours lieu dans nos pays. Dans ces cruels débats, le monastère de Saint-Germain sortait du droit commun. Avait-on un sujet de contestation avec l'abbé, on pouvait choisir le plus chétif esclave de la maison ; s'il déposait contre lui et les religieux , il était cru sur sa parole : s'il soutenait leurs intérêts , on lui présentait le duel, et s'il venait à succomber, l'abbé et les moines étaient contraints de convenir qu'ils avaient tort. Le pape Adrien IV abrogea cette coutume , en 1156 (1). Il défendit môme de soumettre les monastères à l'obligation du duel judiciaire. « Chargé, écrivait-il à l'abbé Arduin, de la sollicitude de toutes les Églises, nous devons faire tous nos efforts pour procurer la gloire de Dieu et le salut des fidèles, pour corriger avec soin les abus, arracher les ronces et les
11) Cartul. de S.-G., feuil. 13.
épines infructueuses , afin que l'Eglise de Dieu brille par une heureuse fécondité de vertus. C'est pourquoi nous avons voulu abolir cette infâme et détestable coutume , qui s'est établie par la négligence de vos prédécesseurs. » Cette bulle prépara l'édit de Louis-le-Jcune, qui, en H68, restreignit la faculté de demander le duel, et celui de saint Louis, qui, en 1260, l'extirpa, au moins de sa cour, sinon parmi ses barons. Ce ne fut que par degré que la religion chrétienne parvint à abolir la barbarie des duels, qui était passée dans les mœurs du peuple.
On remarque , parmi les bienfaiteurs de cette époque , Jobcrt , dit Chapeau , chevalier , qui légua une partie des dîmes de Jussy, Aganon de Narbonne, Girard et Godefroy, ses frères, chevaliers, qui donnèrent quatre hommes de condition servile. L'abbé leur paya, en reconnaissance, cinquante-cinq livres de la monnaie d'Orléans, ce qui fut considéré comme une faible partie de la valeur de ces serfs. Le chevalier Milon légua les dîmes de Bleigny et de Beine, en H 69. L'année suivante, Arduin céda à Dieu, à la bienheureuse Marie, à Ascelin, abbé de Regny et à ses moines, quatre arpents de vigne à Irancy, en retenant , pour droit de dîme, un muid de bon vin chaque année. Constance, prieur de Saint-Germain, fut un des témoins de cette concession. La bienheureuse Marie, dont il est ici parlé, était la patronne du monastère (1).
Arduin eut quelques différends avec les comtes d'Auxerre, qui finirent par reconnaître leurs torts. Guillaume IH déclara que s'il avait fait des haies, des barricades et autres fortifications (2) dans les bois de Diges , d'Escamps et de
(1) Cartul. deS.-G., f. 17.
(1) Ces haies étaient des lignes de bois que l'on abattait, en temps do guerre, pour barrer certains passages , d'où il arrivait que les comtes et les nobles s'en attribuaient une partie, parce qu'elles avaient servi à la défense publique. On formait aussi des haies pour chasser les bêles
Sainte-Marie-de-Mélédrat, c'était avec la permission du prieur ; que d'ailleurs il y avait été force durant les guerres qu'il avait eues à soutenir contre Nargaud de Toucy , Guillaume de Dampierre et Gibaut de Saint-Vrain , mais qu'il n'avait pas prétendu blesser les droits du monastère (I). On a vu le don qu'il fit, avant sa mort» de la moitié de la terre de Villeneuve-Saint-Salves. Ses fils , qui lui succédèrent dans le comté d'Auxerre, confirmèrent sa donation. Guillaume IV, qui avait abandonné, en mémoire de son père, à l'abbaye, son droit de gîte dans la terre de Diges, accorda aussi plusieurs privilèges aux bourgeois du Château -de -Saint -Germain. Il déclara que lui et ses chevaliers ou soldats n'y avaient , ainsi que dans les faubourgs adjacents , aucun droit de gîte. Cette prérogative consistait à se faire donner la nourriture et le logement pour soi et pour ses troupes. Le comte convint aussi que lui et sa suite n'avaient aucun droit au logement et à la table, à Irancy, à Aucep et à Beaumont, autrement dit Saint-Thibaut. « Je confesse également, ajoute -t-il, que je ne possède dans le bourg de Diges et dans ses dépendances, ni tour, ni bâtiment, ni clôture, et que je n'ai aucun droit d'en bâtir dans cette localité (2). »
En 1169 , Miles d'Auxerre avait usurpé les dîmes de la forêt de Bretelan, située sur la paroisse de Venoy et sur celle de Bleigny, dont les églises appartenaient à l'abbaye de Saint-Germain. Guillaume de Toucy, évoque d'Auxerre, se porta pour médiateur. Le chevalier confessa ses torts, restitua les dîmes de la forêt , et rendit un pré à Venoy, demandant seulement que les moines voulussent bien
fauves que l'on obligeait à fuir vers les issues où les chasseurs les attendaient.
