FRANÇOIS DE BEAUCAIRE
De Beaucaire naquitdansle Bourbonnaisen 1513, d une maison noble, offrant par ses mœurs chastes et sévères le modèle de ces familles pieuses dont toutes les pensées et toutes les affections tirent leurs inspirations de l'amour de Jésus-Christ. Ses parents lui léguèrent, avec l'héritage de leurs vertus, la seigneurie de la Crestc , celle de Chaumière et la baronie de Saint-Désiré. 11 était surnommé Peguillon ou Puiguillon , sans doute d'une terre de ce nom. Dès l'an 1550, il était abbé commendataire de Notre- Dame de Regny ; il fut ensuite évêque de Metz et assista au concile de Trente, où il prononça une docte harangue en latin à l'occasion de la victoire que les catholiques avaient remportée à Dreux sur les Huguenots. Son neveu, Gilbert de Beaucaire, avait perdu la vie dans cette bataille, comme il le rapporte dans son histoire de France , écrite en latin, qui s'étend du règne de Louis XI inclusivement jusqu'en 1562 (1), et où on lui reproche d'avoir manifesté
(1) Elle a pour titre: Rerum Gallicarum commeniaria ab anno U61 ad annum 4562, in fol. Cette histoire , dont on loue la fidélité, ne paroi qu'après sa mort, comme il l'avait demandé. Il a aussi laissé un traité des enfants morts dans le sein de leurs mères. 1567, in-8°.
420 HISTOIRE DE L ABBAYk*
trop d'intérêt pour la maison de Guise. C'est à la suite de* relations qu'il eut avec cette famille qu'il permuta son évèché de Metz pour l'abbaye de Saint-Germain avec Louis de Lorraine, qui le convoitait depuis longtemps, pour favoriser les desseins qu'il avait formés sur le pays Messin. D'ailleurs, de Beaucaire avait été son précepteur et l'avait accompagné à Rome. On pense aussi qu'il se démit de son évêché pour être déchargé du fardeau d'un diocèse et pour se rapprocher de son château de la Creste, situé dans le Bourbonnais , à deux journées de chemin d'Auxerre. La solitude d'un monastère convenait aussi à ses goûls prononcés pour l'étude. Il espérait en profiter pour mettre la dernière main à quelques ouvrages qu'il avait composés ; mais la Providence, qui se sert des passions des hommes pour l'exécution de ses desseins, fit tomber l'abbaye de Saint-Germain entre les mains de ce prélat plein de foi et de désintéressement , afin qu'il la relevât de ses ruines: en effet, il employa non-seulement les revenus de sa mense abbatiale, pendant toute sa vie, pour contribuer à sa restauration, mais encore il y ajouta des sommes considérables prises sur ses terres patrimoniales.
De Beaucaire vint prendre possession de son bénéfice quelques années après l'expulsion des huguenots. On lui fit une réception magnifique : le doyen de la cathédrale, l'official , le plus ancien des conseillers , le procureur du roi, enfin tous les notables du clergé et des bourgeois de la ville assistèrent à son installation et prirent part à un banquet auquel il les invita, le 21 novembre 1568. Le roi donna des ordres pour faire visiter les dommages que les hérétiques avaient causés au monastère. Le procès-verbal qui en fut dressé est d'accord avec la peinture que nous en a laissée Pierre de Pesselière.
