RADULPHE
Le 2 janvier H 88, les moines, réunis en chapitre, procédèrent, par voie d'élection, à la nomination d'un nouvel abbé. Les suffrages se portèrent sur Radulphe ou Rodolphe , né en Bazois , dans le diocèse de Nevers ; il descendait des seigneurs de Châtillon. Hugues de Noyers , évêque d'Àuxerre, le bénit le 2 février , jour de la Purification. Cet abbé se fit remarquer par son goût pour la majesté du culte et la pompe des cérémonies, persuadé que la décence et le recueillement avec lesquels on s'acquitte de ces fonctions, sont l'indice des sentiments du cœur. Ayant pris l'avis des frères , il dressa plusieurs règlements concernant la célébration des offices. ïl voulut que l'Annonciation , qui se célébrait avec peu de solennité, le fût, dans la suite, comme les fêtes de second ordre, lorsqu'elle arriverait en carême , et comme une des cinq principales de l'année, lorsqu'elle se trouverait après Pâques. 11 statua aussi que Ton ferait la procession en chapes et avec des aubes parées (1) aux fêtes du second ordre, qui tomberaient le dimanche. Celle de saint Amatre, celle des Innocents, devaient se célébrer de même. Tous les saints, dont le corps reposait dans le monastère, virent leurs fêtes solennisées avec beaucoup de pompe par les moines. Les lendemains de Pâques et de la Pentecôte étaient célébrés comme celui de Noël. Les deux octaves de saint Germain furent mises au rang des fêtes doubles. Il fut réglé que la veille de l'Assomption , les huit premières leçons de ma-
(!) Cum albiê paratis, remarquables par la richesse de leur lissu en dentelle. Dom Viole, rms., p. 579.
tines seraient de saint Eusèbe et les quatre autres de la Vierge. C'est à de pareils règlements que nous sommes redevables de plusieurs de nos fêtes. On aime à voir une assemblée de religieux déployer son zèle à célébrer digucment les solennités de la religion, à étaler, aux yeux des fidèles, le spectacle de ses joies saintes, et à manifester, par la pompe des cérémonies et la gravité de ses chants, l'élévation de ses sentiments. L'abbé lui-même , la mitre en tète , le bâton pastoral à la main , célébrait avec beaucoup de dignité, au milieu des splendeurs de la basilique de Saint-Germain.
Ces pieuses occupations n'empêchaient pas Radulphe de trouver du temps pour veiller à la conservation des privilèges de son monastère. Différentes bulles , délivrées à son instance , vinrent rassurer les moines contre les périls sans cesse renaissants , qui menaçaient leurs biens et leurs privilèges. Le pape Clément III en donna une très-étendue qui les maintenait dans la jouissance de leurs prérogatives (1188). Célestin 111 leur en expédia jusqu'à quatorze. Dans l'une, il défend à l'évêque d'Auxerre de les excommunier , eux et leurs sujets ; dans une autre, il renouvelle le privilège donné aux abbés de Saint-Germain de porter la mîlre et l'anneau ; par une troisième , il confirme les donations de l'église d'Ervy , de celles de Britenay et de Vauchassy. Les moines s'étant plaints auprès de lui que l'évêque d'Auxerre ne leur rendait pas justice lorsqu'ils formaient des réclamations contre les injures ou les torts que ses sujets causaient au monastère, il leur ordonna de s'adresser directement à l'archevêque de Sens , qu'il appelle son vénérable frère (1). Il défend, par d'autres bulles, à ce prélat et à ses suffragants, de prendre connaissance du temporel des églises dépendantes
(1) Cartul. dcS.-G., f. 15 et 45.
DE SAINT-GERMAIN. ±2h
du monastère : l'abbé et les moines sont maîtres d'en disposer ; ils peuvent citer les curés ou vicaires perpétuels à comparaître dans le chapitre, pour répondre sur la gestion des biens attachés à leur bénéfice, et leur refuser leurs honoraires, s'ils ne comparaissent pas.
Les chanoines de la cathédrale avaient coutume, de temps immémorial , de venir en procession dans l'église de Saint-Germain , six fois l'année : le jour des Rameaux, ceux de Pâques, de l'Ascension, de la Pentecôte, et aux deux fêtes de saint Germain. Ces processions tombaient en désuétude : tantôt les chanoines les omettaient , tantôt ils n'y venaient qu'en petit nombre. Célestin III , pour les remettre en vigueur , commanda de leur refuser la rétribution accoutumée, s'ils n'y assistaient pas plus régulièrement^). Innocent III accorda aussi aux moines de Saint- Germain des faveurs particulières, comme l'exemption de payer la dîme pour les terres nouvellement défrichées, qu'ils cultiveraient de leurs mains ou à frais communs (2). Presque toutes les bulles où sont renfermés ces privilèges sont datées du palais de Latran et de l'année 1194.
Si l'on compare celle d'Eugène III, de l'an 1152, qui contient le dénombrement des biens du monastère de Saint-Germain, avec celle de Célestin III, de 1194, qui présente le nouvel état de ses propriétés, on est étonné de la quantité de dons qu'il recevait de la libéralité des fidèles; nous allons rapporter la dernière bulle en laissant subsister quelques expressions latines dont on ne peut donner la traduction sans avoir une connaissance des localités. Elle est adressée à l'abbé Radulphe et aux frères du monastère.
« Nos chers fils dans le Seigneur, dit le pape , désirant
(1) Cariai, de S.-G., f. 15 et *7>.
(2) Ibid., f. 14.