(1) Lebeuf, mém., pr., p. 20 et 21 ; Cartul. de S.-G., f. 41.
(2) Ibij., feoil. 55 et 57.
prier pour lui, et célébrer l'anniversaire de son père et de sa mère. L'abbé lui remit encore onze livres dix sous(l).
Alain, évêque d'Auxerre, donna cent sous de rente pour fonder son anniversaire, et confirma l'abbé de Saint-Germain dans le droit de nommer à la cure de Saint-Loup et d'y recevoir les oblations à certaines fêtes (2).
Les luttes violentes qu'Arduin soutint contre Bocbard , seigneur de Seignelay, et, après sa mort, contre ses enfants, parmi lesquels on remarque Deimbert, montrent la fermeté tic son caractère. Godcfroy de Donzy engagea aussi avec lui une lutte inégale. Après avoir épuisé envers ces seigneurs tous les moyens de conciliation , il lança un interdit sur leurs terres, excommunia leurs personnes et les contraignit, par ce moyen extrême, à respecter les propriétés du monastère. Godefroy fut, en outre, condamné à se désister de ses prétentions du droit de garde sur le fort de Diges. L'abbé fit encore rendre, en il 51, un jugement contre ces seigneurs, par Hugues, évêque d'Auxerre, assisté d'Etienne , abbé de Regny, et de Godefroy , titulaire des Roches. Ces faits font comprendre la prépondérance morale de l'abbaye de Saint-Germain, au douzième siècle, et l'ascendant de l'esprit religieux, qui tient en écbec l'orgueil féodal. Nous ne prétendons pas justifier les abbés dans leur vigoureuse résistance , ni les seigneurs dans leurs projets ambitieux. L'bistoire fait à chacun la part qui lui convient. Dans les uns, pas assez de charité ; dans les autres, une cupidité aveugle. Hâtons-nous d'ajouter qu'il se trouvait des cas qui obligeaient les premiers à une fermeté inébranlable, par exemple, lorsque le seigneur prétendait que l'abbé était tenu de lui prêter serment d'obéissance, qu'il devait le reconnaître pour suzerain , et que ses biens relevaient
(1) Cartul. de S.-G., feuil. 72.
(2) Ibid., (cuil. IS2.
de lui. Ces prétentions étaient mises, île toutes parts, à l'ordre du jour , par des seigneurs ambitieux contre de faibles moines. Un monastère qui succombait dans une pareille lutte perdait la liberté d'élection pour ses abbés, celle du gouvernement de ses biens, et par suite la considération publique, et marchait ainsi à la décadence.
Les moines de Vézelay, placés dans une de ces situations critiques, déployèrent une fermeté étonnante. Ne pouvant lutter contre Guillaume IV, comte de Nevcrs, qui voulait les réduire à l'état de vassaux, environ quatre-vingts d'entre eux se détachent du monastère et prennent le chemin de Paris, pour porter en personne leurs plaintes au roi. Ils furent accueillis à l'abbave de Saint-Germain avec beaucoup de charité. Le prieur et quelques religieux avaient pris les devants pour annoncer l'arrivée de leurs frères. Aussitôt ceux de Saint-Germain se mettent en marche pour aller au-devant. Ils les rencontrèrent à quelque distance de la ville, où ils entrèrent processionnellement le 16 novembre 1 165, en chantant des psaumes. Tout le peuple, dit la chronique, se porta sur leur passage en pleurant sur leur sort et en maudissant leur persécuteur. Ils couchèrent dans le monastère. Le lendemain, ils allèrent à Joigny, et de là à Sens, où ils prirent des bateaux qui les conduisirent à Paris (1). Ils se présentèrent au roi, qui les accueillit avec bonté et leur fit rendre justice.
