‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, Ordre de Saint Benoît et de la Congrégation de Saint MaurChapitre 38 sur 69 · CLAUDE DE CHARMES · texte numérisé non relu

CLAUDE DE CHARMES

Le pouvoir abbatial passa à Claude de Charmes. On loue la sagesse de son administration et la bonté de son caractère. Né dans le Dijonnais de famille noble , il entra au monastère de Saint-Bénigne de Dijon dès ses plus tendres années , il exerça successivement toutes les charges de

la maison, telles que la soucellerie, l'aumônerie et la sacristie; enfin il en fut élu abbé en 4 492. Sous sa conduite, cette abbaye acquit tant de régularité et le temporel s'accrut tellement , que les monastères voisins voulaient à l'envi se ranger sous sa direction. 11 prit en commende celui de Saint-Germain par la résignation que lui en fit Hugues de Tyard , voulant bien se charger de ce nouveau fardeau, quoiqu'il fût sexagénaire : il conserva néanmoins l'abbaye de Saint-Bénigne, regardant toujours Hugues de Tyard comme titulaire de Saint-Germain. C'est ce qu'on voit dans une charte de 1492, dans laquelle il prend le titre d'abbé de l'église et du monastère de Saint-Bénigne de Dijon , et celui d'abbé commendataire et d'administrateur de Saint-Germain d'Auxerre. Dans la suite, les religieux de Saint-Seine et ceux de Moutiers-Saint-Jean l'élurent aussi pour les gouverner , mais il les remercia tous , en disant que l'abbaye de Saint-Germain suffisait pour occuper toute sa sollicitude. Il se dévoua particulièrement aux travaux de l'église qu'il parvint à achever et à mettre dans l'état où nous la voyons. Ses armes sont gravées sur un arc-boutant des basses voûtes. Ainsi, après deux cents ans environ se trouva terminé cet édifice remarquable, sur lequel la main si puissante de la foi a semé de magnifiques détails. Si on le considère au levant, même à une grande distance, il acquiert un relief incontestable de grandeur. Placé sur un sol plus élevé que la cathédrale, il rivalise avec elle en beauté et domine aussi comme elle, de sa masse brune, la ville entière.

Cette construction lourde, raccourcie depuis la démolition de la nef , laisse je ne sais quoi à désirer , c'est qu'en effet elle est aujourd'hui une anomalie avec les maisons basses qui l'environnent. Ses auteurs inspirés avaient consulté la loi suprême de l'art, et marié cette forte construction aux scènes de la nature locale ; ils rélevèrent au

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milieu des hautes murailles et des tours crénelées du château de Saint-Germain : sa vue ajoutait aux imposantes fortifications de la place. Aujourd'hui , tout est tombé autour de cet édifice ; lui-même est mutilé, son portail et sa nef ont été emportés par les révolutions ; la partie la plus moderne, la plus grandiose , est encore debout, mais seule et découverte de toutes parts , excepté du côté de la vieille abbaye : elle ressemble à un chêne antique dont le tronc vigoureux a bravé les vents et les tempêtes. Sa belle tour romane, surmontée d'une flèche en pierre, se trouve isolée depuis la destruction de la nef, et semble accuser les démolisseurs de l avoir séparée de l'édifice qu'elle était appelée à décorer et à consolider par son poids.

La porte principale du monastère, encadrée dans un solide plein-cintre , s'ouvrait à peu de distance de la tour qui subsiste encore, au coin de la rue Saint-Germain ; c'était un morceau d'antiquité dont il a été parlé ailleurs. A gauche en entrant était le logement des hôtes; le portail de l'église se présentait en face; les niches et les statues qui le décoraient, son encadrement entre une tour pyramidale et une autre tour carrée , formaient une entrée qui ne manquait ni de grandeur, ni de majesté.

Ce n'était pas à l'extérieur , en général, que les églises abbatiales déployaient leur pompe et leur beauté , mais à l'intérieur, où s'assemblait la famille sainte pour faire monter au ciel l'encens de ses prières. C'était là, eff effet, que le génie des arts déployait les ressources de sa puissance.