nous rendre à vos justes demandes, nous prenons sous la protection de saint Pierre et sous la nôtre , le monastère dans lequel vous vous êtes consacrés au service du Seigneur ; nous suivons en cela l'exemple de nos prédécesseurs, d'heureuse mémoire, les papes Eugène, Adrien et Clément ; nous voulons que cette bulle soit un appui inébranlable pour votre monastère , que la règle de saint Benoit, qui sert de base à son gouvernement , y fleurisse , avec l'aide du Seigneur, jusque dans les siècles les plus reculés ; nous voulons encore que votre monastère jouisse, en toute sûreté, de tous les biens qu'il possède selon les lois de l'Église , et de tous ceux qu'il pourra acquérir par les concessions des souverains pontifes , les largesses des rois ou des princes, les aumônes des fidèles, ou par toute autre voie juste. Voici ceux que nous avons cru devoir consigner dans cette bulle: Nous plaçons en première ligne, continue le pape , l'emplacement que votre monastère occupe et toutes ses dépendances , ensuite les églises comprises dans l'évèché d'Auxerre, comme celles de Saint- Loup, de Diges, d'Escamps, c|e Perrigny, de Bleigny, de Beine, de Venoy, de Préhy, d'Irancy, de Seignelay, d'Héry, de Rouvray , de Saint-Fargeau, et celle de Saints-en-Puisaye, qui rapporte cinq sous; le monastère de Moutiers, avec les églises qui en dépendent, savoir : Saint-Pierre, dans le bourg même , Sainte-Colombe , Saint-Bond ou Saint- Bonnet , dans la paroisse de Levis, Saint-Amand et celle d'Annay-sur-Loire ; Je monastère de Saint-Sauveur avec l'église de Saint-Jean-Baptiste , qui lui est attachée ; celui de Saissy-les-Bois , avec les églises qui en dépendent, savoir : celles de Saint-Christophe , de Saint-Machut , et celle d'Anières, qui rapporte cinq sous ; le monastère de Beaumont ou de Saint-Thibaut; celui de Saint-Vrain, la chapelle de Néron et celle de Sougères, dans la paroisse de Gurgy.
Dans le diocèse de Sens, les possessions de votre monastère sont : les églises d'Ervy , de Fains, de Sainte-Croix; tout ce que vous possédez dans celles de Corbeil, de Sommccaise, d'Ornioy, d'Hauterive, du Mont-Saint-Sulpice ettde Bouilly. Votre abbaye a encore, dans le même diocèse , le prieuré de Saint-Florentin , la chapelle du Vicomte et leurs dépendances , le monastère d'Héraud , avec les biens qui y sont attachés , et l'église de Crueio. Dans celui de Troyes, vous possédez l'église de Barcenay avec la chapelle de Vauchassy.
Au diocèse de Langres, se trouve votre monastère de Saint-Léger, avec les églises qui en dépendent, savoir: celle de Sainte-Marie, dans le bourg même de Saint-Léger, l'église de Mostçriolo avec la chapelle d'Estivey , celles de Serigny , de Magny , de Massangy , et celle de Besueta; le monastère de Saint-Valentin, avec les églises de Nicey, de Laignes, de Poinchy, de Lignorelles , de Carisey, de Môlay et d'Annay.
Dans le diocèse de Besançon , votre abbaye possède le monastère de Pesme , avec les églises du lieu et celle de Tombe; dans celui d'Autun, l'église de Lucy-le-Bois, celles de Voutenay (4), de Dissangis et de Maniaco, qui rapporte neuf sous et une obole.
L'évêché de Nevers comprend beaucoup de vos dépendances, telles que Saint-Pierre de Decize, avec la chapelle de Sainte-Marie-Magdeleine et celle de Saint-Martin, ainsi que l'église de Saint-Maurice et celle de Saint-Léger; ajoutez les droits que vous avez sur celle de Thoury. Ce diocèse renferme encore le monastère de Mazilles, avec les églises de Champvert , de Montaron , de Thais , de Vandcnesse et de Saint-Jacques ; celui de Châtillon , avec les
(1) Dans l'iolerligne do cartulaire , on lit Volney-les-Baune. Dom Coteron rapporte ce nom à Voutenay.
228 HISTOIRE DK L'ABBAYE
chapelles de cette ville , qui sont celles de Sainte-Marie, de Sainte-Cécile et de Sainte-Marie-Magdeleine : l'église d'Alluy, avec la chapelle de Sainte-Marie, dans le même endroit; celles de Franay, de Chougny, de Sainte-Marie-dela-Chapelle-aux-Catz. Le diocèse de Nantes renferme votre monastère de Saint-Gcrmain-de-Vay.
Le pape continue et dit : Nous donnons confirmation de tous les biens que Renaud de Chàtillon, cet homme noble, et Elisabeth, son épouse, vous ont donnés en aumône , comme on le voit sur le titre qu'ils vous en ont remis; nous confirmons aussi la jouissance des libertés et des immunités que vous possédez dans la ville de Saint-Pierre de Decize, que vous tenez de noble Renaud, qui vous en a donné un écrit ; enfin , nous appuyons de notre autorité apostolique, votre droit de propriété sur le château de Saint-Germain , ainsi que sur le bourg qui l'environne ; sur la paroisse de Diges , la grange de Requeneux, la paroisse d'Escamps, sur Orgy, sur la moitié du bois de la Bruère, tant dans la justice que dans les revenus, de quelque côté qu'ils soient ; sur la paroisse de Perrigny, la grange de Villemer , celle de Néron et ses dépendances, sur tout ce que vous possédez à Sougères, dans la grange de Charmoy, dans la paroisse de Venoy, celle de Bleigny, dans la moitié de celle de Villeneuve-Saint-Salves , dans celles d'Héry, de Rouvray, d'Hauterive, d'Ormoy, du Mont-Saint-Sulpice, de Bouilly, dans les granges de Grosbois , de Villiers-Vineux , de Bétry et leurs dépendances , ainsi qu'à îrancy, à Aucep, à Coutarnoult , à Maros (i) et leurs dépendances ; dans la grange de Môlay et ses dépendances; enfin, nous donnons confirmation pour tout ce que vous possédez dans les châteaux de Seignelay, de
(I) Maros ou Marault est un gros village dépendant de la paroisfe de llagny, pris d'Avalion.
Saint-Sauveur, de Ligny, de Maligny , de Saint-Florentin et de Saint-Vrain ; pour tout ce qui vous appartient à Gurgy, à Vaux, à Champs, à Escolives, à Cravant, à Voutenay, à Cussy , à Préby , à Nilry, à Chablis , à Ponliaco, à Beines, à Lignorelles, à Ouanne, à Sarry, à Jussy, à Serailly, à Chevannes, à Vallan, à Lucy, à Dissangis, à Massangis, à Moutiers, à la grange de Saint-Bond , à Aigry, à Fains, à Annay, à Saint-Amand, à Sommecaise, à Yillierssur-ThoIon, à Pontnaissant, à Saint-Léger, à Maros, à Cussy, à Balnot, à Mainiaco, à Mosteriolo, à Estival, à Serrigny, à Magny, à la grange de Saint-Martin, à celle de Barcenay et dans leurs dépendances. » Le pape ajoute la confirmation de tout ce que l'abbaye possède en serfs, domestiques, décimes, censives, moulins, fermes, fours . terres, prés, bois, eaux ; enfin il comprend toutes ses propriétés.