Toutes ces misères de l'humanité étaient relevées par le zèle religieux qui animait la société tout entière. Ce n'est pas ici le lieu de parler de la prodigieuse influence que ce zèle exerçait sur la scène du monde. N'est-ce pas la foi qui enfanta cet enthousiasme chevaleresque qui poussa l'Europe sur l'Asie, pour l'arracher des mains des infidèles? Par ce moyen , la Providence éloigna cette foule de sei-
(I Chronique de Vézelay, par l'abbé Mari in, p. I 40.
gneurs , que l'oisiveté et l'ignorance auraient pu porter au mal ; elle préserva l'Europe de l'envahissement des Turcs , en portant la guerre au cœur de leurs états. Le levier de la foi est si puissant, qu'il soulève et qu'il entraîne les nations. Travaillés par cette charité toujours active, ceux qui demeurent pour garder le sol de la patrie élèvent ces temples magnifiques qui, par leurs masses énormes, dominent encore nos cités, et dont la vue nous étonne et nous confond : nous voulons parler de nos cathédrales. En descendant dans la vie privée, on remarque des effets moins gigantesques , mais plus purs , de la piété de nos aïeux: ils observent, dans toute leur rigidité, ces dures pratiques de pénitence, ces expiations publiques, ces jeûnes austères, dont il ne subsiste plus que l'ombre.
En 4165, Jean, vicomte de Ligny-le-Châtel , prit pour cinq ans, et moyennant trente-cinq livres , un droit de taille que l'abbé et les religieux avaient à Rouvray : ceux-ci mirent pour condition que si la monnaie d'Auxerre venait à perdre de sa valeur , ils seraient libres de recevoir la somme convenue ou quatorze marcs d'argent. La monnaie des petites localités commençait à déchoir et inspirait assez peu de confiance pour qu'on ne voulût pas y compter, même pour cinq ans (1).
En 1170, le droit de gîte fut, à Escamps, l'occasion d'un combat sanglant (2) ; les soldats du comte Guy , trouvant les portes de la forteresse fermées , firent usage de leurs armes, tuèrent quelques sujets du monastère et en laissèrent d'autres à demi-morts. Le comte donna, en compensation d'un forfait aussi énorme , trois personnes de condition servile , avec leurs héritiers et tout ce qu'ils possédaient. 11 fit aussi une remise du droit de mainmorte sur les terres .
(1) Leb., mém., pr., p. 18.
(2) Ibid., p. 102.
DE SAINT-GERMAIN. Si 1
de Diges, de Griselles, de Saint-Sauveur , et sur la forteresse d'Escamps (i). Le comte Guy était frère et héritier de Guillaume IV, mort, sans enfants, à Ptolémaïde, en 1168.
Arduin ne négligea en aucune occasion les affaires de son monastère. Il contraignit Rahère , vicomte de Saint- Florentin, à céder la moitié du four qu'il avait fait bâtir à Villiers-Vineux, parce qu'il se trouvait sur les terres de l'abbaye. Guillon, gentilhomme sénonais, devant partir pour la Terre-Sainte, restitua à Saint-Germain ce qu'il lui avait enlevé. Hugues, archevêque de Sens, apposa son sceau à l'acte qui en fut dressé en sa présence (2).
L'abbé Arduin fit de grandes constructions à Saint-Germain : il releva les bâtiments que le feu avait détruits sous ses prédécesseurs, rebâtit à neuf le dortoir et le chapitre , et environna le monastère de hautes murailles, soutenues par des tours. Cette clôture annonce le malheur des temps. L'absence de pouvoirs protecteurs était telle, que les abbés se voyaient obligés à armer des serfs et à se tenir en garde contre un coup de main qui eût mis leur vie en péril et leurs ressources au pillage , comme il arriva à Vézelay. Les grands monastères, n'attendant rien du pouvoir civil, s'associaient plusieurs ensemble pour se soutenir mutuellement dans le danger. Si l'un d'eux était victime d'une invasion ou d'un incendie, les autres venaient à son secours et lui aidaient à sortir de ses ruines; car les abbayes les mieux fondées pouvaient disparaître au milieu des conflits qui grondaient sur leurs têtes. C'est pourquoi Arduin mit son monastère en communauté de biens avec ceux de Saint-Michel de Tonnerre et de Saint-Bénigne de Dijon. Il renouvela la société déjà contractée avec l'abbaye de Mou-
(1) Cartul. de S -G., f. 5<$.
