GAULTIER DE BÉRARD
Il naquit au château d'Acriffy, dans la paroisse d'Oudan, proche Varzy. Sa taille était élevée, sa physionomie prévenante ; il était libéral, pieux et plein de compassion envers les pauvres (1). Il dormait peu et il était si appliqué à l'oraison et à la lecture des Pères de l'Eglise , qu'il devint très-éclairé dans la science des saints. Malgré son désir de mener une vie obscure et cachée en Jésus-Christ, il ne put éviter d'être promu à la première dignité de son monastère. Les suffrages des frères ayant été unanimes en sa faveur ,
(1) Dom Viole, mss., t. % p 1005.
son élection fut regardée comme inspirée de Dieu. Aussitôt qu'il eut pris les rênes du gouvernement, en 4238, il montra un grand zèle pour les intérêts de l'abbaye. La décoration de l'église attira particulièrement son attention : il fonda la chapelle de saint Georges , couvrit l'autel de la Vierge d'une table d'argent (1), et fit exécuter sa statue en pareil métal ; elle était représentée tenant l'enfant Jésus entre ses bras. Un beau reliquaire aussi d'argent, dû également à son zèle, représentait le chef d'une vierge et devait renfermer une partie de celui de sainte Agnès, qui fut trouvé dans la châsse de saint Urbain. Il acheta encore plusieurs riches ornements et ordonna que chaque religieux aurait-tous les ans une tunique ou soutane, outre la pelisse qu'il recevait tous les deux ans. Dom Gotron dit que ce vêtement était une robe fourrée qui couvrait la tête et descendait jusqu'aux pieds ; on la portait surtout pendant l'hiver. Il ajoute que , de son temps , les moines de Saint-Remi et ceux de Saint-Nicaise de Rheims en avaient encore qui étaient de couleur noire (2).
Le législateur avait prévu jusqu'à la couleur des couvertures des lits : elles devaient être noires ou blanches.
(1) Bernard de Sully, évéque d'Auxerre, légua, dans ce même temps, à sa cathédrale, cent marcs d'argent et cent livres tournois, pour faire une table d'autel. Ce qui donne une idée de la valeur de ces décoralions, qui étaient quelquefois en vermeil. Leb., wiéro., f. 4, p, 510»
(â) Dom Gotron, mss., p. 950.
Autrefois une grande partie des moines de France faisaient usage de pelisses. Un capitulaire de saint Louis en fait mention; les moines de Sainte-Colombe de Sens en portaient en 1310, ils ne cessèrent de s'en servir qu'en 1648. Ils en avaient chacun d'eux : l'une était blanche et l'autre noire. Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluny, dit que deux tuniques, Une pelisse , un surplis , une peau ou manteau et une chape doivent suffire à un moine. La régie , qui était paternelle , avait pourvu avec un soin tout particulier aux vêtements des frères , qui passaient on temps considérable du jour et de la nuit dans leurs vastes églises.
Chaque moine devait en avoir une avee un drap de serge et un chevet pour appuyer sa tête ; surtout point de toile ni de chemises de lin. Au douzième siècle , les religieux dormaient tout habillés; s'ils avaient froid pendant la nuit, ils pouvaient s'envelopper d'une pelisse et se couvrir les pieds de bottines de peau d'agneau. Moines et abbés devaient tous coucher dans un dortoir commun , chacun dans son lit. Des gardiens y veillaient toute la nuit et une lampe y brillait continuellement. La règle ajoutait ces paroles de l'apôtre : Celui qui agit bien ne fuit pas la lumière.
Un moine ne pouvait sortir qu'avec la permission de l'abbé, et, s'il lui était possible, il devait rentrer avant la chute du jour. S'il était forcé de prendre quelque repas hors des maisons conventuelles , il ne lui était permis d'accepter ni vin , ni viande ; il ne devait jamais sortir ni voyager seul. Les frères n'avaient rien en propre : chacun recevait de l'abbé les vêtements et autres choses dont il avait besoin. Cette sévérité , sagement maintenue , fit longtemps l'admiration de l'Eglise.
En voulant soutenir leurs privilèges , les moines de Saint-Germain virent tout-à-coup la charité troublée avec les chanoines de la cathédrale et les autres communautés d'Auxerre. Chaque Ordre religieux , à raison de son ancienneté ou des faveurs qu'il avait reçues du Saint-Siège ou des évêques d'Auxerre, jouissait de certains privilèges. Aujourd'hui qu'on a abusé de tout, qu'on a créé tant de prééminences dans l'Eglise , on est étonné de la susceptibilité avec laquelle chaque Ordre exigeait la stricte observance des règles de l'étiquette, soit pour les offices ou les processions , soit pour le rang à tenir dans les grandes solennités. Voici à quelle occasion la paix fut troublée.
En 1241 , le premier jour des Rogations, les chanoines
de la cathédrale vinrent en procession, selon leur coutume, dans l'église de Saint-Germain. L'un d'eux , tortrier et semi-prébendé, qui était de semaine pour célébrer l'office, se présenta pour dire la messe au grand-autel. Le sacristain de l'abbaye ne voulut point le recevoir, parce qu'il n'était pas du nombre des grands chanoines auxquels seuls appartenait cet honneur. Ceux-ci se retirèrent très-mécontents. Le lendemain, les religieux de Saint-Germain étant allés en procession à Saint-Eusèbe et à Saint-Àmatre, trouvèrent les portes fermées , par un ordre secret des chanoines, car ces églises leur étaient subordonnées. Ces derniers cessèrent même tout-à-fait d'aller en procession à Saint-Germain, comme ils avaient coutume, à certaines fêtes de l'année (1).
L'abbé Gaultier ne négligea rien pour conserver les droits de son monastère et rétablir la bonne harmonie avec les chanoines. Comme ces derniers recevaient tous les ans, la veille de la translation de saint Etienne, trente-six bichets de blé (2) et trois muids de vin (3) pour les processions qu'ils faisaient à Saint-Germain, il leur déclara que la rente cesserait d'être payée tant qu'ils manqueraient à la déférence qu'ils devaient à son abbaye, selon les anciens usages. Enfin Hugues, grand prieur , et le chanoine Guillaume Bret, s'étant portés pour médiateurs, amenèrent une pacification; les chanoines consentirent à reprendre les stations accoutumées, et à faire célébrer la messe comme par le passé , quand ils iraient à Saint-Germain. Pour réparer les processions qui avaient été omises, ils en
(1) Cartul. de S.-G., f. 43 et 44. Dom Viole, p. 1007.
(2) Le bichet de Saint-Germain contenait deux boisseaux et pesait soixante livres.
(3) Le manuscrit de dom Gotron dit trois muids de vin ou quatrevingt-dix seaux. Cette redevance se nommait la vache griw.
firent une extraordinaire le vendredi d'après les Brandons, et la concorde fut rétablie.
L'abbaye vit encore accroître ses possessions territoriales. Baudot , damoiseau, fils de Jean de Provins, donna, en 1239, beaucoup de vignes qu'il possédait à Irancy et à Vincelottes, plus la moitié du port de Rivotte et un pressoir. Il tenait tous ces biens en fief du monastère de Saint- Germain, qui lui remit, à cette occasion, trois cents livres. Gaultier acheta quelques biens à Bleigny, des deux frères Guy et Léothéric du Jardin , pour trente-cinq livres tournois. Guy, leur père, chevalier, fit des donations avant de partir pour une croisade. En 1239, Hugues, dit Bailledard, noble auxerrois , légua pour le salut de son ame , aux religieux hommes et à l'abbé du couvent de Saint-Germain, toutes les censivesquilui appartenaient dans la ville d'Auxerre(l). Elles étaient si considérables que , depuis ce moment, ils ont été les plus puissants seigneurs censiers de la ville. Cette même année , Agnès , dame de l'Ile-sous-Montréal , légua une rente de trois setiers de froment à la mesure d'Aisy (2), pour le repos de son ame, pour celle de feu Anseric, son mari, et celles de ses prédécesseurs. Guy, seigneur de Beines, avant son départ pour la Palestine, donna une rente de quarante sous sur sa terre. Anseau de la Porte en légua une de vingt-et-un sous quatre deniers sur sa maison de la porte Fiscale, pour fonder son obit : dix-huit sous devaient être employés pour la pitance des moines, seize deniers pour les sonneurs des grosses cloches, et deux sous pour l'entretien de la lampe de la chapelle de sainte Marie-Magdeleine. Une demoiselle de Charbuy fonda aussi son obit, en 1251, en donnant une maison sise en la paroisse de Saint-Ragnobert. Un ancien doyen
(1) Gartol. de la pitance, f. 20.
\t) De Aisiaco. Ibid., f. %
d'Auxerre, nommé llbert, légua, pour faire célébrer chaque année son anniversaire , deux arpents de pré ; il ajouta trente-deux sous de rente pour un autre en l'honneur de son père et de sa mère (1). Nulle part que dans les monastères on ne conservait autant de reconnaissance pour les bienfaiteurs. Leurs noms ainsi que leurs offrandes étaient consignés sur des Chartres dont la plupart sont parvenues jusqu'à nous. Le souvenir des morts y était aussi plus honoré que partout ailleurs ; les noms des trépassés étaient inscrits sur de longues et immortelles listes mortuaires. Ces tablettes funèbres , qui recommandaient sans cesse l ame des défunts aux prières des moines , garantissaient aux hommes qui y étaient portés un précieux souvenir.
Gaultier ne tint le siège abbatial que cinq ans. Se voyant avancé en âge et incapable de vaquer aux fonctions de sa charge, à cause de son embonpoint, il donna sa démission en 1242: néanmoins il vécut encore dix ans qu'il employa à se préparer à la mort. Il était à Acriffy, lieu de sa naissance, lorsqu'il expira doucement dans le Seigneur, le 19 avril 1251. Son corps fut rapporté à Auxerre et inhumé dans le chapitre. Il avait fondé son obit et doté la chapelle de saint Georges sur différents biens qu'il avait acquis à Diges lorsqu'il était doyen. Il est cité comme ancien abbé de Saint-Germain dans un titre de l'an 1246, par lequel Mauger d'Ervy, chambellan de Thibault, roi de Navarre et comte de Champagne, lui abandonna , ainsi qu'à son couvent, le droit qu'il avait sur certaines places de la ville de Troyes, qu'il tenait déjà en fief de l'abbaye de Saint-Germain. Le prieur était Hémaury (2).
(1) Carlul. de la pitance, f. 3,
(2) Ibid., f. 9.
JEAN DE JOCEVAL.
Il naquit d'une famille noble, dans une campagne du nom de Joceval, Joyenval ou Infeinualle, dans le diocèse d'Autun. Les moines de Saint-Germain , encore pleins de vénération pour la mémoire de son oncle Renaud de Joceval, qui avait si bien gouverné le monastère, l'élurent d'un commun consentement , quoiqu'il ne fût que sousdiacre. Malgré sa jeunesse, dit son historien (i), il était affable, chaste, simple, plein d'humilité et de bonté. C'est pourquoi Bernard de Sully , évêque d'Auxerre , d'une sainteté éminente, ne fit aucune difficulté de le bénir. Il justifia pleinement le choix des moines et montra qu'il savait porter le fardeau de sa nouvelle dignité.
La pompe des cérémonies, le culte des Saints attirèrent d'abord son attention : il ordonna qu'à l'élévation on tiendrait, tous les jours, à la messe) deux torches allumées pour honorer le Saint Sacrement. Soa zèle pour le culte de la Vierge le fait comparer, par son historien, à l'apôtre saint Jean, qui mérita, par la pureté de sa vie, que Jésus- Christ lui confiât le soin de sa mère. Il voulut que chaque semaine on célébrât une messe solennelle et un office de douze leçons en son honneur. Il ordonna aussi que la fête de tous les Saints, comme autrefois celles des Tabernacles, se continuerait pendant huit jours consécutifs. Non content d'acheter lui-même plusieurs riches ornements, il prescrivit à chaque prieur et à chaque administrateur des prieurés et des obédiences dépendants du monastère, de donner à l'église de Saint-Germain une chape de soie, le jour où ils prendraient possession de leur bénéfice.
(l) Voy. le Ht. des abbés. Labb., Mbl. m*i.,t. 2, p. 583. Viole, p. 1010.
Il serait trop long de rapporter en détail les différentes
constructions qu'il éleva dans les divers prieurés du monastère. En voici qui tiennent aux mœurs du temps: Dans la plupart de ces établissements, il fit faire un pressoir et une cave. A Sommccaise, il en construisit une sous la maison pour conserver le vin frais pendant l'été. A Grosbois, il fit bâtir un cellier voûté avec une maison au-dessus, et y éleva aussi un colombier. Il ne reste aujourd'hui aucune trace de ces constructions. Les caves n'existaient alors que dans les châteaux et les monastères. C'étaient de vastes celliers voûtés où l'on entrait ordinairement de plain-picd ; au-dessus se trouvait un grenier ou une habitation. Les serfs ne connaissaient pas ces avantages. Le même abbé fit faire, à Ormoy, une belle grange en pierre. En 1760 , ces sortes d'édifices étaient encore presque tous en petites solives posées à vingt centimètres environ de distance, et dont les intervalles étaient remplis de terre glaise; les pignons étaient remplacés par des croupes. 11 fit construire à Héry, par le ministère du camérier Humherl, une belle maison et au-dessous un cellier, des remises (I) et une cave. On en voit encore de beaux restes.
Ces édifices se faisaient remarquer par leur grandeur et leur beauté, relativement aux misérables constructions des serfs. Tous les monastères de France étaient animés du même esprit. L'historien de l'abbé de Joceval fait cette réflexion : que la grandeur et la beauté des édifices élèvent les sentiments de l'homme et portent la joie et l'espérance dans les cœurs.
L'église de Saint-Germain n'était plus en rapport avec le rang qu'occupait l'abbaye, ni avec les nouveaux édifices religieux qui s'élevaient de toutes parts, car alors on bâtis-
(i) Logias. Lafeb., bibl. ms.t t. 2, p. 5S5
sait les cathédrales. L'abbé et les religieux formèrent le projet de reconstruire leur église : mais leurs embarras financiers les obligèrent à ajourner ce vaste projet, dont l'exécution ne fut commencée que vingt ans plus tard. De Joceval avait déjà rebâti en partie le prieuré de Moutiers, détruit par un incendie, et terminé son église dont Savaric, abbé de Vézelay avait jeté les fondements.