On voit que le pontife , dans sa récapitulation, n'oublie rien, afin que sa bulle pût servir de titre aux moines contre les attaques de la chicane ; il renouvelle ensuite les faveurs déjà accordées par ses prédécesseurs ; il dit que dans les églises paroissiales de l'abbaye, c'est à elle de choisir les prêtres et de les présenter à l'évèque diocésain; s'ils sont trouvés capables , il leur conférera le gouvernement des ames. Le spirituel lui appartiendra et le temporel sera la propriété du monastère. « Quant aux censures ecclésiastiques , ajoute le pape , nous déclarons nulles les sentences d'excommunication, d'interdit, de suspenses qui seraient portées sur vos églises , vos chapelles, vos doyens et les hommes de vos terres, à moins que ce ne soit pour une cause raisonnable et qu'on ait suivi les règles du droit canon , ou que le crime soit tel qu'on ne puisse observer les règles ordinaires. S'il arrivait que quelques-uns des hommes qui vous appartiennent fussent sous le poids dune excommunication, que l'évèque diocésain ne se
â'IO niSTOIRE DE i/abbaye
permette pas d'exiger d'argent pour leur donner l'absolution; et si des censures avaient été portées contre eux , parce qu'ils auraient refuse de payer ces absolutions, nous les déclarons nulles. Pour la bénédiction du chrême , de
I huile sainte, la consécration des autels ou des églises» la bénédiction des abbés, l'ordination des moines et des clercs , vous vous adresserez à l'évéque de votre diocèse , s'il est catholique et en communion avec le Saint-Siège.
II devra vous rendre tous ces services gratuitement et avec bienveillance. S'il s'y refuse, vous pourrez vous adresser à tout autre évoque catholique qui vous conviendra. Appuyé de notre autorité , il fera tout ce que vous lui demanderez.
Nous vous prévenons aussi par la présente , dit le pape, que si l'évéque diocésain ou un archidiacre visitait votre église , suivi d'un plus grand nombre de chevaux , ou d'un plus nombreux domestique que ne le permet le concile de Latran , vous ne serez pas tenu de lui donner l'hospitalité. Tous les fidèles ont la liberté de se faire inhumer dans votre monastère, pour satisfaire leur piété. Il suffit, pour qu'on leur accorde cette faveur, qu'ils l'aient demandée en mourant ; qu'ils ne soient ni excommuniés ni interdits. Toutefois , qu'on tienne compte aux églises, d'où les corps seront apportés , des droits qui leur appartiennent.
Nous approuvons aussi , continue le pape , et nous consacrons même pour l'avenir la jouissance des libertés, des dignités et des faveurs qui ont été accordées à votre monastère, ainsi que les coutumes anciennes et raisonnables qui ont été jusqu'ici en vigueur. Ensuite , il ajoute ces menaces et ces promesses qu'on trouve à la fin des bulles de cette époque, et dont la publication faisait trembler les coupables : « Si jamais une personne quelconque, religieuse ou séculière , avait la témérité d'enfreindre ce
règlement avec connaissance de cause ; si, après avoir été avertie une deuxième et une troisième fois, elle ne répare pas ses torts , qu'elle soit dégradée de sa puissance ou déchue des honneurs de sa dignité, que sa faute demeure sur sa tête jusqu'au jour du jugement; qu'elle soit éloignée de la participation au corps et au sang très-sacré de Jésus- Christ, notre rédempteur, et qu'à l'article de la mort, elle demeure sous le poids de la vengeance divine. Qu'au contraire, la paix de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit dans le cœur de tous ceux qui seront justes envers le monastère de Saint-Germain , que cette paix du cœur soit , dès cette vie, la récompense de leur bonne action , et qu'au dernier jour ils trouvent, devant le juste juge, les récompenses éternelles. Amen. »
Le cartulaire de Saint-Germain renferme jusqu'à cinquante-quatre bulles qui ont échappé au ravage du temps, savoir: une du pape Innocent II, de l'an 1138; une d'Eugène III, une d'Anastase IV , deux d'Adrien IV, deux d'Alexandre III, sept d'Urbain III, deux de Clément III, quatorze de Célestin m , six d'Innocent III , une de Grégoire IX, quatre d'Innocent IV, sept d'Alexandre IV, cinq d'Honoré IV, qui mourut en 1287, et une d'Urbain V, de l'an 1370. Souvent ces bulles répètent les mêmes privilèges , donnent confirmation des mêmes biens. Il fallait à chaque contestation pouvoir exhiber un titre du pape ou du prince régnant, pour en imposer à l'ignorance ou à la mauvaise foi. Plusieurs de ces bulles ont été publiées dans différents ouvrages.
C'est sous le patronage des souverains pontifes que les monastères ont prospéré au moyen âge. L'arrivée d'une bulle était un événement; si elle ne mettait pas fin à toutes les contestations, il est certain quelle déconcertait la mauvaise foi et qu'elle préparait une pacification. La puissance des papes était alors la plus ferme et la plus
révérée qui fût sur la terre. Aucun trône, en eflet, n'a été rempli avec plus de supériorité de génie que la chaire pontificale , parce que les papes ont presque toujours été des vieillards respectables, blanchis dans la connaissance des hommes et des affaires. Le caractère éminemment sacré dont ils sont revêtus donne une sanction à tous les actes émanés de leur autorité, qui s'étend à tous les royaumes catholiques. C'est pourquoi, au moyen âge, leurs interdits et leurs excommunications faisaient trembler les princes sur leur trône. Ces armes, toutes spirituelles, rappelaient l'homme à sa conscience, suppléaient à l'impuissance des lois, prévenaient et arrêtaient bien des maux.
Les zélateurs de l'antiquité peuvent encore voir , aux archives de la préfecture, plusieurs originaux de ces bulles sur parchemin , telles qu'on les a expédiées de Rome. Elles portent toujours le sceau du pape, qui est une médaille en plomb, représentant d'un côté la face de saint Pierre et celle de saint Paul, et de l'autre le nom du pontife régnant.