(1) /Wd., f. 45.
tier-Saint-Jean. Dos 1407 , une pareille association avait été formée avec celle de Vézelay.
Outre cette alliance des monastères pour se prêter un mutuel appui , ils étaient liés entre eux par une société de bonnes œuvres , bien plus belle dans la religion : c'était celle des suffrages de leurs communautés , qui étaient sollicités avec instance par les gens de bien. Des prières publiques et particulières étaient continuellement échangées entre les moines de Saint-Germain d'Auxerre et ceux de Saint-Germain de Paris, deCorbeil, de Saint-Remi et de Saint-Théodore de Rheims, ceux de Soissons, de Chartres, de Saint-Martin d'Autun (1), de Dervy, de Seleby en Angleterre, et autres. Elle nous paraît étrange au-
(1) Voici l'acte d'association avec le monastère de Saint-Martin d'Autun : * A tons ceux qui verront ces présentes lettres, nous Jean, humble abbé du couvent de Saint-Germain d'Auxerre, salut en Celui qui sauve ceux qui ont le cœur droit. Nous avons cru devoir consigner par écrit les faits qui doivent durer longtemps et ne jamais tomber dans l'oubli , surtout ceux qui ont rapport au salut des ames et des corps. C'est pourquoi... nous avons contracté une société et une amitié avec l'abbé et les religieux de Saint-Martin d'Autun , et nous avons voulu que celte union entre les deux monastères fût ferme et durable.
1« Nous avons statué et ordonné dans notre chapitre général qu'aussitôt que nous aurons connaissance du décès d'un frère de Saint-Martin, nous célébrerons pour lui un office dans notre couvent. Tous les prêtres seront tenus de dire une messe à son intention. Les frères qui sont d'un ordre inférieur devront réciter cinquante psaumes. Quant aux abbés, dés qu'on nous aura informé du décès de l'un d'eux, nous célébrerons pour lui un Iriennaire ou service tous les trois mois, pendant un an, comme nous avons coutume de faire pour les nôtres.
2© Nous avons aussi décidé et ordonné que si un frère du monastère d'Autun venait à quitter sa communauté, soit de son chef, soit dans un moment d'irritation , ou pour tout autre motif raisonnable , et se soit rendu dans la nôtre, il ait la liberté d'y demeurer aulaut qu'il lui plaira.
5° Nous avons encore réglé et ordonné que les frères , de part et d'autre, auront droit d'assister au chapitre. >
Nous donnons par anticipation cette pièce qui est du mois d'août 1250. Essai sur l'abb. de Saint-Martin d'Autun , t. 2, p. 94.
jourdhui cette vie de la foi, par laquelle les saints de la terre s'entr'aidaient pour arriver au port tant désiré du salut (1).
Jusqu'en 1789, on vit fleurir à Auxerre ces intéressantes fraternités spirituelles. Tous les ans , au mois d octobre , les chanoines de la cathédrale célébraient un service pour le repos de l'ame des chanoines de Saint-Martin de Tours, et ceux-ci en faisaient autant pour leurs confrères d'Auxerre (2). Cette association de prières remontait au dixième siècle , alors que le corps de saint Martin reposait dans cette ville.
Arduin ajouta à la liturgie la féte de la décollation de saint Jean-Baptiste , à laquelle on devait prendre les chapes ; le célérier avait ordre de traiter honestement ce jour-là les moines, au réfectoire, en prenant sur le revenu des dîmes de Saint-Fargeau, données à cette intention par Pierre, archiprêtre de Saint-Sauveur.
Enfin , après avoir gouverné son monastère avec prudence et avec sagesse , pendant vingt-six ans , Arduin mourut le 10 janvier 1174. Durant les dernières années de sa vie, il avait été obligé de se faire porter sur une chaise , à cause de ses infirmités et de la pesanteur de son corps. Il fut enterré dans la salle du chapitre, dans un cercueil de pierre recouvert d une dalle (3) sur laquelle on mit, en latin, cette épitaphe aussi simple que modeste: Jet repose dom Arduin, de bonne mémoire, abbé de l'église de Saint-Germain (4). Robert de Saint-Marien , qui vivait de son temps, donne beaucoup d'éloges à sa piété et à sa douceur. Il ajoute que le monastère de Saint-Germain
(1) Gallia christ., t. \% col. 568.