Dès les premières années de son gouvernement , il eut à soutenir , contre l'abbaye de Cluny, un grave démêlé dont il a déjà été parlé ailleurs. La prudence qu'il montra dans cette circonstance , fit connaître aux moines tout ce qu'ils avaient à attendre de lui. Vers l'an le pape autorisa les religieux de Cluny à lever un décime sur toutes les abbayes et prieurés de leur dépendance, pour acquitter les dettes de leur monastère. Ils imposèrent celui de Saint-Germain comme faisant partie de leur filiation ; mais l'abbé et les religieux protestèrent immédiatement contre cette prétention, affirmant que pour avoir été réformés deux fois par des moines envoyés de Cluny , ils n'avaient pas cru contracter de dépendance envers cette abbaye. L'affaire fut portée à Rome et soumise à des commissaires apostoliques: les débats durèrent douze ans. Enfin, en 1256, elle fut jugée en faveur de Saint-Germain. Richard, cardinal du titre de Saint-Ange, choisi par les deux parties, déclara dans sa sentence, comme juge apostolique, que ce monastère n'était point de l'Ordre de Cluny, et que l'abbé de ce dernier n'y avait ni droit de visite , ni droit de procuration, et ne devait se mêler en rien de l'élection de ses abbés. Pour qu'on ne revint plus sur cette question, il obligea l'abbé et les religieux de Cluny de rendre ou de déchirer tous les titres dans lesquels il était fait mention de la prétendue subjection du monastère de Saint-Germain. Cette affaire était de la dernière importance pour notre abbaye, car si elle eût succombé, elle n'eût
plus été qu'un simple prieuré dont l'abbé de Gluny aurait eu la haute administration.
Pour acquitter les Irais de ce procès , qui s'élevèrent à plus de sept mille livres tournois, les notabilités de l'Ordre se réunirent en chapitre et fixèrent la quote-part de chaque prieur, en lui donnant trois ans pour l'acquitter. Voici les versements de chacun d'eux : Guy, prieur de Saint-Léger, donna six cent quarante livres ; Jean Amies, de Moutiers, en versa six cents ; Amaury, de Saissy, trois cent soixante; Guichard, de Griselles , deux cent cinquante ; Hugues, de Mazilles, deux cents; Jacob, deDecize, trois cents ; Renaud, de Saint-Florentin, deux cents ; Robert, de Saint-Sauveur, deux cent soixante ; Symon, de Saint-Vrain, quatre-vingts, Guillaume, de Châtillon, quatre-vingts; Pierre, de la Chapelle-aux-Chatz, cinquante; celui de Moutiers-Héraud, quarante ; les administrateurs de différentes terres firent aussi leurs versements : Guillaume de Sougères, Geoffroy de Beaumont , Renaud de Môlay , donnèrent chacun vingt livres; Guillaume de Villiers-Vineux, et Héric de Coutarnoult en donnèrent chacun quarante (1). On ne voit pas figurer le prieuré de Barcenay, ni ceux de Pesme et de Vay. Le prieur de Saint-Germain se nommait Guillaume.
Pour couvrir les dépenses de ce procès , on eut encore recours à la vente des droits de mainmorte. Les bourgeois d'Auxerre, tant de la ville que des faubourgs, qui étaient de la dépendance de l'abbaye de Saint-Germain, donnèrent, en 1255, mille livres parisis pour se rédimer de la servitude (2). Les habitants de Perrigny rachetèrent aussi les
(1) Carlul. de S.-G., f. 121.
(2) Voici an extrait de la charte : « Au nom de la saincte et non divisée Trinité, amen. A touz ces présentes leittres yerronz : Jehans,
humbles abbé et touz H convenz de Saint-Germain d'Auceurre de
notre commun assenlement et consoil , une coustume que main morte vulgautnent est appelée à nous et à nostre moustier profitable, urgent
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mêmes droits (1) moyennant soixante livres. Ces ventes furent confirmées par Henri Sanglier, archevêque de Sens, et par Marguerite, reine de Navarre, comtesse palatine de Champagne et de Brie, comme gardienne du monastère. Cette princesse fonda son anniversaire à Saint-Germain, en i257.
L'abbé de Joceval fut aussi obligé de lutter contre la dureté des mœurs du siècle, pour faire respecter les biens et les privilèges de son monastère. La plupart des seigneurs déployaient toujours, dans les campagnes, la violence et l'arbitraire pour s'emparer des biens des moines. Anséric, sire de Montréal , vassal de l'abbaye , voulut s'approprier le domaine de Coutarnoult (2). Il alla même jusqu'à se saisir de l'administrateur, frère Girard, diiChuart, qu'il accabla de mauvais traitements. De Joceval implora la protection de Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne, duquel Anséric tenait en fief son château de l'Isle. Ce prince le cita à comparaître à sa cour et, sur son refus, marcha contre lui à la tête d'une troupe de soldats , prit son château et tout ce qu'il tenait en fief de Saint-Germain, l'obligea à restituer ce qu'il lui avait enlevé et à faire
la nécessité de nostre moustier, à touz nos homes et famés et de nostre moastier à leurs hoirs (enfants) et à leurs successeurs de la cité, ville et suburbouiz (banlieue) d'Auxerre , bavons vendue quittée dou tout en tout à touz jours mais , à iceulx pour mille livres parisis à nous
paiée et en pécune nombrée Volanz et ottroianz que lui (tous) li
dit homes et famés tant du dit moustier et de nostre seignorie comme des autres seignories, en quelque lieu que mansionaire haient este, les eschoite, (successions) de leurs pères et de leurs mères, de leurs frères et de leurs seurs, de leurs cousins et de leurs prédécesseurs, morans en la cité ville et suburbouiz d'Auxerre, baient des oir en avant, preignent e* possèdent paisiblement et sanz contredit... Garlul. de S. -G., f. 157.
(1) Leb., mém., t. 2, pr. p. 56. La charte, qui est de 1256, se trouve dans le Gartul. de S.-G., f. 158. Perrigny est appelé en latin ParuQinacum, Priginacum, Prigniacum.
(2) En latin Curtis Arnulphi. Gartul. de S.-G., f. 121 elpauim.
amende honorable pour les peines qu'il lui avait causées.
Un arrêt de la cour du parlement contraignit les officiers du comte d'Auxerre à remettre dans leur premier état les fourches patibulaires de la justice d'Irancy, qu'ils avaient abattues. L'abbé de Saint-Germain eut à braver, dans cette circonstance, l'opposition de la comtesse Mahaut. Après sa mort , arrivée ver* l'an 1258, les officiers de sa petite-fille se rendirent maîtres, par violence, du droit de justice de la Porte-Pendante, située au-dessous de l'abbaye. Un procès s'ensuivit ; on passa inutilement trois ou quatre compromis : c'était la voie par laquelle se réglaient alors la plupart des difficultés. La mort de la comtesse et celle de l'abbé de Saint-Germain arrivèrent avant que l'affaire ne fût terminée.
Des procédés plus humains venaient de temps à autre consoler les moines. Les seigneurs de Grand-Puits jouissaient, depuis plus de trente ans, de la maison et du domaine de Sommecaise , dont ils s'étaient emparés sans aucun titre. Guillaume , l'un d'eux, trésorier de l'église métropolitaine de Sens, en fit restitution aussitôt qu'il fut élu évêque de Nevers. Etienne , seigneur de Champolay, renonça au droit de justice qu'il prétendait avoir sur les habitants de Vaugine. Les barons de Toucy et plusieurs autres seigneurs furent contraints de vive force à restituer à l'abbaye les biens qu'ils lui avaient enlevés.
Quelques prélats , et surtout les évêques d'Auxerre , malgré les bulles des papes, se croyaient toujours en droit d'exiger de l'abbé et des religieux non-seulement pour eux-mêmes, mais encore pour toute leur suite, l'hospitalité monastique, soit à Saint-Germain, soit dans ses prieurés, où ils se rendaient onéreux par leurs fréquentes visites. Ceux-ci portèrent de nouveau leurs plaintes au pape, qui déclara qu'ils n'étaient nullement tenus à ces sortes de réceptions. C'est pourquoi, à dater de ce moment,
toutes les fois qu'on recevait au monastère ou dans les terres de sa dépendance, quelque prélat ou autre personnage de distinction, après leur avoir rendu tous les devoirs que commandait la bienséance chrétienne, on les obligeait à déclarer, par écrit , qu'il avaient été logés et traités par pure charité et courtoisie, ou à laisser un état de leurs dépenses. On tint cette conduite , en 1254, envers Albert, légat en France du pape Innocent IV (1), et Girard, évêque d'Autun, en 1256. Ces précautions étaient tellement nécessaires, qu'il suffisait qu'un seigneur eût été reçu une fois dans un monastère avec sa suite, pour que ses descendants crussent avoir droit aux mêmes honneurs.
Etienne, bailli de Saint-Germain, ayant dépassé son autorité et usurpé les droits du grainetier, Guy de Munois, qui remplissait alors cette fonction , arrêta son entreprise audacieuse par un coup d'autorité. Il fit jeter ce fonctionnaire dans les prisons du monastère, sans égard pour le haut rang qu'il occupait dans la ville. Ses parents, irrités de cet affront, vinrent en armes pour le délivrer. Le frère de Munois les poursuivit devant les tribunaux pour cet attentat, et déploya tant de vigueur dans cette affaire, que le bailli fut destitué et sa famille privée d'une charge dont elle jouissait de temps immémorial. L'abbé et les religieux accordèrent néanmoins à son fils une pension viagère de cent bichets de froment et autant d'orge , par reconnaissance pour les services que ses ancêtres avaient rendus au monastère.
Dans ce même temps, c'est-à-dire en 1255, Barthélemi, abbé de Saint-Père, décida, comme juge apostolique, quels étaient les droits du monastère de Saint-Germain dans l'église de Rouvray , unie alors à celle de Venouse. Il avait, dans la première, la moitié des menues dîmes et
(1) Cartul. de S.-G., f 71. Voy. pièces justiûc.
des oblations aux fêtes de la Toussaint, de Noël et de la Purification. Le prieur de Venouse avait toutes celles des fidèles de cette paroisse aux mêmes jours. Ce qui était offert à la fête de saint Georges, patron de Rouvray, même par ceux de Venouse, appartenait à l'abbaye. Quant aux offrandes qui avaient lieu la veille et pendant la nuit qui la précède, elles étaient entièrement dévolues au prieur de Venouse. Celui-ci et les religieux de Saint-Germain prenaient alternativement le vieux cierge béni la veille de Pâques (4). On voit ici que les veilles de la nuit étaient encore religieusement observées, aux grandes fêtes de l'année, dans cette partie du diocèse d'Auxerre, et que les offrandes des fidèles n'étaient pas sans importance.
Enregistrons, à mesure qu'elles se présentent, les donations faites en faveur de l'abbaye : ce sont autant de témoignages d'intérêt et de charité. Elles résument l'esprit de cette époque et font revivre des détails précieux pour l'histoire du pays.
Pierre de Méret (2), chevalier, rendit foi et hommage, en 1249, pour le fief de Perrons-de-la-Noue, attenant à l'église de Sainte-Colombe. Violette de Cerin donna la censive de Maillot, portant lots et ventes, ce qui fut ratifié par son fils Guillaume , en 1252. Herbert , doyen , et Hugues, archidiacre d'Auxerre, léguèrent plusieurs rentes et héritages. Dans ce même temps, Guy du Jardin, chevalier, Elisabeth, son épouse , Jean, leur fils, et Léothéric, frère de Guy, donnèrent des vignes. Trois ans après, la comtesse Mahaut-la-Grande légua cent sous de rente sur ses revenus de la ville d'Auxerre, pour fonder son obit (3).
(1) Cartul. de S.-G., f. 68.
(2) La chronique écrit Mèeret. Ibid.t f. 45. Cotron, p. 974.
(5) Cette rente portait sur le droit appelé en latin lia et criera. Dom Viole pense que c'était le droit de délier et de crier les sacs de blé dans le marché. Lebeuf croit qu'il s'agit de la Tente du vin a pot,
En 1260 , Guillaume de Mello fit don de soixante sous de rente que son fils Guy , évêque d'Auxerre , assigna sur leur prévôté et seigneurie de Saint-Bris. Cette même année, Geoffroy-le-Vieillard, écuyer, et Marie, sa femme, fille de Landry, dit le Chat, chevalier, donnèrent leur domaine de Sainte-Colombe, sur le territoire de Mont- Maine. Guillaume de Chabot, chevalier, et Renaud de Montigny , son beau-fils , ratifièrent les donations de Mabile, femme d'Itier-Rorne, chevalier, aïeul de Renaud. Hugues de Chassin, écuyer, et Laurent de Sommecaise , chanoine d'Auxerre , léguèrent au monastère une maison dans cette ville , ainsi que quatorze arpents de prés et plusieurs héritages (1261). Alise, veuve de Pierre Guenarry, donna beaucoup de biens en demandant à être inhumée au monastère et pour qu'on acquittât une messe pour elle à perpétuité dans la chapelle de sainte Marie-Magdeleine (1272). Isabelle, veuve de Pierre de Champlost, fonda son anniversaire, celui de son mari et celui de Jean, leur fils, en 1274. Thomas , trésorier de Notre-Dame de la cité , fit don de six arpents de vigne sur le territoire d'Orgy (1276). Miles de Courgy , père de Humbault , chevalier, et Reine, sa femme , laissèrent au monastère , en 1277 , trois setiers d'avoine sur leurs droits de garde dans la terre de Sougères.