Depuis le neuvième siècle, les moines, devenus nombreux, ajoutèrent à leur règlement les modifications que comportaient leur nouvelle position et la marche du temps. 11 y en eut qui entrèrent dans les saints ordres: ceux-ci étaient particulièrement livrés à la prière, au chaut et à l'étude des sciences. Ceux qui n'avaient pas de teinture des lettres humaines étaient chargés des soins du ménage, comme de la cuisine, des travaux de l'intérieur du monastère et du jardin. Ces occupations domestiques ne demandaient qu'un petit nombre de frères lais , d'autres étaient envoyés dans les fermes, sous la conduite d'un prieur; là ils pratiquaient la vie érémitique , partageant leur temps entre la prière, les travaux des champs et le soin de nombreux troupeaux. La plupart, en menant cette vie humble, sont parvenus à une haute perfection.
Les moines ont rendu un immense service à la société, en défrichant de vastes landes et en stimulant l'inaction des serfs. Les seigneurs leur abandonnaient facilement des broussailles qui ne leur rapportaient rien et qui devenaient fertiles entre leurs mains. C'est pourquoi nous les voyons disposer de richesses considérables acquises par leur pénible labeur. Ils nourrissent une foule de pauvres ; ils élèvent des églises magnifiques au vrai Dieu et bâtissent pour eux-mêmes de somptueux édifices.
Pour que le service de la communauté ne fût point suspendu à l'occasion des interdits généraux, le pape Innocent III leur permit de sonner, à trois fois différentes, une cloche seulement, aux obsèques d'un frère, pourvu qu'ils sonnassent peu de temps et à des intervalles rapprochés. C'était la règle que l'on suivait à la cathédrale. L'évêque d'Auxerre avait déjà accordé un pareil privilège au monastère de Saint-Julien.
En 1189, l'abbé Radulphe renouvela avec Hervé, comte de Troyes, l'accord qu'il avait fait avec Henri, son prédécesseur. Il racheta, en 1198, de Ponce de Mont-Saint-Jean, le droit de sauvegarde et de repue ou repaire, qu'il prétendait avoir sur la terre de Diges. Héluise, épouse de Ponce, Guillaume son frère , et Burette , femme de ce dernier , approuvèrent cette vente , dont le prix fut la moitié du village de Marrey, deux cent quarante livres de la monnaie de Provins, et quarante marcs d'argent. Le droit de repue semblable au droit de gîte, consistait, pour le seigneur, à être logé et nourri avec sa suite , un certain nombre de jours. Les chartes spécifiaient quelquefois la quantité de viande et de vin qui devaient être servis.
En 1193, Pierre de Courtenay, voulant fortifier la ville d'Auxerrc, pria les curés des églises et les abbés des monastères de lui envoyer les hommes de leurs terres pour l'aider dans ses travaux. Tous s'y prêtèrent avec empresse-
ment, mais ils exigèrent un écrit de sa main , qui attestât que ce service était rendu bénévolement et non pas en vertu d'un droit seigneurial.
Les évêques d'Auxerre voyaient toujours avec peine les abbés de Saint-Germain s'adresser directement au pape, dans toutes leurs affaires. Ils crurent que les privilèges qu'ils en obtenaient dérogeaient à leur autorité et à leur dignité, comme leurs exemptions et surtout le privilège de porter la mitre et l'anneau pastoral. Dès-lors, leur affection pour ce monastère se refroidit ; ils ne virent plus dans cette maison qu'un établissement qui voulait s'élever en bravant leur autorité. Hugues de Noyers, connu par la fermeté de son caractère (i), ne put supporter que l'abbé
(I) Cet évéque a été bien mallraité dans Y Annuaire de V Yonne, de l'an 1846, à l'occasion de ses démêlés avec Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre. On a détesté les prétentions et le triomphe du prélat, sans faire attention aux temps et aux lieux. On a déploré II situation misérable du comte , qui traverse la ville nu-pieds et en chemise pour faire une amende honorable, et on n'accorde à l'évéque que d'injustes épithéles et une indignation partiale. Sommes-nous bieo à portée déjuger Hugues de Noyers et Pierre de Courtenay? Qui peut dire que la justice n'était pas du côté de Hugues? Les officiers du vicomte poursuivent un homme de l'évéque jusque dans l'église de Notre-Dame-la-d'Hors et le tuent devant les autels. Deux faits graves: le droit du prélat méconnu et violation d'asile. Les affaires se compliquent; le comte est excommunié, et un interdit est lancé sur la ville à cause de lui. Mais bientôt il se venge en taisant dévaster les terres de l'Eglise par ses officiers et ses barons ; il va jusqu'à faire enterrer un enfant dans la chambre même de l'évéque , parce que l'interdit défendait de le porter en terre sainte , ce qui n'est pas moins un trait barbare. Le prélat lient ferme : il oblige le comte à déterrer l'enfant et à le porter au cimetière , en état de péniteut, comme on l'a vu plus haut. Que serait-U arrivé si le comte fût resté vainqueur ? La mission civilisatrice de l'évéque eût été suspendue, la féodalité eût pesé de tout son poids sur les populations du comté. Hugues, vainqueur, étend peut-être sa suprématie spirituelle hors de ses limites ; pouvait-il en être autrement? Toutefois, les suites de sa victoire sont pacifiques.
de Saint-Germain marchât, pour ainsi dire, son égal. Il lui intenta une affaire judiciaire pour le déposséder du privilège de porter la mitre et l'anneau. Le prieur , nommé Constant , et quelques moines , qu'on croyait poussés secrètement par Tévêque, voulaient que l'abbé déposât ses insignes , plutôt que d'entreprendre un procès ruineux. Les autres religieux étaient d'avis qu'il soutint ses privilèges : c'est ce qu'il fit. Le procès ne tarda pas à absorber toutes les ressources du monastère. Les dépenses allèrent si loin que l'abbé fut obligé d'avoir recours à l'or et aux pierreries de la châsse de Saint-Germain, de celles de saint Urbain , pape , de saint Aunaire et de saint Didier. Ces dépenses allant toujours croissantes, il vendit la forêt de Saint-Sauveur. Pour obtenir d'Hervé , seigneur suzerain , la permission de faire cette vente, il fut forcé de lui abandonner la moitié du prix. Hervey était comte de Nevers et baron de Saint-Vrain. Cette concession montre combien l'abbé avait besoin d'argent. Toutes ces ressources étant épuisées, il procéda à l'aliénation des droits de mainmorte, avec l'autorisation du pape , qui n'avait excepté que la terre de Néron. Il brava encore , en cette circonstance , l'évêque d'Auxerre qui s'y opposait. Plusieurs colons saisirent cette occasion pour se rédimer de la servitude. Radulphe imita les seigneurs qui vendaient ces mêmes droits dans un pressant besoin. Il aurait été plus honorable d'accorder ces faveurs gratuitement, pour l'amour de Dieu,
Qu'on n'oublie pas que , dans ces siècles orageux , le pouvoir civil et le pouvoir religieux ont eu entre eux d'inexprimables conflits pour engendrer l'ordre social moderne. Hugues et Pierre sont les deux types de l'époque : c'est l'intelligence et la maUére, ce sont les idées religieuses et les intérêts temporels qui sont livrés à toutes les péripéties d'une lutte violente. La victoire demeure à l'evéque, et avec lui triomphent la science, la religion, la liberté des peuples. — Voy. Leb., mém., t. 2; p. 128 et suiv.