(2) Hist. de l'abb. de Saint-Julien, p. 42.
(3) Goy de Munois. IaM>., bibl. mss., 1. 1.
(4) Hic: requiescit: bonœ : memoriœ : Dominus: Àrduinus: abbas: ecclesiœ : tancti: Germani.
fleurit, sous sa direction , par la régularité des moines, et qu'il reçut un grand nombre de donations. Son nom se trouve mêlé à ceux de toutes les célébrités que fournit la Bourgogne au douzième siècle ; sa foi vive et sa fermeté pour la justice en imposaient aux ennemis de la religion. Il avait fondé son obit ou prières qu'on devait dire pour le repos de son ame , sur un clos de vigne qu'il avait fait planter à Escamps.
Paradin rapporte que Eudes II, duc de Bourgogne, mort en i 163, combla l'abbaye de Saint-Germain de bienfaits; c'est peut-être pour cela que l'on voyait les armes de l'ancienne et de la nouvelle Bourgogne posées au baut de la fermeture du chœur, au-dessous du lieu où se trouvaient la châsse de saint Maurice et celles d'autres saints. Dom Viole dit que les connaisseurs faisaient remonter ces écussons au temps de l'abbé Arduin.
Le prieuré de Mou tiers acquit aussi un accroissement considérable par le zèle de dom Martin. Non-seulement ce prieur acquitta les dettes qui s'élevaient à quatre-vingts livres, mais encore il bâtit à neuf trois côtés du cloître où se trouvaient le dortoir, le chapitre, l'infirmerie, le réfectoire et la cuisine. Il entoura ces bâtiments de nouvelles murailles , avec une grande porte fortifiée sur le devant. Outre ces importantes additions , il acheta des terres , des bois et des moulins à Saint-Amand. Il acquit aussi des hommes de mainmorte à Annay-sur-Loire. Les moines travaillaient alors à ces belles constructions dont la plupart sont parvenues jusqu'à nous, et ils imprimaient à leurs habitations ce cachet de grandeur qui révèle les magnificences de la foi dont ils étaient animés.
HUMBAUD.
Humbaud ou Humbert, né dans le Charolais, était reli-
gieuxde Saint-Germain, comme on croit, lorsqu'il en fut élu abbé en M 74. On remarque en lui de la fermeté et du zèle pour le maintien de la discipline dans le monastère et pour en soutenir les intérêts au dehors. Malgré les périls incessants qui environnaient l'abbaye et ses domaines , elle était toujours en voie de prospérité. Les donations, les hommages des seigneurs, les inhumations des grands de la province, qui avaient lieu dans son enceinte, la dédommageaient de la barbarie du siècle.
En 1475, le comte Guy engagea àHumbaud, ainsi qu'aux religieux, pour la somme de cent livres, le droit qu'il avait d'être traité (1), lui et sa suite, dans leur maison d'Escamps et dans celle de Semilly (2). L'abbé mit pour condition que si la monnaie courante venait à perdre de sa valeur , il serait libre de donner quarante marcs d'argent (3). Par une autre charte de la même année, il renouvela cet acte d'abandon. Humbaud et ses moines, pour témoigner leur reconnaissance au comte, s'obligèrent à chanter, après sa mort, une messe tous les jours, à perpétuité, pour le repos de son ame, pour celle de son épouse Mathilde, et pour celles de ses ancêtres et de ses successeurs (4). La comtesse Ida, mère de Guy, Renaud, son frère, Gauthier, évêque de Langres, Guillaume, évêque d'Auxerre, et Narjaud de Toucy, étaient présents à ces concessions réciproques ; Guy confirma aussi quelques donations qu'il avait laites lorsqu'il était malade à Tonnerre.
Aanor, comtesse de Boulogne , veuve de Guillaume IV,
;i Uu extrait en français de la charle qui rapporte ce fait, appelle ce droit hébergement ou droit de çamcslion. Invent, des rhartes, p. 57, archives de la préfect.
;2) Similiacus, hameau d'Kscaraps, que dora Viole et Lcbcuf ont pris par erreur pour Seignelny. Carlul. de S.-G., f. 5G,
(3) zwrf., r. m.
Vi lbùl.
décédé en Palestine , approuva l'abandon des droits de sauvegarde, qu'il avait sur la terre de Diges. Hugues, archevêque de Sens, étant au château de Ligny-le-Châtel, sanctionna cette ratification (1).