On entrait d'abord dans l'ancienne église attribuée à sainte Clotilde. L'étendue de ses trois nefs, la lueur sombre des fenêtres disposaient au recueillement. Du haut des degrés , on pouvait contempler le vaste plan sur lequel l'édifice avait été conçu; on croyait avoir retrouvé ce grand , ce beau . ce solennel de la cathédrale. La vue se

prolongeait, comme par enchantement , jusqu'au fond de la chapelle de la Vierge , placée au chevet , et laissait un vaste champ à la contemplation. On descendait, dans l'intérieur, par un large escalier de dix-neuf degrés. Alors se

développait l'immense basilique avec deux styles d'architecture très-prononcés. Dans la nef, c'était le plein-cintre surbaissé portant sur des piliers et ayant deux voûtes l'une au-dessus de l'autre dans les collatéraux. Cette antique construction se rattachait à la nouvelle et donnait à l'ensemble de l'édifice je ne sais quoi d'original et d'intéressant. La partie moderne a des formes autrement grandioses. On voit que la vue des chefs-d'œuvre du treizième siècle a inspiré le maître des œuvres; la régularité des voûtes, qu'on dirait d'un seul jet, leur élévation, les piliers qui sont autant de faisceaux de colonnettes, tout attire l'admiration. L'édifice présente la forme d'une croix inclinée, pour rappeler l'attitude du Sauveur au moment de sa mort.

Les deux bas côtés se lient à la grande nef par des piliers et des arceaux dans le goût de l'architecture gothique. Les connaisseurs admirent la partie septentrionale du transsept, où régnera plus belle décoration de rosaces et de feuillages qu'on puisse imaginer. Une galerie haute et étroite, du'style rayonnant, s'étend sur les travées. Une des principales beautés de ce monument est encore la chapelle de saint Pierre etde saint Paul, qui se trouve à la porte du nord,*travaiHntéressant du treizième siècle. Le rétable «de l'autel vient de disparaître; la croix qui s'élevait au-dessus subsiste encore; la voûte a conservé le Christ entouré des symboles des quatre évangélistes : c'est dans cette chapelle que la paroisse de Saint-Loup célébrait son office public, avant qu'on lui eût construit une église.

Le portail du nord, qui donne sur le cloître, attire aussi vivement l'attention : sur le tympan sont des sculptures

représentant quelques traits de la vie de saint Germain , et en avant se trouve une magnifique rosace qui parait du quinzième siècle : elle sépare le cloître du préau ; la partie du sud n'a pas de porte. On voit à l'extérieur, au sommet du fronton, une statue de saintGermain couronnée par un ange. Les fenêtres sont de décorations diverses: au chevet, c'est le système rayonnant dans toute sa splendeur, avec colonnes et chapiteaux de feuillages, tandis que, dans la nef, on remarque l'absence de ces travaux de l'art(l). La chapelle de ta Vierge est remarquable par la ténuité effrayante de ses quatre colonnettes qu'on prendrait pour des figuiers de l'Inde; elles supportent la voûte dont la solidité n'en parait pas compromise. Cette chapelle a seize mètres de profondeur sur huit de large. Une des clefs de voûte de la nef porte l'écusson de Hugues de Balore , qui termina cette partie de l'église vers Tan 1380. Plusieurs abbés ont ajouté leur pierre à l'édifice, en faisant travailler à sa construction; chacun d'eux, selon qu'il était ami des arts ou qu'il rencontrait des maîtres habiles, a déployé plus ou moins de magnificence dans les décors; c'est pourquoi on n'y remarque pas cette uniformité qui se trouve ailleurs. Les Huguenots ont brisé les vitraux où la vie de saint Germain et celles des pères du désert se dessinaient admirablement. La révolution de 1789, à son tour, a dépouillé les murs des tableaux qui les ornaient, en sorte que la basilique reste nue, mais belle encore dans fifettObtè slbiplkfâè; pi rW)c'i uâ >vjU\fiïs\\?.m\ ovpèaiq

