JEAN DE N ANTON
Issu de l'illustre famille de ce nom en Châlonnais, Jean, plein de mépris pour les choses de ce monde, abandonna sans peine la maison paternelle, et se livra au service de
m if) Don» Viole, 1. 1, p. 1147.
2; Appelé ailleurs Monlanlcaume.
Dieu avec une extrême ferveur. Il fit de rapides progrès dans les sciences; il fut reçu docteur dans le droit civil et dans le droit canon. On pense qu'il était religieux profès lorsqu'il fut appelé à monter sur le siège abbatial de Saint-Germain. 11 était proche parent de Jacques de Nanton, prieur de Moutiers, en 1400, et de dom Hugues de Nanton, doyen de Requeneux (1). Les guerres civiles auxquelles le royaume de France était en proie, ne lui permirent pas de faire, pour son monastère, tout le bien que son nom et ses vertus semblaient promettre.
On voit que de son temps les abbés avaient coutume de donner régulièrement des festins aux religieux à la fête de Noël , à celle de Pâques et aux deux fêtes de saint Germain (2). Les archives d'Auxerre nous apprennent aussi que les gouverneurs , échevins ou maires faisaient présent, au nom de toute la ville, aux religieux et à l'abbé, le jour de sa fête, d'un muid du meilleur vin des environs On ne sait pas si ces dons avaient lieu chaque année, ou seulement lorsque l'abbé prenait possesssion de son siège (3). Les évêques d'Auxerre recevaient fréquemment de semblables présents.
En 1412, le roi Charles VI donna ordre aux religieux de conduire à Paris un charriot et cinq chevaux pour le service de l'armée qu'on assemblait pour combattre le duc d'Orléans. L'abbé exhiba ses chartes d'exemption et le roi révoqua ses ordres.
L'année suivante, l'abbaye de Saint-Germain hérita d'un habitant d'Aucep, mort sans enfants, cent écus d'or et dix muids de vin qui suppléèrent à la nullité de ses revenus.
(1) Dom Viole, t. t>, p. i09i.
(2) On lit seulement dans les archives de la ville : « Donné un muid de vin aux religieux et abbe* de Saint-Germain pour la fête duditabbé.;
(X) Dom Viole, p. iQ$i.
DE SAINT-GKKMAIN. 333
car elle ressentait tout le poids des malheurs que les guerres civiles traînaient après elles. Les rentes dues dans l'Auxerrois ne se payaient plus; les travaux de l'église demeuraient suspendus ; la fabrique ne pouvait plus suffire aux besoins ordinaires. Pour relever ses affaires, l'abbé de Nanton travailla à lui faire obtenir les biens du prieuré de Moutiers. Il exposa que les revenus ne suffisaient pas même à l'entretien des vastes bâtiments qui s'y trouvaient. On ne considéra pas que la détresse générale occasionnée par
les guerres était la cause de cette situation fâcheuse. Sa suppression fut décidée, et ses riches domaines réunis à la fabrique de l'église de Saint-Germain. On mit cependant pour condition qu'il y aurait toujours un certain nombre de religieux. Ce prieuré était alors occupé par un ami de l'abbé, nommé Antoine, prêtre cardinal du titre de sainte Cécile, qui donna sa démission. Ce fut le dernier titulaire de Moutiers. Au lieu de créer des établissements, i'abbé travaille à les supprimer : c'était l'année 1404. La bulle attribue la décadence du prieuré de Moutiers aux guerres, aux mortalités, à la peste et aux autres calamités qui affligèrent la contrée (1). Le frère Jean Boursier, auquel on en confia l'administration, devait payer tous les ans deux cents livres pour la fabrique de l'église de Saint- Germain , vingt-sept à l'abbé et trente-trois au couvent, selon l'ancienne coutume. Il devait en outre célébrer ou faire célébrer le service divin à Moutiers et pourvoir aux besoins des religieux qui s'y trouvaient.
Ce même administrateur laissa surprendre, par sa négligence , la forteresse de ce prieuré, dans laquelle les soldats commirent des dégâts considérables. On lui en retira
(I) Propler guerras, morlalilates , pestes et alias tribulationes et calamilales pleranqnt, qvœ partes ilUts diuliùs aflliarrunt. Carlnl. de S.-G., f. ion.