comme firent d'autres abbayes. Les conditions de la veute furent, que tout homme tenant feu payerait un denier de cens, chaque année , et que . s'il manquait à cet engagement, il en payerait deux ; cela ne le déchargeait pas des tailles et autres redevances dues à l'église. On remarque aussi cette clause particulière, que les successions ne devaient point passer aux plus proches parents, mais à 1 église de Saint-Germain (1). L'auteur du livre des abbés ajoute que ces transactions ne répondirent point à l'attente qu'on en avait conçue, que le monastère y perdit beaucoup, et qu'en bien des endroits , elles n'eurent point d'effet. D'ailleurs, le temps des affranchissements était arrivé. De toutes parts, les peuples se libéraient de la servitude. En 1204 , le chapitre de Saint-Etienne affranchit tous ses censitaires, moyennant six cents livres de la monnaie de Paris.
Le procès entre l'abbaye de Saint-Germain et l'évèque d'Auxerre ne pouvant se terminer en France, fut porté en cour de Rome. Le prélat, malgré son grand âge, n'hésita pas à s'y transporter, pour soutenir les prérogatives de son siège ; mais, dix jours après son arrivée, le 6 décembre 1206, la mort l'enleva. L'abbé Radulphe s'y étant rendu aussi , deux ans après , obtint du souverain pontife quelques audiences favorables ; il assista à la procession du jour de Noël et à celle du lendemain, à la suite du pape et des cardinaux , ayant une chape et la mitre (2). Comme il s'en revenait, il mourut à Plaisance, ville d'Italie, en 1208, et y fut inhumé. Dès-lors le procès demeura assoupi, et la paix se rétablit insensiblement. On ne conçoit pas que des hommes en qui régnait la charité, aient pris à cœur la poursuite d'une affaire qui portait sur des prérogatives
(1) Labb., bibl. mss., I. 2, p. 580.
(S) Cirlul. de S.-G., feuil. 151.
temporelles , et l'aient soutenue avec tant de vigueur. Il est vrai que, dans notre siècle d'indifférence , où l'on a froissé toutes les opinions , on ne comprend pas l'importance qu'un abbé pouvait attacher à une faveur émanée du Saint-Siège , qui ajoutait tant d'honneurs , non pas à sa personne, mais à tout l'Ordre dont il était le représentant. Cette faveur n'était pas particulière à l'abbaye de Saint- Germain; celles de Pontigny, deClairvaux, de Cluny et autres, avaient obtenu les mêmes honneurs et en jouissaient sans opposition. Pourquoi l'antique monastère de Saint-Germain resterait-il au-dessous de ces établissements qui touchaient encore, la plupart, à l'époque de leur fondation ? Ne pouvait-il pas arriver des suites fâcheuses de cette déconsidération? Parce que la rencontre de l'abbé, dans les cérémonies publiques, avec les insignes de sa dignité , blessait la susceptibilité épiscopale , ce n'était pas un motif suffisant pour lui faire retirer ses privilèges. Quatre bulles furent expédiées successivement aux abbés de Saint-Germain , pour les autoriser à porter la mître et l'anneau dans les cérémonies publiques , ce qui montre l'appui qu'ils trouvaient auprès du Saint-Siège. Ces bulles sont d'Urbain III , de Célestin III et d'Alexandre IV (1). Radulphe, craignant les suites qu'une affaire aussi dispendieuse pourrait avoir pour son monastère, avait renouvelé ; avant sa mort , l'association déjà formée avec l'abbaye de Saint-Michel de Tonnerre, et en avait contracté une autre avec celle de Ferrière.
Dans les monastères , en général , les honneurs du cloître , les préséances du chœur et des chapitres étaient exactement réglés, ce qui maintenait l'ordre et la paix. Napoléon, qui connaissait les hommes, attachait tant d'importance au cérémonial , qu'il fit des décrets pour
II) Cailul.de S.-G., feuil. 17 et 18.
fixer le rang de chaque ordre , tant civil que militaire et religieux; il détermina aussi les honneurs qu'on devait rendre à chaque dignitaire de l'Etat. Les papes seuls pouvaient dans l'origine régler, par des décrets ou des bulles, les préséances que devaient observer entre eux les évôques d'Auxerre, les abbés de Saint-Germain et les chanoines. Us ne le firent pas; plus tard , ils ne furent plus écoutés , en sorte que le scandale de ces préséance dura des siècles entiers.
Plusieurs gens de bien vinrent au secours de Radulphe, en faisant des dons considérables. En 1189, Guillaume de Saint-Florentin , fils de Rahère , donna, pour l'amour de Dieu , pour le respect qu'il portait à saint Germain , pour l'honneur des saints qui reposaient dans le monastère de son nom, à Auxerre, et pour les frères qui y servaient Dieu, comme aussi, en considération de Guy, son fils bien-aimé, qui y avait pris l'habit de religion, une rente de cent sous, et trois muids de grains , à prendre sur son patrimoine de Villiers-Vineux. « Les cent sous , dit-il , seront employés , chaque année , à préparer un grand repas aux moines, le jour anniversaire de ma mort. Je leur donne encore neuf deniers qui me sont dus, tous les ans, par chacun de leurs hommes de Villiers-Vineux, pour mon droit de bienvenue. J'ajoute à ces dons mes coutumes en avoine, quatre septiers de froment, huit de trémois (1), et deux sous sur les deux moulins de Villiers- Vineux. Je prie les moines , en retour , de célébrer une messe tous les jours, à perpétuité, pour mon salut et pour le repos de l'ame de mes prédécesseurs. Mon épouse Agnès et mon fils Jean ont loué et approuvé ma donation , qui a été transmise à Radulphe. Depuis, j'ai réitéré mes conces-
(1) Dans le Bazois, on donne ce nom aux menus grains , tels que l'orge, l'avoine el le sarrasin.
sions, dans le monastère, en plein chapitre , et là , je l'ai mis en possession de mes biens, en lui remettant un calice d'argent (1).