Les abbés , étant parvenus à se débarrasser des protecteurs laïques, furent néanmoins obligés de recourir encore à eux. Les campagnes étaient remplies de petits seigneurs qui croyaient pouvoir s'emparer impunément des propriétés des moines. Si ces derniers portaient leurs plaintes devant les tribunaux , on les lassait à force de chicanes ; c'est pourquoi Humbaud mit la terre de Diges sous la sauvegarde de Pierre de Courtenay, comte d'Auxcrre; il lui promit, pour prix de ses services, trois muids d'avoine, chaque année, et l'association par moitié dans le bois de la Bruère et dans celui de Montolon. En 1193, sous Radulphe, son successeur , le comte renonça à ces avantages , parce que la garde de ces biens lui semblait sans doute trop onéreuse (2). L'abbé de Saint-Germain les céda à Dreux de Mello, seigneur de Saint-Bris, qui s'était déjà chargé de la garde du bois de Vaugermain , moyennant vingt sous de cens annuel, et à la charge par lui de préserver la forêt de tout envahissement par autrui. Il fut obligé , dans la suite , d'associer par moitié, dans ces bois, les seigneurs qui voulurent bien veiller à leur conservation ; il associa de même , dans la seigneurie de Pontnaissant, Etienne de Sancerre, et confia la garde du domaine de Vauchassy à Henri, comte de Champagne.
Mathieu, évêque de Troyes, donna à l'abbé de Saint- Germain et aux religieux, en 1179, la moitié des offrandes des églises de Vauchassy et de Britenay , qu'ils bâtissaient sur leurs propres fonds, et en remit la collation à l'abbé.
(1) Dom Viole, t. 2, p. 957.
(k2) Carlul. de S.-G., feuil. 46 et 47.
DE SAINT— GERMAIS . 217
Ce prélat déclare qu'il fait ce don , en considération des vertus des religieux et à cause de la vénération qu'il professe envers saint Germain. 11 demande qu'on célèbre tous les ans, dans l'église qui lui est dédiée, un service solennel pour lui, pour ses prédécesseurs et ses successeurs , et que l'on prenne sur les revenus de l'obédiencerie de Britenay, pour donner, ce jour-là, aux frères un grand repas (1), afin , ajoute-t-il , que Dieu , en considération des bienfaits temporels que nous répandons sur ses serviteurs, veuille bien nous faire la grâce d'avoir part à la résurrection glorieuse (2). Gaueric, autre évêque de Troyes, renouvela les privilèges des églises de Vauchassy et de Britenay , en 1193 (3), et s'assura de même un anniversaire à Saint- Germain pour le repos de son ame.
Le pape Alexandre 111 confirma la donation de l'église du château d'Ervy, c'est-à-dire du bourg fortifié de ce nom (4). Henri-Sanglier, archevêque de Sens, l'avait donnée autrefois au monastère de Saint-Germain , et Guillaume, son successeur, en avait approuvé la concession. Le pape ratifia aussi les dons du comte Guillaume, enterré au monastère, et ceux de son fils', mort en Palestine.
Au milieu de l'anarchie qui régnait dans l'Etat , le clergé séculier était tombé dans le relâchement. Les moines, au contraire, étant, la plupart, dans la première ferveur de leur institut , donnaient au monde chrétien de grands exemples de régularité et de sainteté ; c'était du milieu d'eux que l'on tirait les évêques et même les papes. Ceux-ci trouvèrent parmi ces hommes recomman-
(1) Generalis refectio. Cartul. de S.-G., f. 80.
(2) Ibid.
{3j lbid.t f. 8! . Le carlulaire contient jusqu'à douze chartes concernant ces deux églises.
(4) Ecclesia quœ sita est m castro quod dicilur Ucrvianus. Itrid , f. 16.
dables de puissants auxiliaires pour réformer l'Eglise ; ils les honoraient de tant de considération , qu'ils plaçaient leurs biens sous leur protection spéciale, qu'ils prenaient leur défense devant les tribunaux, et qu'ils en faisaient leurs ambassadeurs auprès des princes. Pour montrer aux fidèles l'estime qu'ils avaient pour eux , ils permirent à leurs abbés de porter la mitre et l'anneau pastoral , aux principales fêtes de l'année, aux synodes des évêques et aux conciles généraux et provinciaux (1). Humbaud obtint cette faveur pour lui et pour ses successeurs. Le pape Urbain III dit qu'il fait cette concession , d'abord pour l'engager, lui et ses moines, à continuer de croître en vertus, à profiter de mieux en mieux dans l'observance régulière, et ensuite pour rendre hommage au corps glorieux de saint Germain, qui repose au milieu d'eux. Puis, répondant à une demande de l'abbé, le pontife déclare qu'un religieux ne pourra appeler de la pénitence qui lui aura été imposée, que du consentement de la majorité du chapitre, parce que ces appellations n'avaient lieu que pour éviter la correction régulière.