En 1243, une sentence arbitrale décida que le bois de la Bruère , possédé jusqu'alors en commun par Guillaume, seigneur de Saint-Bris, par Renaud, doyen, parles chanoines d'Auxerre et par le monastère de Saint-Germain, serait partagé. Jean , seigneur de Seignelay , chevalier , et Marguerite, sa femme, reconnurent, en 1249, que les
les sacs de blé ou autres grains qui oe pouvaient être vendus que par l'autorité des comtes. Dom Viole, mss., t. 2, p. 1030. Leb., méra., t 2, pr. p. 56.
religieux de Saint-Germain avaient la moitié des bois de la Brosse-(iaultier et de la Saussaie, ce qui fut ratifié depuis par Geoffroy du Mont-Saint-Sulpice , frère de Jean de Seignelay, et par Guy de Champlost, leur beau-frère. Miles, abbé de Saint-Michel de Tonnerre , Herbert, archidiacre d'Auxerre, et Guy de Villiers-Vineux , chevalier, réglèrent, en qualité d'arbitres, les droits du monastère de Saint-Germain et ceux de Miles de Saint-Florentin, dans la terre de Villiers-Vineux.
Revenons à l'abbé de Joceval, qui gouvernait le monastère avec tant de sagesse et de prudence. 11 était honoré de la confiance des souverains pontifes, qui l'employèrent dans des négociations importantes. Innocent IV le nomma commissaire apostolique pour faire jouir l'abbé et le prieur de Saint-Michel de Tonnerre d'un privilège qu'il avait déjà lui-même, qui consistait à pouvoir dispenser les religieux de tout ce qui n'était pas de la substance de la règle de saint Benoit. Il fut aussi chargé de contraindre , par les censures de l'église, Hugues, duc de Bourgogne, à satisfaire au traité qu'il avait fait avec l'abbé de Flavigny. On a vu que les abbés de Saint-Germain avaient droit de porter la mitre et l'anneau pastoral ; le pape Innocent IV étendit ce privilège à tous les insignes ou ornements pontificaux qu'ils pouvaient porter en tous lieux. Il leur permit aussi de bénir les ornements sacerdotaux dans toutes les terres de leur juridiction.
Quelques réclamations s'étant élevées à l'occasion des sépultures qui avaient lieu dans le monastère de Saint- Germain , les moines en firent part à Alexandre IV ; il dit, dans la bulle qu'il leur adressa à cette occasion, en 1255 : a Je sais que votre conversation est dans le ciel ; c'est pourquoi je vous engage à vous rendre de plus en plus agréables à Dieu par vos vertus, et aux hommes par vos bons exemples. Ensuite il ajoute : je vous accorde avec joie la
faveur que vous demandez, vous pouvez in lui mer dans votre monastère, même pendant un interdit général, tous ceux qui l'auraient demande, pourvu qu'ils ne soient pas nommément interdits, excommuniés ou reconnus pour usuriers.» Le pape recommande surtout de ne pas frustrer les églises d'où l'on amène les corps , des droits qui leur appartiennent (i). Célestin 111 avait déjà accordé de semblables privilèges en 4194.
L'abbé de Joceval prit un soin particulier des malades dans la personne desquels la règle commandait de révérer Jésus-Christ lui-même. On a vu que cette même règle faisait peser sur l'abbé la responsabilité de toutes les privations qu'ils auraient pu éprouver, soit par la négligence du cellerier qui fournissait les provisions, soit par la faute des infirmiers; c'est ce qui le détermina à ajouter aux revenus de l'infirmerie le four banal et les menues dîmes d'Héry ; il y joignit quelques propriétés qu'il détacha du domaine de Néron et de celui de Perrigny, sur lesquels il fonda son obit. Durant tout le temps qu'il fut abbé , il sut faire régner la piété au dedans de son monastère et la prospérité au dehors. A l'époque de son élection, le nombre des frères ne s'élevait qu'à trente, à sa mort il montait à cinquante.
De fréquentes maladies avaient épuisé sa santé ; néanmoins, avant de quitter la terre, il voulut jeter les fondements d'une nouvelle église plus en rapport avec le siècle et avec le rang qu'occupait son monastère. D'ailleurs l'ancienne menaçait ruine, car elle portait en plusieurs endroits les traces de deux incendies qui l'avaient tellement endommagée, que depuis un certain temps on n'osait plus célébrer la messe au grand autel. Les détails des travaux qui signalèrent cette grande construction manquent à
1 Cartul. de S.-G., f. ir>.
l'histoire; elle fut commencée en 4277. Depuis un demisiècle , la cathédrale d'Auxerre s'élevait majestueusement et semblait défier tous les projets de l'abbé de Joceval. Cependant, plein de confiance dans le concours des prieurés et surtout dans la divine providence, il jeta les fondements d'un édifice qui fait encore un des ornements de la ville d'Auxerre. La nef de l'église de sainte Clotilde futconservée, soit par respect pour la fondatrice, soit comme un monument que son antiquité rendait vénérable. Peut-être ajouta-t-on quelque chose au portail , car ses diverses parties annonçaient , par leur dissonnance , des constructions de plus d'une époque. On donna à la nouvelle église un peu plus de largeur qu'à l'ancienne , et à la voûte des bas-côtés la même élévation. Sa longueur totale était de quatre-vingt-dix-sept mètres, ce qui l'assimilait à l'église de l'abbaye de Vézelay et à celle de l'abbaye de Pontigny. Sa largeur, dans la nef, est de vingt mètres; et dans la croisée ou transsept de trente-deux; la hauteur des grandes voûtes , sous clef, est de vingt-cinq mètres, et celle des bas-côtés de douze seulement. Cette église, dont les toits dominent la ville d'Auxerre par leur élévation, atteste à la postérité combien étaient profonds et actifs les sentiments religieux de nos pères.
Nous reviendrons sur cette belle construction: des hommes de l'art ont donné , dans l'Annuaire de l'Yonne et dans le bulletin de la société des sciences historiques et naturelles, de savants détails sur ses tours, sur son portail et sur les différentes parties qui la composent. Tout L'honneur en revient aux moines de Saint-Germain. L'architecture était parmi eux un des arts les plus vénérés : le clergé et les abbayes occupaient toutes les voiesde la science; ils étaient à la tête de l'enseignement des belles-lettres et des arts. Les abbés regardaient comme un devoir sacré de diriger eux-mêmes les constructions qu'on élevait à
la gloire de Dieu dans leurs monastères, ce qui les obligeait à se livrer à des études sérieuses pour acquérir la science de l'architecture. Ceux des moines qui se sentaient appelés à cette profession en faisaient l'occupation de toute leur vie, c'étaient les maîtres des œuvres, comme on les appelait alors.
L'habileté de ces architectes du cloître parait surtout dans la tour qui nous reste et dont il a été parlé plus haut. Voici le jugement qu'en' porte M. Vachey, dans le bulletin de la Société des Sciences historiques (i): « Nos moines de Saint-Germain étaient plus savants dans l'art de bâtir, qu'on ne Tétait généralement ailleurs à cette époque , puisqu'ils ont bien su, eux, non-seulement faire une tour octogone, bien que la base de la tour fût quadrangulaire , mais encore ils l'ont fait avec tant d'art et de génie, de grâce et d'harmonie, avec une décoration qui se prête si bien à cette transformation , qu'en examinant cette tour, l'œil du spectateur est satisfait, et son esprit émerveillé de l'habileté avec laquelle ils ont su profiter des retraites , pour y planter de magnifiques clochetons ; et ces clochetons y sont tellement en rapport avec l'ensemble de la composition de l'édifice que, loin de faire croire qu'ils ont été placés là par nécessité, pour cacher une interruption, il semble, au contraire, qu'on ait fait cette transformation pour les y loger » (2).
(2) M. Vachey déploie beaucoup d'érudition archileclonique pour démontrer que la tour de Saint-Germain fut bâtie vers l'an 1140, sous l'abbé Gervais ; comme il ne peut citer à l'appui de son sentiment aucun historien, ses raisons sont loin d'être péremptoires. L'histoire dit que l'abbé Gervais enrichit la sacristie , qu'il foruûa Diges ; que l'abbé Arduin, son successeur, rebâtit le dortoir, le chapitre, qu'il éleva autour du monastère de hautes murailles, des tours et autres foi liUcatîons. L'historien, qui entre dans ces détails, n'eût pas manqué de parler
En démolissant le grand autel pour le reporter ailleurs, pendant les travaux de construction , on découvrit dans l'intérieur un cercueil ferré, que l'on porta avec révérence, sur l'autel inatutinal. C'était le 23 avril 1277, jour de
sainl (ieorges. On ouvrit ce cercueil dans lequel on trouva plusieurs saintes reliques: I un petit ossement qu'on crut provenir du corps de saint (iermain; 2" un morceau d'étoile de soie semblable a son suaire avec plusieurs vêtements de soie et de laine ; 3- trois coffrets, plusieurs fragments du cercueil dans lequel le corps du saint avait été aparté de Ravennc . beaucoup de poussière qu'on crut provenir de son corps et de son premier tombeau, ainsi qu'un denier de la monnaie d'Àuxerre ; A° trois morceaux de la vraie croix dans un coffret d'ivoire, avec des cheveux de la Sainte-Vierge , une dent de saint Jean- Baptiste , un doigt de saint Amatre et plusieurs autres saintes reliques; ;»° quelques ossements de saint André, apôtre. La plupart de ces reliques apportées d'Orient, et regardées comme authentiques, lurent déposées dans le trésor de l'église. ' ' f > \ Wï
Enfin . après avoir occupé le siège abbatial environ trente-quatre ans. de Joceval sentit que sa fin approchait. Malgré l'épuisement de ses forces, il entreprit le voyage de Paris pour terminer aimablement une affaire entre son abbaye et Jean de Citation, comte d'Auxerre. En revenant, il tomba malade et fut forcé de s'arrêter dans la ville de Moret. La fièvre continuant ses progrès, il demanda à
de la construction de la belle tour du portail, qui eotfail plus d'honneur à un abbé que d'avoir bâti un donjon.
Si , au contraire , on rapporte l'érection de cette tour au neuvième siècle, outre que son style n'est pas en contradiction avec cette époque, on voit Conrard qui bâtit les cryptes et qui agrandit l'église. Cet homme d'une piété émincnle , issu de sang royal , aura voulu laisser dans rcttn tour un monument digne de son rang.
recevoir les derniers sacrements ; peu après, il joignit les mains, leva les yeux au ciel et rendit doucement l'esprit. C'était à trois heures du soir, le Vendredi-Saint, qui tombait cette année le vingt-troisième jour de mars 1277. Ainsi sa mort arriva le même jour et à la même heure que Jésus-Christ rendit l'esprit sur la croix. Deux jours après, son corps arriva à Auxcrre et fut inhumé dans l'église de Saint-Germain, près du tombeau de l'abbé Regnaud, son oncle.
Nous voici arrivés à une époque éminemment littéraire ; les sciences sont cultivées avec succès dans le monastère de Saint-Germain. On y voit des savants distingués. En 1 266 , de Joceval ordonna dans un chapitre, qu'on choisirait trois religieux des plus instruits pour mettre en ordre et pour transcrire dans un cartulaire tous les titres de l'abbaye. Presque tous les abbés des monastères de France prirent la même résolution, afin d'être prêts à répondre aux attaques de la chicane et en même temps pour transmettre à la postérité leurs titres de grandeur. Guy de Munois, grenetier, Guy Bocon, préchantre, et Gaultier, Anglais de nation , composèrent ensemble la chronique des abbés de Saint-Germain que le père Labbe a éditée dans le premier volume de sa Bibliothèque des Manuscrits; elle est connue sous le nom de : Gestes des abbés de Saint- Germain d'Auxetre (\). Elle commence à l'an 989 et finit à l'an 1277. Dans ce même temps, le frère Jean Frasquet composait en latin une chronique qui commençait à la création du monde et qui finissait à l'année 1272 (2). Lebeuf s'en est servi pour rédiger ses Mémoires sur l'Histoire d'Auxerre.
[W Labb., bibl. inss., t. I, p. 570.
(2) Leb., t. 2, p 495.
GUY DE MUNOIS.
Guy, cet historien si exact, cet homme si pieux, qui occupe une place éminente parmi les plus hauts personnages de son siècle, naquit d'une famille noble dans le diocèse d'Autun, proche Flavigny, dans une terre du nom de Munois ; il était cousin de l'abbé de Joceval, son prédécesseur. 11 fut du nombre de ces heureux enfants qui étaient élevés dès le bas âge dans le monastère. Ayant terminé , avec distinction , ses humanités , ainsi que ses cours de philosophie et de théologie , il fut envoyé à Paris et ensuite à Orléans, où il étudia encore neuf ans. De retour dans le monastère , l'abbé de Joceval lui confia la charge de grenetier, quoiqu'il ne fût que sous-diacre. Sa conduite était si édifiante qu'on pouvait le proposer pour modèle aux anciens. Son obéissance à ses supérieurs , sa patience , sa douceur , n'étaient pas moins exemplaires. Il était plein de charité pour les pauvres et pour les malades. Ces vertus lui avaient acquis tant d'estime dans l'esprit de l'abbé qu'il l'envoya à Moutiers pour remplacer le prieur qui était absent et pour y remplir la fonction d'aumônier. Quelques variations qu'ait éprouvées la discipline à Saint-Germain, une chose qui ne varia jamais, fut l'abondance des aumônes qui sortirent du couvent. Les pauvres eurent toujours leur portion dans les revenus. La charge d'aumônier était une des principales du monastère. Ce fut à Moutier que Guy alla s'exercer dans cette honorable fonction, pour venir ensuite à Saint- Germain faire de plus larges distributions. Comme l'intelligence a aussi sa pauvreté, qui ne réclame pas moins de soins que celle du corps, lorsqu'il se faisait d'abondantes aumônes, un frère donnait une instruction que les pauvres écoutaient avant que de se retirer ; aussi, à la mort des
abbés, on voyait les pauvres venir sur leur tombe, mêler leurs larmes à celles des bons moines.