Pierre Phalordiax, que l'abbé et les moines appellent leur ami , étant sur son départ pour une croisade , donna pour le remède de son ame et pour celles de ses parents, à Dieu, au bienheureux Germain et au couvent , ses tierces de la grange d'Héry, en froment et autres grains; il mit pour condition que s'il revenait de la Terre-Sainte, il reprendrait la jouissance de ses biens, pendant sa vie seulement, après laquelle ils retourneraient à l'abbaye. Les moines, de leur côté, l'associèrent à perpétuité à toutes les bonnes œuvres qui se feraient dans leur monastère, s'engageant également à célébrer son anniversaire. Le camérier Humbaud lui remit, en outre, vingt livres (2).
Hervé, comte de Troyes, se disposant aussi à partir pour une croisade, donna au monastère de Saint-Germain une maison située dans cette ville. L'acte fut passé à Corbigny, dans le monastère de Saint-Léonard , en H90 (3). Lorsque l'abbé Radulphe vendit les bois de Saint-Sauveur, conjointement avec le comte Hervé, celui-ci avait fait insérer dans l'acte, que la forêt demeurerait dans l'état où elle était. Les seigneurs tenaient à conserver les bois pour y prendre le plaisir de la chasse , car l'art de la vénerie était alors réputé très-noble. Les moines, au contraire, les défrichaient, tant par leurs mains que par celles des serfs qu'ils tiraient de la misère. Ces sortes de stipulations sont communes au treizième siècle.
(1) Cartul. de S.-G., f 9«
(2) Ibid.t feuil. 69.
(3) /Wrf., feuil. 82.
r.riLLAUMi:.
À la vie agitée de Radulphe succéda celle de Guillaume, homme de paix et de prière, qui s'occupa de remplir les devoirs de sa sublime vocation. H avait pris naissance dans le Gàtinais, en 1208(1). 11 distingua, parmi les moines, un jeune religieux, nommé Renaud de Joceval, très-instruit et d'une vie exemplaire : il le fit prieur, quoiqu'il ne fûtencore que sous-diacre, et en tira un puissant secours pour l'aider à porter le fardeau du gouvernement de son monastère , car il se passait alors de grandes choses dans les maisons claustrales; un abbé qui réunissait la science à la sainteté devenait précieux. Les maisons religieuses se remplissaient de sujets qu'un grand dévouement y conduisait. Il fallait soutenir ces nouvelles vocations, rendre le joug de la Religion doux et léger aces hommes de toute condition, qui abandonnaient le siècle pour embrasser la voie étroite de l'Evangile; d'un autre côté, il fallait une grande prudence et une grande fermeté pour soutenir les intérêts du monastère contre les attaques de la chicane et contre les prétentions de la puissance seigneuriale.
Le pape Innocent 111, par une bulle de l'an 4209, donna à Guillaume le droit de faire jouir l'abbé de Flavigny du pouvoir apostolique dont il jouissait lui-même. Cette faculté consistait à dispenser, lorsqu'il le jugerait convenable , les religieux de son monastère et ceux des prieurés qui en dépendaient, de tout ce qui n'était pas de la substance de la règle de saint Benoît, et de donner le même pouvoir aux prieurs de l'abbaye.
Les dons que cet abbé recevait , et les sépultures hono-
(I) Dom Viole, mss., t. 2., p. 975.
rables qui avaient lieu dans son monastère , le dédommageaient des oppositions qu'il éprouvait au dehors. En 1209, Guillaume, comte de Joigny, restitua entre ses mains le bois appelé la Foret-Blanche, dont son père s'était emparé. Mabile, dame de Montigny et de Merry, femme d'Itier- Borue, chevalier, choisit sa sépulture dans le cimetière de SakitrGermain. Elle légua, à cette occasion, à l'infirmerie, soixante sous de cens, une rente de vingt bichets d'avoine, vingt-sept setiers de vin , et une famille entière , possédée en mainmorte. Tous ces legs devaient être prélevés sur la seigneurie de Montigny-le-Roy (1). Son mari et Pierre, leur fils, ratifièrent cette donation. En 1210, Gaultier, abbé de Vézelay, et ses moines reconnurent , par écrit , qu'ils ne pourraient faire à Voutenay aucune acquisition de Pierre de Courtenay, comte d'Auxerrc , au préjudice des religieux de Saint-Germain. Cette mesure était dictée par la prudence pour prévenir les démêlés que les rivalités féodales faisaient naître dans un pays occupé par plusieurs seigneurs à la fois.
On trouve, dans ce même temps, un comte de Corbeil, nommé Ferry, qui vint prendre en fief, de l'abbaye, cinq arpents de vigne , proche Auxerre, pour approvisionner sa maison des vins de cette ville, alors en grande réputation.
En 1215, la moitié de la seigneurie de Coudray ou de la Coudre allait être enlevée au monastère, par la mauvaise foi, lorsque trois juges apostoliques rendirent une sentence en sa faveur (2). La fortune territoriale de l'abbaye reçut de notables accroissements sous la sage direction de Guillaume. Il bâtit une belle métairie à Requeneux, il acheta une dîme à Berny , moyennant cent soixante livres de la
(1) Car lui. de S. -G., feuil. 95.
(î) Dom Viole, mss., t. 2, p. 376.
DISTOIRE de l'abbaye
monnaie de Provins. Il acquit aussi plusieurs héritages, à Diges , des chevaliers Jean de Bérard et Joscelin de Marnay. Il déchargea la terre d'Ûrgy d'un droit de gîte et d'hébergement qu'elle devait à Miles, sieur de Noyers, et à Guillaume des Barres. Ces seigneurs mirent pour condition que , pour les dédommager des droits qu'ils abandonnaient , ceux qui payaient deux bichets d'avoine en payeraient trois, et que ceux qui en devaient quatre en donneraient six (1).
Guillaume confia à Arnulphe, abbé de Saint-Père , et à Renaud, doyen de Saint-Étienne d'Àuxerre, la pacification d'un différend qui s'était élevé entre lui et les moines de Saint-Marien. Ces arbitres décidèrent que ceux-ci étaient privilégiés pour les terres qu'ils cultiveraient de leurs mains, qu'ils ne devaient la dîme à l'abbaye de Saint-Germain qu'à raison de vingt gerbes l'une, mais qu'ils étaient tenus de lui donner cinquante livres de la monnaie d'Auxerre, pour le droit d'usage qu'ils prétendaient avoir dans la forêt de Bar (2).