S'il arrive , ajoute le pape , que votre évêque , après avoir été prié avec tout le respect dû à son caractère, refuse de venir vous donner le saint chrême , de consacrer vos autels , de bénir vos religieux, ou votre abbé , de
donner les saints ordres dans votre monastère, ou de vous
rendre tout autre service, qui soit du ressort de son ministère, je vous permets de vous adresser à un autre, en communion avec le Saint-Siège. Le pontife défend expressément aux évêques d'Auxerre d'exiger des rétributions pour l'absolution des excommuniés, ou de lancer des excommunications , des interdits et des suspenses
(I) Cartul. de S.-G., f. 17.
(«) Ibid., f. 17.
contre les moines de Saint-Germain. Il défend également d'excommunier les sujets de l'abbaye ou les lieux qui en dépendent, à moins qu'il n'y ait des causes légitimes. Il veut que, dans ces sortes d'affaires, on observe rigoureusement les règles du droit canonique. Si les évêques agissent autrement , il déclare que leurs censures sont nulles (i).
L'abbé Humbaud ayant fait observer à Urbain III que l'évèque d'Auxerre, lorsqu'il visitait les églises du monastère, avait souvent une suite de quatre-vingts chevaux, et son archidiacre une autre de douze, qu'ainsi leur séjour obérait la communauté, qui se croyait obligée de fournir à leur subsistance, le pape déclara qu'il les déchargeait de ces réceptions toutes les fois que le prélat et son archidiacre auraient à leur suite plus de personnes et plus de chevaux que ne portaient les décrets du concile de Latran. Tous ces privilèges étaient renfermés dans cinq bulles, données à Vérone, en 1186 (2). Elles font voir la mésintelligence qui régnait entre l'abbé de Saint-Germain et l'évèque d'Auxerre , Hugues de Noyers. Une autre bulle d'Alexandre IV déclara que ces sortes d'hospitalités étaient un pur effet de la libéralité des moines, et qu'ils n'y étaient nullement obligés (3).
Les abbés de Saint-Germain, en rangeant leurs propriétés sous la protection du Saint-Siège, dont le crédit était tout-puissant, avaient mis les ravisseurs du bien d'autrui sous le poids des anathèmes de l'Eglise. Alexandre III prit leur défense contre les empiétements commis sur la sauvegarde de Villeneuve-Saint-Salves, sur celle d'Escamps et sur le logement que les soldats du comte
(1) Cartul. deS.-G.,f. \\.
(2) tbid.y f. 15.
(3) nid., f. M.
d'Auxerre s'arrogeaient dans cette paroisse (1). Le pape, pour rendre la propriété des moines incontestable, rappela les noms des donateurs. Urbain III dit hautement qu'il entre dans ses fonctions apostoliques de prendre la défense des maisons religieuses, afin que ceux qui en font partie s'occupent uniquement des hommages de piété qu'ils doivent au Seigneur ; nous avons appris, dit-il, d'une lettre que nous a adressée notre vénérable frère Guillaume, archevêque de Sens, qu'il vous avait donné l'église d'Ervy, avec tous ses revenus, que la présentation d'un prêtre , pour la desservir, faisait aussi partie de vos droits. Il nous a également fait connaître qu'il vous avait concédé , dans le monastère de Moutier - Héraut , tous les droits dont jouissait un des deux prêtres attachés au service de l'église d'Ervy (2). Célestin III vint, en il94 , leur en assurer de nouveau la possession.
Le pape Urbain III accorda aussi, en faveur du prieuré de Decize, une bulle par laquelle il donnait à tous les fidèles la permission de s'y faire enterrer , s'ils le désiraient , pourvu toutefois qu'on respectât les droits des églises d'où les corps seraient apportés. Ces inhumations éprouvaient, sans doute , de l'opposition , car , quelques années après , Célestin III renouvela cette autorisation.