Après avoir passé quelque temps à Moutier, Guy fut nommé doyen de Requeneux , et plus tard , prieur de Saint-Germain. Enfin, à la mort de l'abbé, en 1277. les religieux assemblés en chapitre pour lui donner un successeur, partagèrent leurs suffrages entré lui et Jean de Thyangc, prieur d'une maison d'Angleterre nommée en latin Levenensis. Guy fut obligé de se transporter à Rome pour faire appuyer ses droits par le Saint-Siège. Cette discussion dura huit ans et demi. Enfin, le pape Honoré IV se prononça en faveur de Guy de Munois, le 27 août 1285. 11 fut béni le 9 septembre de la même année dans la ville de Tivoli , où la sentence avait été rendue (1). Avant son départ pour la France, le pape le combla de marques d'estime et lui accorda toutes les faveurs qu'il pût désirer ; il confirma par une bulle la possession des biens et des privilèges de son monastère ; il renouvela les faveurs accordées autrefois par le» souverains pontifes , les rois , les princes et autres personnes pieuses, afin de soustraire les religieux et leurs propriétés aux vexations et aux exactions des séculiers. Une autre bulle sanctionne de nouveau la validité des propriétés du monastère ; elle cite les dîmes, les prés, les pâturages, les bois et autres biens. Une troisième accorde aux moines la faculté d'hériter des biens de leurs parents, comme s'ils fussent demeurés dans le siècle, elle excepte seulement les fiefs : Nous ne voulons pas , dit le pape, que ceux qui ont abandonné les vanités du monde I>our se consacrer à Dieu soient privés de leurs droits civils. Le pape abroge, par une autre bulle, la coutume barbare par laquelle ceux qui croyaient avoir à se plaindre du monastère se faisaient justice eux-mêmes. Tous ces privi-
(iVDom Viole, mss, l. 2, p. 1034.
léges étaient renfermés dans cinq bulles, datées de Tibur, le 29 septembre 1285. Elles se terminent par cette sentence comminatoire : « Nous appuyons vos privilèges de toute notre autorité apostolique , qu'aucun homme ne se permette d'aller coutre notre défense. Si quelqu'un était assez téméraire pour pousser jusque-là son audace, qu'il sache qu'il encourra l'indignation du Dieu tout-puissant et celle des apôtres saint Pierre et saint Paul (1). »
Pendant la longue vacance du siège abbatial, le temporel du monastère avait été exposé aux dilapidations des fermiers et à l'avidité des serfs. A son retour d'Italie, Guy voulut rétablir l'ordre, mais il éprouva beaucoup d'opposition: les choses allèrent si loin que de toutes parts on lui résista en face. Fort de ses droits, l'abbé poursuivit ces rebelles avec tant de vigueur, qu'il les obligea à confesser leurs torts, et à lui demander pardon. Guy, évêque de Langres, avait pourvu aux cures de Laigne et de Garisey, qui se trouvaient dans son diocèse, et qui manquaient de pasteurs. Gomme ces cures étaient à la nomination de l'abbé de Saint-Germain , Guy obligea les titulaires à donner leur démission, afin qu'il leur conférât de nouveaux pouvoirs, en son nom. Il donna également de nouvelles provisions au curé de Vaucbassy, dans le diocèse de Troyes. Il obligea, en 1288, Dominique, vicaire perpétuel de Sainte-Colombe-en-Puisaye, à se rendre au chapitre de Saint-Germain pour y prêter le serment ordinaire (2).
(1) Cart. deS.-G.
(2) Pour cette cérémonie, le vicaire perpétuel, tenant sa main étendue sur le livre que lui présentait l'abbé, et ayant une élole à son cou, déclarait, en présence des moines et d'autres témoins, qu'il veillerait à la conservation des biens du monastère autant qu'il le pourrait, qu'il payerait fidèlement aux moines ce qu'il leur devait sur les revenus de l'église de Sainte-Colombe, et qu'il reconnaîtrait la justice du monastère. Leb., mém., t. % pr. p. 293.
En 1*293, Guy fit de nouveau le voyage de Rome pour faire régler par le pape les prodigieuses dépenses que les évêques d'Auxerre occasionnaient à son abbaye lorsqu'ils prenaient possession de leur siège. On a vu ailleurs que ces évêques passaient ordinairement une semaine ou davantage en veilles et en prières auprès du tombeau de saint Germain, pour obtenir les grâces nécessaires au gouvernement de leur diocèse ; ensuite , ils étaient conduits procession nellement à l'église cathédrale, portés sur les épaules de la noblesse. Guy ne put rien terminer dans ce voyage qui dura plus d'un au. En prenant congé du pape, il le supplia d'appeler sur son monastère de nouvelles bénédictions. A son retour, il mit fin avec Guillaume de Cballon à un débat concernant la
i justice de Saint-Germain. Philippe-le-Bel confirma cet
{ accord en 4296.
Ce fut dans ce même temps qu'une affaire , de peu d'importance en elle-même, souleva de graves difficultés entre l'abbé de Saint-Germain et l'évêquè d'Auxerre. Un prêtre, nommé Guy Bocarz, vicaire du chœur de l'église cathédrale, trouva dans sa vigne un sanglier apprivoisé appartenant à l'abbé de Saint-Germain. Irrité sans doute des délits qu'il lui causait, il le tua ; les religieux ne l'ont pas plutôt appris que plusieurs, dans un premier transport, courent à la maison du prêtre et brisent ses meubles. De là, ils vont dans sa vigne qu'ils saccagent ; le père Viole dit qu'ils l'arrachèrent. Ce trait uous donne une peinture exacte des mœurs de l'époque : les religieux ne font que descendre un instant dans l'arène du siècle. Une charte de l'abbaye de Pontigny, du même temps, nous apprend qu'au moindre mécontentement, les serfs se soulevaient, arrachaient des plantations d'arbres, culbutaient les moulins, tuaient le bétail, mettaient le feu aux maisons, ou laissaient leur ennemi à demi-inocl sur un chn-
min (1). C'est contre cette justice sauvage que chacun se rendait à soi-même que l'abbé Guy avait obtenu une bulle en 1285, c'est-à-dire quelques années avant cet événement.
L'évêque d'Auxerre, Pierre de Mornay , voulant punir les moines de leur acte de violence, l'abbé Guy s'y opposa en disant que la correction de ses religieux lui appartenait, d'après le droit canon et l'ancien usage de l'église. L'évêque persistant à vouloir les punir, l'abbé en appela au Saint- Siège ; n'écoutant que son zèle et son amour pour ses moines, il entreprit pour la troisième fois le voyage de Rome, malgré sa vieillesse et ses infirmités. Il y séjourna près de trois ans sans pouvoir faire juger cette affaire ; mais il en termina une autre qui avait occasionné son précédent voyage. Le pape Boniface VÏII décida que les évêques d'Auxerre ne pourraient séjourner plus de six jours au monastère de Saint-Germain, lors de leur joyeux avènement , et qu'ils ne pourraient exiger plus de dix livres par jour, pour leur dépense : ce qui, pendant six jours, ne faisait que soixante livres; or, l'évêque Erard avait dépensé, dans cette circonstance, tant pour lui que pour sa suite , plus de six cents livres. Pierre de Mornay souscrivit, en 1304, au jugement du pape, pour ce qui concernait le séjour des évêques à Saint-Germain. Il convint aussi avec lui des cas où il pourrait connaître des écarts des religieux.
Malgré ses grandes occupations, Guy ne laissa pas de marquer son administration par un grand nombre de constructions et d'acquisitions dans divers établissements dépendants du monastère. Il reconstruisit une partie des bâtiments deRequeneux et tous ceux de Villiers-Vineux; il bâtit deux tours à Perrigny, répara les fossés d'Escamps,
(1) Hist. de l'abb. de Pootigny, p. 104.
que son prédécesseur avait fait creuser, agrandit ceux de Sougères, et fit transcrire les livres d'église usés de vétusté.
On ne peut s'empêcher d'admirer l'étonnante activité de cet abbé dans les affaires graves et dans les voyages. Lorsqu'il avait accompli les missions que lui commandait le bien de son monastère, il revenait humblement se reposer et se recueillir dans sa solitude, se délassant par l'étude et par la pratique des vertus religieuses , des troubles et des mouvements de sa vie publique. Il eut aussi une grande part aux largesses que les riches de son siècle répandaient sur les monastères. Pierre de Villefargeau, chevalier, donna, pendant la vacance du siège abbatial, vingt sous de cens sur sa seigneurie de Villefargeau, pour fonder son obit , ce qui fut ratifié par Isabelle, sa femme, et par ses enfants, Guy et Nasaire (1277). Gaucher, dit Aliquant, chevalier, fut inhumé, dans ce même temps, au monastère avec une grande pompe. Etienne de Bassou et Etienne des Jardins, écuyers, ses exécuteurs testamentaires, firent des dons considérables en fondant son anniversaire (1).
Jean, comte de Joigny, et seigneur de Coulange-la- Vineuse, donna des lettres d'amortissement pour les biens que le monastère avait acquis à Escolives (1297). Jean Morel , de Ligny-le-Châtel , fonda son obit , moyennant quarante sous de rente, que ses héritiers étaient tenus d'acquitter en livrant, tous les ans, un setier de blé, quatre bichets d'orge, cinq et demi de seigle, trois mittons d'avoine, soixante-un deniers et trente-deux oboles de cens. Craignant que tout cela ne valût pas quarante sous de la monnaie de ce temps-là, il ajouta six deniers de cens et un bichet d'orge. Ces mesures prises pour payer en nature et non en argent, montrent la rareté du numéraire. Hugues
(I) Cartul. de la pitance de S. G., f. 26.
de Sully, doyen do la cathédrale, fut inhumé dans l'église de Saint-Germain, devant la porte du chœur, le 6 janvier 1289. Sa tombe et son épitaphe furent enlevés lorsqu'on répara cette église. Maître Jacques de Joceval, chanoine d'Auxerre, qu'on croit parent des abbés de Saint-Germain de ce nom, fut inhumé dans le chapitre. Sa tombe portait une longue épitaphe.
On remarque encore parmi les nombreux bienfaiteurs de cette époque, Barthélémy, dit Grumillans, et Benevent. sa femme, qui donnèrent vingt sous de rente, à prendre sur les revenus de leur vigne de Charmoy (1), pour la pitance du couvent : c'est uniquement, disent-ils, pour la dévotion que nous avons envers l'église de Saint-Germain et pour la vénération que nous portons aux moines qui y servent Dieu. Nous voulons, après notre mort, être inhumés dans leur monastère, et nous demandons qu'on y célèbre, chaque année, notre anniversaire. Ces pieux époux s'obligèrent encore à donner, pendant leur vie, cinq sous par an, pour faire célébrer une messe du Saint-Esprit à leur intention. Si, après leur mort, leurs héritiers n'acquittent pas exactement leurs dernières volontés, ils autorisent les moines à prendre possession de leur vigne. Hugues, sire de Saint-Vrain et de Jussy, chevalier, fit un don en 1285 (2). Le chevalier Guy d'Estrisy donna vint sous de rente por le remède de l'âme de Monseigneur Guillaume, son père, de bonne mémoire, et por le remède de ses devantiers et por feire touz les anz en l'église de seint Germein d'Âucerre l'anniversaire dou dit feu Monseigneur Guillaume (1288) (3).
Pierre de Cruzy, inhumé dans le cimetière de l'abbaye, en 1294, légua vingt sous de rente à la fabrique de Saint-
(1) Cartul. de la pitance de S.-G., f. 47. Vinea in Charmelo. On lii ailleurs de Charmeyo.
(2) (bid, f. 55.
(3) Ibid, f. 53.
Germain, quinze sous pour fonder son anniversaire, et soixante pour la pitance des moines, parce qu'il avait choisi sa sépulture au milieu d'eux (1). Etienne Loyset, dit de Saint-Germain , laissa . par testament . vingt sons de rente pour son anniversaire et seize deniers pour les sonneurs. 11 attacha ces rentes à une vigne qu'il possédait à Lindry. Son fils approuva cette fondation en 1203 (2). Geoffroy de Mont-sur-Crain, chevalier. Rohert de Mareyen-Bazois, et Guillaume, son frère . donnèrent une rente de vingt sous, d'un boisseau de froment et d'un de seigle (1296) (3); Girard , chanoine de la cathédrale, en donna une autre de quarante sous à l'hôpital de Saint-Germain. Cet établissement était différent de l'infirmerie destinée aux frères malades: il était ouvert aux étrangers que les moines soignaient à leurs frais.
On remarque encore au nombre des bienfaiteurs : Svhille, veuve de Pierre de Ronv, écuver. Elle légua . en 4299, quarante sous de rente à l'église de Saint-Germain et demanda trois anniversaires : un pour son père, Jean de Vallée, citoyen d'Auxerre, un autre pour sa mère Adeline. et le troisième pour elle-même. A chaque anniversaire, elle voulut qu'on donnât vingt-cinq sous pour la pitance des frères et vingt deniers aux sonneurs. Elle demanda même d'être enterrée dans l'église de Saint- Germain, devant l'aufel de Sainte-Marie-Magdeleine, où reposait déjà sa mère ; elle voulut aussi que l'on mit une épitaphe sur le tombeau de chacune d'elles. Le jour que son inhumation aura lieu, elle veut que ses héritiers donnent cent sous pour la pitance des frères, et qu'on leur en remette cinquante pour distribuer aux pauvres (4).
(1; Cari, de la pitance de S. -G., f. 63.
Ibid, f. 86.
® Ibid, f. 65.
41 Ibid, f. 92
Il serait trop long île rapporter toutes les donations que les gens de bien faisaient au monastère. Les dons les plus nombreux, au moyen-àge, étaient les fondations pour les anniversaires ; il était rare, en effet, que l'on mourût sans avoir fondé son obit , c'est-à-dire sans avoir assuré une rente à une église ou à un monastère pour obtenir un certain nombre de messes ou un service , chaque année; preuve frappante de la foi qui animait les peuples et de la vénération que l'on avait pour les moines, dont tous les instants étaient , pour ainsi dire , cpnsacrés à la prière. Pendant le treizième siècle seulement, le cartulaire des biens de la pitance de Saint-Germain renferme plus de deux cents fondations. Comme il fallait en conserver le souvenir, les moines les avaient recueillies, avec soin, dans un manuscrit en parchemin que l'on possède encore (1).