Beaucoup d'affaires importantes furent réglées à l'instance de l'abbé de Saint-Germain. Se rendant aux prières de Blanche, comtesse de Troyes, il donna à Pierre, son chapelain, chantre de Brienon et vicaire perpétuel de Lignorelles, les dîmes de cette église pour le reste de sa vie (3). Une contestation s'étant élevée entre lui et Hervé, éVêque de Troyes, à l'occasion des églises de Barcenay et de Vauchassy, la première fut jugée appartenir à ce prélat, et la seconde à l'abbaye. Guillaume de Seignelay, éyêque d'Auxerre, soutenant la cause de ses sujets de Toucy, de Tarnes et des Bordes , eut quelques démêlés avec l'abbé de Saint-
(1) Carlul. de S.-G , feuil. 41.
(2) Dom Viole, t. 2, p. 997.
(3) Carlul. de S.-G., feuil. 41.
DE SAINT-CERilUN. 243
Germain au sujet du droit de Melkt, qui concernait l'alliance des serfs et le partage de leurs enfants. Lorsque deux seigneurs mariaient leurs serfs ensemble, celui qui fournissait r homme choisissait le premier parmi lescnfanls qui provenaient de celte alliance; celui qui fournissait la femme choisissait le second , à moins que des chartes particulières n'eussent statué autrement. Dom Viole, s'appuyant sur l'étymologie du mot melice , a cru qu'il s'agissait d'un droit sur les abeilles de la forêt. Il parait , en effet , qu'il s'en trouvait dans les bois, car un seigneur de Saint-Bris dit , dans une charte de 1196 , que le miel et la cire que l'on trouvera dans la foret, qu'il possède conjointement avec le monastère de Saint-Germain, seront partagés entre lui et l'abbé (I).
Tirons le voile sur ces démêlés de la chicane et arrêtonsnous sur les dons que les gens de bien répandaient dans les monastères : Pierre de Courtenay , comte d'Auxerre, donna à l'église de Saint-Germain, pour son anniversaire, quarante sous de rente, sur la paroisse de Mailly. La charte est datée de Vézelay , en 1216 (2). Deux ans après , son frère Robert se déporta de ses prétentions sur la sucr cession d'un habitant de Diges. Dans le même temps , Salot de Boisjardin fonda son obit en donnant vingt sous de cens sur la terre d'Escolives. Une dame , nommée
(1) Cartul. de S.-G., f. 58, 59 el 73. En i 14* , Ascelin , seigneur de Chalel-Censoir, accordant un droit d'usage à l'abbaye de Regny dans ses bois au-delà de la Cure , se réserve le miel et la cire. Viole , t. 2, p. 4949.
Les abeilles devaient se trouver surtout dans le creux des chênes séculaires qui limitaient les propriété?. Ce n'est que depuis vingt ans qu'on a abattu, dans le Morvan, Us arbres prodigieux qui entouraient les forets de l'Etat et celles des anciens seigneurs : ils attiraient les regards par leur grosseur démesurée et leur caducité plus ou moins prononcée.
(2) Cariai, des biens de la pitance de S.-G., f. 1.
Laurc, légua une boutique et un étal, où l'on vendait des \iandes et d'autres provisions de table. En 1215 , Luc donna , pour le salut de son ame (1) et de celle de ses parents , une maison à Provins , dont le revenu devait être employé pour l'infirmerie. 11 demanda que, pendant sa vie et celle de son épouse, on célébrât, chaque année, une messe du Saint-Esprit, à laquelle toute la communauté assisterait, et qu'après leur mort on la continuât pour le repos de leurs ames. On devait employer trente sous pour la dépense du dîner des frères (2).
En 1220 , Pierre, seigneur de Villefargeau , avait laissé , par testament, quelques biens au monastère de Saint-Germain. Le tuteur de son fils Miles voulut faire annuler sa donation, mais l'abbé Arnoult et le prieur de Saint- Père, nommés par le pape pour juger de sa validité, la firent mettre à exécution. Les titres du monastère font une mention honorable du roi Philippe 11, de Miles de Saint-Florentin, seigneur en partie de Villiers-Vineux, et d'Engenulphe, chanoine de Notre-Dame de Bray-sur-Seinc. Liébaud Jérémie, chevalier, qui fut enterré dans l'abbaye, donna dix sous de rente sur une maison qu'il avait à Beaune. Mathilde, comtesse de Nevers, légua, pour faire célébrer son anniversaire à perpétuité, cent sous de revenu, monnaie d'Auxerre. Elle pria l'évêque de cette ville d'excommunier ses héritiers s'ils osaient revenir sur sa donation. L'acte est daté de Coulanges-sur-Yonne(3) en 1227.
L'abbé et les religieux déclinaient toujours la juridiction de l'évêque d'Auxerre. Guillaume de Seignelay, un des hommes les plus remarquables de son temps, soutenait vivement les prérogatives de son siège. Le pape nom-
(1) Pro remedio animas $uœ.
(2) Cartul. de S.G., f. 96.
(3) Datum apud Colomgias supa' Yonam. Carlul de la pitance.
ma trois juges apostoliques : Hervey, évôque de Troyes, H. S., abbé de Sainte-Colombe , de Sens , et N., abbé des Escharlis. Il ne s'agissait plus des insignes que devait porter le titulaire , mais de la visite du monastère par le prélat, et de la réforme des abus qui pouvaient s'y introduire. L'abbé et les religieux, pour se soustraire à la juridiction de l'évêque , alléguaient leurs privilèges et leurs exemptions. Les juges apostoliques les pressèrent de produire leurs titres; mais, -forts de leurs droits, ils ne se crurent pas obligés de répondre : une de leurs cbartes les autorisait à garder le silence en pareil cas, c'est pourquoi ils refusèrent de comparaître à quatre assignations différentes. Alors ils Turent condamnés, par contumace, à reconnaître la juridiction épiscopale, pour la visite du monastère et la correction des abus ; cette sentence fut rendue à Sens, au mois d'avril 1215 (1).