33C HISTOIRE 1>K 1. AIIUAYE
aussitôt la garde et on la confia à Perrenet Gressard, seigneur de la Motte Josserand, gouverneur de la Puisaye. Comme il avait employé son crédit pour amener la suppression de cet établissement, il fut appelé à en partager les dépouilles. On lui en afferma les biens pour vingt années, moyennant cent livres par an ; il devait y entretenir trois religieux les dix premières années, et six les années suivantes. Ainsi il obtint les biens de ce prieuré à vil prix, parce qu'il devait en avoir la sauve-garde et que les religieux étaient menacés d'éprouver une perte totale de leurs revenus à cause de la guerre civile , car la Puisaye surtout était abandonnée à la violence des seigneurs du pays, qui , ayant embrassé des partis opposés, étaient continuellement en guerre les uns avec les autres. Ces derniers arrangements concernant la terre de Moutiers n'eurent lieu que sous le successeur de l'abbé de Nanton.
En 1412, on crut toucher à la fin des maux que causaient les guerres civiles. Le roi et les princes se réunirent à Auxerre pour y jurer solennellement de maintenir la paix qu'ils venaient de conclure. On y remarquait le roi Charles VI, le roi de Sicile, le prévôt de Paris, le duc de Guyenne, le duc de Bourgogne, celui de Bourbon et celui d'Orléans; le comte de Vertus , le comte de Saint-Pol , connétable ; le chancelier du Bosc, beaucoup de grands dignitaires de l'Etat, les députés des principales villes de France, des archevêques, des évèques, des abbés, des comtes, des barons et des gentilshommes. Cette illustre assemblée se réunit dans une salle de l'abbaye de Saint-Germain, ornée de tapisseries de soies et d'étoffes d'or (1). Un trône était
(1) Lebeuf, dans une longue noie insérée dans ses mémoires (t. â, p. 273), s'efforce de prouver que celle assemblée eut lieu dans une salle dépendante de la cathédrale , et non à Sainl-Gerniain. On voit que
DR S A I N T— < i F. K M A I N .
préparé pour le roi sous un dais tissu d'or. Le chancelier déclara de sa part que le sujet de l'assemblée était de ratifier la paix conclue entre le duc de Bourgogne d'une part, le duc d'Orléans et le comte de Vertus d'autre part. Un secrétaire en ayant lu les articles , on plaça au milieu de la salle le livre des Evangiles et les reliques des saints que l'on avait apportées de l'église : alors les princes promirent par serment d'accomplir les conditions du
ce savant a cédé à un entraînement d'esprit de corps: il était chanoine de la cathédrale et , par conséquent , membre d'une congrégation en rivalité avec les moines de Saint-Germain pour les privilèges et les préséances dans les cérémonies publiques. Or, c'était un grand honneur d'avoir fourni des appartements pour tenir une assemblée aussi illustre. Voici l'opinion des historiens du temps :
Monstrclet dit qu'elle se tint hors delà ville d'Auxerrc, proche une abbaye de nonains : ce qui doit se rapporter à Saint-Gormain ou â Saint-Julien, également hors de la ville.
Le moine de Saint-Denis, que Lebeuf a suivi de préférence , place celle assemblée dans la plus grande salle de l'église cathédrale de Saint-Germain. Daus beaucoup d'exemplaires, le mot cathédrale ne se rencontre pas; on lit seulement : dans la plus grande salle de l'église de Saint-Germain , in ampliori curiâ ecclcsiœ sancti Germani. Le Laboureur, historien de France, dit positivement que l'assemblée se tint h Saint-Germain. Les châsses qu'on y apporta venaient plutôt de celte église que de la cathédrale, car depuis le neuvième siècle, presque toutes les reliques des églises de la ville y avaient été déposées. On sait d'ailleurs que les grandes abbayes, telles que Saint-Germain, Vézelay , Pontigny, se faisaient gloire d'avoir des salles immenses où elles pouvaient réunir jusqu'à quatre cents moines, et en outre des appartements considérables pour les hôtes illustres. En général, on ne trouvait rien de semblable dans les cathédrales. Les appartements de Fontaine-Jean , abbaye de la lilialion de Pontigny, prés de Montargis, étaient si spacieux, que le roi Philippe-de-Valois y logea avec toute sa cour en lôôl. L'abbaye de Ponlaut, autre fille de Pontigny, était si vaste, que les rois de Navarre y logèrent plusieurs fois avec toute leur suite, sans déranger les moines.