Les jours et les heures de la célébration des obits ou anniversaires étaient annoncés, chaque semaine, en plein chapitre, afin que tous les moines en eussent connaissance et prissent part aux prières pour les bienfaiteurs. La plupart d'entre eux avaient demandé que, ce jour-là,
(1) Ce manuscrit, qui a pour titre : Cartulaire des biens de la pitance de Saint- Germain, et un autre, plus précieux encore, appelé Le grand Cartulaire, où se trouvent les bulles des papes, les chartes des rois et des grands seigneurs , en faveur de l'abbaye de Saint-Germain , se voient encore à la bibliothèque de la ville d'Auxerre. On les attribue au zèle de l'abbé Guy de Munois. Ils composent ensemble deux volumes in-folio en parchemin. On admire la netteté et la régularité de l'écriture gothique avec laquelle sont écrites toutes les chartes , depuis 1150 jusqu'en 1260; le reste annonce une décadence de celte intéressante écriture. On y rencontre des abréviations à chaque mot, comme c'était l'usage avant l'invention de l'imprimerie. Ce n'est qu'à la fin du treizième siècle que l'on commence à trouver quelques chartes en français, car toutes les autres sont en latin; plusieurs ont été publiées dans les ouvrages de dom Mabillon, de Baluse et de Lebeuf.
DK SAlVMiKHMAlN.
l'abbé affranchit la table des frères de sa frugalité accoutumée. Pour mettre de l'ordre dans l'exécution de leurs dernières volontés, il décida que si le bienfaiteur avait donné depuis dix jusqu'à vingt sous de rente , on ajouterait dix-huit deniers à la dépense ordinaire de la table; que s'il en avait laissé vingt et au-dessus, les moines auraient un grand repas. Sur la fin du treizième siècle, les fondations étaient devenues nombreuses. L'abbé Guy de Munois, voyant que leur acquittement dérangeait l'ordre de la maison , à cause de leur irrégularité , décida en après avoir pris l'avis des frères, que pour remplir
les intentions des donateurs, il y aurait, chaque semaine, un repas, et que ce jour-là on chanterait un office de douze leçons , à leur intention , avec une grand'messe de la Bienheureuse Vierge Marie. Pour remplacer les dix-huit deniers employés jusqu'alors en supplément à la pitance ordinaire des frères , et à l'entretien du mobilier du réfectoire , l'abbé décida encore qu'il y aurait régulièrement quatre infirmiers occupés exclusivement du soin des frères malades (1). Les révolutions des siècles suivants ont enlevé les biens des donateurs, ou mis les frèresdans l'impossibilité de continuer les prières promises à perpétuité. D'autres révolutions ont fait disparaître les frères eux-mêmes de la scène du monde , mais le Dieu qui récompense un verre d'eau donné en son nom, a déjà tenu compte aux fondateurs et de leurs dons et du tribut de prières qu'ils avaient droit d'en attendre.
Ceux qui ont étudié l'histoire religieuse du moyenâge savent que plusieurs de ces dons étaient repris par les héritiers, après la mort des bienfaiteurs, et quelquefois rendus, pour apaiser des remords de conscience; en sorte que les moines étaient loin de toucher les
illCart. de S.-G , f. 121.
revenus de ces fondations multipliées, faites en leur faveur.
Revenons au saint abbé qui tenait les rênes du gouvernement du monastère. Il pratiquait les vertus religieuses dans un haut degré de perfection. Ses historiens s'étendent avec plaisir sur la sainteté de sa vie. 11 était d'une petite taille, d'un esprit élevé, prédicateur habile, chaste, sobre, prudent, affable, très-zélé pour l'observance régulière. Dans les actes publics, il se faisait désigner sous le nom de frère Guy, humble abbé du monastère de Saint-Germain d'Anxerre. Il assistait exactement à l'office canonial du jour et de la nuit. On assure même qu'il récitait tous les jours en son particulier, le psautier, l'office de la vierge et celui des morts, en sorte qu'on le trouvait rarement sans prier. 11 semblait que son oraison n'était interrompue que par ses repas et par le sommeil de la nuit. 11 portait souvent le cilice ; avant de se mettre au lit , il ceignait son corps d'une ceinture de pénitence, garnie de pointes piquantes. Il prenait très-peu de nourriture, afin de mieux garder la chasteté, vertu pour laquelle il eut, toute sa vie, une prédilection particulière.
Le grand désir qu'il avait de la contemplation lui donna souvent la pensée de se démettre de ses fonctions, qu'il ne conserva que par esprit d'obéissance , se déchargeant, en quelque sorte, du fardeau du gouvernement sur un des frères qu'il retenait auprès de sa personne ; deux autres étaient chargés de la régie de la mense abbatiale. Trouvant que ces moines ne s'acquittaient pas de ces fonctions aussi bien qu'il le désirait, il résolut d'exécuter le projet qu'il avait formé depuis longtemps. Il donna sa démission , en 1309, le mardi d'après l'Ascension, ne se réservant, pour vivre, que Je logement et la seigneurie de Sommecaise avec ses dépendances. Son successeur, voyant que le revenu de cette terre était trop modique . y ajouta celui de
Champs, proche Auxerre. Plus libre dans la retraite qu'il ne l'était à la tête du monastère, Guy se livra tout entier à la prière et à la contemplation. Après avoir passé cinq ans dans ces pieux exercices, il expira dans une grande paix, le 24 février 1 31 3 ; les prêtres et les fidèles qui remplissaient sa chambre tombent à genoux et baisent respectueusement ses mains qui avaient reçu l'onction sacerdotale. Cette nouvelle se répand dans Auxerre et dans le diocèse : l'abbé Guy emporte les regrets et les bénédictions de ceux qui l'ont connu. Les religieux de Saint-Germain réclamèrent aussitôt son corps comme un trésor qui leur appartenait. Une députation alla le prendre jusqu'à Sommecaise. Tous les ordres que renfermait alors la ville d'Auxerre allèrent à sa rencontre en chantant des psaumes et un cierge à la main. Le concours des citoyens ne fut pas moins extraordinaire. Son corps fut déj>osé dans l'église auprès de ceux de ses prédécesseurs , Jean et Renaud de Jocevai. 11 avait fondé son anniversaire sur plusieurs héritages qu'il possédait à Diges et à Irancy. La grande part que les habitants d'Auxerre prennent au deuil de l'abbé de Saint-Germain, montre la haute considération dont il jouissait dans cette ville.
Lebcuf accorde beaucoup d'éloges aux travaux historiques de l'abbé Guy, qu'il regarde comme un des écrivains les plus exacts qui fleurirent à la fin du treizième siècle. Sa vie a été écrite par Simon des Bordes, religieux et ouvrier du monastère, vers l'an 1310 (1).
(1) Elle se trouve dans la bibliothèque des manuscrits du père Labbe, t. t, p. 586, à la suite des Gestes des abbés de Saint-Germain. Aimon a aussi travaillé à l'histoire de l'abbaye. Sa mort arriva en 1515.
Guy n'a écrit la vie des abbés do Saint-Germain que depuis Uel Jric, en 989. Tout ce qu'il avance est fondé sur des chartes d'une authenticité incontestable ; n'étant encore que grenelier de l'abbaye , il s'était appliqué à déchiffrer les anciens diplômes des rois , des princes et des
294 IIISTOUIK DE I.AHBAYE
Un seigneur du nom de Munois, que l'on croit proche parent de l'abbé Guy, et né à Venarrey, fut inhumé dans ce même temps à Saint-Germain. 11 était représenté avec sa cotte de maille et ses armes sur la pierre qui couvrait son tombeau, autour duquel on grava quatre vers latins, qui nous donnent une idée de la versification de cette époque (1).
Les écoles du monastère de Saint-Germain et celles de la cathédrale sont toujours entourées de la confiance publique. Les Jacobins, établis à Auxerre, en 1241 , ont fondé le collège des Bons-Enfants et sont venus partager, avec les religieux de Saint-Germain , le soin de l'éducation de la jeunesse. Le siècle suivant, la ville établira le collège des Grandes-Ecoles.
Le 13 octobre 1308 (2), les habitants de la ville de Provins envoyèrent en députation au monastère de Saint- Germain plusieurs chanoines de Saint-Quiriace et plusieurs citoyens des plus notables de leur ville , pour supplier l'abbé et les religieux de leur donner des reliques de saint Thibaut, leur patron, dont le corps reposait au prieuré de Beaumont. L'abbé et les moines s'étant rendus avec em-
seigneurs ; il en fit des copies lisibles qu'il fit transcrire en beaux caractères du temps dans un cartulaire comme on vient de le voir. Leb., raém. t. 2, p. 476.
(I) Pondus hic requiescit de Munois lumulatus, Virginrus nalus, sil sibi vera quies.
Mundo miles eral, sic militel, annue cœlis, O Deus! atque relis quod tua signa ferat.
Uom Viole, t. 2, p. 1041.
Sous cette tombe repose Ponce de Munois , né à Venarrey : qu'il jouisse du vrai repos î Pendant sa vie il survit son prince ; faites, ô Dieu, qu'il vous serve maintenant dans les cieux î Permettez qu'il y porte votre étendard.
[2) La Gaule chrétienne met ce fait en 1S81 , comme cette époque es! un temps de guerres civiles , il y a sans doute une erreur de date. Gall. chr., t. 12, col. 37G.
pressement à leur demande, les citoyens de Provins en furent si contents qu'ils leur offrirent, par reconnaissance, un très-beau vase en vermeil, orné de pierres précieuses, pour servir de reliquaire à un bras de saint Thibaut, qui fut détaché de sou corps à cette occasion. Ils les associèrent en outre à toutes les prières et à toutes les bonnes œuvres qui se feraient à Provins en l'honneur de ce grand serviteur de Dieu. Ils promirent aussi à l'abbé et aux religieux de Saint-Germain que si quelques-uns d'entre eux venaient à Provins, ils y seraient accueillis avec la même bienveillance que s'ils étaient citoyens de leur ville.
GAUCHER DIGNON 01 DE CHEÙ.
Gaucher Dignon fut un des hommes les plus dignes et les plus illustres qui aient porté le sceptre abbatial. Son zèle et ses lumières répandirent beaucoup d'éclat sur son Ordre. Il descendait des seigneurs de Chcù, près de Saint- Florentin. Le chevalier Pierre Dignon, son père, et Agnès, sa mère, mirent les plus grands soins à l'élever dans les principes de la religion. 11 n'avait encore que treize ans lorsque, inspiré de Dieu, il demanda, en 1277, l'habit de Tordre de saint Benoit, à l'abbé Jean de Joceval (I). Son successeur, Guy de Munois, lui confia la charge de célérier du monastère; ensuite, il le fit administrateur de Néron, proviseur de la maison d'Aigry, puis doyen de Requeneux, qu'il gouverna pendant six mois. A cette époque, dit la chronique (2), presque tous les serfs de l'abbaye se révoltèrent , demandant leur émancipation civile. Les religieux comprirent que ce n'était pas dans une pareille circonstance qu'il fallait faire des concessions: ils
(1) Dom Viole, mss, t 2, p. 10i.%.
iï) Ibid. p. 590.
résistèrent avec courage et contraignirent les plus mutins à rentrer dans l'obéissance. Mais, ajoute la chronique, ce ne fut pas sans éprouver de grandes difficultés. L'histoire ne dit pas que les serfs des seigneurs aient secoué le joug, et voici deux fois qu'il est parlé de la révolte de ceux de l'abbaye. La cause provenait de ce que les moines étaient bons et généreux : les serfs se faisaient une arme de leur tolérance et de leurs bienfaits pour se soustraire à l'obéissance. Il est malheureusement vrai que l'homme dur et au cœur toujours fermé, s'attire moins de haine que l'homme de bien qui fait son possible pour obliger tout le monde, mais que ses intérêts et sa dignité maintiennent dans de justes limites. Les moines supérieurs à l'ingratitude humaine, voyaient d'un point de vue plus élevé les misères d'ici-bas, ils s'enveloppaient de pitié et d'oubli , et continuaient, pour l'amour de Jésus-Christ, à faire du bien à tous leurs serfs. La question d'affranchissement n'était pas le seul motif de leur rébellion, car les moines marchaient avec leur siècle. Leurs serfs étaient plutôt sous un patronage que sous un servage.
Gaucher Dignon, toujours employé dans les affaires importantes de l'abbaye, fut nommé prieur de Moutiers. Son passage dans cet établissement fut marqué par ses travaux pour agrandir l'étang de Bourdon, auprès duquel il bâtit une maison. 11 environna les édifices du prieuré de hautes murailles et de tours pour leur défense, ileonstruisit aussi un colombier. L'anarchie, le gouvernement irrésolu de nos rois, mettaient les abbés des différents monastères dans la triste nécessité de se mettre en mesure pour ne pas voir leurs établissements pillés ou incendiés.
Les qualités de Gaucher et la réputation qu'il s'était acquise dans les différentes administrations qu'on lui avait confiées, l'exposèrent à devenir le jouet de l'ambition. lTne partie des religieux de Moustier-Ramey. dans
le diocèse de Troyes, lui donnèrent leurs su tirages el l'élurent abbé. Comme les votes avaient été partagés, ceux qui s'étaient prononcés pour lui, le pressèrent d'aller à Rome plaider sa cause et la leur. U entreprit ce voyage, mais par une permission de la providence, qui le réservait pour Saint-Germain, il échoua dans ses démarches. A son retour, il fut élu d une voix unanime pour remplacer
r l'abbé Guy deMunois, qui avait donné sa démission. Comme
son élection eut lieu le 9 juin, jour de la fete des martyrs saint Prime et saint Félicien, on en conclut qu'on n'aurait qu'à se louer de son gouvernement.
En effet, dès le commencement de son administration, il acquitta toutes les dettes du monastère; ensuite, il pour-
t suivit la grande entreprise de ses prédécesseurs , c'est-à-
dire la construction de la nouvelle église, interrompue depuis plusieurs années. L'église de Sainte-Clotilde étant toujours à la disposition des religieux, ils ne souffraient pas de cette interruption des travaux. Ce bel édifice fut commencé un demi-siècle trop tard : il y avait soixante et dix ans que la première pierre de la cathédrale avait été posée. Le peuple était épuisé par les sacrifices qu'il avait faits pour élever ce prodigieux monument. C'est pourquoi les abbés ne trouvèrent pas dans le cœur des fidèles autant d'échos qu'ils auraient désiré pour seconder leur entreprise. Le désir de procurer la gloire de Dieu est si grand que des évêques, des abbés, appuyés sur la providence, jettent les fondements de ces étonnantes constructions qui effraient aujourd'hui nos gouvernements. Le zèle des simples chrétiens concourait à la création de ces pieuses merveilles. Tous voulaient contribuer à la construction de l'église. Les ouvriers eux-mêmes, chacun, selon son art. offraient une part de leur travail. Leur inépuisable charité ne connaissait point de bornes, leurs sueurs, leur argent, n'étaient rien, la maison de Dieu était tout. On n'admettait
à ces travaux que ceux qui avaient confessé leurs pèches ; là s effaçaient les haines, se faisaient les restitutions. Celui qui refusait de se réconcilier avec son ennemi était chassé sans pitié, comme indigne de participer à une si sainte entreprise.