Le nouvel abbé sentit l'importance des devoirs que la Providence lui avait imposés : il ne négligea ni soins ni
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dépenses pour faire oublier les malheurs passas. Il commença par faire couvrir l'église en 1583. A la place de ces vitraux qui, tout en racontant les légendes des martyrs et la gloire des saints, répandaient de si riches reflets de lumière dans l'église, l'état présent des affaires ne permit que de placer du verre blanc. Huit mille livres qu'il destinait à rebâtir les cloîtres lui furent volées dans le logis abbatial. ïl reconstruisit les lieux réguliers , restaura le dortoir; il fit des recherches par la ville pour recouvrer les titres et autres manuscrits que les soldats huguenots avaient vendus à divers particuliers. Comme on manquait d'ornements pour célébrer les saints mystères, il en acheta dont il fit présent. Il rebâtit presque à neuf plusieurs maisons et châteaux de l'abbaye. Celui de Perrigny fut restauré en 4575, celui de Diges Tannée suivante, il en fit autant à Héry , à Courtarnoult et à Moutiers , en 1586. Il paya pour subvention , au roi Henri m, environ quatorze mille livres(l). Quoiqu'il fut autorisé à aliéner des terres pour couvrir ces dépenses, il se contenta de mettre en vente la seigneurie de Pontnaissant(2) et celle de Barcenay, les plus éloignées du monastère. La première fut vendue, en 1577, six mille deux cent livres, et l'autre trois mille cinq cents. Le seizième siècle est devenu fatal à toutes les abbayes. Après la dévastation des huguenots, il faut aliéner des propriétés importantes pour acquitter les dettes, satisfaire aux impôts royaux, aux cotisations ecclésiastiques et à d'indispensables réparations (3).
De Beaucaire ayant refusé de payer les dettes que les moines avaient contractées en leur nom pendant les
(1) Des lettres de Henri III et onc bulle de Grégoire XIII permettaient d'aliéner des biens du clergé pour un million cinq cent mille livres tournois, afin de subvenir aux besoins de la couronne.
v'2) Sur la paroisse de Saint-Marlin-sur-Orre.
(3; Dora Viole, mss, t. 2, p. 1177.
guerres, ceux-ci l'y contraignirent par autorité île justice, en 1589 (1). La position fâcheuse dans laquelle il se trouva mit à découvert les bonnes œuvres qu'il avait faites en leur faveur, car il démontra, sur présentation de pièces, que depuis vingt ans qu'il jouissait de l'abbaye, non-seulement il avait employé en réparations tout le revenu de sa mense abbatiale , mais encore qu'il y avait ajouté de son patrimoine vingt-cinq mille écus, qui vaudraient aujourd'hui plus de six cent mille francs. U ne négligea en aucune occasion les intérêts de son monastère. A sa poursuite . Jean de la Rivière, conseiller du roi, chevalier de ses ordres, seigneur de Cheny, de Bonnard, de Pars, bailli et capitaine de Sens , rendit une sentence contre François de Coquillerey, seigneur de Pont, et contre Claude de Coucy, seigneur de Lurbigny , comme tuteufs d'Anne de Courtenay , dame de Bontain , de Louise de Jaucourt et de Françoise de Courtenay, pour les obliger à faire le terrier de Sommecaise. En 1584, il obligea aussi son neveu Rodolphe de Beaucaire à lui rendre foi et hommage pour la seigneurie de Pontnaissant, qu'il venait d'acheter. Dcm de Pesselière , grand-prieur de l'abbaye , était son grandvicaire en 1590. Cette même année, le 25 octobre, il passa un acte de société et confraternité avec les révérends pères cordeliers d'Auxerre. Les frayeurs continuelles que la guerre de la ligue inspirait aux maisons religieuses , dicta cette mesure de prudence.
L'abbé de Beaucaire faisait sa résidence ordinaire au château de la Creste. D'ailleurs, le séjour de la ville d'Auxerre , déchirée depuis longtemps par les factions , ne convenait ni à son grand âge, ni à ses goûts paisibles. Enfin , après une vie remplie de bonnes œuvres , il expira tranquillement en récitant le nunc dimittis , le 14 février
•Ki) Doni Viole, mss, t. 2, p. 1177.
io91 , à l'âge de soixante-dix-huit ans. A la nouvelle de sa mort, tous les moines coururent s'agenouiller au pied des autels, pour donner l'aumône de la prière à celui qui avait sacrifié sa fortune pour restaurer leur monastère, el qui les avait édifiés en tant de rencontres. La distance qui les séparait de son château les empêcha d'aller rendre à ses restes inanimés l'hommage de leur vénération. La guerre civile ne permit pas non plus de faire transporter son corps dans la basilique de Saint-Germain.