Guillaume de Toucy , évêque d'Auxerre , témoin de la sainteté et de la régularité des moines de Saint-Germain, fonda, dans leur église , son anniversaire , ainsi que celui de Hugues, son frère, archevêque de Sens. Il donna, à cette intention, cinquante sous de rente à prendre sur l'église de Bleigny (3). Ce prélat employa son crédit pour faire cesser les vexations d'un seigneur appelé Miles-Filons, qui
(1) Cartul. deS.-G., f. 17.
(2) JWtf., f. «6.
(») lbid.y f. 75,
empêchait que l'eau de la rivière de Beauche ne vînt au moulin d'Orgy , dépendant de la propriété des moines. Le prieur fit rendre un jugement contre Etienne, seigneur de Montréal , pour l'obliger à restituer aux habitants de Coutarnoult, l'usage des bois d'Ârviau, aujourd'hui d'Ervaux. La sentence fut rendue par Bernard de Montbéliard, bailly de l'isle (1).
Dans le même temps, Rahère, vicomte de Saint- Florentin, donna au monastère de Saint-Germain la chapelle qu'il avait bâtie dans sa maison, en s'obligeant à fournir le luminaire , toutes les fois que les religieux y officieraient. Il fut admis , par l'abbé Humbaud , à la participation de tous les biens spirituels du monastère et des prieurés de sa dépendance ; la même faveur fut accordée à son épouse Ada, à Guillaume, l'un de ses fils, à Agnès, femme de ce dernier, et à toute sa famille. Par un autre titre, sans date, adressé à Humbaud, Rahère dit que, pour le repos de l'âme de son épouse Ada, de pieuse mémoire, pour sa propre sanctification , et pour mériter, par Jésus- Christ, la vie éternelle, il donne, du consentement de son fils, à l'église du bienheureux Germain , vingt sous de cens, que lui doit un chevalier , dans la terre de Villiers- Vineux (2).
Le prieuré de Saint-Florentin recevait aussi des dons importants. Le vicomte Odon lui abandonna, en 1159, tout ce qu'il possédait dans l'église du lieu; Henri, comte palatin de Troyes, lui fit donation de tous les émoluments de la Foire franche, appelée aussi le Conseil, qui se tenait à Saint-Florentin, le second lundi de carême. Son fils ajouta le produit d'une autre foire, en 1189, et une franchise dans le débit du vin.
(1) Dom Viole, mss., t. 2, p. 1252.
(2) Cartul. de S.-G., f. 87.
Ada , dame de Pogy , et Miles de Saint-Florentin , chevalier, touchés de la vie édifiante des moines, firent aussi des legs en 120G et en 1219.
Dans un accord de cette époque , entre le curé de Vergigny et le prieur de Saint-Florentin-en-Château (c'est le nom que lui donne la charte), il fut convenu que les menues dîmes, comme celles des pois, des fèves , du lin, du chanvre , du millet et autres , appartiendraient au prieur, et que celles des terres, c'est-à-dire les grandes dîmes, seraient au curé. En 1228, le premier échangea ce qu'il possédait dans la seigneurie de Sautour et dans la paroisse de Neuvy , pour six livres de rente , que le chevalier Guy de Sautour lui assigna sur son péage de Saint-Florentin et de Vergigny. Erard de Brenne, seigneur de Romorantin, se rendit caution envers le prieur et s'obligea à lui payer cent livres , si Guy ne pouvait faire ratiûer cet échange à ses enfants à leur majorité ; c'était Hier, Miles, Dromot et Agnès (1).
Bernard, curé de Saints-en-Puisaye , donna à Saint- Germain une partie des dîmes de son église, déjà engagées au monastère pour quatre-vingts livres de la monnaie de Souvigny ou de Senlis, et pour mille sous de celle de Gicn. Cette concession fut autorisée par Etienne, seigneur de Chassé, et confirmée par Godefroy, baron de Saint- Vrain, duquel relevait l'objet concédé.
Après avoir gouverné le monastère de Saint-Germain avec une grande prudence, pendant quatorze ans , Humbaud se démit de ses fonctions abbatiales et passa le reste de ses jours dans l'humble condition de religieux. Cette abnégation du chef de la communauté montre que les vertus religieuses y étaient pratiquées à un haut degré.
(I l Dom Viole, mss.
DE SAttiT— GERMAIN.