Les constructions somptueuses de l'église n'empêchèrent pas l'ahhé (iauclier d'enrichir la sacristie de vases sacrés de grand prix et d'ornements fabriqués avec les plus précieuses étoffes et du travail le plus achevé. Il fit faire six chasubles avec leurs tuniques et leurs dalmatiqucs pour les grandes fêtes de l'année , et quatre autres chasubles d'un moindre prix, cinq parements d'autels (l),six chappes parmi lesquelles deux étaient d'une grande valeur. 11 acheta deux mitres, l'une parsemée de perles, de saphirs, de smarogdites el d'autres pierres précieuses; l'autre en fil d'argent, garnie également de perles et de pierreries. Il fit aussi l'acquisition de deux crosses pastorales en vermeil , dont l'une était d'un riche travail. Six calices en argent, remarquables par leurs ciselures, vinrent aussi enrichir le trésor de l'église, ainsi que huit chopineltes ou burettes de même prix. Ce n'est pas tout. 11 fit exécuter vingt-sept reliquaires de pur argent, sept grandes statues également en argent, dont chacune renfermait beaucoup de reliques de saints. Vingt vases de même métal, dus également à son zèle, servirent de reliquaires. Depuis Lothaire de France, aucun abbé n'avait apporté autant de richesses au trésor de l'église.
D'autres constructions utiles s'élevèrent dans toutes les propriétés de l'abbaye et dans l'abbaye elle-même;
(1) Jusqu'en 1780, l'usage général était de couvrir le devant des autels d'une étoffe de soie plus ou moins riche , assujettie à un châssis en bois de la même dimension que le devant de l'autel. Ces parements se changeaient selon la différence des fêles. Les devants d'autels sont lïénéralemen! aujourd'hui en Unis peint ou en marbre.
d'importantes acquisitions territoriales uurcnt grossir son domaine et faciliter la longue administration de son abbé. Une belle chapelle décora l'intérieur des appartements du monastère; une haute tour fut bâtie avec des murs de fortifications pour y enfermer les malfaiteurs qui se trouveraient dans la justice de l'abbaye. C'est cette belle tour en pierres de taille que l'on voit à l'angle de la place de Saint-Germain et les murs élevés et bordés de crénaux qui y tiennent des deux côtés (i). L'abbé Gaucher fit encore bâtir un cellier, avec des murs très-forts , pour entourer les vignes du monastère qui s'étendaient jusqu'à la porte Saint-Siméon. Le comte d'Auxerre s'opposa d'abord à ces constructions, mais, par un arrangement particulier, il fut convenu que l'abbé de Saint-Germain pourrait continuer cette enceinte jusqu'à la porte de Villeneuve, au-dessous du monastère; qu'il pourrait élever de fortes murailles avec des tours, et renfermer les vignes qui étaient de ce côté, ce qui entraîna de grandes dépenses dans son exécution.
Gaucher bâtit à Pcrrigny une grange en pierre , d'une vaste étendue , une bergerie capable de contenir cent brebis, avec un logement pour les bergers, ainsi qu'une chapelle où l'évèque d'Auxerre lui permit de célébrer la messe (1321). Il éleva à Néron un bâtiment magnifique, avec une clôture, un cellier, un pressoir et une bergerie. A Grosbois , il édifia un grand bâtiment avec un pressoir. A Gurgy, la moitié d'une maison étant échue à l'abbaye , par succession, Gaucher acheta l'autre moitié moyennant deux cents livres ; comme elle était fort belle , il fit faire une chapelle dans les appartements et construisit non loin de là, deux celliers, une grange et un pressoir, d'un goût différent de celui qui existait auparavant. 11 releva la grange
'l Leb.. prise d'Auxonc, p. HK
d'Aigry qui avait été brûlée. Comme il visitait le prieuré de Mazille, le feu y prit, pendant la nuit, par la négligence d'un domestique. Tous les bâtiments furent brûlés. L'abbé les fit relever aussitôt à ses frais. Il obtint de l'évèque d'Auxerre la permission de célébrer la messe dans les chapellesdes différentes terres de l'abbaye (4).
En 1328, les habitants d'ïrancy furent affranchis du droit de mainmorte, en donnant une somme d'argent. Us sont cités dans la charte au nombre de soixante-sept; tous ont des surnoms ou sobriquets selon les mœurs du temps (2). Les dîmes, qui se payaient en vin, furent vendues aux habitants pour soixante livres de rente, la dîme des vignes fut estimée quatre sous l'arpent , et leur rachat du droit de mainmorte taxé à cinquante aussi par arpent(3). Ce sont ces affranchissements partiels, délivrés à prix d'argent , qui donnaient tant de latitude à l'abbé pour ses grandes entreprises , tant au dehors qu'au dedans du monastère. On peut lire, dans le livre des abbés, les autres acquisitions et constructions qu'on lui attribue. Le curé de Sainte-Colombe vint, dans ce même temps, prêter serment de fidélité dans le chapitre.
Un usage qui paraîtra singulier, parce qu'il s'éloigne de nos mœurs, obligeait huit prieurés à donner chaque année, un certain jour de fête, à dîner à tous les moines de Saint- Germain dans leur monastère. Ce dîner devait renfermer trois plats de poisson , entre les pois et le fromage , et plusieurs sortes de vins (4). Comme les moines faisaient
(1) Leb., mém., pr. p. 97 et 99.
12) En voici quelques-uns : Pierre dit Joly, curé d'ïrancy, Pierre dit Puyard, Guy, fils Jean-le-Savetler, Jean dit Coudrée, Pierre dit Richo, Pierre dit Popaille, EUenoe-le-Barbu, Jacques dit Qualart, Guillaume, OU de Martin dit la None, Thebault dit Pioche , Margueroo , veuve de Herbelin dit Foutereau, Jean dit le Pâtre, Pierre dit Papillon...
(5) Cartul. de S.-G., f. 102 jusqu'à 110.
(4) Cartul. de S.-G., f. 22.
toujours maigre, les pois et le fromage exprimaient l'entrée et la sortie d'un grand repas. Ce dîner, dû par les prieurés, devait avoir lieu après la grande messe. Le poisson était assaisonné de plusieurs manières. Saint Bernard se plaignait déjà, de son temps, que pour remplacer les viandes dont on s'abstenait, on doublait la ration des grands poissons. Les cuisiniers, dit-il, les assaisonnent, avec tant d'art, qu'en arrivant aux seconds, on croit n'avoir point goûté des précédents. Saint Bernard s'élève aussi contre les différentes sortes de vin qu'on servait, à certains jours de fête, dans les monastères.
Le prieur de Saint-Léger devait son dîner le jour de saint Maurice ; celui de Mazille, le jour de la Toussaint ; celui de Saissy-le-Bois et celui d'Egriselle se joignaient ensemble pour donner le leur le jour de l'octave de la Toussaint ; celui de Châtillon-en-Basois donnait le sien le jour de saint André; ce dernier ne devait qu'un plat de poisson. Le prieuré de Moutier-en-Puisaye devait le même dîner que les précédents, le jour de l'octave de Noël; celui de Saint-Sauveur, le jour de l'Epiphanie et celui de Decisc, le jour des Hameaux. Ce prieuré, plus riche que les autres, devait un dîner plus splendide : c'était trois plats de poisson, entre les pois et les anchois (1).
L'abbé Gaucher, qui désirait supprimer ces repas, obtint en 1345, dans un chapitre général, où les prieurs des différentes maisons de l'Ordre se trouvaient réunis , que ces redevances se feraient désormais en argent de la monnaie courante, et que chaque prieuré paierait, savoir: Saint-Léger, dix-huit livres tournois ; Mazille, également dix-huit livres; Saissy, seize; Egriselles, huit; Châtillon-en-
(1) Générale de pisis ad aleces. Ce dernier mot veut aussi dire
hareng et une sauce que les anciens faisaient avec la saumure d'un petit poisson qne l'on croit élre l'anchois. Cartul., f. 22.
Basois, Moutier et Saint-Sauveur, chacun dix-huit livres, et Decize, vingt. Ces sommes devaient être payées pendant le mois qui précédait l'ancienne redevance pour le repas, sous peine de suspense, et si le prieur laissait écouler encore un mois après l'échéance, il était excommunié par le fait. Il ne pouvait être relevé de ces censures , avant qu'il n'eût payé toute la somme. Le pape Urbain V adressa, dans la suite, une bulle à l'abbé Etienne de Varennes pour confirmer cette décision du chapitre général. Il est dit , dans cette bulle, que le chapitre de Saint-Germain relève immédiatement de la cour de Rome (1).
C'est la première fois qu'il est parlé de chapitres généraux. On fixe leur établissement au treizième siècle. Créés par la force des choses, d'abord irréguliers, dépendants de la volonté de l'abbé, ils avaient fini par être périodiques et maîtres du gouvernement du monastère. C'était là que Ton discutait les affaires, que l'on débattait les condamnations et que l'on soumettait les comptes; en un mot, que l'on s'occupait de la modification des lois, propres au gouvernement de tous. Lorsque saint Benoit avait réuni toute l'autorité dans la personne de l'abbé , il n'avait pas prévu qu'il pourrait avoir un millier de moines à la fois sur les bras et qu'il aurait alors besoin d'un conseil régulier. Ce saint patriarche avait cependant ordonné à l'abbé de consulter les frères , en citant ces paroles de la Sagesse : « Faites toutes choses , avec conseil , et vous ne vous repentirez pas de les avoir faites. »
Les tables des moines ont souvent donné lieu aux diatribes des philosophes ; et cependant , qui voudrait se soumettre , aujourd'hui , à la sévérité de leur régime ? La
il) Convenus monaslerii sancli Germani ÂulissiodorensU. ad romamm ecclesiam, nullo medio, pertinent*, ordinis sancli Benedicli. Cari.
«le S.-G.,f. SI.
DE SAINT-GKRMAIN. 3<>3
soûle abstinence du carême elïïaie nos populations chrétiennes ; les mandements de nos évèques ne parlent que d'adoucissemeiits à la loi ancienne. D'après leur règle, les moines font, toute leur vie, abstinence de viande; elle ne leur est permise qu'en cas de maladie, et encore ils ne doivent user que de viande commune, c'est-à-dire de celle des quadrupèdes. Le jeûne religieux , ou celui prescrit par la règle, commençait le 14 septembre et allait jusqu'au carême; alors venait celui de l'église, qui durait jusqu'à Pâques. Ainsi le jeûne occupait plus de la moitié de l'année; du reste, les moines ne faisaient jamais que deux repas : on devait leur servir deux plats cuits au feu ; l'esprit paternel de la règle l'ordonnait, afin que si un frère ne pouvait manger du premier il mangeât au moins du second. S'il se trouvait des fruits à la maison , on ajoutait du dessert. De généreux bienfaiteurs fondent des anniversaires et ajoutent des dons pour adoucir la sévérité ordinaire de la table. L'abbé Gaucher tolère cet usage une fois par semaine , à condition que l'on passera un temps considérable à l'église, pour recommander à Dieu les ames des bienfaiteurs. Au treizième siècle, huit prieurés doivent chacun un dîner à leurs frères de Saint-Germain. L'abbé supprime cet autre usage.
La nécessité d'observer l'abstinence perpétuelle de la viande, et celle dans laquelle se trouvaient les abbés de recevoir des rois, des princes, de grands dignitaires de l'église . avaient créé des ragoûts maigres que nous ne connaissons plus. C'était beaucoup d'avoir obtenu des nobles, qui entraient dans les monastères, qu'ils s'astreignissent au jeûne, à l'abstinence perpétuelle de la viande, c'est pourquoi les abbés permirent la variété dans les mets. Comme l'esprit humain ne sait pas rester dans la modération, on s'épuisa bientôt en raffinement pour satisfaire le goût , sans sortir des lois de l'abstinence ; on multiplia
30A HISTOIKK DE I.ABBAYE
les plats. « Passant le reste sous silence , disait saint Bernard, de combien de manières ne tourmentons-nous pas les œufs? Avec quel soin on les tourne, on les retourne, on les bouillit, on les durcit, on les réduit ! Tantôt on les frit, tantôt on les rôtit, tantôt on les farcit , tantôt on les sert à part et tantôt on les mélange d'autres substances. » C'était le reproche que ce grand homme faisait , de son temps, aux moines qui s'éloignaient de la sévérité de la règle , c'est-à-dire de l'esprit de mortification et de pénitence auquel ils s'étaient voués en entrant en religion.
Le régime austère de la règle ne lui empêchait pas de condescendre à tous les tempéraments pour gagner les frères à Jésus-Christ. Ainsi , les vieillards et les enfants sortaient de la loi commune , ils pouvaient user de soins particuliers et devancer les heures canoniales pour les repas : les enfants devaient être traités avec douceur, et les corrections proportionnées à leur âge (4).
L'abbé Gaucher était d'une telle activité qu'il se trouvait toujours où sa présence était nécessaire. 11 célébrait régulièrement la messe trois ou quatre fois par semaine ; il donnait à la prière tout le temps que lui laissaient ses occupations. 11 était plein de charité pour ses religieux, il les invitait tour-à-tour à sa table, les conduisait dans les maisons de campagne des environs pour les récréer, supportant leurs défauts avec beaucoup de patience : c'était sa vertu principale ; c'est pourquoi il la recommandait à ses amis , disant que c'était celle qui lui avait été le plus utile pendant sa vie. Si un frère du monastère, un domestique ou un étranger avait commis une faute et qu'il témoignât de l'humiliation et du repentir, il était sûr de trouver dans l'abbé un père plein de compassion. Il prêchait la pénitence autant par ses exemples que par ses
(I) Régula beati Benedicli. Cap. 50, 57, 59 et 40.