En 4587, les religieux embrassèrent avec joie l'occasion qui se présentait d'exercer l'hospitalité envers les frères de Regny. Un corps de rètres ou troupes allemandes , qui ne vivait que de pillage, marchait au secours du roi de Navarre et se dirigeait sur leur monastère pour y passer la Cure. Les religieux, justement effrayés et encore pleins du souvenir des maux que les anglais leur avaient causés (1), se réfugièrent à Saint - Germain , où ils trouvèrent un accueil fraternel, des appartements séparés pour leurs
(I) Au mois de septembre 1369, toutes leurs granges, eicepté une, avaient été brûlées par l'armée anglaise ; tout leur mobilier renfermé dans le fort de Vermenton élait tombé en son pouvoir. L'abbé luimême , fait prisonnier, n'avait recouvré sa liberté qu'en donnant une somme considérable.
En 1378, le roi Charles V avait ordonné au bailli de Sens et d'Auxerre de maintenir les religieux de Regny dans le droit qu'on leur contestait de retrayer dans le fort de Vermenlon, pour ce , dit-il , que lesdiz religieux aient contribué à la closture, fortification et emparement de nostre forteresse de Vermenton qui est plus prochain lieu fort de leur esglise, auquel ils ont fait faire et édifier un hostel ou maison à leurs despenz pour mettre ou retraire eulx, leurs biens , familiers et
serviteurs à sauveté Néanmoins Jehan de Lesvres , habitant de la
dite ville de Vermenton, soy disant capitaine de la dite forteresse asssise
en la dicte ville en haine d'aucuns plais cl procès que lesdiz reti-'
gieux soustiennent contre lesdiz habilans, à naguercs refusée et déniée
ausdiz religieux Ventrée de la porte de nostre dite forteresse pour-
quoi etc. Annuaire de l'Yonne, ann. IS.'iO.
exercices, et la chapelle de sainte Maxime pour célébrer leurs offices. Us y demeurèrent de quatre à cinq mois , ce qui montre que le pays n'était pas tranquille et que leur monastère avait souffert du passage des troupes. En effet, le corps d'armée traversa la Cure près de leur abbaye et se rendit à Mailly-le-Château pour y passer l'Yonne. Ces mêmes rètres pénétrèrent dans le prieuré de Moutiers , qu'ils ruinèrent de fond en comble. Saint-Sauveur et son prieuré tombèrent aussi en leur pouvoir. Une partie des habitants prit la fuite en sautant par-dessus les murailles. La grosse tour, dans laquelle les principaux d'entre eux s'étaient enfermés, fut prise comme le bourg et abandonnée au pillage. Les rètres emmenèrent dans leur camp plusieurs prisonniers qui y moururent de chagrin (I).
PIERRE DE LYON, GILBERT GÉNEBRARD et PAUL SFONDRATE.
Au milieu des troubles occasionnés par la ligue, le monastère de Saint-Germain se trouva avoir trois abbés presque en môme temps. Henri IV ayant appris au camp devant Chartres que de Beaucaire était décédé , nomma aussitôt Pierre de Lyon à sa place. Les religieux ne voulant pas recevoir un supérieur nommé par un prince hérétique , crurent que c'était le moment favorable pour se libérer de la commende. Ayant pris l'avis de Jacques Amyot, évêque d'Auxerre et grand aumônier de France, ils s'assemblèrent en chapitre, où , après avoir invoqué le Saint-Esprit, ils procédèrent à l'élection d'un abbé, C'était le lundi de Pâques qui tombait, cette année, le 15 avril, deux mois environ après la mort de François de Beaucaire.
1) Lcb., mcrn., I. 2, p. 404. Doru Viole.
Leur choix tomba sur Gilbert Génebrard , né à Riom en Auvergne, religieux bénédictin du monastère de Saint- Austremoine de Mauzag , à une demie lieue de cette ville. 11 enseignait avec distinction la langue hébraïque dans l'Université de Paris ; il était encore prieur de Saint-Denisde-la-rChastre à Paris et de Notre-Dame de Semur-en- Auxois , qui dépendait de la célèbre abbaye de Flavigny. Maître Denis Perronet, docteur théologal de la cathédrale d'Auxerre, et Edme Blanche, vicaire de l'église de Saint- Loup, avaient été appelés comme témoins à cette élection. Le notaire apostolique avait fait trois copies sur parchemin du procès-verbal qui fut envoyé à Rome par autant de messagers, pour qu'il en arrivât au moins un à sa destination.