De Barante , dans son histoire des ducs de Bourgogne , qu'il a écrite sur la foi des anciens historiens, place aussi à Saint-Germain l'assemblée où fut jurée la paix de
traité. Le reste de l'assemblée fit les mêmes promesses: les princes, en mettant la main sur l'estomac, et les gentilshommes en élevant les leurs au ciel. L'enthousiasme et la bonne foi semblaient animer les esprits ; on termina par le chant du Te Deum, auquel toute l'assemblée assista à genoux.
La paix jurée avec tant de solennité ne tarda pas à être rompue et la guerre civile se ralluma dans les provinces. L'abbé de Nanton , qui ne partageait pas l'enthousiasme des Àuxerrois pour le duc de Bourgogne, ne crut pas devoir rester au milieu d'une ville qui le regardait comme un ennemi public et où sa présence compromettait son abbaye. C'est pourquoi il se rendit à Paris, en et y demeura plusieurs années , livré à l'enseignement dans la faculté des décrets , c'est-à-dire du droit canon. Cela ne l'empêchait pas de diriger les affaires de son abbaye parle moyen d'un procureur avec lequel il était en correspondance. Il trouva même assez de crédit à Paris pour la faire décharger d'un demi-décime qu'on levait sur le clergé poulies ambassadeurs de l'église de France qu'on envoyait au concile de Constance. Il fut cependant obligé de payer au roi, en 1416, un décime entier pour le recouvrement d'Haï fleur et pour d'autres places occupées par les Anglais, ce qui s'élevait à la somme de quatre-vingt-une livres tournois cinq deniers et une obole. Il se fit confirmer , à cette occasion , dans le droit de succéder aux bâtards qui décéderaient sans héritiers, tant à Irancy qu'au Montas nnt-Sulpice.
Enfin la vie régulière de cet abbé , jointe à son savoir et à la noblesse de sa naissance, le fît élire archevêque de Sens en 1422. Il se fit sacrer à Paris, mais il ne put prendre possession de son siège. Les Anglais et les Bourguignons, persuadés que ses opinions politiques ne leur étaient pas favorables. lui fermèrent les portes de sa métropole. Son
DK SAINT-GERMAIN. 33D
installation n'eût lieu que cinq ans plus tard, le 21 juin 1429. Les Anglaiset le duc de Bourgogne, toujours persuadés qu'il favorisait secrètement Charles VII , le maltraitèrent et le reléguèrent au prieuré de Notre-Dame de Joigny, qu'ils lui assignèrent pour prison. Il eut beau dire , comme Ta répété depuis saint Vincent de Paul , que son parti était celui de Dieu, qu il voulait rester étranger aux querelles des princes, il ne fut point écouté , parce qu'en révolution les esprits prévenus n'agissent que par passion. Il se résigna à demeurer au prieuré de Notre-Dame de Joigny, et fit même la dédicace de son église. Malgré les prévenances et les attentions qu'on avait pour lui , il était sans cesse consumé de chagrin et d'ennui en voyant son troupeau sans pasteur et son église saccagée par les gens de guerre. Tous ses moments étaient consacrés à la prière. Bientôt il devint indifférent aux choses de la terre et aux outrages des hommes; il ne songea plus qu'à se préparer au dernier des sacritices : il tomba malade et mourut le 30 juin U32.
Son corps fut inhumé dans l'église du prieuré de Notre- Dame, devant le grand-autel, revêtu de ses habits pontificaux. On lisait sur sa tombe deux épitaphes en latin rapportées par dom Viole; la première peut se traduire ainsi : « Moi Jean , dit de Nanton , issu de noble race et né en Bourgogne , habile dans le droit canon , j'ai été archevêque de Sens. J'ai quitté cette vallée de larmes lorsque le mois de juin comptait deux fois dix jours plus dix jours, et que s'écoulait l'an mil quatre fois cent et trente-deux. Couché dans la tombe, j'exhale une odeur, fétide et je suis la proie des vers. Si vous savez lire cette épitaphe, vous qui avez été formé de poussière , qui que vous soyez, faites à Dieu de ferventes prières pour le repos de mon ame (1). »
(I) Koclcsiae archiepisco[>us prain SenoocubU, Canonicique ppritus juris,
310 HISTOIRE DE I.'aBBAYE
Vers Tan 1660, comme on exécutait quelques travaux dans l'église , on trouva le corps de cet archevêque qu'on laissa au même endroit, mais on transféra sa tombe dans une chapelle de la même église.