]>a rôles, car il s'imposait des jeunes et il portait le ciliée. Les pauvres, les veuves, les orphelins, trouvaient en lui un protecteur assuré. Il répandait, tant en secret qu'en public, d'abondantes aumônes, il entretenait un certain nombre d'écoliers pauvres dans l'université d'Orléans et dans celle de Paris, c'est pourquoi on l'avait surnommé le père des pauvres. Selon le précepte de saint Benoît , il s'appliqua davantage à se faire aimer qu'à se faire craindre, et comme il aimait sincèrement son prochain , il était généralement aimé.
Lorsqu'il voulut fortifier de nouveau le monastère de Saint- Germain et environner de murailles le clos de vigne attenant aux fortifications, on a vu que le comte Jean de Challon et 1 evêque Pierre de Grez s'étaient opposés à son entreprise, mais qu'ils avaient reconnu, en 1328, que l'abbé était dans son droit, parce que les murailles étaient sur le terrain de la justice du monastère. Le roi Philippe-le-Bcl, par ses lettres patentes de l'an 1317, avait déclaré que l'abbé et les religieux n'étaient point obligés de contribuer aux fortifications de la ville , qu'ils devaient se borner à l'entretien de celles de leur abbaye (1). Depuis ce moment, le comte leur fut si attaché qu'il venait souvent loger au monastère. En se retirant, il déclara plusieurs fois, par écrit, que l'accueil qu'il avait reçu était dû à la bonne intelligence qui régnait entre lui et l'abbé. On a vu ailleurs combien cette précaution était nécessaire. L'évêque d'Auxerre permit aux religieux de Saint-Germain de n'assister aux processions générales que lorsqu'ils le jugeraient convenable (2), car dans les nécessités publiques , l'évêque obligeait les abbés , les prieurs , les curés, les chapelains, à s'y trouver avec leurs religieux et leurs paroissiens, sous peine d'excommunication.
,1) Cartul. de S.-G., f. 115 et suiv.
iilbid, f. 120.
:J(H) HISTOIRE DE l/ ABU AVE
En 1320, Gaucher, accompagné d'Adam, prieur, de Guillaume de Montaigu, aumônier, d'Etienne de Chatillon, sacristain, de Guy de Tonnerre, religieux, et de Jean de Chatillon, tiers-prieur, assista levèque d'Auxerre lorsqu'il visita solennellement la chasse de saint Amatre.
Ajoutons quelques gratifications faites à l'abbaye , au quatorzième siècle : Protin de Naples, damoiseau, échanson de très excellent, très puissant et redotée dame madame la royne Clémence, donna, en 1328, tous les droits de seigneurie qu'il possédait dans la paroisse de Sommecaise, por le remède de sa âme et por le grant deuoeion que il auoit ou religieux corps saint Monsieur saint Germain d'Auceurre et por la grant fiance que li religieux de l'abbaye dou dit Monsieur saint Germain d'Auceurre, le eussent plus sonnent e foiz en mémoire, afin que il priassent pour l'âme de luy, de son père et de sa mère et pour pure charité et aumône, il donna et recognut soi auoir donné et en nom de loyaul don pur et parfait.., tout ce qu'il auoit pouuoit et deuoit auoir, par quelque manière que ce fust, ou finaige ou terroour ou es appartenence de saint Caisse (1).
En 1229, Edouard, comte de Saint-Fargeau et de Bar, donna gratuitement des lettres d'amortissement pour les acquisitions que le monastère de Saint-Germain avait faites à Sommecaise, d'Etienne d'Irouere , damoiseau, et de Jeanne de Bouilly, sa femme, parce que ces propriétés se trouvaient sur les terres de leur seigneurie. « Fasons savoir à touz, dit le comte, que pour le remède des amez de nouz et de noz devantiers, havons donné et délaissié, donnons et délaissons perpetuelemtnt, dou tout en tout, à l'église de Monsieur saint Getmain d'Auceurre, toutes les choses que honorables pères en Dieu, Gauchiers, abbé de la dite église a acquises à Saint Caisse, movenz de nous en rerefiez. . . Donné à
(1) Cartul. de S.-G , f. 151.
DE SALXT-GERMAIS. 301
Saint Feryeaul soulz nostre grand seel (1). » Charles de Valois, frère du roi, comte d'Alcnçon, du Perche et de Joigny, accorda la même remise pour des biens de pareille valeur, moyennant soixante livres. Cette même année , 1330, un riche bourgeois d'Auxcrre, maître du change, fut inhumé, dans le cimetière de Saint- Germain avec sa femme (2.1. L'abbé Gaucher régla aussi différentes affaires, concernant les habitants de Uouvray. avec Billclaut , chevalier, bis de Miles de Gurgy . aussi chevalier et Guyot de Champlot. reveiu du même titre.
Sentant approcher la fin de sa \ie. il fonda son anniversaire, après en avoir obtenu la permission du chapitre général. Il demanda deux services, chaque année, pour lui et pour ses parents. 11 voulut que ces jours-là les frères fussent traités splendidement pendant quatre jours, qu'on leur servit du pain, du bon vin et du poisson (3), comme cela avait lieu à l'anniversaire de quelques-uns de ses prédécesseurs. Il demanda d'être enterré dans le préau, c'était le lieu d'inhumation des religieux cloitriers, c'est-à-dire des serviteurs du monastère.
Dora Cotron dit que c'était l'usage à Saint -Germain d'inhumer les abbés dans l'église, non toutefois dans le chœur ni dans les cryptes. On les enterrait aussi dans le chapitre particulièrement destiné aux prieurs et aux personnes de condition qui obtenaient d'être inhumés dans le monastère. Ceux d'entre les moines qui remplis-
(I; Carlul. de S. -G., f. 151. Sommecaise est toujours appelé en lalin Summa Casa.
Voici Pépitaphc qu'on lisait autour de leur tombe , sur laquelle ils étaient représentes velus à l'antique: Cy gisent Robersdou Chain gc et MHine sa faîne, citiens d'Aucurre qui fondèrent une messe perpétuelle à l'aulel de sainte Catherine et trespassa ledit Hobers Van MiCCC et
XXX du mois d'octobre et ladite Mclinc trrspassa Van MCCC. Olrnn. p. 1061.
IV Labb., bibl. mes., t. 2, p. S97».
308 MSTOMI DE I. ABB A1E
saient les fonctions de chantre avaient leur sépulture dans les cloîtres, ou dans quelques parties de l'église, les autres officiers du monastère étaient déposés dans des places privilégiées. Quant aux autres moines, ils avaient leur sépulture au milieu même du cloître (t). Cependant différents corps trouvés dans le chœur de l'église et ailleurs montrent que cet usage , observé au dix-septième siècle , ne l'avait pas été à des époques antérieures.
Avant sa mort , Gaucher fit venir les hommes qui étaient à son service, et les récompensa généreusement, voulant mourir pauvre , à l'exemple du sauveur. Il reçut les derniers sacrements avec de grands sentiments de foi, au milieu des frères qui fondaient en larmes ; ensuite il s'endormit doucement dans le seigneur , en 4334 , le dimanche avant la conversion de saint Paul. Il avait gouverné le monastère pendant vingt-cinq ans. Sous le pauvre et austère habit de moine, et dans l'impression de l'humilité chrétienne profondément sentie, Gaucher Dignon avait un esprit vaste, un jugement sûr, une sagesse agissante et féconde en bonnes œuvres. Il fut le père des frères, le protecteur des opprimés, en un mot, c'était un saint et un grand homme, attributs qui se réunissent naturellement, quand les circonstances favorisent ou provoquent les qualités du vrai chrétien.
ÉTIENNE DE CHITRY.
Au quatorzième siècle, les ordres religieux n'ont déjà plus cette importance qui avait favorisé leur développement. Les esprits sont préoccupés de graves événements ; ce sont les guerres effrayantes de l'Angleterre et de la France, les guerres civiles du royaume, le» affranchissements graduels
;2) Uoin l'.olron, mss. p 10HI.
des communes et des serfs. L'Université est venue avec ses écoliers, leur tumulte, leurs privilèges. Philippe-le-Bel institue les parlements, crée les Etats-généraux ; avec ces divers leviers, il abaisse la puissance pontiûcale, il écarte peu à peu la noblesse guerrière, sous prétexte qu'elle n'est pas assez lettrée ; les évêques, « parce que le roi fait conscience de les empêcher de vaquer au gouvernement de la spiritualité. » La classe des légistes . peu connue jusqu'alors, s'élève puissante et dévouée à Philippele-Bel. Les Templiers , dont la puissance, les armes, les richesses , les affiliations , tourmentent les souverainetés royales, vont succomber sous les attaques audacieuses de Philippe. Le pape, réfugié à A\ignon, donnera les mains à cette condamnation si diversement jugée par les historiens.
La puissance féodale de l'abbaye de Saint-Germain lui assurera toujours un rang éminent dans la province, elle députera soit aux Etals généraux, soit aux Etats provinciaux, mais elle n'aura plus cette prépondérance morale qui amenait des myriades de pèlerins à ses solennités, et qui rendait vénérable jusqu'au seuil de sa basilique.
Le livre des abbés, écrit par Guy de Munois, se termine à Gaucher Dignon. La vie de ce dernier et celle d'Etienne de Chitry sont dues au prieur de Vaussemain. Dom Viole a été leur continuateur. Etienne de Chitry descendait de l'ancienne famille de ce nom, en Bourgogne (1). Sous son prédécesseur, il avait été chargé de diriger les constructions qui devaient joindre le monastère à l'infirmerie. Non seulement il termina ces travaux, mais encore il mit la dernière main à l'enceinte de murailles qui renfermait le monastère.
Dans le chapitre général tenu en 1337, et dans celui de
I Dom Viol»», ms.«, l. S, p. Î058 pi suiv.
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1313, on s'occupa des affranchissements qui restaient à opérer. D'ailleurs, les moments de la providence étaient arrivés. Les habitants de Villiers-sur-Tholon reçurent leurs lettres d'affranchissement eu 1337(1). Six ans après, ceux de Diges et de Foret furent déchargés des droits de coutume, de mainmorte, de quêtes, de tailles et de «limes. Ces habitans s'imposèrent, en retour, à une rente annuelle décent trente livres, qu'ils devaient payer à proportion de leurs facultés (2). L'acte, qui est très-long, fut passé en présence des notabilités de l'Ordre. On remarque Eudes , prieur claustral de Saint-Germain, Gaucher, de Villeneuve-Saint- Salve, prieur de Saint-Sauveur, Hugues de Mussy, prieur de Saint-Florentin , Etienne de Chatillon , aumônier et prieur de Moutiers, Robert de Blisme, doyen de Reconfort, Henri Mandre , celcrier d'Irancy, Thomas Quoquaigne, curé de Saint-Fargeau, et beaucoup d'autres. Les habitants de Contarnoiilt et de Massangis furent affranchis dans le même temps , en donnant trois cents francs d'or. Les autres terres de l'abbaye ne tardèrent pas à partager les mêmes avantages.
En 1335, Jeanne Duprat , mère du prieur Eudes de Vaussemain , choisit sa sépulture dans le monastère de Saint-Germain, auquel elle donna huit livres de rente, à prendre sur la censivede l'abbaye de Pontigny. La famille de Vaussemain, en Champagne, était une de ces maisons nobles qui semblent n'exister que pour honorer la religion. Elle donna un évèque à la ville de Chartres, appelé Louis ; un général aux Jacobins d'Auxerre , qui fut Hugues ; un prieur à Saint-Germain*, nommé Eudes, qui a écrit en latin la vie de Gaucher Dignon, et celle de son successeur Etienne de Chitry. Il était religieux profès dès l'an 1325,
;i) La i-harle $o Irouvc dans lo carhilaire de S. G., f. 159. t) Ibiil, f. 1G2
DE SAINT—GERMAIS. 341
il assista au chapitre général en 1343. Pierre de la Ferté, inhumé dans le cloître dix ans plus tard (f),' l'avait remplacé dans sa charge de prieur. Cette même année mourut aussi Etienne de Chitry, entouré de l'amour et de la vénération des frères; il avait gouverné le monastère pendant dix-neuf ans.
GUILLAUME DE GRIMOALI).
Un homme appelé à exercer un immense pouvoir et destiné à être élevé à la plus haute dignité qui soit dans le monde, monta alors sur Je siège abbatial de Saint-Germain, c'était Guillaume de Grimoald ou de Grimoard , réservé aussi à être la gloire et le restaurateur de cette abbaye. II descendait de l'ancienne famille des Grisaes, dans le pays de Gévaudan. Sa mère, Félicie de Montferrand, était si appliquée aux exercices de piété, qu'elle passait généralement pour une sainte. De Grimoald naquit en 1309 (2). On dit qu'il vint au monde portant sur sa chair la forme d'un habit de bénédictin, ce qui était déjà arrivé, le siècle précédent, au pape saint Célestin.
De Grimoald entra très-jeune dans le prieuré de Chirac, en Gévaudan. Cette maison, où Ton suivait la règle de saint Benoit , dépendait du couvent de Saint-Vic tor de Marseille. Le jeune de Grimoald s'y fit remarquer par sa ferveur. Il se soumit à tout ce que la règle avait de plus austère. Le prieur remarquant dans cet enfant de grandes dispositions pour les sciences, le fit étudier plus tôt qu'on
(1) Od lisait celle inscripltou sur sa lombe : « Cy gisl liëre Pierre de la Ferlé qui lui jadix pricux de céans el ebambrier de Ery qui Ircpassa l'an JJClXi.Mf. le mercredi xxc jour de l'cbvrier. » Dom Viole mss, l 1. p. 1237.