Grégoire XIV , au lieu de partager la joie des religieux et d'appuyer leur généreuse démarche, cassa l'élection, opposée, il est vrai, au concordat de François Ier, et donna l'abbaye à son neveu, Paul Sfondrati ou Sfondrate. Génebrard se rendit néanmoins au monastère de Saint-Germain pour remercier les frères de l'honneur qu'ils lui avaient fait. On croit que , pour faire plaisir au pape , il se démit en faveur de son neveu, et que cet acte de courtoisie, joint à ses mérites personnels, le firent nommer à l'archevêché d'Aix-en-Provence. Il reçut ses bulles le 40 mars 1591 et ne fut sacré que l'année suivante. Après avoir gouverné 1 église d'Aix pendant cinq ans, un arrêt du parlement de cette ville le déclara déchu de ses droits à l'archevêché , parce qu'il était du parti de la ligue et qu'il avait obtenu cette dignité contre les lois du royaume. Par amour de la paix, il abandonna cette ville et passa dans son prieuré de Semur, où il mourut le 14 avril 1597, et fut inhumé devant le grand autel.
Paul, honoré de la pourpre romaine par Grégoire XIV , son oncle, était frère d'Hercule Sfondrate. commandant
du corps d'armée que le même pape envoyait au secours de la ligue. On y comptait cinq mille italiens, trois mille suisses, mille chevau-légers et cent hommes d'armes. On pense que si Sfondrate n'obtint pas l'abbaye de son oncle ou par la cession de Génebrard , il dut sa nomination au duc de Mayenne , lieutenant - général du royaume. Son grand-vicaire, Jean de Pilles, abbé commendataire d'Orbas, afferma, en 1592 , les biens de la mense abbatiale parmi lesquels on remarque le domaine d'Ormoy, celui du Mont-Saint-Sulpice, celui de Bouilly et celui de Grosbois*.
Toutes les terres de l'abbaye étaient dans un état déplorable à cause de la guerre civile : elles avaient été dévastées par le passage réitéré des troupes amies et ennemies. Le monastère de Saint-Germain tenait pour la ligue ; c'était le parti que la ville d'Auxerre et en général tout le clergé avait embrassé. Différents châteaux, tel que celui de Seignelay, tenaient pour le roi.
Au mois de juillet 1591 , le présidial d'Auxerre rendit à la poursuite des religieux, un jugement pour obliger le fermier de Diges à leur payer par provision six cents écus d'or, savoir : cent pour acquitter les dépenses de leur économe, deux cents pour leur boucher et trois cents pour la solde des soldats qui gardaient le château de Diges. On voit que la guerre civile et la pénurie des subsistances les avaient obligés à faire usage de la viande.
Malgré les précautions que l'on prenait de tous côtés, le château d'Héry fut surpris, le 13 mars 1792, par le seigneur de Seignelay, qui avait entretenu des intelligences avec les habitants renfermés dans la place. Les religieux portèrent leurs plaintes à Dumaine, l'un des chefs de la ligue, qui répondit que pour les aider à supporter les frais de la guerre, on leur laisserait le tiers du revenu de la terre d'Héry. LechAleau de Diges tomba, cette même année, au
pouvoir du seigneur de Taouerre , autre capitaine royaliste, qui ordonna à son receveur dans cette terre de donner cent livres aux religieux de Saint-Germain. Leur abbé, qui avait été imposé à douze cents écus au soleil, pour l'entretien d'un escadron de cavalerie, se fit décharger de cette contribution en exhibant son titre d'exemption (1). Tandis qu'il obtenait cet avantage, ses religieux plaidaient avec lui à Paris pour avoir une augmentation de leur mense. Dom Viole cite , à cette occasion, l'extrait d'un compte fait par un moine et ainsi conçu : Reçu l'unziesme de janvier 1593, de Monsieur de Reigny, facteur de Monsieur le Cardinal Sfondrat, nostre abbé nouveau, sept escuz sol (2).