Les décorations intérieures méritent une mention honorable : les saintes grottes, élevées de neuf marches, entourent le sanctuaire ; les grilles du chœur peuvent être comparées à celles de Saint-Etienne d'Auxerre et à celles

de Clairvaux, que l'on voit dans la cathédrale de Troyes,

'a choq nO . vmjfn *ufl»rn alhi jrrmt nri iii iupnrÀftub

li) Voyei descript. des SainlM <ïrnU«*, 2* édition, prêX, p. 25.

Des mains dévastatrices ont arraché la croix et les armoiries qui brillaient au sommet de la porte d'entrée. Le maître-autel est d'une rare beauté : il se compose d'un encadrement d'un seul bloc de marbre blanc veiné de Gênes. Les panneaux sont en marbre de Sicile ; leurs veines rubanées tranchent gracieusement sur ceux de l'autel. Le tabernacle et les gradins, également en marbre, sont sculptés avec un fini d'exécution qu'on ne se lasse pas d'admirer. On juge par la richesse du travail de l'importance de sa destination. Mais laissons à de plus habiles la description d'un édifice qui a fait l'objet des études les plus sérieuses des architectes du temps.

Tandis que l'abbé de Charmes mettait la dernière main à la construction de l'église, il était secondé dans le gouvernement intérieur du monastère par maître Gérard Pron , curé de Saint-Martin de Langres, licencié en l'un et l'autre droit , comme on disait alors , qu'il avait établi son grand vicaire et dont les pouvoirs étaient très-étendus, car il conférait les doyennés , les charges de la communauté et traitait avec les fermiers. Ce même Pron était encore administrateur de la fabrique de Saint-Germain. Charles du Moret , venu de la Charité-sur-Loire , était chargé de l'instruction des novices.

La fin du quinzième siècle ne fut que misères et afflictions ; le désordre continuel des saisons amena la stérilité : de là surgirent la disette , la famine et la peste , fléaux presque inséparables. En 1500, les ravages de la peste furent si effrayants à Auxerre , que les familles aisées quittèrent la ville. Les autorités se retirèrent à Saint-Bris, après avoir supplié instamment les religieux de Saint* Germain de faire une procession solennelle et d'y porter la châsse de leur saint patron, pour obtenir la cessation du fléau qui eut un terme cette même année. On porta à cette procession non-seulement la châsse de saint Germain.

Histoire de i'Abbayc; de Saint Germain

Intérieur de l'Eglise de Saml-Germain

mais encore celle de saint Tiburce, celle de saint Romain et celle de saint Sébastien (1).

Fatigué de sa longue administration, Claude de Charmes imita l'exemple de son prédécesseur : il résigna l'abbaye à François de Beaujeu, son parent, moyennant une pension de six cents ducats d'or de la chambre, et en se réservant le droit d'en conférer les bénéfices. 11 se démit aussi de Saint-Bénigne de Dijon, ne gardant pour lui que le bénéfice de la cuisinerie du monastère de Saint-Seine, qui était alors très-avantageux. La bulle d'investiture de son successeur le qualifie de cuisinier de Saint-Seine, ayant précédemment le monastère de Saint-Germain en commende. L'auteur de la chronique de Saint-Bénigne lui donne de grands éloges , quoiqu'il vécût dans la retraite; il parait que son nom seul était un appui pour cette abbaye. Dijon le trouva toujours prêt à partager ses joies et ses douleurs : il entra pour mille livres dans la somme que versa le monastère de Saint-Bénigne pour obliger les Suisses à lever le siège de cette ville. Il fit exécuter dans ce même temps une châsse d'argent pour placer le corps de saint Urbain, évêque de Langres. Il mourut le 19 septembre 4513 et fut enterré dans le chœur de l'église de Saint- Bénigne, avec une épitaphe qui le compare aux abbés les plus remarquables qui aient siégé dans ce célèbre monastère (2).

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