L'abbé et les religieux en appelèrent aussitôt au pape. Innocent III adressa à l'évêque d'Auxerre, l'année suivante, une bulle dans laquelle il dit que le procureur de Saint- Germain objecte qu'ils sont déjà soumis au monastère de Cluny. On ne conçoit pas cette réponse après les énergiques résistances des religieux pour se soustraire à la juridiction de cette maison. Le pape ajoute qu'il a entendu l'abbé de Cluny, qui lui a fait voir une bulle d'Eugène 1H, par laquelle le droit de visite et de correction régulière lui appartiennent. On a vu ailleurs que cette bulle était rejetée par l'abbé et les religieux de Saint-Germain comme subreptice. Enfin, le pontife, désirant concilier les deux parties, dit : « Considérant que la contestation roule sur la correction régulière et sur la correction canonique, nous statuons que la première , c'est-à-dire celle qui a rapport à l'observance de la règle des moines, comme de
(1) Gall. c*r., f. 12, insir., col. 4$5el i Si.
HISTOIRE DK l/ ABBAYE
manquer au silence, à l'obéissance, d'avoir quelque chose en propriété , d'être négligent dans le service divin , regarde uniquement l'Ordre et non 1 cvêque d'Auxerre ; mais s'il s'agit d'une accusation criminelle, d'une attaque en matière civile ou de choses semblables qui tombent dans le droit canonique, l'évêque d'Auxerre pourra en prendre connaissance, ainsi que l'abbé de Cluny, pour y remédier. » Nous verrons bientôt cette contestation jugée définitivement en cour de Rome : l'abbaye de Cluny sera repoussée dans toutes ses prétentions sur celle de Saint-Germain. L'évêque d'Auxerre sera aussi écarté plus tard par Urbain V. Sans doute , les questions débattues étaient délicates et épineuses, les intentions aussi étaient pures, mais le conflil n'en était pas moins désastreux pour l'Eglise.
On trouve dans la Gaule chrétienne, à la suite de la bulle du pape et du jugement rendu à Sens, un serment prôté par l'abbé Guillaume à l'évêque d'Auxerre (1) : il est si étendu , si circonstancié et en même temps si opposé à l'esprit qui animait les abbés de Saint-Germain, qu'on pourrait douter de son authenticité. Dom Viole et dom Cotron n'en font aucune mention.
Tandis que les anciens monastères luttent avec les puissances du siècle pour maintenir leurs privilèges et conserver leur fortune territoriale, la Providence va ranimer la ferveur des moines > et donner de rigides exemples au clergé séculier , en suscitant saint Dominique et saint François d'Assises , fondateurs, l'un des frères prêcheurs, et l'autre des frères mineurs. Ces nouveaux religieux, modèles de désintéressement pour les biens de ce monde, et de dévouement pour le salut des peuples , vont former une protestation sublime contre les richesses des vieux monastères et contre le relâchement du clergé séculier. La
(I) Gall.chr., Inslr., t. 12, p. 151.
comtesse Malhilde favorisa l'établissement dos enfants de Saint-Dominique, à Auxerre, en leur donnant une maison près de la cathédrale, dans laquelle ils eurent une communauté florissante jusqu'en 1790(1).
L'abbé Guillaume vieillit dans les travaux de la discipline monastique. Jusqu'à la fin de sa vie, il ne retrancha rien de ses jeûnes , de ses veilles, ni de ses longues méditations. Il faisait une étude approfondie de l'Écriture sainte et de la théologie scolastiquc. De peur que la subtilité des sciences abstraites ne lui desséchât le cœur et ne refroidît sa dévotion, il lisait tous les jours quelques pages des conférences de Cassien. Il imitait saint Dominique, à qui cette lecture fut très-utile pour s'élever à la perfection, disant qu'il ne comprenait pas comment des religieux pouvaient parler d'autres choses que de Dieu et de ce qui sert à l'édification des ames. Enfin, après treize années de travaux dans le monastère , il rendit son ame à son créateur, le 12 novembre 1220. Il avait fondé son obit sur le revenu d'un étal de boucherie, situé près de la porte Fléchclle ou Fiscale. On remarque qu'il mourut dans la chambre des hôtes , qui était devant l'ancienne chapelle de Saint-Maurice. Sa dépouille mortelle fut inhumée dans la salle du chapitre.
RENAUD DE JOCEVAL.
Guillaume avait endetté le monastère par ses acquisitions, ses travaux et surtout par le rachat du droit de gîte dont une foule de seigneurs s'étaient emparés à la faveur de l'anarchie du royaume. Plusieurs d'entre eux, voyant qu'ils n'avaient plus occasion d'exercer ce droit, le vendaient
I) Lob., mrm.; I. I, p. 108.
248 HISTOIRE DE h ABBAYE
facilement, ou y renonçaient moyennant une augmentation en avoine sur ce qu'ils percevaient auparavant.
Après la mort de Guillaume , les moines procédèrent à l'élection d'un autre abbé : les suffrages se réunirent en faveur de Thibaud, grenetier du monastère, dont la charge était une des principales de l'abbaye; celui qui la remplissait avait l'administration de la justice , et était dépositaire des sceaux, en sorte que le bailli et les employés de toutes les terres, dépendaient de lui. Les moines, connaissant la prudence de leur grenetier, l'ordre qu'il mettait dans ses comptes , l'avaient choisi pour rétablir leurs affaires , mais il mourut avant d'avoir été béni , c'est pourquoi nous ne le rangeons pas au nombre des titulaires de Saint-Germain.
Savery ou Savaric, abbé de Vézelay, prieur de Moutiers, qui jouissait dans le monde d'une haute estime, se présenta aux suffrages des moines. Ceux-ci consentirent à les lui donner, dans l'espérance qu'il couvrirait les dettes du monastère. Comme il était déjà abbé de Vézelay, il fallut une dispense du Saint-Siège. Le prieur Renaud de Joceval fut envoyé vers Honoré III pour lui en faire la demande. Le pape, frappé du mérite et des vertus du jeune prieur, lui donna l'abbaye de Saint-Germain sans qu'il la demandât, lui laissant l'abbé de Vézelay pour coadjuteur (1). Dom Viole a mis Thibaud et Savery au nombre des abbés de Saint-Germain (2).
Cette nomination, faite en 4222, fut accueillie avec joie par la communauté de Saint-Germain. De Joceval, né en Bourgogne d'une famille noble, était parent d'Arduin,
(1) Savery a marqué son passage au prieuré de Moutiers par l'agrandissement du vaste étang qu'on y remarque. C'est un des plus beaux de France : ses eaux se vendent pour le canal de Briare.
(2) Dora Viole, mss., t. 2, p. 993 cl 994.