Comme la ligue triomphante avait porté Sfondrate sur le siège abbatial , il fut obligé de partager sa défaite ; on pense qu'il se retira prudemment dès que la ville d' Auxerre se fut rendue au roi, ce qui eut lieu le 22 avril 1594 ; c'est pourquoi , depuis cette époque , il n'est plus question de lui dans les mémoires de l'abbaye.
Pierre de Lyon attendait l'issue des événements pour prendre possession de ce riche bénéfice. Il était seigneur de la Cave, maître des requêtes et conseiller du roi. Son brevet d'investiture portait ces expressions singulières : Pour en faire pourvoir telle personne capable qu'il aviserait , en sorte qu'il avait la liberté de donner lui-même l'abbaye de Saint-Germain à qui il aurait voulu.
Sur la fin de juillet 1593 , Henri IV s étant réconcilié avec l'église catholique , Pierre de Lyon s'approcha d'Auxerre, et, appuyé par les armes du maréchal d'Aumont, lieutenant - général des armées du roi, il s'empara des domaines d'Héry , de Diges et d'Escamps, et y plaça un
(1) Appelé commillimusy tilre en latin qui comincnvail ainsi. '2? Dom Viole, m*s, t. 2. p. I I8ô.
régisseur en son nom. Mais aussitôt qu'il eut appris la soumission de la ville d'Auxerre , il envoya sa procuration à maître Guillaume de Regny, chanoine de la cathédrale et depuis doyen de la même église , pour qu'il affermât de sa part toutes les terres de l'abbaye. Les officiers du siège présidial d'Auxerre lui firent savoir que s'il ne faisait pas venir ses bulles et s'il ne prenait possession , ils allaient lui retirer la jouissance de ces biens qu'il convoitait si ardemment. Alors il écrivit à Rome et ne reçut pas de réponse, parce que la conversion du roi paraissait suspecte et que le cardinal Sfondrate, qui avait ses bulles pour Saint-Germain, y mettait opposition. Pierre de Lyon gagna bientôt la confiance de l'archevêque de Sens, son métropolitain , qui lui donna des lettres favorables ; il obtint même, en 4594, un arrêt du grand conseil qui l'autorisait à prendre le gouvernement du monastère, à condition qu'il ferait venir ses bulles de Rome. Appuyé de cette décision, il prit possession par procureur et se donna pour abbé de Saint-Germain. Jean Moquot de Brienon , ancien fermier de la terre d'Héry, fut son receveur général.
Pierre de Lyon, qui ne voyait dans une abbaye qu'une terre à exploiter , s'en tira avec autant d'habileté que le feraient les intrigants de nos jours. 11 persuada aux religieux qu'il leur serait plus avantageux de lui abandonner tous les biens et de recevoir des pensions fixes , qu'alors ils seraient déchargés de tous les soins du dehors et qu'ils pourraient vaquer uniquement à la contemplation. Ils y consentirent sans se douter qu'il leur tendait un piège. 11 fixa les pensions pour dix-neuf personnes , savoir : pour douze religieux prêtres , pour cinq non prêtres , pour un cuisinier et un portier. Il se chargea ensuite d'acquitter une dette de sept cent trente éc us sous, que les religieux avaient contractée durant les guerres de la ligue.