2 Ibid, iiiss, t. îi, p KI59 el sniv.
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avait coutume de le faire pour ceux de sou âge. U l'envoya à Montpellier , où il fut reçu maître-ès-arts. Il passa de là à Toulouse , pour se livrer à l'étude du droit canon. Au bout de quatre ans , il fut reçu docteur dans la faculté des décrets ; ensuite il se rendit à Paris , où il prit le bonnet de docteur en théologie. U enseigna depuis pendant vingt ans, tant à Montpellier qu'à Avignon, le droit civil et le droit canon. Il s'était aussi livré à renseignement dans le collège de Cluny, où les religieux de ce célèbre monastère avaient apprécié ses talents et ses vertus. L'ayant déterminé à entrer dans leur Ordre, ils l'élurent pour leur doyen et leur procureur général à la cour de Rome , qui avait alors sa résidence à Avignon. Il fut aussi grand vicaire et officiai de Pierre, évêque de Clermont, en Auvergne. 11 montra, dans toutes ces charges, beaucoup de zèle , et retrancha un grand nombre d'abus.
La réputation des vertus de Grimoald, et l'éclat de ses rares talents, s'étaient déjà répandus au loin. Les religieux de Saint-Germain l'élurent d'une voix unanime, persuadés que ce grand homme élèverait bien haut la gloire de leur monastère, s'il en avait le gouvernement. Craignant que ceux de Cluny ne missent opposition à sa retraite, ils firent aussitôt appuyer son élection par le pape Innocent VI , qui venait de monter sur la chaire de saint Pierre. On pense que c'était environ l'an 1352. De Grimoal 1 ne pouvant se rendre immédiatement à Saint- Germain, y envoya son frère Angélique, chanoine régulier. Cependant, il ne tarda pas à venir lui-même prendre le gouvernement de son monastère. Dom Viole a trouvé, à la bibliothèque de Corbie, une chronique manuscrite des papes, dans laquelle il est rapporté que de Grimoald s'est montré très-zélé pour défendre les droits et les privilèges d<i son abbaye . surtout contré l'totqne d'Ànxerre et
contre le chapitre de la cathédrale, ce qui lui avait attiré de grande» persécutions. En effet, désirant mettre un terme à ces débats, l'abbé de Grimoald demanda des conférences pour exposer publiquement ses raisons ; l'évêque y consentit et y appela Guillaume de Melun , archevêque de Sens, sort métropolitain et son parent ; celui-ci , fier de sa position élevée, voulait traiter la question avec hauteur, tandis que l'abbé la développait avec science et logique. Enfin, vaincu par ses arguments , l'archevêque finit par lui donner un soufflet ; puis il ajouta en riant : « Tu ne pourras te venger de cet affront à moins d'être pape » (1). De Grimoald devint pape et ne se vengea pas. Dès-lors, le séjour de Saint- Germain cessa de lui plaire, son génie semblait à l'étroit, au milieu des interminables contestations avec l'évêque et le clergé de Saint-Etienne. En 1349, il alla trouver le pape pour lui faire part des difficultés qu'il éprouvait ; peut-être se démit-t-il de l'abbaye de Saint-Germain. Toutefois , il est certain que le pape lui donna celle de Saint-Victor de Marseille, et qu'il le déchargea de celle de Saint-Germain. Les religieux furent si affligés de sa retraite , qu'ils se refusèrent à procéder à une nouvelle élection , espérant toujours qu'il reviendrait au milieu d'eux ; ils firent même des démarches, à ce sujet, auprès d'Innocent VI. 11 leur répondit qu'il avait envoyé leur abbé (c'est le nom qu'il lui donne) en Italie , pour des affaires importantes de l'Église. Néanmoins, de Grimoald se rendit à leurs instantes prières, et continua de les gouverner par lettres. Enfin, étant monté sur le trône pontifical, en 4362, sous le nom d'Urbain V, il donna définitivement sa démission. ^ . >
Nous voici arrivés à une des époques les plus désastreuses où la France se soit jamais trouvée. Qui pourrait dire les
J !><»m Viole, tut*, I. i, p. l!K>">
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transes, les alarmes et les afflictions qui ont pesé sur nos pères ? Pour nous renfermer dans notre sujet , nous ne parlerons que de ce qui a rapport à l'abbaye de Saint- Germain, car les malheurs publics absorbent toute l'attention : la guerre civile se joignit à celle des Anglais, qui se rendirent, en partie, maîtres de la France. Déjà, à la journée de Poitiers, Guillaume de Melun, archevêque de Sens, le comte de Tancarville, son frère, chambellan du roi, avaient été faits prisonniers et emmenés en Angleterre. Le château de Regenncs, maison de plaisance des évèques d'Auxcrre , fut enlevée de vive force et saccagée par les Anglais. L'évèque Jeand'Auxois, consumé de chagrin à cause des malheurs qui accablaient la France et son diocèse, tomba malade. Le 10 janvier, les ennemis donnèrent une si chaude alarme, que le bon évêque fut réduit a l'extrémité. Il reçut les derniers sacrements au milieu des piques et des hallebardes de quelques chanoines qui osèrent à peine abandonner la défense des murailles pour assister leur évêque mourant.
Tous les établissements religieux situés hors des murs de la ville, tels que Saint-Amatre . Saint-Julien, Saint- Gervais, Saint-Marien et jusqu'à celui des Bernardines deslsles, furent abandonnés. Les bourgeois, qui avaient pris les armes pour la défense de la ville, repoussèrent d'abord l'ennemi qui fut deux mois sans reparaître. Tandis qu'on s'endormait dans une fausse sécurité, les Anglais arrivent tout-à-coup et escaladent les murailles, au point du jour, vers la porte d'Egleny. C'était le 10 mars 1359. Les soldats, avides de sang et de pillage , se répandent dans les églises et dans les monastères, d'où ils enlèvent des richesses considérables. On évalua leur butin à six cent mille moutons d'or, ce qui égalerait sept millions de notre monnaie. Ce pillage, qui dura trois jours, fut l'ouvrage île mille hommes seulement. Le fils du comte d'Auxerrr.
DE SAINT— GKRMA1>*. 31?»
beaucoup de noblesse, tant de cette ville que des environs, furent faits prisonniers. Les ennemis ne s'en tinrent pas là, ils assemblèrent les principaux habitants et leur déclarèrent que si on ne leur comptait , dans le plus bref délai, cinquante mille florins d'or, marqués au mouton, ils allaient brûler la ville. Payer cette somme en espèce était chose impossible; la consternation était à son comble. Dans cette cruelle extrémité, les habitants eurent recours à l'abbé et aux moines de Saint-Germain. Ils se rendirent, en grand nombre, dans leur abbaye et les supplièrent de venir à leur aide, en leur prêtant les joyaux de leur monastère et les pierres précieuses de la châsse de leur saint patron, pour la rançon de leur ville, pour la sûreté de leurs vies, et pour le rachat des captifs, leur promettant de faire amende honorable pour les peines qu'ils leur avaient causées, en violant leurs immunités; ajoutant que les évêques, le jour de leur entrée solennelle, les doy ens et officiaux, le jour de la prise de possession de leur nouvelle dignité, les gouverneurs et échevins, tous les ans , à leur nouvelle création , prêteraient serment sur les saints Évangiles, devant la grande porte de l'église de Saint- Germain, de maintenir l'abbé et les religieux dans tous leurs droits, dans toutes leurs possessions, leurs libertés et leurs privilèges.
Le contrat fut signé par les députés : c'étaient l'abbé de Saint-Marien, celui de Saint-Père, le doyen, l'archidiacre, quelques chanoines de la cathédrale, et plus de cent chefs de famille, qui répondaient pour tous ceux de la ville qui n'avaient pas apposé leur signature (1).
Les moines, assemblés dans le chanceau (2) de l'église, écoutèrent leur demande avec bienveillance, se trouvant
1 Vit» de S.-G., par dom Viol*', p. 201. [i Canool ou smctiiairr.
ai 6 HISTOIRE DE L ABBATK
heureux de prouver à leurs concitoyens qu'ils les regardaient comme autant de frères ; ils mirent aussitôt tous leurs trésors à leur disposition ; ils apportèrent d'abord la châsse de saint Germain, ensuite une croixd'or et plusieurs joyaux de grand prix, qu'ils avaient cachés dans un caveau de leur église. Les habitants promirent de leur rendre tous ces trésors, avant la fête de la Magdeleine, qui est le 22 de juillet ; ajoutant que s'ils ne pouvaient tenir leur engagement, la ville leur paierait annuellement, et en deux termes, trois mille florins d'or de Florence. Cette convention eut lieu le 19 de mars de l'année 1359. Gibaud, abbé de Saint-Père et Pierre d'Etrisy, chevalier, prêtèrent serment, pour toute la ville, devant la châsse de Saint- Germain.
Ce même jour, une partie des joyaux fut remise à Robert Kanole et à d'autres capitaines Anglais et Navarrois,
Voici les articles exprimés dans l'inventaire qui en fut dressé alors : « Premièrement, une bonne croix d'or, garnie et adornée de quarante-trois pierres, esmeraudes bonnes et grosses et autres pierres.
« Item, le premier fronteaul , pris, levé et osté de la propre châsse du glorieux corps monsieur saint Germain, garni de trente-deux saphirs de prix. Item, au dit fronteaul, soixante esmeraudes grosses ou plus. Item, une escarboucle parmi , avec deux grosses communes pierres. Item, deux cents perles, cinq moins et tout le dit fronteaul qui est d'or fin.
« Item, le fronteaul de la partie de derrière, ou qu'il y a un gros camayeu et une grosse et claire pierre esquelles on ne saurait mettre prix : en icelui sont six esmeraudes grosses. Item, trente-cinq bons saphirs. Item, quatrevingt-sept grenas et trois grosses amatistres (améthystes). Item, deux cent soixante-trois perles grosses, avec ledit fronteaul tout d argent.
DE 8AINTHJKRM .4 lit . .'H 7
« Item, les ouvrages de la dite croix et des deux fronteauls eu la manière qu'étaient paravant.
o Item , les vaisseaux d'argent surorez (dorés), esquels reposent très-grande quantité de reliques de saints apôtres, martyrs et confesseurs et saintes vierges.
« Premièrement, un vaisseau ou quel repose le chef madame sainte Agnès, vierge et martyre, du poids environ vingt-un marcs d'argent.
« Item, cinq vaisseaux, en la forme d'apôtres, chacun du poids environ neuf marcs d'argent.
« Item , deux vaisseaux, en la forme de deux angelots, chacun du poids environ dit.
« Item, un autre petit vaisseau, en la forme Monsieur saint Thibaud , confesseur , du poids environ quatre marcs » (1).
Tous ces trésors furent acceptés en gage par les Anglais, pour la somme à laquelle ils avaient imposé la ville, c'està-dire celle de cinquante mille florins d'or, qui vaudraient aujourd'hui six cents soixante-quatorze mille francs. Comme les objets, donnés en gage , devaient avoir une valeur supérieure à la somme qui était due afin qu'ils fussent réclamés, il s'ensuit que la châsse de saint Germain et les autres objets livrés aux Anglais, furent estimés par eux environ un million de francs. Qui pourrait dire Je prix de ces pierres précieuses dont on ne connaissait pas la valeur? Pour opérer leur recouvrement, nous verrons qu'il fallut toute l'autorité d'un souverain pontife et l'arme si puissante de l'excommunication. Si on cherche l'origine de tant de richesses accumulées, on reconnaît que c'était la reconnaissance, la piété et la puissance souveraine de la foi, qui avaient détaché les diamants delà couronne des rois, les colliers du cou des princesses, les bracelets des bras
V Arrhiv. H" la prrfrcl. l»om Viole, vii» clo S.. G-, p. 204
318 IIISTOIKE DE L ABBAYE
des comtes, pour en faire un trophée sur le tombeau de saint Germain : ajoutons que ces sacrifices avaient été faits avec joie et avec effusion de cœur. Quels siècles et quelle foi !
L'invasion des Anglais fut fatale à tous les monastèresdu voisinage. Celui de Regny eut dix-huit granges brûlées. Le fort de Vermenton, où les moines de ce monastère avaient déposé ce qu'ils avaient de plus précieux , fut pris par le duc de Lancastre, qui y demeura trois jours avec ses soldats ; quelque temps après, d'autres troupes envahirent de nouveau ce même monastère et y séjournèrent pendant trois semaines. Les religieux s'étant dirigés vers la forteresse de Vermenton, pour y trouver un refuge, le capitaine leur en ferma les portes; c'est pourquoi ils lui intentèrent dans la suite un procès. Un arrêt du 8 février 1378 déclara que les religieux de Regny et leurs familiers, c'est-à-dire les personnes attachées à leur service , avaient droit de se réfugier dans cette forteresse (1).
Les Anglais, satisfaits des richesses qu'ils avaient trouvées à Auxerre, épargnèrent cette ville et transportèrent ailleurs le riche butin qu'ils venaient d'y faire.
Le temps que les habitants d'Auxerre avaient pris pour rendre les joyaux donnés en gage aux ennemis approchait : désirant faire honneur à leur promesse, ils tinrent une assemblée composée de cent cinquante citoyens. Seize d'entre eux furent chargés de faire des emprunts en engageant ce qui restait des joyaux de l'abbaye, afin de retirer des mains des Anglais d'abord les parties en or et en argent de la chasse de saiut Germain, ainsi que les pierres précieuses qui y étaient attachées. Les députés partirent aussitôt, les uns pour informer le régent du royaume de ces événements, les autres pour faire des emprunts. Plusieurs
I Violo, tus», I. 2, p. 1918.
de ces derniers furent arrêtés par des malfaiteurs avant que d'arriver à Joigny et dépouillés des objets de prix qu'ils portaient. Deux ou trois, plus heureux dans leur voyage, rapportèrent soixante perles fines qu'ils recouvrèrent en échange de dix mille moutons d'or. Nous verrons plus loin comment fut recouvré le reste des joyaux.
En voyant les moines disposer librement de leurs trésors, on est porté à croire que leur monastère ne tomba pas au pouvoir des Anglais, car l'histoire ne parle que de la prise d'Auxerre. Le château de Saint-Germain , fortifié récemment, dans une position élevée et séparée du reste de la ville, avait pu, avec un petit nombre de défenseurs, se soustraire à la domination des ennemis.
Jean Meursaut, prieur du monastère, rendit des services importants dans ces temps difficiles, surtout pour opérer le recouvrement des joyaux et des reliquaires engagés pour la rançon de la ville. L'abbaye avait alors un prieur, un sous-prieur, un tiers et un quart-prieur. La communauté étant nombreuse, il fallait plusieurs directeurs pour présider aux divers exercices des frères.