Le monastère , qui se composait de cinquante religieux
DE SAINT— GERMAIN. 42î*
Sous l'abbé de Joceval,de trente-six sous Louis de Lorraine, se trouva réduit à moins de dix-neuf sous Pierre de Lyon. La commende est comme une lèpre qui consume peu à peu les plus beaux monastères de France et qui les déconsidère aux yeux des fidèles. Les moines, n'étant plus maîtres de leurs biens , ne sont capables d'aucune entreprise généreuse, ils sont à la solde. Un tel état de chose devait naturellement faire déserter les cloîtres. Louis de Lorraine avait bien fixé le nombre des frères , mais on voit qu'il procédait grandement et qu'il communiquait à son abbaye quelque part de la haute puissance dont les princes de sa famille étaient investis. Pierre de Lyon n'ajoute à sa naissance obscure qu'une basse avarice. H étendit ses mains cupides sur tous les prieurés : celui de Moutiers fut réduit à trois religieux , auxquels il assigna pour revenus soixante et quatorze bichets de froment, douze d'avoine , cinquante-trois écus deux tiers et huit sous, comme on le Voit par le bail de 1595. C'était la moitié environ de ce qui formait leur revenu sous le cardinal de Guise, en 1556 , quoique la terre de Moutiers eût été affermée le double de ce qu'elle l'avait été auparavant. Il fut plus généreux envers le capitaine du fort de Diges. Pour l'encourager à veiller sur ses biens , il lui donnait tous les ans vingt livres tournois, vingt bichets de froment et autant d'avoine, outre ses émoluments de procureur du monastère. U aliéna le fief de Grosbois, en retenant la moitié des revenus. Octave de Bellegarde , son successeur, attaqua cet acte en rescision et parvint à le faire annuler en 1610. Il voulut aussi s'emparer des menues dîmes du Mont-Saint-Sulpice, mais le curé Jean Finot lui démontra que ce droit lui appartenait exclusivement.
Parmi les spéculations de cet abbé, il y en eut une que les moines ne purent excuser : il intenta un procès aux héritiers de François de Beaucaire, affirmant qu'ils lui
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étaient redevables à cause des réparations du monastère qu'il prétendait avoir été négligées. Or cet homme de bien, outre les revenus de sa mense abbatiale qu'il dépensa totalement en réparations, avait encore ajouté des sommes considérables prises sur son patrimoine. Pour éviter un affront à l'honorable famille de leur ancien abbé, les religieux permirent, en 1602, à Pierre de Lyon, de vendre la terre de Perrigny pour subvenir aux dépenses des travaux que de Beaucaire n'avait pu terminer. Le prix fut de dix-neuf cent trente-un écus et vingt sous tournois, outre dix-huit écus deux tiers qui devaient être employés à acheter une chappe ou quelque autre ornement d'église* Toutes ces sommes disparurent entre ses mains, sans qu'il fit aucune réparation.
Pour en imposer aux religieux et arrêter leurs murmures, il donna à l'un d'eux, nommé Germain Thiennot, qu'il établit son grand-vicaire, le pouvoir d'excommunier, de suspendre , d'interdire et d'absoudre les moines toutes les fois que le cas s'en présenterait; il déléguait par là des pouvoirs qu'il n'avait pas lui-même, n'ayant jamais reçu de bulles de Rome. On est persuadé qu'il ne pouvait jouir en conscience de l'abbaye; on a même douté de la validité de tout ce qu'il avait fait comme abbé durant les dix-huit ans qu'il en perçut les revenus; car le pape, avant de réconcilier Henri IV, était convenu avec ses plénipotentiaires qu'il garderait le concordat, tant en la collation des bénéfices qu'en toute autre chose (1). Or, d'après le concordat, aucun bénéficier ne pouvait prendre jouissance d'une abbaye sans avoir des bulles émanées du Saint-Siège. Aussi, lorsque Paul V délivra les provisions de l'abbé de Bellegarde, dont nous allons parler, il le déclara successeur immédiat de François de Beaucaire, n'admet-
(1) Dora Viole, mss, t. |>. 1185.
tant pour abbés ni Pierre de Lyon , qui n'eut jamais de bulles, ni Genebrard, dont l'élection ne fut pas approuvée à Rome , ni Sfondrate , qui n'eut jamais de pouvoirs du gouvernement.
Pierre de Lyon n'attendait qu'une occasion favorable pour s'éloigner de Saint-Germain, où sa présence ne rappelait que d'affligeants souvenirs après tant de dilapidations et où il occupait une position fausse , n'ayant point de bulles d'investiture; c'est pourquoi, en 1607, il échangea cette abbaye avec Octave de Bellegarde pour celle de Saint-Mélaine de Rennes. Il mourut à Paris vers l'an